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par Benjamin Bruel | 30 juillet 2014

En l’an 78 avant Jésus-Christ, un jeune homme aux manières précieuses et à l’air hautain prend la mer. Banni de Rome par Sylla, il se rend à Rhodes accom­pa­gné d’es­claves, afin de s’ins­truire des arts perfides de la rhéto­rique. Une troupe de pirates le capture alors et demande une rançon de 20 talents contre sa vie. Orgueilleux à souhait, le bel éphèbe rétorque que sa vie en vaut au moins 50, et que son ravis­seur n’en­tend rien à son propre métier s’il n’est pas capable de mesu­rer la valeur d’un homme. Ce jeune homme n’est autre que Jules César. Il échappa mira­cu­leu­se­ment à une mort cruelle, fit brûler ses tortion­naires et devint l’homme qu’on connaît. Main­te­nant, suppo­sons un instant que le plus mythique des géné­raux latins eut succombé : que serait deve­nue la péren­nité de Rome, ses lois, sa culture, ses conquêtes ? La face de l’his­toire eut été radi­ca­le­ment chan­gée par la pira­te­rie.

Ils sont sangui­naires, impi­toyables, naviguent sous des voiles noires et rendent la mer rouge de sang. Ils s’en­ivrent de rhum et voguent à la conquête de tous les vices, capturent les belles et massacrent les braves gens : les rêve­ries filan­dreuses de notre enfance, tout le folk­lore cultu­rel de la pira­te­rie est souvent véri­fiable. Mais, en marge de ces anec­dotes, le pirate est un para­site obstiné qui traversa les siècles et influença le cours de l’His­toire à maintes reprises. De la Grèce antique à la Corne de l’Afrique en passant par Tortuga, il est le « commu­nis hostis omnium » : l’en­nemi commun à tous. Pour­tant, l’idée de pira­te­rie est toujours l’objet d’un attrait diffi­ci­le­ment palpable.

Le pirate antique, témoin obscur d’une histoire vacillante

Pas poète pour deux sous, le pirate est une tombe lorsqu’il s’agit de lui souti­rer quelques infor­ma­tions sur ses exac­tions. Le discours que la pira­te­rie tient d’elle-même est une langue ense­ve­lie, un véri­table hiéro­glyphe dont la complexité a mis à l’épreuve nombre d’his­to­riens. C’est d’au­tant plus vrai lorsqu’on s’at­tache à comprendre la pira­te­rie antique et dater ses premiers soubre­sauts. On suppose néan­moins que les anciens se sont vite conver­tis au brigan­dage en mer, quelque 5 000 ans avant notre ère, autour de la Médi­ter­ra­née. Qui furent les premiers hommes à s’aven­tu­rer en mer ? De simples pêcheurs, des pirates, des marins en quête de butin ou d’une terre nouvelle ? C’est une époque où l’his­toire se mélange au mythe, où le souve­nir des premiers brigands de mer s’im­prègne et se confond avec les multiples mystères qui cloi­sonnent l’ho­ri­zon, avec la présence des dieux et de diverses créa­tures mytho­lo­giques. Diony­sos, vexé par un réveil brutal alors qu’il repo­sait ses esgourdes sur une plage para­di­siaque, aurait été capturé par des pirates tyrrhé­niens. Les incons­cients finirent méta­mor­pho­sés en dauphin, lais­sés à la charge de Poséi­don. Les plus vieux poèmes du monde regorgent ainsi de réfé­rences à la pira­te­rie, et Homère parle avec respect de ces hommes impru­dents. Méné­las, l’époux malheu­reux d’Hé­lène, écume les côtes orien­tales de la Médi­ter­ra­née. Achille, avant la guerre de Troie, ne recule pas devant quelques razzias lucra­tives. À plusieurs reprises durant son odys­sée, Ulysse doit décli­ner son iden­tité lorsque il touche une terre nouvelle : « Ô mes hôtes, qui êtes-vous ? D’où venez-vous en sillon­nant les humides chemins ? Navi­guez-vous pour quelque négoce ou à l’aven­ture tels les pirates qui errent en expo­sant leur vie et portent le malheur chez les étran­gers ? »

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Un calme moment dans un port médi­ter­ra­néen
Joseph Claude Vernet, 1770

Il est certain que le manque de déli­mi­ta­tion légis­la­tif, l’ab­sence de carcans insti­tu­tion­nels de la Grèce archaïque entraîna une proli­fé­ra­tion des bandes indé­pen­dantes en Médi­ter­ra­née. Se faire pirate est alors un choix respecté, auréolé d’une certaine crainte. C’est un métier diffi­cile pour des hommes éner­giques. Dans un passage de L’Es­prit des lois, Montesquieu affirme que tous « les premiers Grecs étaient des pirates » : s’il exagère peut-être, il est certain que ces premières commu­nau­tés encore peu orga­ni­sées se livraient volon­tiers à une guerre navale sans merci, où la loi du plus fort régnait sans risques de repré­sailles. L’ar­ri­vée progres­sive de l’époque clas­sique aux alen­tours du Ve siècle avant J.-C. vient rompre cet usage de droit commun qu’est la pira­te­rie. L’or­ga­ni­sa­tion en cités-États, l’aug­men­ta­tion des pratiques légis­la­tives en Grèce puis dans la Rome antique permet une césure discrète entre l’illé­gi­time acte de pira­te­rie et le mono­pole légi­time de l’uti­li­sa­tion de la force par une auto­rité poli­tique. Mais ici encore, les contours sont flous : certains auteurs antiques, comme Plutarque, mettent en relief les rela­tions possibles entre pratiques de pillage et commu­nau­tés poli­tiques. La fin des bandes orga­ni­sées, et par consé­quent le début des commu­nau­tés de droit, marque­rait non pas la clôture des actes de dépré­da­tion mais leur instau­ra­tion dans un cadre quasi étatique, ou du moins offi­ciel et durable. Préfé­rant aupa­ra­vant l’as­saut lancé par quelques hommes cachés derrière un promon­toire rocheux ou une crique de la mer Ionienne, les pirates de l’époque clas­sique choi­sissent désor­mais des rapines d’en­ver­gure longue­ment plani­fiées. La nais­sance de l’au­to­rité poli­tique dans les commu­nau­tés pirates permet aux indi­vi­dus de se rassem­bler, adop­tant des coutumes et des prin­cipes communs afin d’agir en préda­teur sur les hautes mers.

« À quoi penses-tu d’in­fes­ter la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’in­fes­ter la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme empe­reur. »

Déjà dans la seconde moitié du VIe siècle, Poly­crate, le pirate et tyran de Samos, faisait régner sa loi sur la mer Égée. Possé­dant plus de 100 navires, il entre­te­nait des rela­tions diplo­ma­tiques avec les grands noms de son époque, comme Cyrus et le pharaon Amasis. Il parait que le forban faisait égale­ment preuve d’un certain goût pour les arts. Dans la Grèce clas­sique, un traité pseudo-aris­to­té­li­cien, l’Eco­no­mique, relève les pratiques pirates des Chal­cé­do­niens, qui mêlaient pira­te­rie et semblant de droit. Selon le texte, si un citoyen ou étran­ger domi­ci­lié avait un sulon – un droit, une velléité de repré­sailles – à faire exécu­ter contre une ville étran­gère ou un parti­cu­lier, il lui suffi­sait de l’en­re­gis­trer auprès des auto­ri­tés. Des sulai étaient donc orga­ni­sés à tort et à travers, sous réserve d’une léga­lité chan­ce­lante, afin de piller et de dévas­ter les navires et contrées envi­ron­nantes. Thucy­dide, entré au panthéon des histo­riens, rapporte que les Chal­cé­do­niens donnaient la chasse aux bateaux dès qu’ils manquaient de blé. Et Philippe de Macé­doine, au IVe siècle avant J.-C., de justi­fier ainsi ses conquêtes : « Cette île, ce n’est pas aux habi­tants ni à vous Athé­niens que je l’ai prise, c’est à Sostra­sos, un pirate. » Chal­cé­do­niens, Darmates, Lacri­niens, Cyzique… Les peuplades consi­dé­rées par les Grecs comme pirates sont nombreuses. Faire une compa­rai­son stricte entre ces orga­ni­sa­tions et celles de l’époque de la pira­te­rie moderne tien­drait de l’ana­chro­nisme. Certains traits de carac­tère les regroupent pour­tant : le refus de l’in­té­gra­tion dans le système diplo­ma­tique inter­na­tio­nal, l’in­su­la­rité poli­tique, l’ob­ten­tion du gain par la violence. D’autres traits les rattachent plus à l’État de droit : qu’est-ce qu’une orga­ni­sa­tion pirate, si ce n’est une commu­nauté poli­tique clas­sique avec un contrat social commun, qui aurait choi­sit la conquête de l’im­pu­nité face à la recherche de la justice ? C’est une spiri­tuelle réponse qu’un pirate tombé dans les mains d’Alexandre le Grand lui fit : « À quoi penses-tu d’in­fes­ter la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’in­fes­ter la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme Empe­reur. » Alors que ces socié­tés pirates proli­fèrent, la cité de Rome se consti­tue en une force mili­taire et poli­tique de moins en moins négli­geable. Au IIIe siècle avant J.-C., les Romains sont un peuple fier, prag­ma­tique et surtout parti­cu­liè­re­ment bien orga­nisé. En deux siècles, la Répu­blique étend large­ment sa domi­na­tion sur terre, et les cités grecques succombent fata­le­ment sous ses assauts. Mais les Romains, si agiles dans les manœuvres mili­taires terrestres, peinent à étendre leur hégé­mo­nie navale. Les eaux profondes de ce qui devien­dra bien­tôt la mare nostrum, la Médi­ter­ra­née, sont encore objets d’une inquié­tude nébu­leuse qu’on ne sillonne que par néces­sité commer­ciale, et le plus souvent en longeant les côtes. La multi­pli­ca­tion de ces asso­cia­tions pirates change radi­ca­le­ment la donne. Si Rome avait aupa­ra­vant pactisé avec certains malfrats des mers, c’était parce que sa situa­tion modeste ne lui permet­tait pas de s’op­po­ser à quelques arran­ge­ments juteux. Mais les pillages s’in­ten­si­fient et désor­mais, pas un carré de terre estam­pillé SPQR ne doit plus souf­frir de malver­sa­tions. La Répu­blique se lance avec achar­ne­ment dans une exter­mi­na­tion de ces États cata­lo­gués pirates. Une nouvelle époque de supré­ma­tie mari­time commence, et Rome entend impo­ser sa loi. Illy­riens, Dalmates, Ligures, Baléares : ils succombent tous sous les charges des galères de la marine romaine. Le chapitre final de cette ascen­sion mari­time se joua au dernier siècle de la Répu­blique, dans une contrée orien­tale de la Médi­ter­ra­née qui appar­tient aujourd’­hui à la Turquie : la Cili­cie. L’his­to­rien latin Florus parle en ces termes de cet État sauvage : « Pendant que le peuple romain était partagé dans les diffé­rentes parties du monde, les Cili­ciens avaient envahi les mers. Suppri­mant les rela­tions commer­ciales, brisant les trai­tés du genre humain, ils avaient fermé les mers aussi bien que la tempête. » Cette région d’Ana­to­lie du Sud s’en­ri­chit par le commerce d’es­claves que des centaines de bateaux embarquent d’Orient. Rome attaque, détruit, enva­hit, annexe. Toute­fois, les pirates sont des objets mouvants, incon­trô­lables : ils ont pour la plupart quitté la région avant même l’ar­ri­vée de la marine et conti­nuent à châtier tout présomp­tueux s’aven­tu­rant en mer, augmen­tant même le nombres d’at­taques. En 67 avant J.-C., le Sénat doit sévir : l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en blé de la ville, venue d’Afrique, a été coupé. Des pouvoirs quasi­ment illi­mi­tés sont octroyés à Pompée le Grand, qui en deux mois – on prévoyait trois ans – nettoie la mare nostrum de la plupart de ses pirates. Si les Romains ont une obses­sion, c’est bien celle de la loi. Ils légi­fèrent sur toute chose, et la pira­te­rie ne fait pas excep­tion. Bien au contraire : dans le dernier siècle de la Répu­blique, alors que la lutte s’in­ten­si­fie, ils s’acharnent à déli­mi­ter les fron­tières de la pira­te­rie, à la rendre recon­nais­sable. Dans son traité sur le Devoir, De Offi­ciis, le fameux penseur et homme poli­tique Cicé­ron s’at­tache à comprendre les tenants et les abou­tis­sants des devoirs de tout homme, du respect envers autrui, et des limites d’ap­pli­ca­tions de la loi. Il trace un premier cercle : la famille, échelle minia­ture de la société. Un second : la cité. Un troi­sième : l’en­nemi. Chacun de ces cercles jouit d’une forme d’au­to­rité morale sur l’in­di­vidu, qui exige de lui un certain nombre de devoirs. Ces prin­cipes de cour­toi­sie s’ap­pliquent à tout ceux qui consti­tuent « la société immense du genre humain ».

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Scène de la bataille de Trafal­gar
Auguste Mayer, 1836

Le pirate est seul à échap­per à son inven­taire de civi­li­tés car il « n’est pas compté au nombre des belli­gé­rants, mais c’est l’en­nemi commun à tous. Avec lui, on ne doit avoir de commun ni foi ni serment ». Il nous faut entendre tout l’écho de ces paroles : ni foi ni serment, il n’y a aucun devoir à l’égard du pirate, pas même ceux dus aux enne­mis. On peut se deman­der sur quoi il fonde son allé­ga­tion : qu’est-ce qui exclut à ce point le pirate de « la société immense du genre humain » ? La vie séden­taire sur la terre ferme ? Il est égale­ment possible que Cicé­ron cris­tal­lise ici une velléité impli­cite des pirates : s’ex­clure de toute connexion avec la société d’ordre domes­tique. Truands et malfrats ordi­naires ont ceci de commun avec les braves gens qu’ils agissent à l’in­té­rieur de la société ; le pirate, qu’il agisse en bien ou en mal, en soli­taire ou en commu­nauté, se situe toujours en dehors. Mais un pirate ne manœuvre jamais seul. Il est entouré de cama­rades, ou du moins d’un équi­page qui fonde ses propres règles dans un lieu restreint. À huis-clos, ils réin­ventent à leur gré une société minia­ture dans cet espace limité qu’est le navire et illi­mité qu’est la haute mer. Il arti­cule sa liberté dans cette oppo­si­tion néces­saire. Quoi qu’il en soit, Cicé­ron défi­nit ici dura­ble­ment une carac­té­ris­tique primor­diale du pirate : il s’écarte de la société, et elle le lui rend bien. Lorsqu’on entre en pira­te­rie, on entre en guerre contre le monde entier : c’est l’en­nemi commun à tous.

Les Barba­resques, corsaires au nom du profit

Jusqu’à la chute de Rome et l’avè­ne­ment du Moyen Âge, la pira­te­rie est toujours présente en Médi­ter­ra­née. Après la chute de l’Em­pire, elle dépé­rit, devient un élément chro­nique, un facteur peu impor­tant dans la vie du pour­tour médi­ter­ra­néen. La raison fonda­men­tale est que pendant près d’un millé­naire, il n’y avait que peu de commerce mari­time sur lequel préle­ver un butin.

Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de main­te­nir à flot la révolte algé­rienne contre l’Es­pagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’em­pare de l’Al­gé­rie, submerge la Tuni­sie et le Maroc.

Puis les croi­sades débu­tèrent, suivies des échanges floris­sants entre les cités italiennes et celles de l’Orient : les navires de Venise puis de Gênes commen­cèrent à parcou­rir la Médi­ter­ra­née, les cales remplies d’épices, de tissus et d’argent. Les vieilles habi­tudes de la pira­te­rie reprennent progres­si­ve­ment. Cette fois pour­tant, la nouvelle race de pirates vient de l’autre côté de la Médi­ter­ra­née : basa­nés, le turban sur la tête et l’épée au poing, les Maures sont affa­més d’or et de vengeance après que Ferdi­nand, le roi catho­lique, les eut chas­sés d’Es­pagne à Grenade en 1492. La grande pira­te­rie barba­resque, qui éclate au XVIe siècle avec brusque­rie, démontre d’un geste son style et d’un coup de lame son ardeur. En 1504, le pape Jules II, accom­pa­gné de deux autres galères, fait escorte à un convoi de marchan­dises précieuses entre Gênes et Civita vecchia. Le capi­taine, dénommé Paolo Victor, est confiant. Mais soudain surgit une fine galiote, puis une volée de flèches et un abor­dage dans les règles de l’art. Aux côtés des pirates en transe, un capi­taine trapu, au nez aqui­lin et à la barbe de feu fait irrup­tion. C’est le fils d’un potier grec qui s’est fait musul­man pour s’en­ga­ger à bord d’un navire de pirate turc. Il aura vite fait de comman­der sa propre flotte et même de s’af­fran­chir de l’au­to­rité de Cons­tan­ti­nople. Voici Arouj, le premier des frères Barbe­rousse. Arouj est un pirate terrible et sour­nois. Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de main­te­nir à flot la révolte algé­rienne contre l’Es­pagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’em­pare de l’Al­gé­rie, submerge la Tuni­sie et le Maroc. Le génie mili­taire d’Arouj est certain, pour­tant le second Barbe­rousse, le sanglant Keyr-ed-Din, éclipse son frère par ses capa­ci­tés poli­tiques. Lorsqu’il récu­père les terres d’Arouj à sa mort, il offre direc­te­ment l’Al­gé­rie au seigneur de Cons­tan­ti­nople qui le nomme gouver­neur et, ne perdant rien de son indé­pen­dance, il s’as­sure ainsi de la protec­tion d’une puis­sance redou­table. Ces deux frères iras­cibles ont un profil abso­lu­ment unique dans l’his­toire de la pira­te­rie : incor­ri­gibles pirates à l’ori­gine, ils s’érigent rapi­de­ment en chefs d’État. Un État vassal de Cons­tan­ti­nople sur le papier mais indé­pen­dant dans les faits. Leur génie, c’est d’être offi­ciel­le­ment des corsaires, c’est-à-dire brigands au service des auto­ri­tés d’une nation, alors qu’of­fi­cieu­se­ment, ils s’écartent des carcans et brisent leurs chaînes. Des pirates.

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Aroudj Barbe­rousse
Charles Motte

S’ils avaient échoué dans leur contrôle du Magh­reb, on les pren­drait aujourd’­hui pour des médiocres. Mais ces corsaires-là n’ont rien de commun aux corsaires occi­den­taux. Les Barbe­rousse et leurs succes­seurs instiguent à la fois une nouvelle vague de pira­te­rie et une nouvelle façon de la faire : c’est une pira­te­rie qui s’in­tègre à une écono­mie de profit en singeant la diplo­ma­tie cour­toise auprès d’in­ter­lo­cu­teurs hypo­crites. Ils négo­cient avec les puis­sances euro­péennes et sont recon­nus par ces dernières. Ils s’al­lient avec la France contre le Saint-Empire romain et Keyr-ed-Din résida même un long moment sous les hospices de sa Majesté le roi de France. La pira­te­rie barba­resque est aux avant-postes d’un capi­ta­lisme sauvage dont les risques encou­rus n’ont d’égal que les béné­fices possibles. Un siècle avant les grandes chasses aux trésors, la muta­tion de cette bande de pirates en un État révèle un proces­sus accu­mu­la­teur singu­lier : ils ne se contentent pas d’en­tas­ser les profits en visant une retraite à l’ombre du besoin, ils font fruc­ti­fier les rapines et augmen­ter les rentes. Lorsque Keyr-ed-Din arrive à la tête de l’Al­gé­rie, son action s’at­tache d’une part à orga­ni­ser son terri­toire par un système d’al­liances, et d’autre part à s’en­tou­rer des plus fameux pirates de son temps afin qu’ils brigandent sans relâche en mer chré­tienne. Un double jeu pratique­ment consub­stan­tiel aux Barbe­rousse, qui voguent entre leurs statuts de corsaires dissi­dents et de pirates non confor­mistes. Les succes­seurs de Barbe­rousse n’ont pas la stature de leur maître. Mais ils restent de fameux démons : Dragut, un musul­man de Rhodes, passe ses étés à rava­ger Naples et la Sicile. Sinan, le « juif de Smyrne » est soupçonné de magie noire. Aydin, connu sous le nom de « Terreur du Diable » par les Espa­gnols, est un chré­tien rené­gat. Ochiali, disciple de Dragut, est au service du seigneur de Cons­tan­ti­nople. Ce dernier fut respon­sable d’une grande partie des vais­seaux musul­mans lors de la bataille de Lépante le 7 octobre 1571 face à l’ar­mada chré­tienne domi­née par don Juan d’Au­triche, le fils de Charles Quint. À midi, les deux flottes se faisaient face, inca­pables de manœu­vrer dans une baie trop étroite : l’ar­tille­rie rugit, la bataille est lancée alors que don Juan d’Au­triche, à genoux sur une dunette, priait Dieu de lui venir en aide. Cette bataille gargan­tuesque fut perdue par les musul­mans et marqua la fin d’une époque : les pirates barba­resques se disper­sèrent peu à peu alors que le monde se tour­nait vers l’At­lan­tique. Bien­tôt, la grande course de la pira­te­rie débu­tera, un véri­table âge d’or pour nos forbans, flibus­tiers, bouca­niers et pirates des sept mers.

« Bien­ve­nue à Tortuga, mon ange »

Depuis que la bour­geoi­sie est reine, notre imagi­naire ne cesse de s’em­bru­mer de la noir­ceur des cœurs pirates. La fasci­na­tion pour la pira­te­rie engage notre fantai­sie vers des eaux stupé­fiantes où les plages para­di­siaques regorgent de trésors enfouis. Les terres pirates, entre les XVIIe et le XVIIIe siècles, ne sont pour­tant pas des chemins de plai­sance. Ce sont des repaires de débauche et de violence, mais l’im­mo­ra­lité ambiante côtoie des valeurs révo­lu­tion­naires. La liberté, l’éga­lité, la frater­nité entre pirates atteignent parfois des sommets qui dissi­mulent l’in­fâme et le sang versé quoti­dien­ne­ment.

« Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’au­to­rité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vais­seaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » — Capi­taine Bellamy

La créa­tion de ces ports met en branle l’ère pirate déjà insti­guée par la crois­sance des tran­sits inter­na­tio­naux depuis la décou­verte du Nouveau Monde. L’es­sor consi­dé­rable des socié­tés euro­péennes, écono­mique­ment et tech­nique­ment, permet une navi­ga­tion plus sûre, révo­lu­tion­née par le voilier nordique. L’or des nouvelles terres enva­hit l’Eu­rope. Mais l’Es­pagne veille jalou­se­ment sur ses acqui­si­tions colo­niales et les autres nations n’hé­sitent plus à comp­ter sur l’ac­ti­vité des corsaires : Eliza­beth I d’An­gle­terre est, en la matière, une consom­ma­trice redou­table. La main gauche sur son butin, elle anoblit de la droite le célèbre corsaire et aven­tu­rier Fran­cis Drake pour sa furieuse contri­bu­tion dans la compé­ti­tion des nations. Les poli­tiques lâchent donc du lest et la fron­tière devient mince entre corsaires et pirates lorsque l’État met au chômage. On quitte faci­le­ment les eaux froides des mers du Nord pour la chaleur douceâtre des Antilles et de la Jamaïque. Les Français se dirigent vers Hispa­niola puis, chas­sés par les Espa­gnols, ils s’ins­tallent sur l’île de la Tortue, plus connue sous le nom de Tortuga, en 1640. Sous le gouver­ne­ment d’un certain Levas­seur, un pirate calvi­niste, la petite île offre un refuge natu­rel et attire les parias du monde entier : Français indi­gents, hugue­nots, marchands sans le sou, Hollan­dais appau­vris, esclaves en fuite et indi­gènes vivent en une société d’aven­tu­riers auto­nomes. En 1680, les forbans anglais s’ins­tal­le­ront à Port Royal, capi­tale de la Jamaïque, afin d’y fonder une société simi­laire. Dans ces deux îles, la morale judéo-chré­tienne est absente. Ce sont des contre-socié­tés qui cherchent à dépas­ser les mœurs occi­den­tales. Ces popu­la­tions refusent d’être éter­nel­le­ment soumises à une hiérar­chie les plaçant tout en bas de la chaîne alimen­taire : ils recréent un espace paral­lèle afin que chacun puisse jouir de la liberté qui sied à tout homme. La lie de l’hu­ma­nité s’y érige en grand prince. La présence d’es­claves et d’In­diens d’Amé­rique est d’ailleurs assez frap­pante à ce sujet : si, bien sûr, certains pirates se livraient au commerce trian­gu­laire, nous pouvons affir­mer qu’ils étaient pour la majo­rité radi­ca­le­ment anti­ra­cistes et ne faisaient pas preuve d’une quel­conque cruauté envers les Indiens. Plus que cela, le pirate voit dans l’In­dien un miroir. C’est une chimère d’in­no­cence dont il s’éprend faci­le­ment parce qu’elle repré­sente l’exact opposé de la civi­li­sa­tion qu’il fuit. Pour leur faire payer leur cruauté envers les Indiens, le capi­taine Monbars se fait une spécia­lité de l’ex­ter­mi­na­tion d’Es­pa­gnols. À Mada­gas­car, les pirates s’ins­tallent et se mêlent à la popu­la­tion. À Hispa­niola, les bouca­niers adoptent les coutumes de chasse des popu­la­tions indi­gènes.

Combat d'un vaisseau français et de deux galères barbaresques, par Théodore Gudin.
Combat d’un vais­seau français et de deux galères barba­resques
Théo­dore Gudin, 1858

Esclaves, Indiens, pirates : ils sont unis par leur répul­sion de la société d’ordre. Les pirates noirs, esclaves en fuite, s’éman­cipent pour la plupart des navires marchands par la muti­ne­rie et rejoignent Tortuga. Le capi­taine Bellamy, connu sous le nom de Black Bellamy, vomit les nations et s’acharne à compo­ser un équi­page multieth­nique lorsqu’il recrute dans les ports libres. Bellamy est un réaliste, un orateur de talent, un pessi­miste qui doute forte­ment de l’exis­tence de Dieu, comme il doute de la capa­cité de l’homme à prendre soin de lui-même. Un siècle avant Marx, dans un discours endia­blé prononcé au capi­taine Beer qui se plai­gnait de sa condi­tion de prison­nier, Bellamy étale sa concep­tion des rapports humains et préfi­gure la lutte des classes : « Vous êtes un chien rampant comme tous ceux qui acceptent d’être gouver­nés par des lois que les riches ont faites pour leur propre sécu­rité (…) Ils nous vili­pendent, ces canailles, alors qu’entre eux et nous, il n’y a qu’une diffé­rence : ils volent les pauvres en se couvrant de la loi, oui, mon Dieu, alors que nous, nous pillons les riches sous la seule protec­tion de notre courage. Ne feriez-vous pas mieux de deve­nir l’un des nôtres au lieu de ramper après ces scélé­rats pour un emploi ? (…) Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’au­to­rité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vais­seaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » Bellamy fait partie de ces figures intenses qui parcourent l’his­toire de la pira­te­rie. C’est un prince libre. Mais qui sont l’écra­sante majo­rité d’ano­nymes qui bordent les rivages de ces contrées recu­lées, à la recherche d’une embar­ca­tion et de quelques trésors ? Prolé­taires sur le conti­nent, ils se firent bouca­niers et flibus­tiers. Les premiers sont des chas­seurs de cochons et de bœufs sauvages : « Farouches, cras­seux, féroces, ils ont leur élégance mais cette élégance est celle du bal de Saturne », nous en dit Gilles Lapouge. Les flibus­tiers sont moins provin­ciaux : ils s’acharnent sur les navires espa­gnols depuis de frêles galiotes, armés jusqu’aux dents. Ces deux caté­go­ries se mêlèrent jusqu’à se confondre. Un des plus fameux flibus­tiers, un Français nommé Pierre Legrand, provoqua de nombreuses voca­tions : navi­guant depuis de longs jours aux côtés de 28 hommes prêts à mourir de faim, il aperçut au loin une puis­sante flotte de navires espa­gnols défi­ler. Le dernier galion suivait à quelques distances derrière et Pierre se réso­lut à l’abor­der. Pieds nus, armés de pisto­lets et d’épées, les hommes se lancèrent à l’abor­dage comme des démons. Et pour cause : Legrand avait fait percer le fond de son navire, de sorte que toute retraite était coupée. Vivre ensemble ou mourir seul : l’échap­pa­toire n’était plus possible. Legrand réus­sit, et finit ses jours fort aise sur une plage de Norman­die.

The Storm on the Sea of Galilee, par Rembrandt ( 1633 )
The Storm on the Sea of Gali­lee
Rembrandt, 1633

Cette anec­dote nous vient d’un certain Alexandre-Olivier Oexme­lin, marin hollan­dais étant devenu chirur­gien-pirate sur des navires en partance de Tortuga. Ses témoi­gnages nous racontent la vie des « frères de la Côte », l’as­so­cia­tion des flibus­tiers et bouca­niers, dont l’écho du succès de Legrand fait doubler le nombre en 1685. Lorsque les flibus­tiers prennent le large, ils aban­donnent la vie liber­taire des ports. Un inver­se­ment des mœurs pirates s’opère et un ordre consenti se crée. Ils réin­ventent même le contrat social : avant chaque départ, on se réunis­sait pour mettre au point une « charte-partie » compi­lant les termes de l’as­so­cia­tion éphé­mère. On y défi­nis­sait libre­ment et commu­né­ment les droits de chacun et la desti­na­tion du groupe. Le capi­taine y était démo­cra­tique­ment élu, et ses pouvoirs se bornaient géné­ra­le­ment à l’as­sen­ti­ment des mate­lots qui l’avaient nommé et pouvaient le desti­tuer à tout moment, par le consen­te­ment ou la muti­ne­rie. Du capi­taine au dernier mous­saillon, l’or­ga­ni­sa­tion sur le bateau pirate est une coges­tion bien plus égali­taire que celle en cours sur les tristes navires civi­li­sés, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nombre de mate­lots rejoignent les rangs pirates : Oexme­lin souligne que le butin, la nour­ri­ture et les diverses compen­sa­tions distri­bués en cas de perte d’un membre sont toujours issus d’un partage équi­table des acqui­si­tions communes. Les courses sur le navire de Bartho­lo­mew Roberts débutent toujours par l’énoncé de son code de pira­te­rie : « Chaque pirate pourra donner sa voix dans les affaires d’im­por­tance et aura un pouvoir de se servir quand il voudra des provi­sions et des liqueurs fortes nouvel­le­ment prises, à moins que la disette n’oblige le public d’en dispo­ser autre­ment, la déci­sion étant prise par vote. » Et Oexme­lin de conclure : « Ils observent entre eux l’ordre le plus parfait. Car sur les prises qu’ils font, il est sévè­re­ment inter­dit à quiconque de prendre quoi que ce soit pour lui-même. Tout ce qu’ils prennent est divisé égale­ment comme nous venons de le dire. Bien plus, ils prennent les uns vis-à-vis des autres l’en­ga­ge­ment géné­ral sous serment de ne détour­ner ni cacher la moindre chose qu’ils ont trou­vée dans leur butin (…) Ils sont entre eux très cour­tois et très chari­tables. C’est au point que si l’un a besoin d’une chose qu’un autre possède, il la lui donne toujours avec géné­ro­sité. » Les pirates ne sont bien évidem­ment pas des enfants de chœur. La cruauté des Barbe Noire et autres capi­taines Lewis est sans borne, mais leur mauvaise répu­ta­tion s’est faite par l’at­ti­tude venge­resse qu’ils adop­taient envers les navires occi­den­taux, et non pas sur les rela­tions entre forbans. Les cités et bateaux pirates sont en réalité les lieux de rassem­ble­ment prolé­ta­rien les plus inter­na­tio­naux que le monde ait jamais connus. Ils préfi­gurent la Révo­lu­tion française, ils devancent l’In­ter­na­tio­nale ouvrière. Robes­pierre, Marx et Proud­hon sont lésés devant ces forbans qui mélangent les codes, brouillent les signaux, et n’ont surtout cure des cases et des appar­te­nances parti­sanes. Ils leur préfèrent un goût affirmé pour la cama­ra­de­rie et certains délais­sèrent même le grand bandi­tisme pour s’adon­ner à une forme de pira­te­rie sociale. Notre homme se nomme Mission. Celui-ci n’a pas le réalisme obscur d’un Bellamy ou la folie suici­daire d’un Legrand. C’est un homme simple et pieux, origi­naire de Provence où il a grandi dans une famille de la petite bour­geoi­sie locale du temps de Louis XIV. Las de la vie fami­liale, ses rêves s’éprennent de haute mer et il s’en­gage sur La Victoire, un navire de la marine royale. Après quelques péri­pé­ties en mer où Mission a appris à connaitre chaque recoin du navire, La Victoire fait voile vers l’Ita­lie, et Mission part décou­vrir le Vati­can. Là, il rencontre un moine sidé­rant d’étran­geté et dégoûté du luxe dans lequel vivent ses core­li­gion­naires. Ce Carra­cioli est un fin tribun, une tête pensante et ambi­tieuse avec une certaine aura mystique. Il jette le froc et tout deux, copains comme cochons, repartent sur La Victoire qui file droit vers l’At­lan­tique. Carra­cioli mélange sa foi à une sorte de commu­nisme d’avant-garde et les deux compères ont tôt fait de prêcher la bonne parole auprès de l’équi­page. Après qu’un navire anglais eut attaqué leur bâti­ment, Mission devient le seul offi­cier sur le navire : il propose alors une vie de liberté à ses mate­lots s’ils se font pirates.

« Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son carac­tère aux circons­tances et se faire un inté­rieur calme en dépit des orages exté­rieurs. » — Daniel Defoe, dans Robin­son Crusoé

Ces derniers sont aux anges. Ils savent que Mission et son second Carra­cioli sont des hommes bons. Mais ils ne connaissent pas l’am­pleur des visées de Mission : il veut allier Dieu et pira­te­rie. Créer du bien par le mal. Alors il tue, mais jamais sans quelques envo­lées lyriques ou prières communes. Et surtout, il délivre : les esclaves et mate­lots des diverses marines sont nombreux à rejoindre l’équi­page de La Victoire. En ce temps, la pira­te­rie se déplace : les mers orien­tales, les côtes afri­caines et indiennes deviennent les nouveaux bastions pirates. Mission prend la route de Mada­gas­car, qui a déjà accueilli un bon nombre de brigands en fuite, et fonde sa propre société qu’il imagine droit dans l’uto­pie. À Liber­ta­lia, chaque homme peut culti­ver son carré de terre. Du moment qu’il le cultive, il lui appar­tient. L’argent des rapines tombe dans une caisse commune et la poly­ga­mie fait force de loi. En réalité, tout est mis en commun : les Liberi oublient leurs natio­na­li­tés et leurs couleurs, comme leur droit de propriété. Ils se font une spécia­lité de la libé­ra­tion d’es­claves qui viennent ensuite s’ins­tal­ler à Mada­gas­car aux côtés des pirates et des indi­gènes. Mais Mission a conscience que tout système a ses failles : la cupi­dité, l’avi­dité, la haine entre ses hommes pour­rait les mener à leur perte. Alors il décide d’abo­lir les diffé­rences de langues afin d’en­ter­rer défi­ni­ti­ve­ment les diver­gences entre hommes. L’équi­page inventa donc sa propre langue et durant 25 ans cette petite société pros­péra sous la vigi­lance de Mission, Carra­cioli et l’as­sem­blée des forbans. L’his­toire de Liber­ta­lia s’achève dans le sang. Pour des raisons incon­nues, les pirates furent massa­crés par des Malgaches venus de l’in­té­rieur des terres. Cepen­dant, elle est restée l’image même de l’idéo­lo­gie pirate, pous­sée à son plus haut degré : déçu par une société tyran­nique et inéga­li­taire, Mission ne se contenta pas de s’ins­tal­ler sur une île paisible. Il entre­prit de décons­truire l’his­toire, de sabo­ter les diver­gences, de couler les cultures. Il ne reste aujourd’­hui aucune trace histo­rique de cette société et l’aven­ture de Mission nous est parve­nue par un certain capi­taine Jonh­son, qui ne serait autre que Daniel Defoe, l’au­teur de Robin­son Crusoé. On peut donc douter de sa véra­cité : d’un côté, Daniel Defoe est parti­cu­liè­re­ment scru­pu­leux sur les faits lorsqu’il décrit la vie de tel ou tel bougre dans son Histoire géné­rale des plus fameux pirates, dont est tirée la vie de Mission. D’un autre côté, il est aussi poli­tique­ment et philo­so­phique­ment engagé pour un socia­lisme radi­cal, ce qui aurait pu lui donner certaines idées d’al­lé­go­rie pirate. Le mystère restera entier et l’his­toire de Liber­ta­lia unique.

Pira­te­rie contem­po­raine et côtes soma­liennes

Au XIXe siècle, la pira­te­rie se déplace encore. Cette fois, son quar­tier géné­ral se situe plus proche de la Chine où Mme Ching fait régner un ordre empreint de toute la finesse orien­tale. Mais après 1850, la pira­te­rie entre peu à peu dans les mémoires comme l’objet de légende qu’on connaît aujourd’­hui. Les filets de la société inter­na­tio­nale s’étendent et se resserrent sur les pirates qui, de gré ou de force, s’in­tègrent à la marche de la civi­li­sa­tion. Comme le souligne Gilles Lapouge, c’est en ce temps que le terme intègre les diction­naires et le langage commun. La bana­li­sa­tion du verbe signe la mort de l’acte. Ainsi lorsque l’his­to­rien Philip Gosse publie son Histoire de la pira­te­rie en 1950, clas­sique du genre, il n’hé­site pas à consi­dé­rer que les pirates sont une race défi­ni­ti­ve­ment éteinte.

L’his­toire de la pira­te­rie est un miroir distordu de l’his­toire humaine, une anec­dote éter­nelle qui révèle les plus hautes infa­mies de la société immense du genre humain.

Pour­tant, en 1991, alors que le monde occi­den­tal se réjouis­sait de la fin de l’Union Sovié­tique, la pira­te­rie trouva son nouveau souffle au large des côtes soma­liennes. À l’époque, la chute du gouver­ne­ment Siad Barre provoqua un véri­table séisme poli­tique qui se tradui­sit par une guerre civile. Ce séisme s’éten­dit et s’ag­grava sur mer lorsque les 3 300 km de litto­ral furent enva­his par des chalu­tiers venues d’Asie, d’Afrique et d’Eu­rope prêt à piller ces gigan­tesques ressources halieu­tiques. Les pêcheurs soma­liens, dému­nis de leur seul moyen de subsis­tance, devinrent d’abord pirates en réac­tion à ces pillages. Entre 1993 et 2003, la pira­te­rie soma­lienne tripla de volume : alors que la mondia­li­sa­tion connais­sait son essor le plus gigan­tesque, quoi de plus lucra­tif que le pillage en mer ? Logique­ment, les eaux où sévissent les pirates s’éten­dirent peu à peu, partant des côtes soma­liennes jusqu’aux abords de l’Inde en passant par le golfe d’Aden et les envi­rons des Seychelles. En 2004, le tsunami qui s’abat­tit sur la Corne de l’Afrique emmena avec lui nombre de déchets et conte­neurs indus­triels radio­ac­tifs. Le flash média­tique qui s’en­sui­vit révéla au monde entier la déchet­te­rie inter­na­tio­nale qu’é­tait deve­nue la Soma­lie en une ving­taine d’an­née, les États du monde entier profi­tant de cette zone de non-droit pour déver­ser leurs débris, avec toute les consé­quences sani­taires que des déchets radio­ac­tifs supposent. À l’image de la pira­te­rie indo­né­sienne, ces actes de pira­te­rie autre­fois substan­tiels pour les pêcheurs, recher­chant à la fois de quoi se nour­rir et de quoi se soigner, devinrent une véri­table mafia. Sur terre, depuis des points d’an­crage complè­te­ment hors de contrôle de la commu­nauté inter­na­tio­nale, comme Eyl, des comman­di­taires bien loin de la réalité des simples pirates attendent désor­mais le retour des gains qu’ils inves­tissent dans les pays limi­trophes, comme le Kenya. Ce qui parti­cipe large­ment à la déstruc­tu­ra­tion de l’éco­no­mie natio­nale. Pour leur part, le chef pirate et son équi­page patientent de la plage, guet­tant la venue d’un bateau marchand, prêt à s’en­ga­ger sur de petites embar­ca­tions rapides et discrètes : si la touche mystique du pirate contem­po­rain s’est évapo­rée lorsqu’il a délaissé les sabres pour les kalach­ni­kovs, les moyens sont restés simi­laires à ceux d’an­tan.

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Pirate Ghost
Howard Pyle, 1905

Les raisons aussi : la situa­tion catas­tro­phique de la Soma­lie, tant sur le plan humain qu’é­co­no­mique, est à la racine même de ces actes de bandi­tisme en mer. Si elle ne cherche pas à recréer un espace liber­taire en dehors de la société, elle aspire à une forme de vengeance face à un système écono­mique inter­na­tio­nal qui l’a spoliée de ses biens et l’a livrée aux mains des préda­teurs mari­times. Le collec­tif soma­lien Iska­shato a publié cette année un Mémoire en défense des pirates soma­liens, afin de briser les clichés affec­tant les pirates soma­liens d’être des préda­teurs ne croyant qu’à l’ap­pât du gain : « La plupart des pirates (…) sont, tout simple­ment, des exclus qui veulent leur part du gâteau, des pauvres qui résistent et ne veulent pas crever pour que la middle class mondiale puisse gaspiller avec un enthou­siasme suici­daire les ressources de la terre et de la mer nour­ri­cière. » Sans roman­cer des entre­prises meur­trières mêlant cartels de drogues et prises d’otages, le fait est que la pira­te­rie soma­lienne fut d’abord une pira­te­rie sociale face à la misère ambiante. Les pirates se substi­tuent à un État absent et obtiennent de manière récur­rente le soutien de la popu­la­tion pour leurs opéra­tions de contrôle des mers. Ailleurs, la pira­te­rie a égale­ment retrouvé quelques couleurs. Pour sa situa­tion géogra­phique à la croi­sée des chemins de navires marchands, le détroit de Malacca, en Indo­né­sie, fut autre­fois un espace privi­lé­gié de la pira­te­rie chinoise. Il l’est rede­venu à partir de 1997 et de la crise finan­cière asia­tique, puis s’est accen­tué avec l’ins­ta­bi­lité poli­tique dans cette région. Aujourd’­hui, les eaux du golfe de Guinée tendent à rempla­cer le golfe d’Aden comme espace favori de la pira­te­rie afri­caine. Ce dépla­ce­ment est dû au programme Atalante de l’Union euro­péenne qui lança, en décembre 2008, une véri­table vendetta de repré­sailles contre les pirates soma­liens. Ce programme est lui-même une exten­sion de la conven­tion de Montego Bay, entrée en vigueur en 1996, où les Nations unies décré­tèrent que la pira­te­rie se distin­guait du terro­risme par son apoli­tisme. Dans le golfe de Guinée aussi, la nouvelle pira­te­rie a pour­tant été insti­guée par les actes de préda­tion de gouver­ne­ments falla­cieux et de compa­gnies pétro­lières crimi­nelles. Ainsi, comment ne pas voir dans la pira­te­rie actuelle une réac­tion poli­tique des popu­la­tions face aux exac­tions commises ? Face à la mondia­li­sa­tion et au marasme écono­mique de ces régions, cette pira­te­rie s’est érigée comme une réponse. Les aven­tures des brigands de mer d’hier et d’aujourd’­hui s’uni­for­misent dès lors qu’on les observe sous le prisme de la société qui les voit sévir. L’his­toire de la pira­te­rie est un miroir distordu de l’his­toire humaine, une anec­dote éter­nelle qui révèle les plus hautes infa­mies de la société immense du genre humain en se parant tour à tour d’anar­chisme, d’uto­pisme et de mons­trueux déchaî­ne­ments de violence. Ils furent dérai­son­nables, amoraux, liber­taires jusqu’au bout des ongles : la pira­te­rie est une grande révolte qu’on ne saurait réduire à un courant de pensée. Elle culmine pour­tant toutes les haines et passions de l’âme humaine, jusqu’à la pira­te­rie contem­po­raine, qui par sa cruauté met en exergue les défaillances profondes de notre système.


Couver­ture : Tempête de mer avec épaves de naviresClaude Joseph Vernet, 1770.

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