par Bill Donahue | 19 juin 2015

Il y a un siècle de cela, quand le train arriva à North Station par un matin frais d’au­­tomne, on pouvait voir au premier coup d’œil combien la police était débor­­dée par le rassem­­ble­­ment. Près de 200 000 personnes étaient venues accueillir la moins glamour des célé­­bri­­tés : Joe Knowles. En ce 9 octobre 1913, il débarquait de Port­­land. Des hommes l’at­­ten­­daient perchés sur des wagons pour mieux l’aper­­ce­­voir. Des admi­­ra­­trices alan­­guies s’at­­tar­­daient près des voies ferrées, dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir un entre­­tien privé avec Knowles. Selon le Boston Post, il venait de mener « l’ex­­pé­­rience la plus extra­­or­­di­­naire jamais tentée par un homme civi­­lisé ». Les esca­­liers qui menaient au métro étaient si bondés qu’ils ressem­­blaient à la « tribune d’un match de foot­­ball », écri­­vait encore le jour­­na­­liste du Post. La foule s’éten­­dait jusqu’à Cause­­way Street et tour­­nait au coin de Canal Street.

La foule attend JoeCrédits : Joe Knowles
La foule attend Joe
Crédits : Boston Post

Le public aperçut Knowles pour la première fois à travers une fenêtre. Il était assis dans le salon du train. Avec sa barbe hirsute et ses longs cheveux gris emmê­­lés, Knowles n’avait rien d’un Adonis – il avait même un léger embon­­point. Pour 1,80 m, il devait peser plus de 80 kilos. Son absence de tonus muscu­­laire n’avait rien de surpre­­nant pour un illus­­tra­­teur profes­­sion­­nel de 44 ans avec une prédi­­lec­­tion pour les bistrots de Boston. Il aimait y amuser la gale­­rie en rela­­tant ses heures de gloire, faisant montre d’une exubé­­rance bien à lui – dans les années 1890, il avait été trap­­peur et guide de chasse dans les bois de son Maine natal. Aujourd’­­hui, sa bedaine dépas­­sait copieu­­se­­ment de son panta­­lon. Ses bras n’étaient pas non plus dépour­­vus de graisse super­­­flue. Et pour­­tant, quelques jours plus tard, quatre cents étudiantes de l’École Sargent d’édu­­ca­­tion physique pour femmes à Cambridge, au Massa­­chu­­setts, se bous­­cu­­le­­raient d’im­­pa­­tience pour avoir la chance de pouvoir toucher sa peau rugueuse. La foule se rua vers le train. Des dizaines de poli­­ciers s’ef­­for­­cèrent de rete­­nir les curieux. Ils pous­­saient malgré tout, et on aurait pu croire que le chaos géné­­ral était sur le point d’écla­­ter. La foule resta toute­­fois mesu­­rée, et quelques secondes plus tard, les fans de Knowles cessèrent de tenter d’avan­­cer pour commen­­cer à crier de joie. « Bien joué, Joe ! Vous allez bien ! J’ai parié sur vous ! »

Joe tout nu

Enfin, Joe Knowles descen­­dit du train. Il portait une cape rudi­­men­­taire et un panta­­lon cras­­seux, le tout fait en peau d’ours. Ce n’était pas tout à fait un dégui­­se­­ment – Knowles avait lui-même déclaré être un « homme de la nature ». Deux mois plus tôt, il s’était réfu­­gié dans les forêts du Maine avec pour seule tenue un suspen­­soir de coton blanc. Il vivait sans outils et sans contact humain. Son ambi­­tion ? Appor­­ter des réponses aux ques­­tions qui tarau­­daient une société se moder­­ni­­sant à un rythme étour­­dis­­sant. On l’avait soudai­­ne­­ment dotée d’au­­to­­mo­­biles, d’as­­cen­­seurs, de télé­­pho­­nes… Emmi­­tou­­flé dans son confort, l’homme moderne pouvait-il vivre la vie telle que ses ancêtres primi­­tifs l’avait vécue ? Pouvait-il encore réus­­sir à allu­­mer un feu en frot­­tant deux bouts de bois ? Pouvait-il harpon­­ner le pois­­son dans les lacs recu­­lés et tuer le gibier à mains nues ? Knowles incar­­nait à présent la réponse à ces ques­­tions : un oui triom­­phant. Avec le temps, l’homme de la nature se servit de sa célé­­brité nouvelle pour parti­­ci­­per à une série de spec­­tacles pendant cinq mois. Il empo­­chait 1 200 dollars par semaine pour ses pres­­ta­­tions de « Maître en ébénis­­te­­rie ». Il publia ensuite ses mémoires, Alone in the Wilder­­ness (« Seul dans la nature sauvage »), qui se vendirent à quelque 30 000 exem­­plaires. Il eut égale­­ment son heure de gloire à Holly­­wood, où il joua le rôle prin­­ci­­pal dans un film trépi­­dant de 1914, titré comme son livre.

naked-joe-2
Joe Knowles à son retour
Crédits : Boston Post

Knowles était la star de la télé-réalité de son époque. Le dimanche qui suivit son arri­­vée, le Boston Sunday Post lui consa­­cra une section entière à titre excep­­tion­­nel. En gros titre, on pouvait lire : « Nu comme un homme des cavernes, il entre dans les bois. » On y trou­­vait un portrait solen­­nel de lui, réalisé en studio (de profil, la tête penchée, tandis qu’une volute de fumée prove­­nant de sa ciga­­rette s’éle­­vait vers le ciel), ainsi qu’une décla­­ra­­tion sous serment co-signée par dix-sept témoins. Ils affir­­maient avoir vu Knowles entrer dans les bois à 10 h 40, le 4 août, « seul, les mains vides et sans vête­­ments ». Dans un autre article, le Post cita le docteur Dudley Sargent, fonda­­teur de l’École d’édu­­ca­­tion physique pour femmes et direc­­teur du dépar­­te­­ment d’édu­­ca­­tion physique de Harvard. « Il va tenter de vivre comme un homme primi­­tif, son expé­­rience aura une valeur scien­­ti­­fique », avait déclaré Sargent. « Il sera inté­­res­­sant d’étu­­dier comment le manque de sel va agir sur Knowles. » Knowles devien­­drait bien­­tôt un point anec­­do­­tique dans le cours de l’His­­toire. Mais là, alors qu’il descen­­dait du train, il suivit la police dans les rues de Boston et grimpa dans une auto­­mo­­bile, qui l’at­­ten­­dait pour défi­­ler devant ses admi­­ra­­teurs. Quand la voiture démarra, il se leva et une cohue s’en suivit. Selon le Post, « les gens les plus proches du véhi­­cule montaient sur les jantes et les garde-boues, les marche­­pieds menaçaient de céder à tout moment ». Fina­­le­­ment, Knowles réus­­sit à atteindre le Boston Common, où 20 000 personnes s’étaient amas­­sées en atten­­dant ce qui serait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment le discours le plus déci­­sif de sa vie : celui qui l’ins­­cri­­rait dans les annales de l’his­­toire des États-Unis. Knowles descen­­dit de l’au­­to­­mo­­bile, se diri­­gea vers l’es­­trade et commença à parler. « Je vais vous dire une chose », déclara-t-il face au public. « Vivre dans les bois est bien plus facile que de faire un discours. » Il fit quelques remarques insi­­pides, puis retourna dans la voiture.

~

Joe Knowles vivait à l’âge d’or des coups publi­­ci­­taires. En 1901, une femme du nom d’An­­nie Taylor devint la première personne à descendre les chutes du Niagara dans un tonneau en bois. En 1911, Ralph Hankin­­son, conces­­sion­­naire Ford à Topeka, au Kansas, inventa l’auto-polo – du polo avec des voitures – pour vendre des Model T. En 1924, Alvin « Naufrage » Kelly s’as­­sit au sommet d’un mât pendant 13 heures et 13 minutes devant un cinéma de Los Angeles afin de promou­­voir un film. Il lança ainsi un phéno­­mène de mode éphé­­mère. Selon un article du New Yorker de 1938 sur Knowles, à la fois condes­­cen­­dant et très critique, le coup publi­­ci­­taire de l’homme de la nature aurait été inventé par son copain de beuve­­rie, Michael McKeogh, un auteur indé­­pen­­dant. McKeogh avait lu Robin­­son Crusoé et s’émer­­veillait du fait qu’un livre vieux de deux siècles se vendît toujours comme des petits pains. Puis, un soir de 1913, dans un bistrot enfumé de Boston, McKeogh enten­­dit Knowles rado­­ter ses aven­­tures d’au­­tre­­fois dans le Maine : ce fut l’illu­­mi­­na­­tion ! Dans sa tête, il eut l’image du vieux Joe, nu dans les bois. « On va deve­­nir million­­naires », assura-t-il à Knowles. Il écri­­vit ensuite les grandes lignes des aven­­tures de son ami sur un bloc-notes (dans l’es­­poir d’en tirer poten­­tiel­­le­­ment un livre). « Mardi : tuer un ours », avait-il couché sur papier. Enfin il demanda : « T’es sûr de pouvoir le faire, Joe ? »

Entre août et octobre 1913, le Post déclara avoir augmenté son tirage de 200 000 exem­­plaires à plus de 436 000.

Accoudé au bar, Joe décri­­vit cinq ou six façons de tuer la bête. Knowles avait égale­­ment travaillé au Boston Post, un jour­­nal en bout de course, fondé par un ouvrier, qui tentait de survivre sur le marché très compé­­ti­­tif des médias améri­­cains. En 1913, la ville comp­­tait dix quoti­­diens. Le Post perdait ses lecteurs au profit du Boston Ameri­­can, nouveau quoti­­dien tape-à-l’œil financé par William Randolph Hearst, le père du jour­­na­­lisme à sensa­­tion. Knowles rencon­­tra l’édi­­teur du Boston Sunday Post, Charles E. L. Wingate, et lui proposa d’ai­­der le jour­­nal à augmen­­ter son lecto­­rat s’il l’en­­voyait dans les forêts du Maine. Il promit de faire des croquis et des rapports régu­­liers sur son avan­­ce­­ment sur de l’écorce de bouleau, avec du char­­bon de bois, et de lais­­ser les docu­­ments dans le creux d’un arbre qu’ils auraient choisi au préa­­lable. Des guides de chasse pour­­raient alors aller les cher­­cher pour McKeogh et d’autres jour­­na­­listes, qui rési­­de­­raient non loin, dans une petite cabane, et présen­­te­­raient son histoire au public comme un bon mélo­­drame. Wingate accepta et versa à Knowles une somme dont on ne connut jamais le montant. Sa déci­­sion s’avéra payante. Entre août et octobre 1913, le Post déclara avoir augmenté son tirage de 200 000 exem­­plaires à plus de 436 000.

L’ap­­pel de la forêt

L’ex­­pé­­di­­tion débuta par une mati­­née brui­­neuse d’août, dans une sorte de no man’s land en bordure de la petite ville d’Eus­­tis, dans le Maine. L’en­­droit choisi se trou­­vait à 48 kilo­­mètres de la ligne de chemin de fer la plus proche, juste au nord du lac Range­­ley et à l’est de la fron­­tière des États-Unis avec le Québec. Knowles arriva au point de départ du sentier Spen­­cer. Il portait un costume marron et une cravate. Un groupe de jour­­na­­listes et de guides de chasse l’en­­tou­­raient. Knowles se désha­­billa pour se retrou­­ver en suspen­­soir. L’un des membres de l’as­­sis­­tance lui donna une ciga­­rette en lui disant : « Tiens, c’est ta dernière. » Knowles savoura ces ultimes bouf­­fées de tabac d’un air médi­­ta­­tif. Puis, il jeta son mégot au sol et s’écria : « À plus tard, les gars ! » avant de gravir une petite colline du nom de Bear Moun­­tain. Il se diri­­gea vers le lac Spen­­cer, à cinq ou six kilo­­mètres de là. Dès qu’il fut enfin seul, il lança son suspen­­soir dans un buis­­son, pour pouvoir, comme il l’ex­­pliqua plus tard dans une de ses missives en écorce, « vivre la vie qu’il était censé mener, en toute liberté ».

Alone in the Wilderness
Retour à la nature
Crédits : Boston Post

Livré à lui-même, Knowles conti­­nua à marcher. Il pleu­­vait abon­­dam­­ment. Pieds nus, il glis­­sait dans la boue, mais il conti­­nua malgré tout à avan­­cer péni­­ble­­ment sur le flanc de Bear Moun­­tain. Il finit par repé­­rer une biche. « Elle avait l’air appé­­tis­­sante », écri­­vit-il, « et pour la première fois de ma vie, j’ai envié la peau d’une biche. Je ne pouvais pas m’em­­pê­­cher de penser qu’elle ferait une paire de jambières bien chaudes, et à quel point une tranche de venai­­son fumée aurait bon goût un peu plus tard. Face à moi se trou­­vait à la fois la subsis­­tance et la protec­­tion, une nour­­ri­­ture que les million­­naires m’au­­raient enviée et des vête­­ments plus résis­­tants que le plus cher des costumes fourni par un tailleur. » Knowles résista pour­­tant à la tenta­­tion de tuer la biche car il avait décidé de vivre en respec­­tant les lois sur la protec­­tion du gibier dans le Maine. Il avait faim, il avait froid, il était trempé, mais il était encore grisé d’avoir osé se mettre nu. Il n’ar­­ri­­vait pas à dormir. Que faire ? Il se mit à faire des trac­­tions. « Sur une branche d’épi­­céa solide, je me hissais le plus haut possible et j’es­­sayais de voir combien de fois mon menton pouvait la toucher. Quand je m’en lassais, je courais autour des arbres pendant quelques temps. » Si le récit de Knowles évoque les aven­­tures de Tarzan, c’était peut-être déli­­béré. Tarzan, seigneur de la jungle, roman d’Ed­­gar Rice Burroughs, était l’une des histoires les plus popu­­laires de l’époque de Knowles. Publié en 1912 dans le maga­­zine à sensa­­tion All-Story, le roman racon­­tait l’his­­toire d’un garçon sauvage qui « se balançait nu aux lianes des forêts vierges ». Le conte fut si popu­­laire qu’il devint un livre en 1914. Les maga­­zines à sensa­­tion repré­­sen­­taient une nouvelle forme de litté­­ra­­ture, née en 1896. Ils permet­­taient aux Améri­­cains de la classe ouvrière de s’éva­­der grâce aux récits entraî­­nants d’une vie dans la nature sauvage. Avec des noms comme Argosy, Cava­­lier et Thrill Book, ils s’ins­­pi­­raient de Jack London, dont les romans à succès, comme L’Ap­­pel de la forêt (1903) et Croc-Blanc (1906), racon­­taient les aven­­tures d’hommes robustes qui mettaient leur courage à l’épreuve dans la nature. Ils étaient aussi influen­­cés par Teddy Roose­­velt, qui insis­­tait sur le fait que l’homme moderne des villes devait éviter d’être « trop tendre » ou « trop senti­­men­­tal ». « Il faut veiller à conser­­ver nos vertus barbares, sans quoi les vertus de la civi­­li­­sa­­tion nous seront de peu de secours », soute­­nait Roose­­velt. Les missives de Knowles et les maga­­zines à sensa­­tion ouvrirent une ère de grand chan­­ge­­ment quant aux textes de nature writing. Décri­­vant respec­­tueu­­se­­ment les grands espaces, ce genre litté­­raire était le genre domi­­nant aux États-Unis jusqu’aux années 1900, notam­­ment en Nouvelle-Angle­­terre. Thoreau mourut en 1862, mais au début du siècle suivant, ses héri­­tiers cher­­chaient encore à décrire la sagesse qui émanait de la nature plutôt que l’aven­­ture qu’elle pouvait repré­­sen­­ter. Le groupe de randon­­neurs le plus en vue à Boston à l’époque s’ap­­pe­­lait l’Ap­­pa­­la­­chian Moun­­tain Club. Selon Chris­­tine Wood­­side, l’ac­­tuelle éditrice du jour­­nal de l’AMC, Appa­­la­­chia, « ses membres avaient souvent fait de grandes études, au MIT ou à Harvard. Les éten­­dues sauvages leur permet­­taient de déve­­lop­­per leurs pensées profondes et leurs carac­­tères. Après les randon­­nées, ils rentraient chez eux et rédi­­geaient leurs disser­­ta­­tions ou écri­­vaient des articles de jour­­naux. »

naked-joe-ulyces-4
Cheat Moun­­tain, Appa­­laches
Crédits : Donnie Nunley

Le rédac­­teur en chef d’Appa­­la­­chia de 1879 à 1919 était Charles Ernest Fay, profes­­seur de langues vivantes à l’uni­­ver­­sité Tufts et snob assumé. Dans un essai de 1905, paru dans Appa­­la­­chia, « La montagne en tant qu’in­­fluence de la vie moderne », Fay va jusqu’à décrire les paysans comme inca­­pables d’ap­­pré­­cier la magni­­fi­­cence de la nature. « Celui qui vit dans la montagne pour­­rait regar­­der les immenses espaces autour de lui et croire à du gaspillage, comme autant de terres qu’il voudrait utili­­ser pour culti­­ver des légumes. » Fay encen­­sait l’al­­pi­­niste, car même s’il ne voyait la montagne que très rare­­ment, il l’ai­­mait « pour les magni­­fiques hymnes que les forêts lui chan­­taient, pour la gale­­rie de pein­­tures riches et variées que la nature lui révé­­lait sans cesse, que le soleil rayonne ou qu’une tempête s’abatte, de jour ou de nuit ». L’éli­­tisme abscons de Fay s’ins­­cri­­vait dans une longue tradi­­tion bosto­­nienne. Pendant la plus grande partie du siècle précé­dent, la ville avait été diri­­gée par les Brah­­manes, ainsi que les Quincy, les Cabot, les Lowell et les Lodge. Ces familles s’étaient isolées à Beacon Hill et conso­­li­­daient leurs fortunes en soute­­nant des insti­­tu­­tions cultu­­relles et nobles comme le musée des Beaux-Arts et l’Or­­chestre sympho­­nique de Boston. En 1913, pour­­tant, la ville chan­­gea. Parmi la popu­­la­­tion de 670 000 habi­­tants, Boston avait récem­­ment accueilli plus de 200 000 immi­­grés. La plupart d’entre eux venaient d’Ir­­lande et d’Ita­­lie. En 1914, James Michael Curley, né catho­­lique dans le ghetto irlan­­dais de Roxbury, fut élu maire de Boston. Curley eut telle­­ment de succès qu’il fut réélu maire pour trois mandats, bien qu’il eût été empri­­sonné deux fois pour fraude. Il ne faisait pas preuve de rete­­nue. Une fois, en s’en prenant à un adver­­saire poli­­tique soi-disant commu­­niste, il avait déclaré : « Il y a plus d’amé­­ri­­ca­­nisme dans une demi-fesse de Jim Curley que dans le petit corps rose de Tom Eliot. »

naked-joe-ulyces-5
Beacon Hill, enclave snob de Boston
Crédits : Boston Public Library

En tant que jour­­na­­liste aux ambi­­tions artis­­tiques, Knowles était socia­­le­­ment un cran au-dessus des ouvriers d’usines, boulan­­gers et dockers qui consti­­tuaient la base de l’élec­­to­­rat de Curley. Mais il était toujours soli­­de­­ment installé dans la classe ouvrière en pleine essor à Boston. Ayant aban­­donné ses études à l’école primaire, Knowles gran­­dit à Wilton, dans le Maine, une toute petite ville à envi­­ron 65 kilo­­mètres au nord-ouest d’Au­­gusta. Son père, handi­­capé, était un ancien combat­­tant de la guerre de Séces­­sion. Sa mère subve­­nait aux besoins d’une famille de quatre enfants en vendant des mocas­­sins, ainsi que du bois à brûler et des baies ramas­­sés dans la forêt. Ils étaient pauvres et souvent tour­­nés en déri­­sion. « Les intel­­lec­­tuels se moquaient de tout ce qui était fait maison », écri­­vit-il dans ses mémoires non publiées. « Ils déchi­­raient les pièces de mes vête­­ments, volaient mon déjeu­­ner… Et pour enfon­­cer le clou, ils rompaient mon pain en morceaux et nour­­ris­­saient les oiseaux avec. » Knowles racon­­tait aussi que son père le maltrai­­tait. À l’âge de 13 ans, après avoir été passé à tabac par le patriarche, il fugua. Il mentit sur son âge pour pouvoir travailler sur des navires marchands et voya­­ger à travers le monde. Knowles finit par visi­­ter Cuba, l’Amé­­rique du Sud, la Médi­­ter­­ra­­née, la Chine et le Japon. À 17 ans à peine, il s’était enrôlé dans l’US Navy et en était revenu avec un tatouage repré­­sen­­tant une jeune femme et un serpent. Lorsqu’il rentra de nouveau chez lui, adoles­cent, pour une visite surprise après deux ans passés en mer, il débarqua avec une bouteille de whisky qu’il voulait offrir à son père. Ce dernier ne lui dit pas un mot et ne toucha pas la bouteille. « Il m’a juste accordé un regard », écri­­vit Knowles. « Rien de plus. Cela fait bien plus mal que toutes les raclées que j’ai pu me prendre. »

Le grand retour

Quand l’aube pointa au deuxième jour de son expé­­di­­tion, Knowles se fabriqua un panier avec l’écorce d’un bouleau et commença à ramas­­ser des baies. Il harponna deux truites, mais un vison s’en empara. Il essaya d’al­­lu­­mer un feu, mais le bois était toujours humide à cause de la pluie. Alors il construi­­sit simple­­ment une petite cabane à l’aide de bouts de bois morts, de branches de sapin et de mousse, puis il s’al­­lon­­gea sur le sol de la forêt, nu et affamé. Le jour suivant, Knowles se fit un caleçon de mauvaises herbes et construi­­sit un barrage dans le ruis­­seau pour guider les pois­­sons dans un piège. Le quatrième jour, il réus­­sit à allu­­mer un feu et fit cuire une truite pour son petit-déjeu­­ner.

naked-joe-ulyces-6
Les unes du Boston Post
Compo­­si­­tion par Bill Dona­­hue

Puis, il arrêta de faire des comptes-rendus. Pendant onze jours, il n’y eut plus aucune missive dans le creux de l’arbre. Le Post profita de ce silence pour imagi­­ner une situa­­tion drama­­tique. Le jour­­nal sortit un article disant que les bûche­­rons du Maine pensaient que Knowles s’était blessé. Pendant ce temps-là, le jour­­nal réflé­­chis­­sait à d’autres histoires sur la vie de Knowles. L’une d’elles s’in­­ti­­tu­­lait « Comment Joe Knowles a navi­­gué jusqu’à la célé­­brité », et racon­­tait sa carrière dans la marine. Un autre article portait ce titre : « Les chas­­seurs de Boston admirent les prouesses de “l’homme des cavernes” ». Les lecteurs enten­­dirent à nouveau parler de Knowles le 24 août, quand le Post publia en première page le croquis d’un chat sauvage, dessiné par l’homme de la nature. Il était accom­­pa­­gné d’un gros titre alar­­mant : « Knowles piège un ours et le tue avec une massue ». L’ani­­mal était un ourson. Comme la saison de chasse à l’ours dans le Maine n’était pas encore ouverte, le Post avait l’oc­­ca­­sion de titiller ses lecteurs en émet­­tant l’hy­­po­­thèque que leur héros pour­­rait être arrêté. Dans un des articles, on pouvait lire : « Les gardes-chasse mobi­­lisent leur courage pour aller cher­­cher l’homme de la forêt dans sa tanière et l’en extir­­per. » Knowles avait-il compris qu’il risquait d’être arrêté ? Avait-il fui au Québec ? Dans un article du 5 octobre, un jour­­na­­liste anonyme fit une « longue et diffi­­cile randon­­née » de deux jours vers le camp de Knowles pour répondre à ces ques­­tions. Il en revint désarçonné et trem­­blant, et raconta de manière drama­­tique ce qu’il avait pu voir de la vie soli­­taire et primi­­tive qu’a­­vait menée Knowles : des bouts d’écorces taillés au moyen d’ou­­tils mal affû­­tés, des branches cassées bali­­sant gros­­siè­­re­­ment un sentier et un petit abri rudi­­men­­taire.

C’était là qu’il menait l’étrange vie de soli­­tude qu’il s’était lui-même impo­­sée, après avoir lutté contre la nature et fini par gagner.

« Ce sont pour moi les signes d’une lutte », dit-il, et l’his­­toire n’en deve­­nait que plus capti­­vante, digne d’un Jack London : « Pas les marques d’un combat physique, mais les signes plus impres­­sion­­nants et profonds d’une lutte mentale. C’était là qu’il menait l’étrange vie de soli­­tude qu’il s’était lui-même impo­­sée, après avoir lutté contre la nature et fini par gagner. C’était là qu’il avait rassem­­blé un confort sommaire, qui avait dû lui permettre de confor­­mer son esprit civi­­lisé aux condi­­tions primi­­tives. » La dépêche du Post fit remarquer qu’on trouva des poils noirs de l’ours vaincu « sur de nombreux points de projec­­tion et de grosses racines près du camp. Sur une pierre, il y avait beau­­coup plus de poils. De toute évidence, c’est à cet endroit que l’homme de la forêt confec­­tion­­nait ses vête­­ments. » On ne trouva cepen­­dant pas ce dont il se servait pour dormir, et d’après le récit, la peau d’ours était elle aussi introu­­vable. Pourquoi ? Parce que Knowles s’était déplacé vers l’ouest. Le matin du 5 octobre, la couver­­ture du Post affi­­chait en gros carac­­tères : « KNOWLES, VÊTU DE PEAUX, SORT DE LA FORÊT ». Avec ce sous-titre : « Après deux mois à jouer les hommes primi­­tifs, un artiste de Boston entre dans le XXe siècle en arri­­vant à Mégan­­tic, Québec. » On pouvait lire ensuite : « Bronzé comme un Indien, presque noir après avoir été exposé trop long­­temps au soleil… Les ronces et four­­rés l’ont couvert de bleus et d’égra­­ti­­gnures des pieds à la tête… Le haut qu’il s’était fabriqué n’avait pas de manches. Il ne portait pas de sous-vête­­ments. » Diffusé dans tout le pays, l’ar­­ticle du Post expliquait que Knowles venait de traver­­ser la partie la plus inhos­­pi­­ta­­lière des forêts du Maine. Quand il s’en sortit, il arriva aux abords de Mégan­­tic où il eut son premier contact humain depuis des semaines – une jeune fille, qui se trou­­vait près de la voie ferrée. « Et l’en­­fant de 14 ans, l’air paniqué, l’a simple­­ment fixé », décri­­vit le jour­­nal. « L’image qui lui est venue en tête était celle d’un homme préhis­­to­­rique vu dans son livre d’his­­toire. »

naked-joe-ulyces-14
Retour à la civi­­li­­sa­­tion
Crédits : Joe Knowles

« Il a ressenti une émotion profonde », conti­­nuait le jour­­na­­liste. « Il a laissé un cri s’échap­­per et des larmes bien­­veillantes lui sont montées aux yeux. Il lui a souri, et la jeune fille a vu un éclat doré dans ses dents. Elle s’est dit : “Ce n’est pas un homme des cavernes.” »

~

Et pour­­tant, quelques scep­­tiques refu­­sèrent de croire à cette histoire. Fin octobre, après le retour de Knowles à la civi­­li­­sa­­tion, un édito­­rial du Hart­­ford Courant se demanda si « la plus grande impos­­ture du siècle ne venait pas d’être orches­­trée aux dépends d’un public crédule ». Au même moment, le jour­­na­­liste d’un concur­rent, le Boston Ameri­­can, commença à travailler sur un long article narrant en détails l’aven­­ture de Knowles. Le quoti­­dien s’était spécia­­lisé dans la révé­­la­­tion de scan­­dales. Son enquê­­teur, Bert Ford, passa les bois autour du lac Spen­­cer au peigne fin pendant sept semaines. Il fut aidé dans son inves­­ti­­ga­­tion par un homme, selon lui « l’un des meilleurs chas­­seurs du Maine et du Canada », Henry E. Redmond. Le 2 décembre, en première page, Ford n’hé­­sita pas à révé­­ler quelque chose d’ex­­plo­­sif. Pour lui, Knowles était un menteur. Il s’était concen­­tré sur l’ours que Knowles avait soi-disant tué. Il avait remarqué que la fosse où l’ours était censé avoir été pris au piège ne faisait qu’ 1,20 m de largeur et 0,90 m de profon­­deur. En carac­­tères gras, l’ar­­ticle affir­­mait : « Il aurait été physique­­ment impos­­sible de piéger un ours de n’im­­porte quel âge ou de n’im­­porte quelle taille dans cette fosse. » De même, la massue utili­­sée par Knowles était une autre preuve acca­­blante. Le jour­­na­­liste l’avait trou­­vée contre un arbre, un simple tronçon d’érable jaspé en décom­­po­­si­­tion. Ford l’avait faci­­le­­ment ébré­­chée avec ses ongles.

Alone in the Wilderness
Visite médi­­cale
Crédits : Boston Post

Selon le Boston Ameri­­can, Knowles avait un agent avec lui dans les bois du Maine, ainsi qu’un guide qui avait acheté une peau d’ours à un chas­­seur pour 12 dollars. L’ours n’avait pas été attaqué à la massue, on lui avait tiré dessus. « J’ai trouvé quatre trous dans la peau de l’ours », révéla Ford après avoir rencon­­tré Knowles et avoir observé atten­­ti­­ve­­ment la cape qu’il portait. « Des experts m’ont dit que les trous avaient été faits par une arme à feu. » Ford soutint que les aven­­tures de Knowles dans le Maine étaient en réalité « des vacances abori­­gènes ». Il n’étri­­pait pas les pois­­sons et ne fabriquait pas de chaus­­sures en écorce, comme le suggé­­raient les dépêches du Post. Au lieu de cela, il pares­­sait dans une cabane en rondins près du lac Spen­­cer, où il rece­­vait occa­­sion­­nel­­le­­ment la jeune femme de la maison voisine. Knowles répon­­dit à l’ar­­ticle de Ford en inten­­tant un procès contre le jour­­nal pour diffa­­ma­­tion, un litige de 50 000 dollars. En décembre, il retourna voir sa fosse à ours dans le Maine, cette fois avec un petit ours noir en capti­­vité. Puis, sous les yeux de jour­­na­­listes et locaux du Maine, il tua le pauvre animal à coups de massue et commença à lui arra­­cher la peau avec un morceau d’ar­­gile tran­­chant. « En moins de dix minutes, il avait retiré la peau d’une des pattes de l’ours », s’émer­­veilla plus tard Helon Taylor, jeune témoin de la scène. « Nous étions tous impres­­sion­­nés. » Mais c’était une impos­­ture. L’ours était prêt à hiber­­ner, il était si mou que Knowles avait dû lui donner quelques coups de bâton pour qu’il tentât de se défendre. Plus tard, au moment où Knowles et les spec­­ta­­teurs sortaient des bois, Taylor repéra « une belle petite cabane en rondins ». Elle était neuve, « les rondins écor­­cés n’avaient même pas commencé à chan­­ger de couleur ». Derrière la cabane, il trouva une pile de bouteilles de bière et de boîtes de conserve. Le tas était aussi haut que la fosse de l’ours était large. Taylor soupçonna Knowles d’être resté dans cette cabane toute son aven­­ture et de n’avoir passé aucune de ses nuits dehors.

Le New Yorker révèle le scandale Crédits : The New Yorker
Le New Yorker révèle le scan­­dale
Crédits : The New Yorker

Un quart de siècle plus tard, en 1938, le New Yorker corro­­bora le pres­­sen­­ti­­ment de Taylor – et permit à l’agent et écri­­vain fantôme de Knowles de révé­­ler son iden­­tité. Ce n’était autre que Michael McKeogh, l’ha­­bi­­tué des bars qui avait imaginé le coup publi­­ci­­taire de Knowles dans la nature en premier lieu. McKeogh quali­­fia Knowles de fripouille mélan­­co­­lique. Selon lui, l’homme de la nature était arrivé à la cabane à peine quelques heures après avoir fait ses adieux devant les jour­­na­­listes au pied du sentier Spen­­cer. Selon l’ar­­ticle du New Yorker, Knowles était entré dans la cabane en rondins en suspen­­soir, s’était assis et avait gardé le silence. Il y resta pendant des semaines. Il était si morose et léthar­­gique que le jour où les gardes-chasse étaient partis à sa recherche fin septembre, après la dépêche du Post sur l’ours tué, il ignora McKeogh, qui le suppliait de fuir. McKeogh s’était exclamé : « On va te jeter en prison, Joe. On va te jeter en prison ! » Mais Knowles ne bougea qu’au moment où il enten­­dit des bruits de pas. Et il ne commença sa marche vers le Québec qu’à l’ins­­tant où McKeogh embau­­cha un Indien pour le guider à travers les forêts qu’il aurait dû connaître sur le bout des doigts, à présent. McKeogh expliqua à quel point Knowles était un cauche­­mar en tant que colo­­ca­­taire à l’époque où ils vivaient ensemble dans la cabane. Knowles était un goinfre qui empê­­chait McKeogh d’ap­­pré­­cier les petits plai­­sirs de la vie. Le pire fut le jour où McKeogh marcha jusqu’au village d’Eus­­tis, à plus de 19 kilo­­mètres de la cabane, pour s’ache­­ter une tarte aux pommes, avant de faire le chemin inverse. McKeogh la plaça sur le rebord de fenêtre pour qu’elle reste au frais pendant la nuit. Le lende­­main matin, il enten­­dit furti­­ve­­ment des bruits de pas derrière lui. Il se retourna et vit quelqu’un lui voler sa tarte, puis dispa­­raître avec le butin parmi les arbres. C’était Joe Knowles. Il n’en laissa pas une miette.

 L’im­­pos­­teur de Boston

Mais à Boston, personne n’était au courant de cette impos­­ture. Quand Knowles fit fina­­le­­ment son retour à la civi­­li­­sa­­tion, les pères de la ville firent de lui un emblème de vertu et d’es­­poir. Le 11 octobre, une auguste assem­­blée – dont les plus grands physi­­ciens, spor­­tifs et hommes d’af­­faires de Nouvelle-Angle­­terre, selon le Post – fit honneur à Knowles en orga­­ni­­sant une récep­­tion formelle au Copley Plaza Hotel. Le gala avait mani­­fes­­te­­ment été orga­­nisé pour empê­­cher les pessi­­mistes de se mani­­fes­­ter et célé­­brer une ville fière d’être en perpé­­tuelle expan­­sion. Boston venait effec­­ti­­ve­­ment d’inau­­gu­­rer le Frank­­lin Park Zoo et était en pleine construc­­tion de son premier vrai gratte-ciel, la Custom House Tower, haute de quinze étages à l’époque. L’ho­­no­­rable William A. Morse, maître de céré­­mo­­nie, et le Dr. Samuel W. McComb, psycho­­logue, prirent la parole en faisant remarquer que Chris­­tophe Colomb avait aussi fait face au doute de certains après avoir décou­­vert le Nouveau Monde. « Le monde est plein de scep­­tiques », dit McComb. « Je pense tout de même qu’on peut ne pas prendre en compte leurs avis. » Après leur discours, Dudley Sargent, gourou de l’édu­­ca­­tion physique, se leva à son tour et affirma que Knowles était plus fort à 45 ans que le meilleur joueur de foot­­ball d’Har­­vard. Impro­­bable. Sargent s’ex­­clama avec admi­­ra­­tion : « Rien qu’a­­vec ses jambes, il est arrivé à soule­­ver plus de 450 kilos. »

naked-joe-ulyces-10
Un dessin de Knowles
Crédits : Joe Knowles

Quelques jours plus tard, Knowles commença à parti­­ci­­per à des spec­­tacles de varié­­tés et à travailler sur son livre. Plus tard encore, fin 1914, il fit ses débuts à Holly­­wood. Dans son film, il se déplaçait à dos de cheval à travers les forêts, au-dessus des bancs de neige et dans les rivières déchaî­­nées du Canada. Il était pour­­chassé par la gendar­­me­­rie royale du nord-ouest du Canada (et accusé à tort de meurtre). Il avait pour mission de sauver une char­­mante star­­lette. Knowles tenta d’ob­­te­­nir d’autres rôles après celui-ci. Dans une publi­­cité tour­­née aux alen­­tours de 1915, il jouait le rôle d’un acteur adulé. Assis sur les marches d’un porche dans un costume à franges en peau de daim, il regar­­dait inten­­sé­­ment la caméra, avec une moue boudeuse. On pouvait voir dans ses yeux rêveurs du désir, mêlé à un air affligé. Il essayait peut-être de faire la promo­­tion du scéna­­rio qu’il avait lui-même écrit, The Poacher (Le Bracon­­nier). Ce film non-daté racon­­tait l’his­­toire, comme il le décri­­vait lui-même, « d’une vie en plein air au pays du gibier, le Nord-Ouest du Canada ». Le scéna­­rio préci­­sait que Joe Knowles en serait la vedette.

Knowles devint illus­­tra­­teur d’images de mauvais goût, célé­­brant l’Ouest améri­­cain.

La carrière ciné­­ma­­to­­gra­­phique de Knowles ne le mena nulle part. Mais avec le temps, après s’être installé en 1917 sur la pénin­­sule de Long Beach, dans l’État de Washing­­ton, il tenta de montrer de lui une autre facette pour rede­­ve­­nir célèbre. Il devint illus­­tra­­teur d’images de mauvais goût, célé­­brant l’Ouest améri­­cain. Les dessins et pein­­tures de Knowles, repré­­sen­­tant Indiens, épaves de bateaux et animaux, devinrent si fameux que le jour où son écureuil domes­­tique, Mr. Peabody, mourut en 1939, l’Orego­­nian publia une nécro­­lo­­gie en son honneur. Il y était écrit que Knowles avait pour habi­­tude de nour­­rir Mr. Peabody d’ha­­ri­­cots verts frais. En revanche, Knowles avait bien moins d’at­­ten­­tions envers les êtres humains. Dans ses mémoires, il déni­­gra ses voisins de la classe ouvrière de Long Beach en écri­­vant : « Les gens d’ici ne m’in­­té­­ressent pas. Ils ne me comprennent pas, mais moi, je les comprends et ils ne le savent pas. »

~

Joe Knowles mourut en 1942. L’en­­semble des 200 000 personnes à s’être rassem­­blées quelques années plus tôt à North Station étaient proba­­ble­­ment mortes, elles aussi. Son livre n’était plus guère dispo­­nible que dans une poignée de librai­­ries. Une biogra­­phie de Knowles, Naked in the Woods (Nu dans les bois), parut en 2008, mais dans l’en­­semble, ce héros connut le même sort que le reste du commun des mortels : il fut oublié. Ou presque. Aujourd’­­hui, l’en­­droit qui rassemble le plus d’ar­­chives en rapport avec Joe Knowles se trouve au comp­­toir de commerce de la pénin­­sule de Long Beach. Dans une boutique d’an­­tiqui­­tés, un petit temple a été dressé en son honneur, entre anciennes cartes postales et plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion : à travers une petite vitrine en verre, on peut aper­­ce­­voir ses gravures sur bois, ainsi que quelques dossiers jaunis­­sants conte­­nant ses mémoires.

naked-joe-ulyces-11
Le camp présumé
Crédits : Joe Knowles

L’au­­tomne dernier, j’ai voyagé jusqu’à ce comp­­toir de commerce qui se situe à quelques heures de ma rési­­dence dans l’Ore­­gon. J’y suis allé en pèle­­rin. En lisant atten­­ti­­ve­­ment la collec­­tion pous­­sié­­reuse de vieilles coupures de presse, j’ai fini par déve­­lop­­per une grande affec­­tion pour Knowles. C’était un vieux grin­­cheux dyspep­­sique et un buveur invé­­téré, je ne peux pas dire le contraire. Il n’avait aucun charisme sur scène, il mentait comme il respi­­rait. Mais il a quand même été pour moi un héros améri­­cain, au même titre que Gatsby le Magni­­fique. Il avait à la fois le culot et de grandes ambi­­tions. Il se frayait un chemin maladroi­­te­­ment, mais essayait de réali­­ser ses rêves. Je suis arrivé au comp­­toir de commerce par un dimanche matin enso­­leillé, où j’ai feuilleté page après page le passé moisis­­sant de Joe Knowles, installé sur un canapé. J’ai lu un passage sur un accro­­chage qui avait eu lieu entre Knowles et une voisine âgée, tard dans sa vie. Dans une longue lettre à son avocat, il préten­­dait qu’Hatty Harmon, 65 ans, avait essayé de l’em­­poi­­son­­ner pour pouvoir prendre posses­­sion de sa maison. Il l’avait quali­­fiée de « sorcière » et de « vieille traî­­née ».

« La vie est un jeu curieux. On peut tricher ou bluf­­fer par-ci, par-là. » — Joe Knowles

Dans ses mémoires non-publiées, sous la rubrique « Pensées diverses », il coucha sur papier ce qui pour­­rait être inter­­­prété comme une conclu­­sion. « La vie est un jeu curieux, avait-il écrit. On peut tricher ou bluf­­fer par-ci, par-là, sourire quand on souffre, dissi­­mu­­ler les véri­­tés, attra­­per ce qu’on peut tant qu’on le peut, s’ac­­cro­­cher à ce qu’on a. Si on joue selon ces règles, on peut beau­­coup y gagner. » Plus tard, de l’autre côté de la rue, Adelle Beechey, 94 ans, m’a confié qu’elle se souve­­nait de Knowles comme d’un « esprit libre ». Elle m’a raconté qu’il s’était acheté une voiture pendant la Grande Dépres­­sion, même s’il devait déjà une certaine somme à l’épi­­ce­­rie du coin. Il emmena ensuite quelques amis faire un tour à son bord. « Ses amis étaient plutôt nerveux, car bien sûr, il avait bu quelques verres. Et lorsqu’ils sont arri­­vés à un passage à niveau où un train appro­­chait, Joe a conti­­nué d’avan­­cer. Il leur a dit : “Ne vous inquié­­tez pas. Elle est entiè­­re­­ment couverte par l’as­­su­­rance. » Pour termi­­ner mon pèle­­ri­­nage, il me fallait un moment privi­­lé­­gié avec Joe Knowles. Je me suis donc rendu au village d’Il­­waco, j’ai garé ma voiture et me suis dirigé vers la plage. Pour les vingt dernières années de sa vie, c’est là que Knowles vivait, dans ce que Mota­­valli appelle « une cabane en bois flot­­tant de travers ». Mais il y avait des années que cette cabane avait disparu. Même la topo­­gra­­phie des lieux avait changé. Les falaises et les rochers de pêche près desquels Joe Knowles marchait chaque jour n’exis­­taient plus qu’à peine. Alors j’ai flâné, insou­­ciant, le long de l’océan. J’ai regardé les gens du coin faire voler leurs cerfs-volants, d’autres construire des châteaux de sable non loin. Le soleil était encore haut. Il faisait chaud et j’ai long­­temps observé les rayons décli­­nants danser sur cette vaste éten­­due d’eau.

Le port d'Ilwaco Joe y a passé la fin de sa vie Crédits
Le port d’Il­­waco
Où Joe a passé la fin de sa vie
Crédits

Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « Naked Joe: The True Story of ‘Nature Man’ Joseph Knowles », paru dans Boston Maga­­zine. Couver­­ture : Vue du sentier Spen­­cer.

Free Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
udemy course down­load free
Download WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
free download udemy paid course

Plus de wild