par Barbara Wanjala | 19 mai 2015

East­­leigh ne dort jamais. On est vendredi, il est deux heures du matin. J’ai passé la nuit à me tour­­ner et me retour­­ner dans mon lit, main­­te­­nue éveillée par la musique de la rue et par les conver­­sa­­tions tenues autour du khat, dans des dialectes que je ne comprends pas.

Voyage au coeur du Kenya
Voyage au cœur du Kenya

Je compte lente­­ment les heures qui me séparent du départ. Je suis au Blue Sky Lodge, sur la 10e rue, et je dois prendre un bus à trois heures du matin. East­­leigh – un monde à part entière que je ne connais­­sais pas jusqu’a­­lors – est une banlieue à l’est de Nairobi, essen­­tiel­­le­­ment peuplée d’im­­mi­­grants venus de la Corne de l’Afrique, qui lui valent son surnom de « petite Moga­­dis­­cio ». Une banlieue qui a laissé dans l’in­­cons­­cient collec­­tif l’image d’une zone dange­­reuse, inter­­­dite, four­­mil­lant de milliers de sans-papiers soma­­liens vêtus en hommes d’af­­faires avisés le jour, en impi­­toyables terro­­ristes d’Al-Shab­­baab la nuit. Malgré toutes les années vécues dans cette ville, je ne me suis jamais aven­­tu­­rée jusqu’ici. L’abîme de mes peurs et de mon igno­­rance est tel que la veille, dans l’après-midi, j’ai dû deman­­der mon chemin à un chauf­­feur de matatu – un mini van faisant office de taxi collec­­tif avec quatorze places assises – du centre-ville. Ce dernier m’a indiqué de prendre le matatu n°8, de descendre à l’ar­­rêt Garage et de cher­­cher ensuite la 10e rue.


Départ vers l’in­­connu

Arri­­vée à Garage, je suis submer­­gée par le chaos qui règne. De nouveaux centres commer­­ciaux clinquants, des restau­­rants et des hôtels aux noms rappe­­lant la Corne de l’Afrique tels que Bana­­dir et Ayaan côtoient des vendeurs de rue et leur large éven­­tail de produits : nour­­ri­­ture, vête­­ments, chaus­­sures, télé­­phones portables, espaces publi­­ci­­taires, élec­­tro­­mé­­na­­ger, bijoux… Des porteurs de mkoko­­teni (des char­­rettes à bras en bois) et des boda boda (des taxi-moby­­lettes) trans­­portent passa­­gers et marchan­­dises en se frayant un chemin parmi les femmes en boubou plon­­gées dans des conver­­sa­­tions animées. C’est un endroit insa­­lubre : je dois sans cesse éviter les montagnes de détri­­tus et les profonds nids-de-poule à moitié remplis d’eau crou­­pie. La foule dense et l’hy­­giène publique déplo­­rable commencent à me mettre les nerfs à vif, aussi je tente de voir la situa­­tion dans son ensemble. Pour beau­­coup, cet endroit est un refuge loin de terres meur­­tries et tour­­men­­tées, l’avant-poste de l’es­­poir et de la pros­­pé­­rité. Je demande la direc­­tion de la 10e rue, celle où je suis censée trou­­ver des bus pour Moyale, la ville-fron­­tière entre le Kenya et l’Éthio­­pie. Ce n’est pas une belle rue à l’oc­­ci­­den­­tale, comme me le lais­­sait présa­­ger son nom à la mode améri­­caine, mais une artère boueuse parse­­mée d’une enfi­­lade de petits commerces de toutes sortes, dont un casino. L’odeur de berbère (un mélange de piment rouge en poudre et d’autres épices, incon­­tour­­nable de la cuisine éthio­­pienne), de café torré­­fié, des jebena (cafe­­tières tradi­­tion­­nelles), les inscrip­­tions en amha­­rique, la complainte mélo­­dieuse des Habe­­shas (un peuple de la Corne de l’Afrique) qui flotte douce­­ment dans l’air… tout indique une impor­­tante présence éthio­­pienne. Un maga­­sin de cuir éthio-kényan et un restau­­rant Best Ethio­­pian servant de l’injera (de larges galettes au levain faite à partir de teff fermenté, une graine typique de l’Éthio­­pie) avec du wot (ou ragoût) enfoncent le clou. J’ai l’im­­pres­­sion d’avoir été télé­­por­­tée comme par magie à Addis-Abeba. Si East­­leigh est la petite Moga­­dis­­cio, alors la 10e rue est la petite Addis. J’ap­­pren­­drai plus tard que la 10e rue est effec­­ti­­ve­­ment le quar­­tier d’East­­leigh à domi­­nante éthio­­pienne, celui où les gens « se contentent d’at­­tendre ». Pour passer le temps, ils apprennent le swahili et l’an­­glais, obtiennent des papiers et se forgent une nouvelle iden­­tité. Certains conti­­nuent leur route jusqu’au Kenya, d’autres s’en vont là où l’herbe semble plus verte, en Afrique du Sud ou aux États-Unis.

Nairobi, la capitale Kenyane
Nairobi, la capi­­tale kenyane
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J’aperçois le bureau des réser­­va­­tions de Moyale Liner et je presse le pas. Certains hommes chargent dans le bus des gunias, de gros sacs en toile de jute aux coutures déchi­­rées, d’autres mâchonnent de la miraa (l’autre nom du khat), quand d’autres achètent leur billet. Ils me regardent avec curio­­sité. Qui donc est cette voya­­geuse impro­­bable, cette Bantou qui fait route vers le nord alors que les gens comme elles y sont préci­­sé­­ment la cible de menaces en ce moment ? Cette curio­­sité non dissi­­mu­­lée, je l’ap­­pren­­drai plus tard, est carac­­té­­ris­­tique de la waria, un mot soma­­lien utilisé pour dési­­gner l’ins­­tinct de survie des Soma­­liens, et consi­­déré comme péjo­­ra­­tif par certains. Un trait de carac­­tère aiguisé par des années passées à faire preuve d’adap­­ta­­tion et de courage dans des envi­­ron­­ne­­ments hostiles, où il est néces­­saire d’iden­­ti­­fier et de caté­­go­­ri­­ser les gens rapi­­de­­ment : poli­­ciers ou civils, amis ou enne­­mis. Connaître l’iden­­tité de quelqu’un et ce qu’il fait est essen­­tiel. Je réserve une place pour Marsa­­bit à 1 500 shil­­lings. En me tendant le ticket, le vendeur me conseille de trou­­ver un endroit où dormir à East­­leigh histoire de ne pas rater le départ qui a lieu « plus tard cette nuit », c’est-à-dire à trois heures du matin. Pourquoi ne pas dire « tôt demain matin » ? Je retra­­verse la ville pour rentrer chez moi et jeter quelques affaires dans un sac. À vingt heures, je suis de retour à East­­leigh, plus sûre de moi cette fois-ci. Je me rends dans trois hôtels diffé­­rents de la 10e rue, mais ne trouve aucune chambre. Ma quatrième tenta­­tive se révèle plus fruc­­tueuse. J’ob­­serve d’un œil critique la déco­­ra­­tion amateur du Blue Sky Lodge qui déroule sur ses murs bleus une scène de la vie sauvage, quand une femme habillée pauvre­­ment passe devant moi avec noncha­­lance et me confirme que j’ai atterri dans l’antre de la déca­­dence. Mais à 300 shil­­lings la chambre simple, je reste. Le bruit à l’ex­­té­­rieur exclut toute possi­­bi­­lité de dormir et quand le réveil de mon portable reten­­tit à deux heures du matin, mes yeux sont toujours grands ouverts. Après mes ablu­­tions, j’at­­trape mon sac, salue le veilleur de nuit et me dirige vers le bureau de la Moyale Liner qui se trouve tout près. Un forcené se perd en élucu­­bra­­tions tout en buvant un étrange liquide blan­­châtre dans une bouteille en plas­­tique recy­­clé. Une Soma­­lienne d’un certain âge en hijab vert s’ap­­proche avec un grand ther­­mos de thé et des chapa­­tis pour aider les voya­­geurs à lutter contre le sommeil et le froid mati­­nal qui règne sur Nairobi. Plus loin, un homme entre­­prend de balayer les détri­­tus qui jonchent le sol devant le bureau des réser­­va­­tions et les fait brûler sur la route boueuse. D’après leurs vête­­ments, la plupart des voya­­geurs ont l’air d’ori­­gine couchi­­tique, mais je n’ar­­rive pas à déter­­mi­­ner s’ils sont kényans du nord ou du nord-est, éthio­­piens ou érythréens, soma­­liens ou de Djibouti.

Les matutus sont les bus de NairobiCrédits
Les mata­­tus sont les bus de Nairobi
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Les hommes souda­­nais sont faciles à recon­­naître. Parti­­cu­­liè­­re­­ment grands, élan­­cés et à la peau sombre, ils parlent fort, en nuer ou en dinka. J’en­­tends dans le lot un Akamba, un Bantou de l’Est, préve­­nir quelqu’un au télé­­phone de son arri­­vée immi­­nente. Je suis la seule Bantoue de l’Ouest, et ma présence attise la curio­­sité de certains. Il y a au Kenya trois ethnies prin­­ci­­pales : Les Bantous, le peuple d’ori­­gine nilo­­tique, et celui d’ori­­gine couchi­­tique. Ces groupes sont eux-mêmes divi­­sés en de multiples ethnies. Les tensions inter­­e­th­­niques minent le pays depuis des décen­­nies, prin­­ci­­pa­­le­­ment à cause de l’iné­­ga­­lité de la repré­­sen­­ta­­tion poli­­tique et de la répar­­ti­­tion des ressources. Aux envi­­rons de trois heures moins le quart, nous montons dans le bus. Une fois instal­­lés dans un confort rela­­tif, un prédi­­ca­­teur isla­­mique monte et parcourt l’al­­lée centrale du bus à grand renfort de prêches et de prières, en solli­­ci­­tant des offrandes. Si vous tendez le bras pour faire un geste géné­­reux, il vous dit qu’Al­­lah se souvien­­dra de vous. Il récolte des pièces, prononce quelques mots de remer­­cie­­ments et nous souhaite bon voyage. Juste après son départ, un vendeur d’herbes médi­­ci­­nales le remplace en vantant les mérites d’herbes miracles qui pour­­raient guérir de nombreuses mala­­dies.

À trois heures pile, le bus concur­rent Moyale Raha (« bonheur » dans la langue locale) passe devant nous pour prendre la route. Mon voisin, plutôt bavard, me dit que le slogan de Moyale Liner – « Nous menons les meneurs » – est un mensonge éhonté. Pendant ce temps, le guéris­­seur nous prévient quant aux nombreux risques qui menacent notre santé dans le nord. Les vers à Moyale et Sololo sont aussi gros que des serpents, mais pas de panique, nous dit-il, pour 100 shil­­lings, il peut nous four­­nir un vermi­­fuge effi­­cace. En plus de s’oc­­cu­­per de notre santé intes­­ti­­nale, il nous conseille de prendre des bains régu­­liers malgré la pénu­­rie d’eau dans cette zone. Il possède un savon longue durée qui convient pour les eaux dures du nord, dont il nous assure qu’il mousse avec volupté, tout comme le puri­­fi­­ca­­teur de sang qui n’a pas son pareil pour lutter contre la mala­­ria, la typhoïde et les amibes. À trois heures et demie, nous démar­­rons enfin. Je regarde la pleine Lune par la fenêtre. Je me souviens que les Bora­­nas ont déve­­loppé un calen­­drier lunaire aux envi­­rons de l’an 300 av. J.-C… Les Bora­­nas couchi­­tiques repré­­sentent l’eth­­nie domi­­nante du comté de Marsa­­bit, ma desti­­na­­tion, à l’ex­­trême est de la province. Quelque 292 000 personnes de quatorze ethnies diffé­­rentes y résident, dont les Rendille et les Gabbra, qui parlent des langues couchi­­tiques, ainsi que les Turkana et les Samburu, de langue nilo­­tique. Une heure et demie plus tard, le bus s’ar­­rête et je me réveille bruta­­le­­ment. Le guéris­­seur annonce qu’il est l’heure de la prière et de la toilette. La plupart des voya­­geurs descendent pour satis­­faire les besoins physiques et reli­­gieux, et un quart d’heure après nous repre­­nons le voyage.

Nyeri est un district étonnamment verdoyantCrédits
Nyeri est un district éton­­nam­­ment verdoyant
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Le jour se lève à six heures tandis que nous traver­­sons le district glacial de Nyeri, noyé dans la brume. Mon voisin est fasciné par la densité opaque de la cano­­pée. Il ne pour­­rait pas vivre là, me confie-t-il, il mour­­rait de froid. Je lui demande d’où il vient, il me répond de Moyale. Il est trop habi­­tué à la chaleur étouf­­fante du nord aride pour s’adap­­ter aux tempé­­ra­­tures basses des régions monta­­gneuses du centre du pays. Une heure plus tard, nous traver­­sons l’Équa­­teur à Nanyuki. Je m’as­­sou­­pis à nouveau et me réveille deux heures plus tard à Isiolo, où nous nous arrê­­tons pour le petit-déjeu­­ner. Je prends un thé sucré et un kaimati (un petit pain en forme de beignet) dans un restau­­rant tenu par un Soma­­lien jovial. Lorsque nous repre­­nons la route, j’aperçois un hôtel Madiba, arbo­­rant un drapeau sud-afri­­cain peint sur un mur. Nous passons un contrôle de police. Un panneau indique que nous nous trou­­vons à 277 km de Marsa­­bit. 09 h 15 – Un panneau nous indique que nous sommes à présent à Ngare­­mara. Les vertes forêts de la Province Centrale ont laissé place à de vastes éten­­dues arides parse­­mées d’aca­­cias et de quelques huttes tradi­­tion­­nelles. De robustes trou­­peaux de moutons, de chèvres et de vaches s’en­­fuient de la route goudron­­née lorsque nous appro­­chons. Mon voisin m’in­­forme que nous sommes en terri­­toire Turkana et Rendille, des terres rava­­gées par d’in­­ces­­sants conflits sanglants entre commu­­nau­­tés qui se disputent des ressources de plus en plus rares. 09 h 24 – Nous traver­­sons la rivière Ewaso Ng’iro. L’illus­­tra­­tion d’un manuel de géogra­­phie datant de mon école primaire s’anime soudain sous mes yeux. Quelque part près d’Ar­­chers Post, base d’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire anglaise et porte d’en­­trée vers le nord du pays, un panneau indique : « Post­­bank Mashi­­nani (siège prin­­ci­­pal) ». Nous passons devant un grand nombre d’or­­ga­­nismes finan­­ciers : Jadi Inves­­tis­­se­­ments, Daniel Leipi­­ris Inves­­tis­­se­­ments, et bien d’autres encore. 09 h 40 – Je vois des chameaux pour la première fois, un trou­­peau entier. Mon exci­­ta­­tion est à son comble. Même l’ab­­sence de réseau sur mon portable n’en­­tame pas ma bonne humeur. Ça y est, nous y sommes vrai­­ment. Au nord. Nous sommes arri­­vés. 10 h 15 – Nous traver­­sons la rivière Sero Levi, assé­­chée.

Le district de Marsabit vu du ciel
Le district de Marsa­­bit vu du ciel
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10 h 56 – Nous passons l’Olo­­lokwe, l’éton­­nante montagne au sommet tout aplati rendue célèbre par les publi­­ci­­tés pour Safa­­ri­­com, l’opé­­ra­­teur natio­­nal de télé­­pho­­nie mobile. C’est une des nombreuses et magni­­fiques montagnes sorties de terre au beau milieu de ce paysage aride. 11 h 05 – Sept heures après avoir quitté Nairobi, nous voilà dans le district de Marsa­­bit. À Laisa­­mis, la première de ses circons­­crip­­tions, il fait très chaud. Nos regards ébahis se posent sur des hommes et des femmes torses nus dont les shukas (des sarongs) volent au vent, lais­­sant entre­­voir par inad­­ver­­tance leurs parties géni­­tales alors qu’ils vaquent à leurs occu­­pa­­tions quoti­­diennes, traî­­nant la chaleur acca­­blante dans leur sillage. La route se fait chao­­tique. Nous voyons des camions et des grues en train de soule­­ver puis de trans­­por­­ter de la terre, ce qui fait dire à mon voisin, avec toute l’au­­to­­rité dont il est capable : « Les Chinois, ils s’y connaissent pour construire des routes. » Le chauf­­feur accé­­lère sur les mauvaises portions de route et nous brinque­­ba­­lons violem­­ment. Quelqu’un à l’ar­­rière lui crie qu’il trans­­porte des êtres humains, pas des chameaux.

Marsa­­bit démys­­ti­­fié

En traver­­sant Laisa­­mis, nous remarquons des hommes en tenue tradi­­tion­­nelle portant des AK-47 qu’ils portent noncha­­lam­­ment en bandou­­lière sur leur poitrine ou dans le dos. Ils me donnent l’im­­pres­­sion que tuer, pour eux, est une brou­­tille. Mais ils n’es­­saient pas de faire dévier le bus. Ils se contentent de pour­­suivre leurs bavar­­dages, un œil sur leur trou­­peau. J’ap­­pren­­drai plus tard que ce sont des RPK, des Réser­­vistes de la police kényane, et que les fusils sont four­­nis par le gouver­­ne­­ment, afin que les hommes se protègent eux-mêmes des voleurs de bétail – une menace courante dans ces zones. Des moutons et des chèvres gardés par des petits garçons et de rares chameaux en train de grigno­­ter les branches d’un acacia ponc­­tuent ça et là le parcours acci­­denté. J’ai compté jusque-là trois lits de rivières assé­­chés. Mon voisin est lui aussi perplexe quant à la faible densité de popu­­la­­tion sur ces terres arides : « Y aurait-il un problème de séche­­resse ici ? »

Les réservistes surveillent les troupeaux, armésCrédits
Les réser­­vistes surveillent les trou­­peaux, armés
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Le goudron a disparu depuis un moment et la route défon­­cée rend la conduite plus spor­­tive, voire doulou­­reuse, sans parler des nombreuses sorties de route impromp­­tues qui n’ont rien de rassu­­rant. Les passa­­gers ont tous été réveillés violem­­ment par le soleil brûlant et la conduite musclée qui nous envoient valser dans les airs pour retom­­ber bruta­­le­­ment sur nos sièges, sans nous ména­­ger. Les insultes fusent dans plusieurs langues à l’en­­contre du chauf­­feur. Aux envi­­rons de treize heures, nous passons le barrage de police qui déli­­mite l’en­­trée dans les faubourgs de la ville de Marsa­­bit. Le paysage a changé. Contrai­­re­­ment au désert et à la rare verdure auxquels je m’at­­ten­­dais, je contemple une végé­­ta­­tion luxu­­riante, le sol est d’un rouge écla­­tant et la chaleur plutôt agréable. Ceux qui s’ar­­rêtent à Marsa­­bit descendent du bus et le voyage se pour­­suit en direc­­tion de Moyale. Mon ami est là pour m’ac­­cueillir à la descente. Tandis que nous nous prome­­nons, il désigne les quelques panneaux qui se battent en duel : des succur­­sales bancaires – à savoir Equity et Coope­­ra­­tive. Des panneaux routiers et des 4×4 estam­­pillés au nom de leur ONG sont présents aussi : Action contre la Faim – plus de 70 % des foyers dans le district de Marsa­­bit dépendent de l’aide alimen­­taire d’après le gouver­­neur –, ainsi que l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal (USAID) et le Dépar­­te­­ment du Royaume-Uni pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal (UKAID). On trouve égale­­ment une poignée de commerces typiques des petites villes du Kenya : opéra­­teurs M-Pesa, services de photo­­co­­pies, cafés, salons de coif­­fure, tailleurs, produits agri­­coles, mama mbogas (des vendeuses des légumes), bouchers, pensions, vendeurs de maillots de foot­­ball – ceux des équipes éthio­­piennes sont popu­­laires ici, surtout ceux de Seladhin, le numéro 7 –, ou encore des petits commerces de moby­­lettes. La plupart des femmes sont vêtues de manière clas­­sique, avec des robes ou des jupes qui descendent aux chevilles, et beau­­coup portent un voile. On aperçoit égale­­ment beau­­coup de femmes Rendille vêtues d’ha­­bits tradi­­tion­­nels avec de lourdes parures de perles élabo­­rées aux couleurs vives sur la tête, aux oreilles, aux poignets, aux chevilles et autour du cou. Les rares femmes habillées en jeans ou en jupes courtes viennent de la ville de Meru ou sont des travailleuses huma­­ni­­taires blanches (des mzungu). Les hommes arborent des tenues plus occi­­den­­ta­­li­­sées, même si j’en aperçois un certain nombre arbo­­rant des shukas, des kanzus (des tuniques) et des treillis mili­­taires, ainsi que des chapeaux tradi­­tion­­nels ou musul­­mans. Des rungus (de petits bâtons avec un pommeau) ou des cannes viennent souvent complé­­ter la pano­­plie, tout comme les AK–47 ou parfois une panga (une machette). Tout le monde dans cette ville semble se connaître. Les gens s’ar­­rêtent pour échan­­ger de longues salu­­ta­­tions en borana ou swahili, s’enqué­­rant de la santé et du bien-être des pères, mères, enfants, épouses et maris ; et les réponses sont très détaillées. Mon ami s’ar­­rête en chemin pour saluer une bonne ving­­taine de personnes. Il n’est pas rare non plus de trou­­ver dans les rues de Marsa­­bit des moutons ou des chèvres qui croient avoir le droit de parta­­ger la route avec les êtres humains.

La conver­­sa­­tion est enri­­chis­­sante pour lui comme pour moi

Mon ami et moi passons devant un Saku­­matt (un jeu de mots tiré de Naku­­matt, la plus grande chaîne de super­­­mar­­chés de l’est afri­­cain, sachant que nous sommes à Saku, la 2e circons­­crip­­tion de Marsa­­bit) et nous nous diri­­geons vers le Psalms Café, où nous prenons un repas copieux à base de chèvre rôtie, d’ugali (un solide porridge à base de maïs) et de kachum­­ba­­ris (des oignons coupés en dés avec de la sauce tomate). D’or­­di­­naire, j’évite la viande, mais puisque nous sommes en terres agri­­coles, où le bétail repré­­sente la source prin­­ci­­pale de nour­­ri­­ture et de reve­­nus, je me dis qu’il serait impoli et ridi­­cule d’y aller de mon petit discours sur les bien­­faits du végé­­ta­­risme. Entre autres infor­­ma­­tions sur le nord, mon ami m’in­­forme que les chèvres turka­­nas sont les plus savou­­reuses, malgré le manque de végé­­ta­­tion ici. Il regrette que deux de ses amis qui lui avaient promis de l’em­­me­­ner en terri­­toire turkana pour lui faire goûter des chèvres dignes de ce nom n’aient fina­­le­­ment pas tenu parole. Plus tard, il se montrera surpris quant à mes habi­­tudes alimen­­taires : je ne sais pas pourquoi, mais il s’ima­­gi­­nait que les femmes luyia mangeaient beau­­coup, ce qui contraste avec mon appé­­tit d’oi­­seau. À l’hô­­tel Al Subra, où les serveurs ont tous un air de famille, comme s’ils avaient été envoyés par ferry d’Éthio­­pie, et où le thé a un goût sucré et un parfum de carda­­mome, il est cepen­­dant heureux de consta­­ter que je bois bel et bien des litres de thé – comme toute bonne Luyia qui se respecte. La conver­­sa­­tion est enri­­chis­­sante pour lui comme pour moi, et nous discu­­tons des préju­­gés et des idées préconçues que les Kényans se font de leurs compa­­triotes des quatre coins du pays, et de comment les surmon­­ter. J’ai honte, par exemple, d’avouer ma stupé­­fiante igno­­rance : j’ai beau souvent crier haut et fort que les Kényans ont besoin de faire un effort pour apprendre plus les uns des autres afin de combattre ce fléau qu’est le triba­­lisme, moi-même, je ne connais­­sais rien ou presque de Marsa­­bit et de ses habi­­tants, les Borana, Burji, Rendille et Gabbra, que j’ai croi­­sés pour la dernière fois dans un manuel scolaire de l’école primai­­re… Je ne savais pas non plus que le vaste district de Marsa­­bit, d’en­­vi­­ron 67 000 km2, occupe 13 % de la super­­­fi­­cie totale du Kenya, ni que les éléphants peuplent ses forêts et qu’on peut même parfois les aper­­ce­­voir de la terrasse du Psalms Café, bien que leur nombre ne cesse de dimi­­nuer.

Plus tard dans la soirée, nous allons prendre un verre dans un des troquets du coin. Nous y bavar­­dons avec des travailleurs huma­­ni­­taires qui ont tendance à mettre tous les habi­­tants du nord du Kenya dans le même panier : « Des ruraux pour qui on ne peut rien faire. » Évidem­­ment, mon ami monte au créneau pour défendre le nord et s’en­­flamme en leur expliquant le danger qu’il y a à regar­­der les faits par le petit bout de la lorgnette. Il a sa façon à lui de lutter contre les préju­­gés sur ce nord insai­­sis­­sable et nous passons la jour­­née suivante à œuvrer dans ce sens. Je ne rentre­­rai pas dans les détails, mais c’est une initia­­tive tout à fait louable qu’est l’im­­pres­­sion et la distri­­bu­­tion du premier jour­­nal local, pour donner la parole aux gens d’ici.

Une femme de l'ethnie SamburuCrédits
Une femme de l’eth­­nie samburu
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Après une jour­­née de dur labeur, nous rencon­­trons un autre ami qui nous enchante avec les récits de son enfance, lorsqu’il s’oc­­cu­­pait des vaches et des chameaux à Nguru­­nit. Il partagent avec nous des proverbes qui sont de vrais trésors d’his­­toire et de culture. Sur le rôle par exemple du moran (jeune homme) dans la société rendille ou sur la fête reli­­gieuse du sorio, qui comporte des points communs éton­­nants avec la Pâque juive. J’ap­­prends aussi beau­­coup sur la percep­­tion et le rôle des jeunes filles et des femmes dans les socié­­tés rurales, souvent margi­­na­­li­­sées – ce qui explique les nombreuses initia­­tives pour à l’éman­­ci­­pa­­tion des petites filles que j’ai pu consta­­ter. Nous voulons aller au festi­­val cultu­­rel de Kala­­cha pour en apprendre davan­­tage sur le mode de vie des habi­­tants du nord du pays, mais en raison de problèmes logis­­tiques, cela n’est pas possible. Je passe les deux jours suivants à explo­­rer la campagne luxu­­riante, à admi­­rer au loin les montagnes bleues et à profi­­ter de l’air frais de Marsa­­bit. L’une des choses les plus éton­­nantes ici, c’est l’épaisse brume mati­­nale. Il pleut égale­­ment beau­­coup en début de jour­­née, ce qui explique la vigueur des sukuma wiki (le choux kale) que j’ai pu voir dans les sham­­bas (les jardins) des parti­­cu­­liers. Les conver­­sa­­tions avec les habi­­tants les jours suivants sont une véri­­table révé­­la­­tion : je croise la route d’un jour­­na­­liste qui enquête sur deux homi­­cides dans le coin ; les cartouches retrou­­vées sur le lieu du crime proviennent d’armes appar­­te­­nant aux Réser­­viste de la police kényane (RPK). Il me parle égale­­ment de membres du gouver­­ne­­ment corrom­­pus qui vendent à des maga­­sins de la nour­­ri­­ture prove­­nant de l’aide huma­­ni­­taire, alors qu’ils sont censés la distri­­buer gratui­­te­­ment. Je rencontre égale­­ment une mili­­tante fémi­­niste qui se bat contre les violences conju­­gales et les muti­­la­­tions géni­­tales faites aux femmes, et fait tour­­ner un petit kiosque dans lequel elle vend en-cas et bois­­sons sans lési­­ner sur la quan­­tité. Un taxi-moby­­lette m’offre une course gratuite après s’être rendu compte que j’étais perdue, il refuse formel­­le­­ment de me lais­­ser le payer. Trois petites filles m’in­­diquent le nom de l’en­­droit où je séjourne, pour ne pas que je me perde à nouveau. Un vieux monsieur me tire par le bras pour m’évi­­ter de me retrou­­ver face à face avec un trou­­peau de vaches qui rentre au bercail, alors que je suis perdue dans l’ad­­mi­­ra­­tion du coucher de soleil à l’ho­­ri­­zon. Un autre vieux monsieur qui se tient devant l’école primaire Sakuu, près de l’église luthé­­rienne, insiste pour me serrer la main en guise de bien­­ve­­nue et me raconte l’his­­toire de l’école. Un ami se met en quatre pour m’of­­frir un endroit où dormir pendant mon séjour. Le respon­­sable de l’école musul­­mane recon­­duit genti­­ment son groupe de garçons qui préfé­­re­­raient pour­­suivre leur partie de foot­­ball plutôt que d’al­­ler en classe. De nombreuses personnes offrent leur grati­­tude et leur soutien au projet de mon ami. C’est tout cela, la chaleur et la géné­­ro­­sité des gens de Marsa­­bit.

Le chemin du retour

Nous quit­­tons Marsa­­bit peu après six heures du matin. Le taxi-moby­­lette qui a bravé la brume et le froid mati­­nal nous conduit de Shauri Yako à la station essence Shell, où un Land Crui­­ser nous attend pour nous amener à Isiolo. Des « cour­­tiers » dont le travail consiste à trou­­ver des voya­­geurs en partance pour Isiolo négo­­cient les tarifs en rajou­­tant un petit supplé­­ment pour le khat. Les passa­­gers s’em­­mi­­touflent dans leurs vestes et leurs couver­­tures pour se proté­­ger du froid. Le chauf­­feur appelle les retar­­da­­taires et menace de partir sans eux. Arrive enfin l’heure du départ. Je prends place à l’avant avec le chauf­­feur, un cour­­tier et un petit garçon. À l’ar­­rière du Crui­­ser, treize places, toutes occu­­pées. Nous fonçons vers Loglogo dans la circons­­crip­­tion de Laisa­­mis, et puisque la radio ne marche pas, je me distrais en écou­­tant la conver­­sa­­tion entre le chauf­­feur kikuyu (l’eth­­nie la plus impor­­tante au Kenya, connue pour ses talents mercan­­tiles) et le cour­­tier borana.

La route vers le nord est une simple route de terreCrédits
La route vers le nord est une simple route de terre
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La brume dispa­­raît tandis que nous roulons vers le sud. Des éten­­dues de prai­­ries assé­­chées se déploient sous nos yeux, les teintes bleu­­tées des montagnes se mélangent à celles du ciel dans l’ho­­ri­­zon loin­­tain et je me demande quel proces­­sus géolo­­gique complexe a bien pu façon­­ner ce paysage aussi beau que désolé. Le chauf­­feur négo­­cie habi­­le­­ment les portions de route non goudron­­nées tout en bavar­­dant avec le cour­­tier sur des sujets aussi variés que les passa­­gers retar­­da­­taires ou la menace que repré­­sente Al-Shab­­baab. Ce dernier sujet vient sur le tapis tandis que nous rencon­­trons notre premier contrôle de police dans les faubourgs de Marsa­­bit. L’of­­fi­­cier qui reçoit du chauf­­feur une « poignée de main » à 100 shil­­lings ne s’em­­bête même pas à véri­­fier nos cartes d’iden­­tité, ce qui amène le chauf­­feur à se deman­­der tout haut, tandis qu’il remet la gomme, ce qui se serait passé s’il avait trans­­porté des membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste. Le cour­­tier en rajoute une couche en déplo­­rant les négli­­gences de la sécu­­rité au Kenya et les fron­­tières-gruyère. Il assure que cela n’ar­­ri­­ve­­rait jamais en Éthio­­pie ou en Ouganda, des pays dont il chante les louanges. Il se lance ensuite dans des commen­­taires à n’en plus finir sur l’in­­sé­­cu­­rité natio­­nale. Il cite un inci­dent récent, un coup de filet à Moyale, où du maté­­riel de commu­­ni­­ca­­tion sophis­­tiqué a été saisi à des membres présu­­més d’Al-Shab­­baab qui essayaient de péné­­trer au Kenya. Il prétend que c’est le même genre de maté­­riel qui a été utilisé pour brouiller les commu­­ni­­ca­­tions pendant l’at­­taque à Mpeke­­toni. Le terro­­risme est devenu numé­­rique.

Pendant ce temps-là, le gouver­­ne­­ment kényan utilise encore des tech­­no­­lo­­gies datant de Mathu­­sa­­lem. Il se fend tout de même de quelques compli­­ments. Il nous explique qu’ils ont réussi à infil­­trer les mosquées, posi­­tion­­nant des espions char­­gés d’iden­­ti­­fier les meneurs reli­­gieux respon­­sables de la radi­­ca­­li­­sa­­tion des jeunes. Il dit aussi que l’Is­­lam était au départ une reli­­gion paci­­fique et que ce qu’on a décou­­vert dans les mosquées de Mombasa a été amené là par les enne­­mis de l’Is­­lam – à savoir les poli­­ti­­ciens et les agents de la sécu­­rité. Le chauf­­feur n’a visi­­ble­­ment pas l’air à l’aise avec ce discours, et il change de sujet en nous racon­­tant ses aven­­tures prenant place au Soudan du Sud. Il tient rancœur aux Souda­­nais pour plusieurs raisons. Cette mésa­­ven­­ture pour commen­­cer : lors de sa première incur­­sion à Juba, il a été arrêté et lour­­de­­ment verba­­lisé pour avoir conduit du mauvais côté de la route. Deuxième anec­­dote : les Souda­­nais n’au­­to­­risent pas la forni­­ca­­tion avec leurs femmes à moins d’avoir l’in­­ten­­tion de les deman­­der en mariage – il a donc dû revoir ses ambi­­tions dans ce domaine. Comme si cela ne suffi­­sait pas, le climat y est chaud et inhos­­pi­­ta­­lier. Ses habi­­tants sont fonciè­­re­­ment violents d’après lui et, pour une raison qui lui échappe, parlent arabe.

Une femme Kikuyu, une ethnie de marchandsCrédits
Une femme kikuyu, une ethnie de marchands
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À ce moment de la discus­­sion, nous arri­­vons au deuxième point de contrôle, où il se fend d’une nouvelle poignée de main sonnante et trébu­­chante. Le cour­­tier se demande alors combien les offi­­ciers de police corrom­­pus doivent gagner à serrer ainsi des mains à chaque passage de véhi­­cule. Il suggère de rempla­­cer les offi­­ciers de police par des mili­­taires. Ces derniers, nous dit-il, sont trop fiers pour accep­­ter les pots-de-vin et s’as­­su­­re­­raient plus rigou­­reu­­se­­ment qu’au­­cun membre d’Al-Shabaab n’entre en douce au Kenya par Moyale, seul passage aujourd’­­hui depuis que les choses se sont enve­­ni­­mées à Mandera, à la fron­­tière soma­­lienne, avec les meurtres récents de civils perpé­­trés par les terro­­ristes. Je ne dis mot pendant la conver­­sa­­tion, et m’oc­­cupe surtout du petit garçon silen­­cieux à la vilaine toux, et dont la mère se trouve à l’ar­­rière. Le reste du temps, je contemple le paysage qui s’offre à nous. Il n’y a sur la route aucun véhi­­cule en dehors du nôtre, excepté de temps à autre les grues de ces entre­­prises chinoises qui soulèvent d’épais nuages de pous­­sière lorsqu’elles creusent de nouvelles routes ; des chauf­­feurs de camion longue distance occu­­pés à mâchon­­ner furieu­­se­­ment du khat pour rester éveillé dans cette dernière ligne droite avant l’Éthio­­pie ; ou encore un vieux Rendille vêtu d’un sarong qui traverse la route tel une gazelle, s’at­­ti­­rant les foudres des conduc­­teurs. Le cour­­tier pense qu’on devrait conseiller aux Chinois de mettre des ralen­­tis­­seurs sur la route pour limi­­ter les victimes. Et des victimes, il y en a eu. À l’un des points de contrôle, un offi­­cier nous raconte qu’un Land Crui­­ser comme le nôtre a eu un acci­dent à Ngare­­mara. Lorsque nous arri­­vons là-bas, nous nous arrê­­tons pour voir ce qu’il s’est passé. Un berger nous raconte que cinq Éthio­­piens ont péri dans l’ac­­ci­dent la nuit précé­­dente.

Plus tard, près de Nanyuki, nous tombons sur un chauf­­feur de moby­­lette, soigneu­­se­­ment allongé sur le bord de la route, le casque placé sur son visage, sa moby­­lette à ses côtés. Nous parta­­geons tous la même pensée qui nous tord le ventre : cela aurait très bien pu être l’un d’entre nous. Nous arri­­vons à Merille, dont mon ami me raconte qu’elle est plus connue sous le nom de « mwisho wa lami », autre­­ment dit « fin de la route goudron­­née ». Mais selon l’en­­droit d’où l’on arrive, la ville peut aussi s’ap­­pe­­ler « mwanzo wa lami », soit « début de la route goudron­­née ». Nous dégus­­tons une déli­­cieuse chèvre rendille en guise de petit déjeu­­ner. Mon ami, grand amateur et connais­­seur de chèvres, loue les quali­­tés gusta­­tives des spéci­­mens de cette région. Les chèvres élevées par les gardiens de trou­­peau tradi­­tion­­nels sur des terres arides sont bien meilleures que celles élevées et nour­­ries avec du chou par les fermiers des zones agri­­coles, m’as­­sure-t-il d’un air docte. Les chèvres nour­­ries avec du chou mangent la même chose que l’homme, ce qui les rend moins savou­­reuses ; c’est une théo­­rie comme une autre, qui permet de distin­­guer les gardiens de trou­­peau tradi­­tio­­na­­listes qui, en visi­­tant la ville de Marsa­­bit, ont refusé de manger de la viande de chèvres cita­­dines qui avait été passée sous l’eau. Le chauf­­feur nous apprend que c’est le seul arrêt sur la route dont il connaît le nom, car c’est un « mtu wa tombo » (un homme d’es­­to­­mac). Après cette longue pause, nous faisons nos adieux à cet avant-poste et conti­­nuons notre avan­­cée sur du goudron flam­­bant neuf. À ce moment-là, le cour­­tier change de place avec une jeune fille portant un hijab qui ne cesse de bavar­­der en glous­­sant au télé­­phone. Il s’as­­sied à l’ar­­rière tandis qu’elle s’ins­­talle devant. Voyant que nous ne sommes pas aussi volu­­biles que son copain le cour­­tier, le chauf­­feur décide de se distraire avec un peu de khat, qu’il mâche accom­­pa­­gné de noix de cajou. N’ayant pas envie, moi non plus, de m’en­­dor­­mir, j’en­­gage la conver­­sa­­tion.

Un des passa­­gers, un musul­­man, dit au chauf­­feur de ne pas nous emme­­ner à Nyeri parce qu’il n’a pas envie de se faire décou­­per en rondelles.

Il s’avère que c’est son premier mois sur la ligne Marsa­­bit-Isiolo. Aupa­­ra­­vant, il était fermier, il culti­­vait du miraa (du khat) à Maua, mais avec l’in­­ter­­dic­­tion du Royaume-Uni d’im­­por­­ter cette plante, ses reve­­nus ont dimi­­nué et il a inté­­gré le marché du trans­­port pour pouvoir payer les frais de scola­­rité de ses enfants. Avant cela, il trans­­por­­tait du miraa de Meru à Wajir et Mandera, mais l’in­­sé­­cu­­rité crois­­sante dans ces régions l’a poussé à trans­­por­­ter plutôt des voya­­geurs. C’est une acti­­vité moins lucra­­tive : la veille, il a trans­­porté trois passa­­gers seule­­ment de Marsa­­bit à Isiolo, mais il mise sur le fait que lorsque la route sera entiè­­re­­ment goudron­­née, le nord s’ou­­vrira et il achè­­tera plusieurs mata­­tus pour inves­­tir la route. Quatre ou cinq brefs contrôles de police plus tard, assor­­tis des poignées de mains d’usage, Isiolo nous accueille sous une pluie fine. Le petit garçon prononce ses premiers mots de la jour­­née, « Baba yangu ! » (mon père) et se fraie un chemin jusqu’à lui tandis que sa mère se débat avec leurs valises. Je me demande pourquoi elle a confié son fils à des gens qu’elle ne connaît pas. J’ai déjà constaté la même confiance en de parfaits incon­­nus à Marsa­­bit, dans deux maga­­sins diffé­­rents où les patrons nous ont confié, à mon ami et à moi-même, leur maga­­sin pour s’ab­­sen­­ter briè­­ve­­ment. Je n’ima­­gine pas la même chose se produire à Nairobi. Nous sommes huit à pour­­suivre la route vers la capi­­tale. Nous trou­­vons une navette et, après un marchan­­dage labo­­rieux avec des cour­­tiers et le chauf­­feur, nous nous mettons d’ac­­cord sur le prix du voyage (800 shil­­lings). Le chauf­­feur tente de nous embarquer sur une route qui ne convient pas du tout aux passa­­gers qui ont l’ha­­bi­­tude de ce trajet, et ils le lui crient haut et fort, l’obli­­geant à emprun­­ter la route qu’ils connaissent. Le voyage se déroule norma­­le­­ment, si ce n’est que le chauf­­feur n’ar­­rête pas de trifouiller la radio et que nous nous retrou­­vons perdus à Naro Moru, au pied du Mont Kenya (le point culmi­­nant du pays) où le chauf­­feur, mention­­nant un énorme trou dans la route habi­­tuelle, change de chemin pour nous emme­­ner dans un endroit péri­ur­­bain au milieu de nulle part. Nous deman­­dons à des passants où rejoindre la route pour Nairobi. Un des passa­­gers, un musul­­man, dit au chauf­­feur de ne pas nous emme­­ner à Nyeri, car il n’a pas envie de se faire décou­­per en rondelles. Cela me rappelle un homme rencon­­tré à l’hô­­tel Ababuro de Marsa­­bit. Il m’a raconté avoir évité de justesse de se faire massa­­crer à Nyeri par des chré­­tiens qui usaient de leurs machettes pour venger les victimes tuées dans l’at­­taque de Mandera. Ce qui l’avait sauvé, m’a-t-il raconté, c’est qu’il avait toujours sur lui deux cartes d’iden­­tité, l’une avec un nom chré­­tien et l’autre avec un nom musul­­man. Lorsqu’il s’était retrouvé avec la machette sous la gorge, il avait montré la « bonne » carte. Il pouvait porter un toast à sa survie.

Al-Shabbaab multiplie les attentas au Kenya depuis 2013 et le Westgate de NairobiCrédits
Al-Shab­­baab multi­­plie les atten­­tas au Kenya depuis 2013 et le West­­gate de Nairobi
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Nous retrou­­vons fina­­le­­ment la bonne route et nous voilà coin­­cés dans la circu­­la­­tion sur la grande rocade Thika, peu après seize heures.

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Pour comprendre le Kenya, j’ai toujours cru qu’il fallait le compa­­rer à ses voisins. Cette fois, j’ai décidé de regar­­der le pays de l’in­­té­­rieur, espé­­rant trou­­ver les réponses que je cher­­chais en inter­­­ro­­geant ma propre nature kényane, en me confron­­tant à mes peurs et à mes préju­­gés. Ce voyage avait un objec­­tif sincère. Pendant plusieurs jours, ma préoc­­cu­­pa­­tion première était de partir à la décou­­verte du nord, pour essayer de comprendre pourquoi on le néglige tant. Voya­­ger au nord du pays est un défi : le manque d’in­­ves­­tis­­se­­ments dans les infra­s­truc­­tures reflète la margi­­na­­li­­sa­­tion écono­­mique, sociale et poli­­tique infli­­gée par les gouver­­ne­­ments colo­­niaux et post-colo­­niaux qui ont opté pour la cana­­li­­sa­­tion des ressources vers le déve­­lop­­pe­­ment des régions agri­­coles du centre et de l’ouest du pays. Ses habi­­tants ont conservé un mode de vie tradi­­tion­­nel qu’on ne trouve plus dans le sud, à cause de leur mode de vie nomade et de terres inhos­­pi­­ta­­lières. Ils n’ont toujours eu que très peu de contacts avec les étran­­gers et même si, pour la Nairo­­bie blasée que je suis, cette simpli­­cité de vie est une façon rafraî­­chis­­sante de s’éva­­der du monde de requins de la capi­­tale, je ne peux pas m’em­­pê­­cher de m’in­­ter­­ro­­ger sur l’ex­­clu­­sion de ce vaste morceau de notre pays dans le proces­­sus de déve­­lop­­pe­­ment. C’est préci­­sé­­ment cet isole­­ment qui a alimenté la pauvreté et l’in­­sé­­cu­­rité de la région. Mais la nouvelle consti­­tu­­tion de 2010, qui a changé la gestion du pouvoir et des ressources dans le pays, semble ouvrir la voie au déve­­lop­­pe­­ment et à plus d’éga­­lité. Avec la décen­­tra­­li­­sa­­tion, les gouver­­ne­­ments des districts des zones autre­­fois margi­­na­­li­­sées se voient attri­­buer des fonds du gouver­­ne­­ment central, mais ont leur mot à dire sur la façon dont le distri­­buer et quels projets de déve­­lop­­pe­­ment favo­­ri­­ser. Pour l’an­­née fiscale 2013–2014, le district a alloué 280 millions de shil­­lings pour boos­­ter la produc­­tion agri­­cole et combattre l’in­­sé­­cu­­rité alimen­­taire.

Retour à EastleighCrédits : Wikipedia
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Crédits : Wiki­­pe­­dia

Le bétail est la pierre angu­­laire écono­­mique du pays, et il y a des projets parmi lesquels la construc­­tion d’un abat­­toir à 300 millions de shil­­lings, ainsi que la créa­­tion d’une usine qui fabrique­­rait de la viande de meilleure qualité. L’am­­bi­­tieux projet Laps­­set (Lamu Port – Sud Soudan – Éthio­­pie – Tran­­sport) est en cours, avec pour but de s’ou­­vrir au nord, d’ex­­ploi­­ter ses ressources pour en faire un moteur de l’éco­­no­­mie, encou­­ra­­geant le commerce trans­­fron­­ta­­lier avec l’Éthio­­pie, dont les 80 millions d’ha­­bi­­tants repré­­sentent un marché poten­­tiel énorme pour les produits et services kényans. Le vaste poten­­tiel touris­­tique du nord (sites archéo­­lo­­giques, plages de sable blanc des rives du lac Turkana, le désert Chalbi, les lacs cratères, les éléphants de Marsa­­bit et bien d’autres curio­­si­­tés enco­­re…) demeure inex­­ploité à cause de l’in­­sé­­cu­­rité et d’in­­fra­s­truc­­tures inadé­quates. Tandis que les consé­quences des attaques de Mandera se réper­­cutent à travers tout le pays, des forces meur­­trières menacent de déchi­­rer le Kenya et de mettre à mal une paix déjà bien fragile. Mais nous ne pouvons plus nous permettre d’igno­­rer le nord.


Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent-Santran d’après l’ar­­ticle « North­­ward bound; A trip to Marsa­­bit », paru dans le Marsa­­bit Times. Couver­­ture : La route de Marsa­­bit, par Fili­­berto Straz­­zari. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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