par Brendan Koerner | 5 août 2015

Tumor Paint

Il est déjà tard en ce lundi après-midi, d’où sans doute l’apa­­thie ambiante dans cet amphi de l’uni­­ver­­sité de Washing­­ton où Jim Olson se prépare à inter­­­ve­­nir. Dans les gradins, quelques dizaines d’étu­­diants de deuxième cycle luttent contre la fatigue accu­­mu­­lée durant la jour­­née. Certains se bâfrent de cookies au choco­­lat tout en sortant leur bloc-notes, mais le pouvoir dopant du sucre n’a qu’un effet limité sur un cerveau émoussé. Il faut dire que la confé­­rence qu’ils sont venus écou­­ter dans le cadre d’une série bimen­­suelle sur l’ac­­tua­­lité des neuros­­ciences n’a rien de bien exci­­tant a priori. La première diapo de Jim Olson va les réveiller. Il s’agit d’une photo un peu pixel­­li­­sée repré­­sen­­tant Hayden Strum, un adorable garçon de six ans vêtu d’un T-shirt Quik­­sil­­ver blanc. Hayden ressemble un peu à un pirate, à cause de cette coque sur son œil. En 1995, souf­­frant d’une tumeur céré­­brale perni­­cieuse, il est venu consul­­ter le Dr Olson, alors au tout début d’une promet­­teuse carrière d’on­­co­­logue pédia­­trique et de cher­­cheur en cancé­­ro­­lo­­gie. Pendant quatre ans, le méde­­cin a fait le maxi­­mum, alter­­nant chimio­­thé­­ra­­pies et inter­­­ven­­tions chirur­­gi­­cales lourdes, mais rien n’a pu sauver l’en­­fant. Et aujourd’­­hui, le Dr Olson raconte à ses étudiants l’épi­­pha­­nie qui lui fit revoir ses prio­­ri­­tés scien­­ti­­fiques. C’était pendant les obsèques du petit Hayden, alors qu’il écou­­tait, assis au dernier rang, les proches de l’en­­fant expri­­mer leur douleur.

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Le Dr Olson et Hayden, en 1995
Crédits : Jim Olson

« J’ai décidé que jamais de ma vie je ne conce­­vrais une expé­­rience simple­­ment dans le but de décro­­cher une bourse de recherche, une publi­­ca­­tion ou une promo­­tion », explique le quinqua­­gé­­naire, dont le teint vermeil et la cordia­­lité typique du Midwest lui donnent des airs d’au­­mô­­nier bran­­ché. « Tout ce que je ferais désor­­mais en la matière n’au­­rait qu’un but : faire en sorte qu’au­­cun gamin, aucune gamine n’ait plus jamais à subir ce qu’a­­vait subi Hayden. » Prise à la gorge par cette intro­­duc­­tion coup de poing, l’as­­sis­­tance écoute ensuite, toujours aussi capti­­vée, le récit d’un combat de dix années contre le cauche­­mar des onco­­logues : la quasi-impos­­si­­bi­­lité de déli­­mi­­ter avec préci­­sion une tumeur qu’on opère. En effet, l’IRM pratiquée au préa­­lable ne donne qu’une idée approxi­­ma­­tive des contours incer­­tains de la tumeur ; quant au scan­­ner, il passe fréquem­­ment à côté de véri­­tables pépites cancé­­reuses, indis­­cer­­nables du tissu envi­­ron­­nant. La plupart du temps, le chirur­­gien se retrouve confronté à un dilemme corné­­lien : soit pratiquer l’abla­­tion de tout tissu un tant soit peu suspect, au risque de provoquer de graves séquelles ; soit prendre le risque d’épar­­gner des cellules malignes qui fini­­ront par tuer le patient. Mais le Dr Olson a enfin la solu­­tion. Son labo­­ra­­toire au très renommé Fred Hutchin­­son Cancer Research Center – pas très loin de l’am­­phi, au bord du lac Union de Seat­tle – a déve­­loppé un composé capable de se fixer sur toutes les cellules cancé­­reuses dans le corps du patient, lesquelles prennent alors un beau reflet fluo­­res­cent que les chirur­­giens n’ont aucun mal à iden­­ti­­fier en salle d’opé­­ra­­tion. Ce produit, baptisé Tumor Paint par le Dr Olson,  a quelque chose de singu­­lier : son prin­­ci­­pal ingré­­dient est une molé­­cule prove­­nant du dard de Leiu­­rus quinques­­tria­­tus, une petite bête veni­­meuse plus commu­­né­­ment appe­­lée rôdeur mortel – l’un des scor­­pions les plus dange­­reux au monde.

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Leiu­­rus quinques­­tria­­tus, le rôdeur mortel
Crédits

Une décoc­­tion de venin de scor­­pion qui rend les tumeurs fluo­­res­­cen­­tes… mais c’est du grand n’im­­porte quoi ! En tout cas, c’est ce qu’ont pensé les commis­­sions d’at­­tri­­bu­­tion de bourses quand le Dr Olson les a contac­­tées pour finan­­cer ses recherches. Les orga­­nismes subven­­tion­­neurs trouvent ses idées trop bizarres ? Qu’à cela ne tienne, Jim Olson se tourne vers les dona­­teurs indi­­vi­­duels, notam­­ment les familles de patients et d’an­­ciens patients, et parvient très vite à réunir 5 millions de dollars. Tactique­­ment, le coup est auda­­cieux et sans précé­dent : au lieu de deman­­der aux patients de donner à une fonda­­tion rela­­ti­­ve­­ment géné­­ra­­liste, le Dr Olson les solli­­cite pour une tech­­no­­lo­­gie précise et pas encore testée – un pari bien plus risqué. Mais grâce à ses efforts, la toxine de scor­­pion fluo­­res­­cente est main­­te­­nant entrée en Phase I des essais cliniques, une belle perfor­­mance pour un composé aux origines aussi décon­­cer­­tantes. Les étudiants de l’uni­­ver­­sité de Washing­­ton, eux, sont clai­­re­­ment esto­­maqués par ce travail. Ce n’est certes pas la première fois que le Dr Olson captive les foules avec son histoire de « pein­­ture à tumeur ». Ces dernières années, il a sillonné l’Amé­­rique de l’At­­lan­­tique au Paci­­fique pour prêcher la bonne parole, souvent dans le cadre de ces confé­­rences géné­­ra­­listes qui font le buzz, comme celles de PopTech ou du SXSW. Ces présen­­ta­­tions poignantes, doublées d’une couver­­ture médias non négli­­geable, ont valu au Dr Olson un début de célé­­brité – suffi­­sante en tout cas pour faire de lui la vedette d’un court docu­­men­­taire présenté au festi­­val du film de Sundance en 2013. Elles lui ont aussi apporté des finan­­ce­­ments supplé­­men­­taires, car il ne termine jamais une inter­­­ven­­tion sans rappe­­ler à l’as­­sis­­tance de visi­­ter la plate­­forme de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif Project Violet, qui permet les dons en direct à son labo­­ra­­toire. L’ori­­gi­­na­­lité de son concept et de son approche du finan­­ce­­ment font de Jim Olson un franc-tireur de la recherche en cancé­­ro­­lo­­gie. Certains critiques se demandent d’ailleurs si l’on­­co­­logue ne promet­­trait pas un peu la lune – surtout aux personnes déses­­pé­­rées que sont les proches de ses patients. Mais lui a une mission : éviter à d’autres enfants de subir le sort de Hayden Strum. Pour cela, il estime devoir s’ap­­puyer sur des familles qui connaissent inti­­me­­ment les enjeux de la mala­­die. « Sans eux », dit-il, « Tumor Paint n’exis­­te­­rait pas. C’est aussi simple que ça. »

Dr Olson

L’his­­toire commence à Esca­­naba, une petite ville située sur la côte sud de la pénin­­sule supé­­rieure du Michi­­gan. Jim Olson n’a que quatre ans quand, sur une étagère de la maison fami­­liale, il découvre le livre qui va déclen­­cher sa voca­­tion – une vieille ency­­clo­­pé­­die médi­­cale. Au centre de l’ou­­vrage, il y a une page de plas­­tique gaufré trans­­pa­rent repré­­sen­­tant un corps humain. La page suivante repré­­sente un écor­­ché, suivi d’un dessin repré­­sen­­tant le système circu­­la­­toire, et enfin les organes vitaux. Fasciné par la possi­­bi­­lité de feuille­­ter ainsi litté­­ra­­le­­ment l’ana­­to­­mie humaine, le petit Jim comprend tout de suite que plus tard, il veut deve­­nir un des ces grands sages affu­­blés d’un stétho­­scope qu’on laisse jouer avec les muscles, le sang et les os.

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Le Dr Olson aujourd’­­hui
Crédits : Fred Hutchin­­son Cancer Research Center

Mais les Olson ont une histoire fami­­liale si compliquée qu’en­­vi­­sa­­ger une carrière dans la méde­­cine relève de la gageure. À l’époque, son père, élec­­tri­­cien de métier, a un gros problème d’al­­cool, et son couple n’y résis­­tera pas. Jim a sept ans au moment du divorce. Sa mère, simple employée dans une compa­­gnie d’as­­su­­rance, n’a que le salaire mini­­mum pour élever ses deux enfants. Bien souvent, ce sont les oncles des enfants, des passion­­nés de chasse, qui mettent la poule au pot, ou plutôt le rôti d’ours noir sur la table. Quand, à l’au­­tomne 1981, Jim Olson va s’ins­­crire à l’uni­­ver­­sité de Western Michi­­gan, il devient le tout premier membre de sa famille à enta­­mer des études supé­­rieures. À Western Michi­­gan, le jeune Olson va excel­­ler, sortant diplômé de la filière la plus diffi­­cile en trois ans au lieu de quatre. Au départ, et pendant presque toute la durée de ses études, son objec­­tif était simple : rentrer à Esca­­naba exer­­cer comme méde­­cin de famille. Mais vers la fin de sa dernière année, il décide qu’il n’a pas vrai­­ment envie de passer le restant de ses jours à faire des points de suture dans la petite bour­­gade provin­­ciale qui l’a vu naître. Il décide alors de s’ins­­crire au pres­­ti­­gieux programme de docto­­rat en méde­­cine et en sciences (MD-PhD) de l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan, qui forme des méde­­cins-cher­­cheurs. Vers la fin de son cursus de méde­­cine, qui consti­­tue la première partie du programme, Jim Olson se voit affec­­ter dans l’équipe qui suit une petite fille de sept ans affli­­gée d’un trouble neuro­­lo­­gique aussi rare que dévas­­ta­­teur. Jour après jour, les fonc­­tions des nerfs crâniens de l’en­­fant se dégradent ; il est clair qu’elle va mourir sous peu, à moins de la mettre sous respi­­ra­­tion arti­­fi­­cielle – ce que ses parents refusent. Le jour du décès de la fillette, Olson file arpen­­ter seul l’ar­­bo­­re­­tum de l’uni­­ver­­sité pour faire son deuil à l’écart. À sa grande surprise, il constate qu’il n’est pas parti­­cu­­liè­­re­­ment triste.

Jim Olson réalise alors qu’il possède un don parti­­cu­­lier pour affron­­ter le déses­­poir.

« J’avais plutôt le moral », se rappelle-t-il. « Et ça me semblait bizarre, parce que c’était la première fois que je voyais mourir un enfant qu’on m’avait confié. » Au fil de cette médi­­ta­­tion au bord de la rivière Huron, Jim comprend à quel point les paroles pronon­­cées quelques heures plus tôt par les parents de l’en­­fant l’ont touché. La manière dont il s’est occupé de leur fille, lui ont-ils dit, leur a permis de comprendre qu’il n’était pas néces­­saire qu’une vie dure 80 ans pour consti­­tuer un triomphe. Jim Olson réalise alors qu’il possède un don parti­­cu­­lier pour affron­­ter le déses­­poir et décide que son destin est de se faire onco­­logue pédia­­trique, une spécia­­lité pour laquelle son approche philo­­so­­phique de la tragé­­die repré­­sente un véri­­table atout. En 1991, Jim Olson finit par débarquer dans le Nord-Ouest Paci­­fique pour suivre son stage de rési­­dence [l’équi­­valent de l’in­­ter­­nat], et plus tard de surs­­pé­­cia­­lité, à l’hô­­pi­­tal pour enfants de Seat­tle. Mais en dépit de sa forte tolé­­rance au chagrin, il est forte­­ment secoué par cette première année de pratique à plein temps auprès des enfants mourants. La douleur refou­­lée resur­­git souvent de manière parti­­cu­­liè­­re­­ment intem­­pes­­tive, comme le jour où il s’ef­­fondre en décou­­vrant que le mildiou est en train de dévas­­ter ses plants de tomate. « Je ne suis même pas capable de m’oc­­cu­­per d’une plante ! », se dit-il alors, agenouillé dans la terre près de ses tomates déco­­lo­­rées. En 2000, le Dr Olson crée son propre labo au centre Fred Hutchin­­son. Il va pouvoir mettre ses émotions au service de la recherche, en vue d’amé­­lio­­rer les chances de survie de ses patients. Dans un premier temps, le labo­­ra­­toire se consacre à des projets conven­­tion­­nels, cher­­chant à véri­­fier par exemple si certains médi­­ca­­ments exis­­tants ont des proprié­­tés inhi­­bi­­trices sur la crois­­sance des cellules cancé­­reuses. Mais ses travaux vont prendre un tour­­nant radi­­cal en mai 2004. Avec un certain nombre de collègues onco­­logues de l’hô­­pi­­tal pour enfants de Seat­tle, il se penche sur le cas d’une timide et studieuse jeune fille de 17 ans récem­­ment opérée d’une tumeur au cerveau. À l’exa­­men des scans IRM, les méde­­cins font une décou­­verte acca­­blante : malgré le travail minu­­tieux de l’équipe chirur­­gi­­cale, il reste dans la boîte crânienne un amas de cellules cancé­­reuses de la taille du pouce. Décou­­ra­­geante, mais pas vrai­­ment surpre­­nant. « Les tumeurs ne sont pas équi­­pées d’une pancarte qui dit : “Coucou, je suis là” », explique Steven Rosen­­feld, direc­­teur du centre de recherche sur les tumeurs céré­­brales à la Cleve­­land Clinic. « L’IRM, c’est très utile, mais cela ne permet pas d’iden­­ti­­fier toutes les niches micro­s­co­­piques où vont se cacher les tumeurs. » De plus, en neuro­­chi­­rur­­gie, la struc­­ture géla­­ti­­neuse du cerveau complique tout – les chirur­­giens le comparent souvent à un flan qui trem­­blote. Le moindre contact avec un instru­­ment chirur­­gi­­cal va le défor­­mer, après quoi les images IRM ne servent plus à rien.

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Olson étudie des scans
Crédits : Fred Hutchin­­son Cancer Research Center

Dès la fin de la réunion, un collègue prend Jim Olson à part. Richard Ellen­­bo­­gen, le neuro­­chi­­rur­­gien qui a opéré la jeune fille, est visi­­ble­­ment très déçu du résul­­tat. « Il faut abso­­lu­­ment que tu trouves un moyen de nous aider à mieux repé­­rer ces cancers. »

Le rôdeur mortel

Instan­­ta­­né­­ment, Jim repense à la thèse qu’il a soute­­nue à l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan sur l’uti­­li­­sa­­tion d’un isotope radio­ac­­tif dans le PET scan [Tomo­­gra­­phie par Émis­­sion de Posi­­trons] utilisé pour diagnos­­tiquer le cancer. L’iso­­tope sert de traceur : une fois fixé sur sa cible dans le corps, il émet des rayons gamma détec­­tables qui permet­­tront de déter­­mi­­ner si un certain type de cancer est présent. Le Dr Olson se prend à imagi­­ner une tech­­nique compa­­rable, mais qui permet­­trait d’illu­­mi­­ner les cellules cancé­­reuses dans des condi­­tions normales, de telle sorte qu’elles soient visibles non seule­­ment sur les PET scans, mais aussi durant l’opé­­ra­­tion chirur­­gi­­cale. Selon lui, on doit pouvoir y parve­­nir en modi­­fiant une molé­­cule connue pour s’as­­so­­cier spéci­­fique­­ment aux cellules cancé­­reuses. S’il parve­­nait à lier cette molé­­cule à une tein­­ture fluo­­res­­cente, il pour­­rait peut-être faire luire les tumeurs en bleu ou en vert par le truche­­ment d’une caméra en spec­­tro­s­co­­pie proche infra­­rouge placée près de la table d’opé­­ra­­tion. Les chirur­­giens verraient alors sans problème où commence et où se termine préci­­sé­­ment la tumeur. Tout d’abord, il lui faut quelqu’un pour mener cette quête de la bonne molé­­cule. Ce sera Patrik Gabi­­kian, un jeune homme extrê­­me­­ment méti­­cu­­leux, l’un des meilleurs internes en neuro­­chi­­rur­­gie d’El­­len­­bo­­gen. Il lui confie une tâche de détec­­tive : passer au peigne fin toutes les bases de données connues dans l’es­­poir de déni­­cher une molé­­cule qui se jettera sur les cellules cancé­­reuses tout en igno­­rant les cellules saines qui les entourent. Chaque soir, Gabi­­kian trans­­met à son nouveau patron sa liste de candi­­dats. Et pendant six semaines exas­­pé­­rantes, Olson va reje­­ter une à une toutes les molé­­cules propo­­sées – celle-ci parce que sa struc­­ture ne permet pas d’y atta­­cher la tein­­ture, celle-là parce qu’elle risque­­rait de provoquer des effets secon­­daires ailleurs… il y a toujours quelque chose qui ne va pas.

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Éclairé à la lumière noire, le rôdeur mortel est fluo­­res­cent
Crédits

Fina­­le­­ment, un beau jour, une des sugges­­tions les plus étranges de Gabi­­kian finit par piquer la curio­­sité d’Ol­­son : la chlo­­ro­­toxine, une substance présente dans le venin d’un scor­­pion, le rôdeur mortel. Malgré son pedi­­gree incon­­gru, la molé­­cule est déjà presque une star dans le petit monde des biote­ch­­no­­lo­­gies. Du côté des méde­­cines tradi­­tion­­nelles, on sait depuis long­­temps que le venin de scor­­pion n’a pas que des proprié­­tés nocives. Dans la Chine impé­­riale, par exemple, ce liquide trouble servait à soigner un peu tout, des oreillons au téta­­nos. En Inde, dans certaines régions rurales, on faisait macé­­rer des scor­­pions entiers dans de l’huile de moutarde avec laquelle on massait ensuite les rhuma­­tismes. Plus récem­­ment, ce sont les fabri­­cants de pesti­­cides qui se sont inté­­res­­sés au venin de scor­­pion, dans l’es­­poir de proté­­ger les récoltes grâce à ses neuro­­toxines, si effi­­caces contre criquets et scara­­bées. Aujourd’­­hui, les compa­­gnies phar­­ma­­ceu­­tiques ont litté­­ra­­le­­ment déve­­loppé des tech­­niques de traite du scor­­pion – pour cela, on fait subir à l’ara­ch­­nide une décharge élec­­trique, après quoi il n’y a plus qu’à récu­­pé­­rer les gout­­te­­lettes de venin qui dégou­­linent de sa queue. Il faut du courage pour exer­­cer ce métier, car le rôdeur mortel est un des scor­­pions les plus dange­­reux du monde. Dans certains cas, le venin de L. quinques­­tria­­tus peut provoquer des arrêts cardiaques. Le venin de scor­­pion est un cock­­tail composé de nombreuses toxines qui ont chacune leur cible dans le corps de la victime. Les premières recherches menées aux États-Unis avaient porté sur la capa­­cité de ces toxines à bloquer le signal élec­­trique généré par le mouve­­ment des ions sodium. Puis, en 1993, une équipe de la Harvard Medi­­cal School est parve­­nue à iden­­ti­­fier chez L. quinques­­tria­­tus une nouvelle toxine qui bloque les canaux utili­­sés par les cellules pour faire passer les ions chlo­­rure à travers leur membrane. Les cher­­cheurs notent alors que cette molé­­cule, qu’ils baptisent chlo­­ro­­toxine, est consti­­tuée d’une courte chaîne d’acides aminés – ce que les biochi­­mistes appellent un peptide. Au centre de ce peptide aux 36 acides aminés se trouve une struc­­ture compacte compo­­sée de quatre ponts disul­­fures, ce qui fait que la molé­­cule a pour noyau un nœud compact. Malgré son nom inquié­­tant, la chlo­­ro­­toxine pure est inof­­fen­­sive pour l’homme : son seul inté­­rêt du point de vue de l’évo­­lu­­tion semble être de para­­ly­­ser les muscles des cafards dont le rôdeur mortel est friand. En 1994, l’ar­­ticle publié par les cher­­cheurs de Harvard dans l’Ame­­ri­­can Jour­­nal of Physio­­logy avait attiré l’at­­ten­­tion de Nicole Ullrich, qui prépa­­rait un docto­­rat en méde­­cine et sciences à l’uni­­ver­­sité d’Ala­­bama à Birmin­­gham (elle est aujourd’­­hui neuro-onco­­logue au Dana-Farber/Boston Chil­­dren’s Cancer and Blood Disor­­ders Center). Ullrich travaillait alors sur un type de tumeur céré­­brale parti­­cu­­liè­­re­­ment retorse, le gliome, dont les patients présentent un taux de survie à cinq ans de tout juste 5 %. Les cellules gliales ont la parti­­cu­­la­­rité de se dépla­­cer dans le cerveau en se contor­­sion­­nant, une perfor­­mance réali­­sée en sécré­­tant des ions chlo­­rure – un peu comme de grosses saucisses qui devien­­draient plus fines en perdant leur jus à la cuis­­son. Ullrich faisait l’hy­­po­­thèse qu’il devait être possible de contrô­­ler les tumeurs en les empê­­chant de « suer » leur chlo­­rure. Or, c’était préci­­sé­­ment ce que semblait promettre la chlo­­ro­­toxine.

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Le scor­­pion dans son habi­­tat natu­­rel en Israël
Crédits

Après injec­­tion de chlo­­ro­­toxines dans le cerveau de souris atteintes de gliomes, Ullrich avait remarqué que le peptide ne s’at­­ta­­chait qu’aux cellules cancé­­reuses – la molé­­cule ne voulait rien savoir des cellules normales qui se trou­­vaient à proxi­­mité. Aussi­­tôt, elle avait fait part de cette heureuse décou­­verte à son direc­­teur de labo, le neuro­­bio­­lo­­giste Harald Sonthei­­mer, et tous deux s’étaient pris à rêver, entre­­voyant un poten­­tiel excep­­tion­­nel pour la chlo­­ro­­toxine. « Quand un patient présente des symp­­tômes de gliomes, l’in­­va­­sion du cerveau par la tumeur a déjà commencé », explique Sonthei­­mer. « Donc, au lieu de simple­­ment utili­­ser la toxine pour inhi­­ber le proces­­sus inva­­sif, nous voulions la “char­­ger”, cibler les cellules cancé­­reuses avec un poison mortel pour elles. » Tout cela dans l’es­­poir de pouvoir propo­­ser une chimio­­thé­­ra­­pie ciblée, sans effets secon­­daires, puisque la chlo­­ro­­toxine ne risque­­rait pas de déli­­vrer par erreur le poison cancé­­ri­­cide aux cellules saines. En 2004, lorsque Jim Olson et Patrik Gabi­­kian tombent sur le peptide, le médi­­ca­­ment de Sonthei­­mer a déjà passé la Phase I des essais cliniques. Les résul­­tats sont si promet­­teurs que TransMo­­le­­cu­­lar, la star­­tup biotech de Sonthei­­mer, a réussi à lever 33,2 millions de dollars en capi­­tal-risque pour prépa­­rer la Phase II. Olson, lui, ne peut que rêver d’un tel finan­­ce­­ment lorsqu’il entame la mise au point de ses premières expé­­riences sur la chlo­­ro­­toxine. Il doit discu­­ter pied à pied pour se procu­­rer ne serait-ce que quelques milli­­grammes du peptide auprès d’une compa­­gnie phar­­ma­­ceu­­tique israé­­lienne. Et même après une intense négo­­cia­­tion, il doit encore débour­­ser 100 000 dollars pour sa chlo­­ro­­toxine. Les résul­­tats expé­­ri­­men­­taux vont pour­­tant justi­­fier cet inves­­tis­­se­­ment consi­­dé­­rable. Olson et Gabi­­kian découvrent que la chlo­­ro­­toxine se fixe non seule­­ment sur les tumeurs céré­­brales, mais encore sur toutes sortes de cancers, de la peau jusqu’aux poumons. Ils remarquent aussi que le peptide est capable de fran­­chir la barrière qui protège le cerveau des toxines et autres agres­­sions chimiques, ce qui est très rare pour une molé­­cule de cette taille. Olson estime que cette parti­­cu­­la­­rité est à mettre au crédit des millions d’an­­nées d’évo­­lu­­tion qui ont permis aux scor­­pions de perfec­­tion­­ner leurs tech­­niques de chasse. En pratique, cela signi­­fie qu’il n’est pas néces­­saire d’injec­­ter le peptide direc­­te­­ment dans le cerveau : une intra­­vei­­neuse suffit.

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La chlo­­ro­­toxine agit comme un révé­­la­­teur
Crédits : Jim Olson

Mais le plus fou reste à venir. En pratiquant les premières injec­­tions de chlo­­ro­­toxine fluo­­res­­cente sur des souris, Olson voit appa­­raître des cellules qu’au­­cune autre tech­­nique n’a jamais été en mesure d’iden­­ti­­fier. Elles sont parfois bien cachées, comme ce groupe d’à peine 200 cellules malignes profon­­dé­­ment enfouies dans un amas de graisse et qui s’illu­­minent soudain sous ses yeux. « C’est là que nous avons compris que cette tech­­no­­lo­­gie était bien plus sensible que l’IRM », précise Olson. Pour avan­­cer dans ses recherches, il solli­­cite des fonds auprès du Natio­­nal Cancer Insti­­tute, entre autres éminents orga­­nismes. Personne ne veut rien savoir. « C’était toujours la même rengaine », ajoute Olson « “Tout cela est très spécu­­la­­tif” ou : “C’est un projet très ambi­­tieux”… En clair : “Ce projet les dépasse.” » Mais la confiance d’Ol­­son en sa chlo­­ro­­toxine est inébran­­lable. De cette série de rebuf­­fades, il tire une conclu­­sion toute person­­nelle : à cher­­cheur créa­­tif, finan­­ce­­ment créa­­tif.

Project Violet

Le jeune Carson, 11 ans, sait perti­­nem­­ment ce qui l’at­­tend, et c’est bien pour ça qu’il est recroque­­villé au bord de la table d’exa­­men, en proie à de violentes nausées. Son père, un marin de l’US Navy à la carrure impres­­sion­­nante, fait de son mieux pour le soula­­ger en massant tendre­­ment son dos. Mais le massage est impuis­­sant contre des spasmes diges­­tifs qui ne font que traduire la terreur qu’ins­­pire à Carson les produits chimiques qu’on va bien­­tôt lui injec­­ter. Olson place une corbeille à papier sous le menton de l’en­­fant, tout en expliquant au père que les réac­­tions pavlo­­viennes de ce type sont courantes en chimio­­thé­­ra­­pie. « Dans le milieu, tout le monde connaît l’his­­toire de ce patient qui rentre dans un restau­­rant, trente ans plus tard, et recon­­naît le méde­­cin qui l’a soigné », raconte-t-il. « Tout natu­­rel­­le­­ment, il va le voir, mais au moment même où il ouvre la bouche pour le saluer, il vomit partout. La mémoire, c’est vrai­­ment très puis­­sant. »

Olson est d’un calme olym­­pien, une atti­­tude dont il ne se dépar­­tit jamais durant sa tour­­née quoti­­dienne, pour­­tant poignante.

Cette petite paren­­thèse d’hu­­mour noir a le mérite de détendre un peu l’at­­mo­­sphère, d’au­­tant plus qu’elle laisse entre­­voir la meilleure issue possible pour Carson – celle où le blond préado­­les­cent maculé de tâches de rous­­seur devient un adulte en pleine santé. Il n’y a pour­­tant aucune garan­­tie à ce stade, car le garçon est atteint de neuro­­fi­­bro­­ma­­tose, une mala­­die géné­­tique qui provoque des tumeurs sur tout son corps. Son dernier cycle de chimio, destiné à réduire une tumeur qui appuie sur son cerveau, a commencé dans la foulée de l’abla­­tion d’une grosse protu­­bé­­rance sur sa jambe droite : quand fina­­le­­ment la nausée s’apaise, lui permet­­tant de s’al­­lon­­ger sur le dos, son panta­­lon de jogging remonte un peu, dévoi­­lant une cica­­trice qui ressemble à un canyon. Tout au long de ces prépa­­ra­­tifs, Olson est d’un calme olym­­pien, une atti­­tude dont il ne se dépar­­tit jamais durant sa tour­­née quoti­­dienne, pour­­tant poignante. Un gamin de dix ans qui a peut-être déjà fêté son dernier anni­­ver­­saire, une ado rendue suici­­daire par un pronos­­tic vital plus que réser­­vé… rien ne parvient à lui ôter son sourire débon­­naire. Ce compor­­te­­ment au chevet des malades a toujours été très appré­­cié des familles, qui expriment depuis long­­temps leur grati­­tude en finançant ses recherches. En 2000, peu après la créa­­tion de son labo au centre Fred Hutchin­­son, des parents se sont réunis pour orga­­ni­­ser des concours du meilleur chili et des tour­­nois de golf en vue de lever des fonds desti­­nés à finan­­cer les salaires de son équipe. Alors, quand elles ont appris qu’au­­cune de ses demandes de subven­­tion pour la recherche sur la chlo­­ro­­toxine n’avait abouti, les familles ont simple­­ment redou­­blé d’ef­­forts. « C’est avec joie que j’ai accepté leur géné­­ro­­sité », dit Olson, qui s’est mis à contac­­ter d’autres familles une fois que le premier groupe de dona­­teurs lui a certi­­fié qu’ils feraient tout « pour s’as­­su­­rer qu’il dispose des fonds néces­­saires lorsqu’il a une bonne idée ». L’ar­­gu­­men­­taire d’Ol­­son sur la chlo­­ro­­toxine résonne tout parti­­cu­­liè­­re­­ment chez les parents qui ont pu consta­­ter par eux-mêmes les limites de la chirur­­gie cancé­­ro­­lo­­gique. Kris Forth est de ceux-là. Son fils, Bran­­don, a subi de multiples inter­­­ven­­tions pour reti­­rer une tumeur logée dans le quatrième ventri­­cule céré­­bral. « Il en restait toujours un peu à l’in­­té­­rieur », dit Forth, qui était au chevet de Bran­­don quand il est décédé, en mars 2010, à l’âge de 11 ans. « Si Tumor Paint avait été dispo­­nible à l’époque, l’is­­sue aurait proba­­ble­­ment été diffé­­rente. » Pour faci­­li­­ter son deuil, elle a ouvert une boutique d’ar­­ticles d’oc­­ca­­sion qui a produit plusieurs dizaines de milliers de dollars de dons au profit du labo­­ra­­toire de Jim Olson. Près de la caisse, une affiche explique aux clients ce qu’est Tumor Paint.

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Le sourire de Jim Olson
Crédits : Project Violet

Le finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif va mobi­­li­­ser des milliers de dona­­teurs. Grâce aux cinq millions de dollars collec­­tés, Olson peut affi­­ner le composé, et ce n’est qu’a­­près plusieurs années de mise au point que Tumor Paint attire enfin des subven­­tions plus tradi­­tion­­nelles. Le Natio­­nal Cancer Insti­­tute mise un quart de million de dollars, qui servent entre autres à lancer une étude canine à l’uni­­ver­­sité de l’État de Washing­­ton – les chirur­­giens vété­­ri­­naires sont aux anges au vu des premiers résul­­tats. En 2010, le Dr Olson fonde Blaze Bios­­cience, qui lui a permis à ce jour de lever 20 millions de dollars, exclu­­si­­ve­­ment auprès de dona­­teurs indi­­vi­­duels. Blaze a lancé la première phase d’es­­sais cliniques de Tumor Paint chez l’homme en décembre 2013 – et les essais cliniques de Phase I sur les enfants atteints de cancer du cerveau ont débuté en juin 2015.

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Jim Olson possède un seul et unique tatouage, sur l’épaule gauche. Il l’avait depuis quelques jours à peine lorsqu’il me l’a montré. C’était au bord du lac, dans la demeure moder­­niste de son amie Anne Croco, une archi­­tecte d’in­­té­­rieur répu­­tée qui soute­­nait très acti­­ve­­ment le labo­­ra­­toire, avant de décé­­der en avril dernier. L’objec­­tif était de prépa­­rer une mani­­fes­­ta­­tion de levée de fonds à laquelle Anne voulait invi­­ter Stone Gossard, le guita­­riste de Pearl Jam – une de ses nombreuses rela­­tion à Seat­tle, ce « petit village de pêcheurs », selon ses propres termes. La simple évoca­­tion du rock a tout natu­­rel­­le­­ment incité Olson à rele­­ver la manche de son T-shirt noir, révé­­lant un motif vague­­ment celtique, quelque chose comme un enche­­vê­­tre­­ment de A majus­­cules arron­­dis. En réalité, ce dessin repré­­sente l’en­­tre­­lacs des ponts disul­­fures au cœur de la molé­­cule de chlo­­ro­­toxine.

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Le tatouage du Dr Olson
Crédits : John Clark

Le tatouage d’Ol­­son n’évoque d’ailleurs pas seule­­ment la chlo­­ro­­toxine, mais toute une série de peptides voisins qu’il espère ajou­­ter à son arse­­nal contre le cancer et certaines autres patho­­lo­­gies. Grâce à un programme-maison écrit en Python et capable d’écu­­mer des bases de données repré­­sen­­tant des décen­­nies de travail sur les venins, son labo­­ra­­toire est parvenu à iden­­ti­­fier des centaines de milliers de molé­­cules poten­­tiel­­le­­ment utili­­sables parce que compor­­tant le fameux nœud de ponts disul­­fures. Pour finan­­cer ses recherches, Olson est allé encore un peu plus loin dans le finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif qui a tant contri­­bué au déve­­lop­­pe­­ment de Tumor Paint. Le site Inter­­net Project Violet propose toute une gamme de contre­­par­­ties en fonc­­tion du niveau de la contri­­bu­­tion, dans l’es­­prit de KissKissBankBank. Pour 100 dollars, le dona­­teur peut « adop­­ter un médi­­ca­­ment candi­­dat » dont il va suivre l’évo­­lu­­tion ; pour 25 000 dollars, ce sera le dîner avec Jim Olson lui-même. Mais on n’amène pas un médi­­ca­­ment à la vie comme on enre­­gistre un album, par exemple. Le proces­­sus est un petit peu plus complexe. Sur le papier, en phar­­ma­­co­­lo­­gie, les grandes idées ne manquent pas, mais la plupart n’abou­­tissent à rien, même après des années d’ef­­forts. Avec des enjeux si impor­­tants, le finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif atteint ses limites – surtout si l’or­­ga­­ni­­sa­­teur est aussi le méde­­cin du dona­­teur. « Quand on compare un méde­­cin trai­­tant et un cher­­cheur, il faut bien voir qu’il s’agit ici de méde­­cins trai­­tants en qui les patients ont profon­­dé­­ment confiance », précise Josh Perry, profes­­seur à la Kelley School of Busi­­ness de l’uni­­ver­­sité d’In­­diana et spécia­­liste des ques­­tions d’éthique dans le domaine de la santé. Diffi­­cile dès lors d’en faire des modèles pour d’autres méde­­cins. « Au fond, ils jouent sur la profon­­deur de la rela­­tion. C’est faisable, mais très déli­­cat de mon point de vue. » Perry se demande égale­­ment si les méde­­cins n’ont pas tendance à exagé­­rer les promesses dont est porteuse une inno­­va­­tion – non par malhon­­nê­­teté, mais juste­­ment parce qu’ils sont très impliqués auprès de leurs patients. « Il est natu­­rel pour un méde­­cin, même animé des meilleures inten­­tions du monde, de s’im­­pliquer émotion­­nel­­le­­ment dans le succès de ses recherches », ajoute-t-il. « Le risque de juge­­ment biaisé est vrai­­ment partout. » Tumor Paint est l’exemple-type de l’in­­no­­va­­tion surmé­­dia­­ti­­sée parce que le méde­­cin est un passionné. Il reste deux phases d’es­­sais cliniques à passer avant de démon­­trer aux auto­­ri­­tés sani­­taires son inno­­cuité et son effi­­ca­­cité. Mais Olson sait si bien toucher la corde sensible sur scène qu’on en oublie un peu tous ces obstacles à fran­­chir. Même certaines personnes convain­­cues du poten­­tiel de Tumor Paint craignent que son argu­­men­­taire si convain­­cant ne cache les diffi­­cul­­tés à venir. Parmi elles, Patrik Gabi­­kian, l’an­­cien interne qui, le premier, avait porté la chlo­­ro­­toxine à l’at­­ten­­tion d’Ol­­son. « Je ne vais pas mâcher mes mots : en tant que personne en charge de patients grave­­ment malades, tout ce battage média­­tique, très peu pour moi. » Aujourd’­­hui neuro­­chi­­rur­­gien dans un établis­­se­­ment privé de Los Angeles, Gabi­­kian comprend certes qu’il est néces­­saire de faire la promo­­tion d’une nouvelle tech­­no­­lo­­gie pour l’ame­­ner sur le marché, mais craint que les talents de conteur d’Ol­­son ne donnent de « faux espoirs » aux patients atteints de cancer. Olson balaie ce genre de critique d’un revers de main. « La recherche biomé­­di­­cale dépend énor­­mé­­ment des patients pour son finan­­ce­­ment. Cela se fait souvent de manière indi­­recte, via des fonda­­tions qui offrent des subven­­tions », dit-il. « Nous tenons les familles au courant de nos échecs comme de nos réus­­sites, avec une trans­­pa­­rence totale sur la créa­­tion d’en­­tre­­prises déri­­vées et autres. »

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Olson et l’équipe de Project Violet
Crédits : Project Violet

Bien sûr, accep­­ter de l’argent des familles de patients est un cas de conscience, mais les méthodes de finan­­ce­­ment tradi­­tion­­nelles ont aussi leurs incon­­vé­­nients, comme en témoignent les déboires de TransMo­­le­­cu­­lar, la société qui déve­­loppe la chlo­­ro­­toxine comme trai­­te­­ment anti-gliome. En dépit d’un lance­­ment en fanfare, TransMo­­le­­cu­­lar n’a pas été en mesure de publier des résul­­tats de ses essais cliniques de Phase II le moment venu. Sonthei­­mer attri­­bue cet échec à la crise finan­­cière de 2008, qui a rendu les capi­­tal-risqueurs méfiants vis-à-vis des entre­­prises de biote­ch­­no­­lo­­gies travaillant sur des niches bien précises. L’an­­née suivante, suite au décès brutal du PDG de TransMo­­le­­cu­­lar, son succes­­seur a décidé qu’il valait mieux liqui­­der. Sonthei­­mer n’a pas perdu l’es­­poir de voir un jour l’en­­tre­­prise qui a racheté les actifs pour­­suivre son œuvre. Et après tout, s’il faut faire le bate­­leur de temps en temps pour éviter à Tumor Paint ce genre de mésa­­ven­­ture bureau­­cra­­tique, Olson accep­­tera bien volon­­tiers quelques critiques. Les puristes chan­­ge­­raient peut-être d’avis si, comme lui, ils arpen­­taient chaque jour un service d’on­­co­­lo­­gie pédia­­trique.


Traduit de l’an­­glais par François-Xavier Priour d’après l’ar­­ticle « One Doctor’s Quest to Save People by Injec­­ting Them With Scor­­pion Venom », paru dans Wired. Couver­­ture : Un spéci­­men de Leiu­­rus quinques­­tria­­tus. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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