fbpx

par Ambroise Garel | 19 décembre 2013

À l’en­traî­ne­ment

Que fait-on lors d’une jour­née d’en­traî­ne­ment type lorsque l’on est astro­naute ?

« Quand on est à Hous­ton, on peut passer une jour­née à la piscine pour s’en­traî­ner aux dépla­ce­ments en apesan­teur. »

C’est la ques­tion que l’on me pose le plus souvent ! En fait, il n’y a pas de jour­née typique, parce qu’il y a une trop grande variété de compé­tences que nous devons acqué­rir pour effec­tuer une mission longue de six mois. Les astro­nautes russes, euro­péens, cana­diens et améri­cains de la mission doivent savoir tout faire une fois dans l’es­pace. Tous les jours sont donc diffé­rents, des fois on est en Russie pour s’en­traî­ner, donc on se concentre plus sur le pilo­tage des Soyouz. De mon côté, je suis ingé­nieur de vol, je passe donc beau­coup de temps à m’en­traî­ner sur les simu­la­teurs de vol Soyouz avec mon comman­dant de vol. On s’en­traîne à l’ar­ri­mage manuel, la descente manuelle, etc. Bien entendu, en Russie, on apprend à appré­hen­der au mieux le segment russe de la station spatiale. Quand on est à Hous­ton, on peut passer une jour­née à la piscine pour s’en­traî­ner aux dépla­ce­ments en apesan­teur. Évidem­ment, il y a aussi des jours où l’on passe de bâti­ment en bâti­ment pour suivre des cours théo­riques… non, vrai­ment, il n’y a pas de jour­née type !

Vous irez en mission sur la Station spatiale inter­na­tio­nale (ISS) en décembre 2014. Comment apprend-on à pilo­ter un Soyouz ? Est-ce que cela ressemble à un quel­conque appa­reil que l’on pour­rait pilo­ter sur Terre ?

C’est un peu diffé­rent d’un avion, oui… c’est assez unique comme engin, surtout dans sa manière de voler : vous pouvez le manoeu­vrer sur 360 degrés. Je pense que ce qui se rappro­che­rait le plus sur terre serait un héli­co­ptère, mais je ne suis pas sûr, je n’en ai jamais piloté, je sais juste qu’il peut s’ar­rê­ter, aller en avant, en arrière, vers le haut ou le bas, ce qui ressemble un peu à la conduite d’un Soyouz. En revanche, comme je le disais, ça n’a rien à voir avec un avion qui ne peut aller que de l’avant. Et puis sur un Soyouz, on reste toujours très concen­trés sur le carbu­rant, on doit suivre des procé­dures très plani­fiées. En fait, on va apprendre à faire très peu de choses en Soyouz, comme l’ar­ri­mer manuel­le­ment à la station. Le truc, c’est d’ap­prendre à faire ces petites choses de la manière la plus effi­cace possible, en les pratiquant encore et encore sur le simu­la­teur, pour éviter une fois en haut de commettre la moindre erreur. Une erreur, cela peut vouloir dire une colli­sion dans le pire des cas, mais même si c’est moins grave, il faut corri­ger cette erreur et donc utili­ser plus de carbu­rant. Le pire scéna­rio possible serait d’être à sec sans avoir pu arri­ver à bon port, devoir retour­ner à ton point de départ avec la réserve de carbu­rant de secours… En ce sens, c’est donc très diffé­rent, mais honnê­te­ment, les compé­tences que j’ai acquises pour deve­nir un pilote m’ont pris des années d’en­traî­ne­ment et, en compa­rai­son, ce que l’on peut faire dans un Soyouz est plutôt limité. En fait, globa­le­ment, c’est plus simple à pilo­ter qu’un avion, juste un poil diffé­rent.

Vous vous êtes spécia­lisé dans la robo­tique… pensez-vous que vous amélio­re­rez encore vos compé­tences une fois dans l’es­pace ?

samantha-cristoforetti-ulyces-04
Entraî­ne­ment extrême
Crédits : Saman­tha Cris­to­fo­retti
Je ne sais pas si je vais amélio­rer mes connais­sances sur l’ISS, j’es­père en tout cas les utili­ser ! On suit un entraî­ne­ment très inten­sif sur Terre pour être effi­cace dans l’es­pace et je doute que les petites tâches liées à la robo­tique que je devrais accom­plir sur la Station spatiale amélio­re­ront mes compé­tences. Bien sûr, tout ce que j’ai appris ici, je devrais le mettre en pratique dans l’es­pace. Je pense que ce sera à peu près la même chose, mais cela enri­chira tout de même mon expé­rience profes­sion­nelle dans sa globa­lité.

Quelle sera préci­sé­ment votre mission ? Quelles tâches aurez-vous à accom­plir une fois sur l’ISS ?

Cela ne sera pas très diffé­rent des autres missions sur l’ISS. Les gens ont tendance à penser que l’on va sur l’ISS pour faire des tâches très spéci­fiques, mais, comme je l’ai dit, nous sommes entraî­nés pour savoir tout faire sur la station. C’est surtout à celui qui s’oc­cupe de plani­fier les tâches de nous dire ce que l’on doit faire : il dresse un plan­ning, semaine après semaine, nous deman­dant de faire telle ou telle chose. L’ISS est comme un labo­ra­toire perma­nent : il y a des gens avant toi, puis tu arrives, tu fais ce que tu dois faire et tu repars et une autre équipe prend ta place, etc. Rien ne dépend, à propre­ment parler, de moi. Comme les autres, je pense que je vais faire pas mal de robo­tique, parce que nous avons désor­mais beau­coup de tâches qui s’y rapportent direc­te­ment, à répé­ter quoti­dien­ne­ment. Il y aura aussi sûre­ment des sorties dans l’es­pace, que je ferai moi-même ou que quelqu’un d’autre fera et je l’as­sis­te­rai depuis l’in­té­rieur. Quand nous sommes seule­ment trois et que deux d’entre nous sont dehors, il faut une personne à l’in­té­rieur qui dirige les opéra­tions. Et nous aurons des tâches scien­ti­fiques à accom­plir, de la main­te­nance aussi bien sûr ! Les choses cassent, du coup on doit les main­te­nir en état et chan­ger des pièces. Après il y aura bien sûr des tâches ména­gères, on doit passer l’as­pi­ra­teur une fois par semaine, toutes ces choses-là ! Vous savez, l’ISS est un lieu de travail, mais c’est aussi un endroit où l’on vit, où l’on mange, où l’on dort, où l’on va aux toilet­tes… c’est à la fois votre maison et votre bureau. On doit vrai­ment faire la « version espace » de toutes les petites choses que l’on fait à la maison. Sauf la lessive, on n’a pas de machine à laver ! (Rires.)

Robo­tique spatiale

Nous avons de très bons robots et d’ex­cel­lentes sondes aujourd’­hui : pourquoi devons-nous toujours envoyer des humains dans l’es­pace ?

Je fais partie des gens qui pensent qu’en­voyer des humains dans l’es­pace est déjà un but en soi. Je ne me sens pas en compé­ti­tion avec un robot ! (Rires.) On fait de la recherche, on utilise des robots le mieux qu’on peut, mais pour moi, c’est surtout la ques­tion de faire le premier pas vers une civi­li­sa­tion d’hu­mains dans l’es­pace, ces mêmes humains qui sont une espèce terri­ble­ment effrayée par l’es­pace. C’est le premier pas vers le jour où chacun pourra déci­der s’il veut vivre sur Terre ou ailleurs.

samantha-cristoforetti-ulyces-03
Dans la capsule
Crédits : Saman­tha Cris­to­fo­retti
Aujourd’­hui, on décide si l’on veut vivre dans un pays ou dans un autre : on va étendre cette possi­bi­lité. Pour moi, c’est un chemin natu­rel, une chose natu­relle que nous devons accom­plir. Bien sûr, on peut trou­ver des tas d’ar­gu­ments pratiques, les robots ne pour­ront pas rempla­cer complè­te­ment les humains, par exemple, surtout quand il s’agit de recherche, mais c’est plus la valeur inspi­ra­trice de l’es­pace qui compte. On a besoin d’objec­tifs collec­tifs, de grands voyages, de grandes aven­tures que nous faisons ensemble, avec d’autres êtres humains. C’est ce qui rend, en partie, la vie si inté­res­sante. Et c’est pour cela, en fait, que nous avons besoin d’hu­mains dans l’es­pace.

Ressen­tez-vous toujours un désir d’al­ler dans l’es­pace aujourd’­hui ? Chez les enfants, par exemple ?

Oui, sûre­ment… peut-être un peu moins qu’a­vant, lorsqu’on était gamins et que tous les enfants voulaient être astro­nautes. Ce n’est peut-être plus le cas aujourd’­hui, on doit faire face à la réalité. Et cette réalité est loin de l’ima­gi­naire des voyages spatiaux : on doit conso­li­der notre instal­la­tion en orbite basse et les gens peuvent trou­ver ça ennuyeux, ils veulent qu’on aille de nouveau sur la Lune, ou sur Mars. Évidem­ment que ça serait bien, je suis d’ac­cord mais, pour­tant, je pense que conso­li­der notre présence en orbite basse est essen­tiel. Nous devons savoir parfai­te­ment opérer dans cet espace proche et coor­don­ner des missions inter­na­tio­nales. Aucun pays ou presque ne peut mener à bien une mission pareille seul, il faut que ce soit un accom­plis­se­ment inter­na­tio­nal. Cela peut sembler assez simple de l’ex­té­rieur, mais ce n’est pas évident de coor­don­ner autant d’agences spatiales, autant de nations. Nous sommes pour­tant deve­nus de plus en plus compé­tents dans ces domaines et ça s’est concré­tisé autour de la Station spatiale inter­na­tio­nale. C’est quelque chose de très impor­tant pour les explo­ra­tions futures. Ce que j’es­saie d’ex­pliquer, c’est que ce que l’on fait main­te­nant pour­rait ne pas ressem­bler à de l’aven­ture, c’est donc plus dur de nour­rir l’ima­gi­na­tion des gens. Et pour­tant, nous avons besoin de cette étape de conso­li­da­tion avant de faire le pas suivant.

La Station spatiale inter­na­tio­nale a célé­bré son quin­zième anni­ver­saire il y a peu. Pensez-vous qu’il s’agit d’une réus­site plané­taire ?

Abso­lu­ment ! Je pense que c’est un succès magni­fique. Cela montre ce que nous pouvons faire en tant qu’hu­mains, bien sûr d’un point de vue tech­no­lo­gique, mais aussi du côté des inter­ac­tions cultu­relles et humaines. La compé­ti­tion a donné une impul­sion et on a tous reconnu qu’elle a été béné­fique par le passé, mais la Station spatiale inter­na­tio­nale est véri­ta­ble­ment un accom­plis­se­ment d’un niveau diffé­rent. Nous avons fait quelque chose de grand en coopé­rant.

« Nous sommes dans le même bateau, dans le même vais­seau. Nous allons toujours au-delà de nos diffé­rences cultu­relles. »

Vous dites qu’il est diffi­cile de faire coopé­rer plusieurs nations entre elles, que c’est un proces­sus qui s’ap­prend. Avez-vous ressenti ces diffi­cul­tés à votre échelle, durant votre entraî­ne­ment ?

Non, pas vrai­ment. Nous sommes une équipe, nous compre­nons tous ce que cela signi­fie. Nous sommes dans le même bateau, dans le même vais­seau. C’est un partage quoti­dien, aussi bien profes­sion­nel que person­nel et nous allons toujours bien au-delà de nos diffé­rences cultu­relles. Nous pour­sui­vons tous un même but, un même rêve, celui d’al­ler dans l’es­pace. Évidem­ment, nous sommes tous des indi­vi­dus, nous n’avons pas le même arrière-plan social, le même langage ou la même éduca­tion, mais ce que l’on fait tient bien plus à ce que l’on partage qu’à ce qui pour­rait nous éloi­gner. Nous sommes une commu­nauté très soudée.

Vers la station

Vous êtes offi­cier de l’Air Force italienne : est-ce que l’ar­mée est une étape néces­saire ou recom­man­dée pour deve­nir astro­naute ?

Non ! Il y a beau­coup d’as­tro­nautes qui ont suivi un parcours civil. Dans notre équipe, nous étions trois à venir de l’ar­mée et six venaient du civil. Ce n’est donc pas obli­ga­toire. Ce que je pour­rais dire pour­tant, c’est que d’avoir un parcours mili­taire sur son CV montre que l’on peut travailler dans un envi­ron­ne­ment opéra­tion­nel. Quand on vient de l’ar­mée, c’est assez évident : des opéra­tions, c’est ce que l’on fait pour vivre. Quand ils cherchent à recru­ter des gens pour deve­nir des astro­nautes, ils ne cherchent pas seule­ment de bons scien­ti­fiques, mais aussi des gens qui peuvent vivre en dehors de leur zone de confort.

samantha-cristoforetti-ulyces-02
Soyouz
Crédits : Saman­tha Cris­to­fo­retti
Un de mes collègues, un scien­ti­fique qui ira dans l’es­pace dans quelques mois, a passé du temps dans la base en Antar­c­tique pour apprendre à vivre dans un envi­ron­ne­ment confiné, à suivre des procé­dures, parce qu’il y a des consignes de sécu­rité très strictes dans un envi­ron­ne­ment comme celui-là. C’est aussi apprendre à vivre avec d’autres personnes dans cet envi­ron­ne­ment très étroit – et des gens que vous ne choi­sis­sez pas, il faut les accep­ter comme ils sont. Une acadé­mie mili­taire, c’est un peu comme cela, vous vivez quatre ans avec les mêmes personnes et vous devez faire en sorte que cela fonc­tionne. Ceux qui n’ont pas eu cette forma­tion doivent se poser la ques­tion de savoir s’ils peuvent faire quelque chose stric­te­ment en dehors de leur zone de confort… en faisant en sorte que ce soit confor­table ! (Rires.)

Est-ce que les astro­nautes suivent un entraî­ne­ment après leur mission dans l’es­pace, pour se réadap­ter à la vie sur Terre ?

En un sens oui, on doit réadap­ter notre corps, la manière dont il réap­prend à s’ac­com­mo­der à la gravité. Il y a une période de réédu­ca­tion pendant laquelle nous sommes suivis par des méde­cins, qui dure de quelques jours à quelques semaines. Il faut réap­prendre à notre muscle à soupe­ser notre poids. Vous savez, les muscles que vous utili­sez pour garder votre posi­tion sur le sol, vous ne les utili­sez pas du tout dans l’es­pace. Cela dit, c’est souvent assez rapide, j’ai vu des gens quelques jours seule­ment après leur retour et ils avaient l’air bien. En quelques semaines, la plupart des astro­nautes disent qu’ils sont en pleine forme.

Au-delà du côté « tout va toujours mal » du film, avez-vous appré­cié Gravity ?

J’ai aimé le film, oui. Sur un plan visuel et sonore, j’ai trouvé que c’était une expé­rience fantas­tique, très plai­sante. Bien sûr… rien de ce qui se passe dans ce film n’est réaliste donc il m’est arrivé aussi de rire. Les situa­tions ne sont pas réalistes, mais le maté­riel, en revanche, la manière dont ils l’ont repro­duit, c’est incroya­ble­ment détaillé ! Je n’ai jamais piloté une navette spatiale, mais la Station spatiale inter­na­tio­nale, les Soyouz… tout est parfai­te­ment repro­duit, jusqu’aux étiquettes sur les boutons et aux écrans. Je pense que c’est très inté­res­sant que les gens aillent voir ce film en se disant que tout ce qui est montré existe pour de vrai. Tous ces petits points lumi­neux dans le ciel, l’un d’eux est la Station spatiale inter­na­tio­nale. En fait, grâce à ce niveau de détails, il offre la possi­bi­lité aux gens qui ne sont pas des astro­nautes d’être aussi là-haut.

samantha-cristoforetti-ulyces-01
En combi­nai­son
Crédits : Saman­tha Cris­to­fo­retti


Couver­ture : Saman­tha Cris­to­fo­retti, par l’ESA/NASA.

PLUS DE SCIENCE