par Brett Forrest | 7 août 2016

La bataille de Rio

C’est l’été à Rio de Janeiro et l’in­­for­­ma­­teur porte une cagoule. Deux flics le traînent hors de l’hô­­tel Carioca, un refuge pour vacan­­ciers désœu­­vrés. Fougères fanées, cana­­pés moisis, rêves envo­­lés et charme sud-améri­­cain suranné. La petite foule des lève-tôt se bous­­cule dans les allées du Centro, dont les cani­­veaux débordent d’épis de maïs et de canettes de Skol de la nuit passée. L’in­­dic marche en boitant sur le trot­­toir jusqu’au poste de police, fumant une ciga­­rette à travers le trou de sa cagoule. Rodrigo Oliveira observe la scène depuis la fenêtre de son bureau du deuxième étage. « On a tiré dans la jambe de ce type la semaine dernière », dit-il. « Main­­te­­nant il bosse pour nous. » Oliveira est le chef des opéra­­tions de terrain de la police civile de Rio. Il est massif comme un taureau et c’est comme ça que le surnomment ses collègues. Le Taureau passe un gilet pare-balles de 25 kilos comme s’il enfi­­lait un vieux t-shirt. « Si tout se passe bien aujourd’­­hui », dit-il d’un ton faus­­se­­ment rassu­­rant, « va y avoir du grabuge. » Il chasse la trans­­pi­­ra­­tion de son crâne chauve et passe une main sur la bles­­sure par balle qui cica­­trice sur son cou.

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Rodrigo Oliveira
Crédits : DR

Oliveira et ses lieu­­te­­nants de l’unité des ressources spéciales (Coor­­de­­na­­do­­ria de Recur­­sos Espe­­ciais, ou CORE) de la police de Rio se penchent sur une carte de la favela São Carlos. La porte du bureau s’ouvre brusque­­ment et l’in­­dic fait son entrée, la clope au bec. « Salut mon frère », dit-il sur le ton de la provo­­ca­­tion. Il laisse traî­­ner son doigt sur la carte et pointe une maison. Il dit à Oliveira qu’il y trou­­vera une planque d’armes et de drogue. Il lève les yeux sur le Taureau et se met à rire, dévoi­­lant ses dents en or. Les flics de Rio ne sont pas les bien­­ve­­nus dans les bidon­­villes comme São Carlos. Ils y entrent en four­­gons blin­­dés et en héli­­co­­ptère, avec la permis­­sion tacite de tuer.

En 2008, ils ont abattu en moyenne trois personnes par jour, soit un mort pour 23 arres­­ta­­tions. Dans ces quar­­tiers, le gouver­­ne­­ment n’existe pas et ce sont les trois gangs prin­­ci­­paux de la ville qui four­­nissent les ressources de base. Gaz et « sécu­­rité » compris. Ils alimentent aussi un flot constant de maccha­­bées alors qu’ils s’entre-tuent pour le contrôle des marchés de la drogue et des armes. La mort fait partie de l’or­­di­­naire à Rio. « Quand une société est malade, il faut la soigner », dit Oliveira. « Malheu­­reu­­se­­ment, notre trai­­te­­ment n’a rien de sympa­­thique. » On est loin des plages, des corps huilés et des fêtes inou­­bliables que promettent les campagnes publi­­ci­­taires de Rio. Mais c’est la réalité de la ville qui a accueilli la Coupe du monde en 2014 et les Jeux olym­­piques aujourd’­­hui. À l’ap­­proche des événe­­ments, le gouver­­ne­­ment fédé­­ral a radi­­ca­­le­­ment trans­­formé le dépar­­te­­ment de la police. Restruc­­tu­­ra­­tion du comman­­de­­ment, amélio­­ra­­tion des infra­s­truc­­tures, salaires revus à la hausse. Et cette donnée cruciale : pour la première fois de son histoire, la police occupe en perma­­nence les fave­­las de la ville. On compte jusqu’à 500 offi­­ciers par quar­­tier. Jusqu’ici pour­­tant, seule une douzaine du millier de fave­­las que compte Rio (dont certaines abritent plus de 100 000 âmes) ont été sécu­­ri­­sées. Les trafiquants ont plié bagage et migré vers d’autres bidon­­villes, où les affron­­te­­ments sont plus brutaux que jamais. En novembre dernier, il a fallu plus de 2 500 poli­­ciers et soldats dans des tanks et des véhi­­cules de trans­­port de troupes pour mater les trafiquants d’Alemão, l’une des fave­­las les plus craintes de la ville.

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Un télé­­phé­­rique survole la favela d’Alemão
Crédits : DR

La bataille n’est pas finie. Les hommes d’Oli­­veira se gueulent les uns sur les autres pour se donner du courage alors qu’ils sortent en trombe du bureau, leurs ombres glis­­sant sur le visage de la Vierge accro­­ché au mur. Oliveira attrape son fusil d’as­­saut, un SIG Sauer de fabri­­ca­­tion suisse qui tire d’énormes balles de calibre .30. Illé­­gal dans le cadre d’un usage poli­­cier tradi­­tion­­nel. Mais le Taureau dicte les règles. Il m’adresse un clin d’œil avant de se diri­­ger vers la porte. « On va jouer », dit-il.

Un match sans fin

La violence liée au trafic de drogue à Rio remonte aux années 1960, sous la dicta­­ture mili­­taire. Les oppo­­sants marxistes au pouvoir en place ont été jetés au milieu des crimi­­nels violents de la prison de haute sécu­­rité d’Ilha Grande, une île à l’ouest de Rio. Armés de leurs convic­­tions, les prison­­niers poli­­tiques sont parve­­nus à convaincre voleurs et assas­­sins de cesser de s’entre-tuer pour se concen­­trer sur leur ennemi commun : l’État. Il les ont aidé à former une orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle qui vivrait de braquages de banque et de vente d’armes. Ils ont fondé un bastion socia­­liste au cœur des fave­­las, qui poussent sur les collines de Rio comme l’arbre frui­­tier dont elles tirent leur nom. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion a été bapti­­sée Comando Vermelho, le commando rouge. C’est du moins la version roman­­tique de l’his­­toire, qui contient du vrai. Toute­­fois, le récit n’a pas pris. Un par un, les leaders idéo­­lo­­giques du Comando Vermelho sont tombés sous les balles de leurs rivaux et de la police. Avec l’es­­sor du commerce de la cocaïne dans les années 1980 et l’en­­vol des béné­­fices, la faction marxiste s’est vite réduite à peau de chagrin et son code moral a fini aux oubliettes. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion a muté en un gang cynique de trafiquants et d’as­­sas­­sins. L’am­­bi­­tion poli­­tique s’est évanouie et le climat de la ville tropi­­cale a plongé dans les tempé­­ra­­tures néga­­tives.

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Des hommes du Comando Vermelho

Le marché de la drogue était floris­­sant à Rio et deux groupes rivaux sont nés du premier : Terceiro Comando (le troi­­sième commando) et Amigos dos Amigos (les amis d’amis). Ces trois gangs se battent à présent pour le contrôle du terri­­toire et des points de vente de la drogue qui l’ac­­com­­pagnent. L’ap­­pât du gain a engen­­dré une véri­­table course à l’ar­­me­­ment et l’éclo­­sion d’un trafic d’armes alimenté par les diffé­­rents conflits du conti­nent. C’est ce que les gangs appellent le Mouve­­ment, la « vie sur les collines » : des trafiquants et des tueurs planqués parmi les popu­­la­­tions misé­­reuses des collines de Rio. Les balles traçantes illu­­minent le ciel nocturne de la ville à un tel rythme qu’un touriste pour­­rait croire à une pluie d’étoiles filantes. « Les fave­­las ont leurs propres lois, leur propre écono­­mie et leurs propres forces de défense », résume George Howell, le direc­­teur du bureau de Rio de l’Inter­­na­­tio­­nal Coun­­cil on Secu­­rity and Deve­­lop­­ment (ICOS), un think tank inter­­­na­­tio­­nal spécia­­lisé dans les zones de guerre. « Pour la police, le seul moyen d’y entrer est d’or­­ga­­ni­­ser des opéra­­tions de grande enver­­gure impliquant des centaines d’hommes. De véri­­tables incur­­sions en terri­­toire étran­­ger. »

Comme toute armée d’oc­­cu­­pa­­tion, la police de Rio enfreint quoti­­dien­­ne­­ment la loi. Les articles sur le sujet s’ac­­cu­­mulent dans Extra, un tabloïd local haut en couleur dont les pages sont pleines de violence et de stars en vacances : des flics touchent des pots-de-vin, d’autres dealent de la drogue, d’autres vendent leurs armes aux trafiquants. Les deux derniers chefs de la police civile sont en prison pour corrup­­tion. On fait aussi état de poli­­ciers qui ont arrêté des trafiquants d’un gang avant de les revendre à leurs rivaux, qui les ont tortu­­rés et tués. Une revanche sans but précis. On voit défi­­ler sous des draps rougis les enfants pauvres des fave­­las qui ne dési­­raient que ce qu’ils étaient capables d’ima­­gi­­ner. Des jeans déla­­vés, un collier en or, un fusil auto­­ma­­tique à 13 ans. Mort à 20. C’est tout. La mort frappe sans préve­­nir et de n’im­­porte où. La plus cynique de toutes étant le fogo amigo, le tir ami : un flic assas­­sine un parte­­naire trop clean et un gamin de la favela, puis glisse des armes dans leurs mains inertes. Un affron­­te­­ment mis en scène sur lequel personne ne se donnera la peine d’enquê­­ter. Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner un des acteurs de cette guerre sortir vainqueur. Diffi­­cile aussi d’en trou­­ver les respon­­sables, qu’im­­porte où vous grim­­pez sur l’échelle hiérar­­chique. La Zona Sul (zone sud) de la ville, qui abrite les quar­­tiers carte postale d’Ipa­­nema, Copa­­ca­­bana et Leblon, est pour l’es­­sen­­tiel épar­­gnée par les crimes violents. L’État sauve les appa­­rences pour les touristes et protège les riches Cario­­cas bien à l’abri dans leurs gratte-ciel. José Mariano Beltrame, le secré­­taire à la sécu­­rité de l’État de Rio, fait des acro­­ba­­ties pour éviter le sujet. « Rio n’est une ville dange­­reuse que dans les zones où sévissent les trafiquants de drogue », dit-il. La guerre fait partie du décor à Rio. On en entend parler sur la plage, en siro­­tant un jus de fruit en terrasse ou avant qu’un match ne commence à la télé, entre deux fruits de la passion. On en parle jusqu’à ce que les gens soient trop ivres pour conti­­nuer à faire mine de s’y inté­­res­­ser. « Ils ont tué dix mecs hier », disent-ils. Ou bien : « Ils en ont tué trois. » C’est le score du match sans fin qui se joue à Rio.

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Des trafiquants arrê­­tés dans la favela
Crédits : CORE

À tambour battant

Ce sont les tambours qui font le carna­­val. Ils traversent les blocos. Ils traversent le sambó­­dromo et le stade Mara­­canã. Sans les tambours, pas de mouve­­ment, les jupes n’ont plus de prise au vent. Sans les tambours, la samba est un air sans suite, Rio une beauté parmi d’autres. Les tambours se répètent comme les salves des fusils, comme les pales des héli­­co­­ptères qui vrom­­bissent au-dessus de nos têtes. C’est le son de l’autre côté de Rio, régi par un gouver­­ne­­ment élu. La « vie sur l’as­­phalte ». Les hommes d’Oli­­veira se rassemblent sur le parking où la tempé­­ra­­ture avoi­­sine 40°C. Le symbole du CORE est peint en grand sur un mur : un crâne surmon­­tant des fusils d’as­­saut croi­­sés, un poignard le trans­­perçant de part en part. « Ça veut dire que nous sommes les maîtres de la mort », explique Oliveira. L’air est étouf­­fant dans le four­­gon blindé du CORE, que les hommes d’Oli­­veira appellent Caveirão, le Crâne. Un bloc d’acier noir percé de trous sur toute sa longueur, à travers lesquels les canons du CORE tiennent le monde en joug. À l’in­­té­­rieur, une douzaine de flics sont pres­­sés les uns contre les autres, assis dos à dos sur le banc central. Il règne dans l’air une puan­­teur acide. « Mes gars sont des cinglés », dit Oliveira alors qu’il s’ins­­talle à l’avant. « Ils rient aux éclats quand on leur tire dessus. Il faut savoir faire preuve de sang froid. » Le Crâne fait reten­­tir sa sirène et se taille un chemin dans la circu­­la­­tion du Centro, prenant la tête d’un convoi de sept four­­gons de police qui défilent à toute vitesse devant les cafés et les trot­­toirs encom­­brés de passants. Les gens s’in­­ter­­rompent pour regar­­der passer l’en­­gin de mort. Une femme sort préci­­pi­­tam­­ment d’une boutique pour rame­­ner un enfant à l’in­­té­­rieur.

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Le Crâne
Crédits : CORE

Oliveira connaît les risques de son monde mieux que n’im­­porte qui. Il devrait être mort depuis trois ans. Il a pris une balle dans le cou durant une opéra­­tion dans la favela Coreia et a versé pas loin de quatre litres de sang dans la pous­­sière. « Le 18 octobre 2007 », se souvient-il. « C’est mon deuxième anni­­ver­­saire. » Il est retourné au front à peine quelques jours plus tard, un bandage autour du cou, la balle encore logée derrière son larynx. « Il le fallait », dit-il. « Sinon, on commence à voir des fantômes. » Pourquoi courir après des fantômes puisqu’on en sera un soi-même bien assez tôt ? Oliveira sait que le gron­­de­­ment des héli­­co­­ptères ryth­­mera son enter­­re­­ment, que ses hommes jette­­ront des fleurs dans son cercueil ouvert et sur sa tombe fraîche. C’est ce qu’ils ont fait pour son ami, Dudu Cacique, un artilleur qui a pris une balle entre les deux yeux il y a trois ans. Sa mort sera pleine de fleurs. Oliveira a 39 ans et il s’est fait un nom dans la divi­­sion des kidnap­­pings. Quand il a été promu chef du groupe tactique de la divi­­sion anti-kidnap­­ping en 1999, Rio souf­­frait d’une épidé­­mie d’en­­lè­­ve­­ments. Envi­­ron 30 affaires par mois.

Un an plus tard, il n’y avait plus de marché du kidnap­­ping à Rio. « Le gouver­­ne­­ment a donné à Rodrigo la permis­­sion de tuer tous les kidnap­­peurs sur lesquels il mettait la main », raconte une source au sein de la police. « Ils voulaient que les crimi­­nels sachent que le kidnap­­ping à Rio, c’était fini. » J’ai inter­­­rogé Oliveira à ce sujet dans son bureau. Il s’est contenté de sourire. Oliveira a grandi à l’ombre du Mara­­canã, le stade de foot colos­­sal de Rio, mais ses passions l’ont entraîné sur d’autres terrains. Il a étudié le Ju-jitsu avec la famille Gracie, les créa­­teurs du MMA. Oliveira est devenu cein­­ture noire et a remporté le cham­­pion­­nat sud-améri­­cain des poids mi-lourds en 1991. Il a servi un temps dans l’ar­­mée brési­­lienne avant de rejoindre la police. « Je passe ma vie à me battre », dit-il. Quelque­­fois par prin­­cipe. Un ancien chef de la police a un jour fait pres­­sion sur lui pour récol­­ter de l’argent pour sa campagne poli­­tique. Quand Oliveira a refusé, le chef l’a relevé de ses fonc­­tions à la tête du CORE et trans­­féré dans une banlieue tranquille en bord de mer. Ça ressem­­blait à une fin de carrière. Oliveira n’est retourné au CORE qu’a­­près l’ar­­res­­ta­­tion du chef de la police. « Rodrigo a une répu­­ta­­tion spéciale », raconte Camilo Coelho, un repor­­ter spécia­­lisé dans les affaires crimi­­nelles pour Extra. « Tout le monde sait que c’est un impi­­toyable. Mais c’est aussi quelqu’un d’in­­tègre. Il pour­­rait deve­­nir chef de la police à son tour un de ces jours. »

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Oliveira sur le terrain
Crédits : CORE

La guerre d’Oli­­veira

À travers les fentes vitrées du Crâne, le Christ Rédemp­­teur dispa­­raît dans les nuages du Corco­­vado. Claquant sur les nids-de-poule dont la route est truf­­fée, le Crâne accé­­lère, quit­­tant le centre-ville. Le convoi passe devant une zone de terrains vagues où s’en­­tassent des montagnes de déchets et des carcasses de vieux vélos. « Comme tu peux le voir », me dit Flavio Moura, l’of­­fi­­cier supé­­rieur assis à côté de moi, « c’est pas aussi sympa que Copa­­ca­­bana. » Plusieurs poli­­ciers ont la tête bais­­sée et les yeux fermés, répé­­tant menta­­le­­ment la scène sur le point de se dérou­­ler. Le convoi entre dans São Carlos. Dans les rues, les gens font à peine atten­­tion au Crâne. Ils lui jettent un œil et se détournent, ils sont habi­­tués à ses visites. Devant un maga­­sin, un jeune homme seul regarde fixe­­ment le véhi­­cule. Un des flics le montre du doigt depuis l’in­­té­­rieur du Crâne et se met en posi­­tion de tir. « Cible en vue », dit-il. Oliveira se prépare menta­­le­­ment alors que le Crâne fait halte. Il s’at­­tend à se retrou­­ver face à 60 trafiquants lour­­de­­ment armés, avec un effec­­tif de 50 hommes. « Je ne suis pas là pour tuer qui que ce soit », dit-il. « Mais je ne suis pas là pour mourir. »

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La favela de São Carlos

Les portes du Crâne s’ouvrent et le Taureau pose un pied dans São Carlos. Les hommes du CORE l’imitent et sécu­­risent la zone, scan­­nant les toits du regard. À la suite d’Oli­­veira, ils se glissent dans une allée et dispa­­raissent dans la favela. Le paysage vallonné est couvert de cahutes faites de tôle, d’étain, de bois et de boue. Des murs de béton incli­­nés sont héris­­sés de barres d’ar­­ma­­ture et de tuyaux de cana­­li­­sa­­tions. L’air humide est impré­­gné de relents d’ex­­cré­­ments. Après avoir sécu­­risé tous les virages et les impasses sur leur chemin, les poli­­ciers s’aven­­turent dans une zone enva­­hie par la végé­­ta­­tion. Le tchop-tchop étouffé d’un héli­­co­­ptère volant en cercle au-dessus de nos têtes nous parvient à travers la cano­­pée. Les flics marchent en silence le long d’une pente tapis­­sée d’or­­dures, leurs radios gazouillant comme des oiseaux. Un bruis­­se­­ment proche attire leur atten­­tion et ils se mettent en posi­­tion de tir comme un seul homme. Ce n’est qu’un poulet qui marche sur un tapis de feuilles mortes. Les hommes atteignent le sommet d’une colline et Oliveira fait halte pour reprendre son souffle, chas­­sant la sueur qui perle au bout de son nez. Une vieille dame étend son linge sur son porche. Des enfants et de jeunes garçons passent tout près sans faire atten­­tion aux hommes armés. La « vie sur les collines » suit son court. Sur un mur tout près de là, un graf­­fiti étale ses lettres noires : « Je ne sais rien. Je n’ai rien vu. Je ne suis pas une balance. Lais­­sez-moi partir. » Cinq coups de feu reten­­tissent en contre­­bas, puis d’autres. Oliveira se préci­­pite vers l’ori­­gine des déto­­na­­tions, ses hommes à sa suite. Ils dévalent la pente abrupte, montent quatre à quatre les marches des esca­­liers défon­­cés, pris en étau entre les maisons, et avancent prudem­­ment d’un angle mort à l’autre. Le vent fait grin­­cer le volet d’une fenêtre sur ses gonds rouillés. Un chien aboie depuis l’en­­trée d’une maison d’où il regarde les gens passer. Une femme rassemble des enfants et les fait entrer dans une cabane, avant de refer­­mer sur elle la porte sans pein­­ture. Un écri­­teau est accro­­ché dessus : « À vendre. »

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Le terri­­toire du Comando Vermelho

L’in­­for­­ma­­teur n’avait pas menti. Quatre suspects sont planqués dans une baraque et échangent des tirs avec la police. Les artilleurs de l’hé­­li­­co­­ptère ouvrent le feu et Oliveira les imite, ses balles de calibre .30 déchi­­rant les murs fins du caba­­non. Les poli­­ciers tirent plus d’une centaine de muni­­tions. De l’in­­té­­rieur de la maison nous parviennent les cris de douleur d’un homme. Dans le chaos de la fusillade, les suspects s’échappent par la porte de derrière et se dispersent dans le laby­­rinthe étroit de la favela. Oliveira et ses hommes se lancent à la pour­­suite de deux d’entre eux jusqu’au pied de la colline. L’ap­­pa­­ri­­tion d’une route pavée marque la limite de São Carlos. Les hommes d’Oli­­veira émergent de la végé­­ta­­tion, cram­­pon­­nés à leurs fusils alors qu’ils s’en­­gagent d’un pas martial dans les ruelles pavées. Les suspects se sont vola­­ti­­li­­sés. Nous arri­­vons à une station service. Un employé donne une piste à Oliveira : il a vu un homme déva­­ler le versant de la colline sur une jambe bles­­sée avant de sauter dans un taxi.

Plus tard cet après-midi-là, les hommes du CORE mettront la main sur le suspect – nom de code D2 – dans un hôpi­­tal du coin. Au total, l’unité arrê­­tera six trafiquants de drogue, en tuera deux, et mettra la main sur une réserve impres­­sion­­nante de flingues, de muni­­tions et de narco­­tiques. Pour l’heure, les poli­­ciers descendent leurs bouteilles d’eau à l’ombre de la végé­­ta­­tion qui surplombe la station essence. Mais la jour­­née est loin d’être finie. Oliveira a planqué un petit groupe d’hommes dans une cabane. Ils attendent que les trafiquants se montrent après que le calme sera revenu. « Comme à Troie », dit-il. « Sauf qu’on utilise une maison au lieu d’un cheval. » Oliveira sourit malgré la fatigue, qui revient au galop durant la pause. « C’est une bonne vie », dit-il. Sa radio grésille. « Ma femme me demande tout le temps quand vien­­dra le jour où j’ar­­rê­­te­­rai tout ça… Je le saurai, le jour où ce ne sera plus ma guerre. Pour le moment, ce n’est pas le cas. » Des tirs résonnent, plus haut sur la colline. Oliveira relève la tête pour obser­­ver. Ses yeux s’illu­­minent, l’éner­­gie lui revient. « On dirait de la musique », dit-il. Les coups de feu s’in­­ten­­si­­fient. La ruse a fonc­­tionné. Les flics s’en­­tassent dans le Crâne et filent de nouveau vers la pente de São Carlos. Quelques minutes plus tard, quatre poli­­ciers appa­­raissent. Chacun d’eux tient le coin d’un drap de lit, trans­­por­­tant un corps désar­­ti­­culé. Alignés le long d’un corri­­dor de boutiques pous­­sié­­reux, les habi­­tants de la favela regardent la scène. Ils veulent savoir qui est mort.

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Le sigle du CORE

Le film

Oliveira émerge de la brume de chaleur qui enve­­loppe le Centro, guidant sa Harley Dyna à travers les voitures qui encombrent « la vie sur l’as­­phalte ». C’est un autre jour, une autre mission vient de se termi­­ner. Dans son bureau, le Taureau a l’air las et ses yeux ont retrouvé leur calme. « Aujourd’­­hui, un homme m’a affronté », dit-il. « Il est mort. » Une heure plus tôt, il était accroupi contre le mur d’une maison de la favela Turano. Les hommes du CORE ont attiré un suspect dans sa direc­­tion. En rele­­vant la tête, Rodrigo a vu le canon d’un Sig Sauer calibre .30 surgir de la fenêtre du caba­­non. « Personne n’a de fusil comme ça », dit-il. « Quand je l’ai vu, je me suis dit : “Eh, c’est pas possible. Je suis le seul à avoir le droit de porter cette arme.” C’était fini pour lui. » Le suspect a sauté par la fenêtre, Oliveira a tiré. Une balle a touché la jambe, section­­nant l’ar­­tère fémo­­rale. Une autre l’a frappé en diago­­nale sur son torse, déchi­­rant ses organes et lais­­sant un trou béant dans sa cage thora­­cique. L’homme a tour­­noyé dans les airs avant d’at­­ter­­rir bruta­­le­­ment sur le sol, de rouler jusqu’au bas de la colline et de s’ar­­rê­­ter contre un tas de pierres.

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Une prise de guerre
Crédits : CORE

Oliveira ouvre le sac à dos du crimi­­nel, qu’il a récu­­péré sur son cadavre. À l’in­­té­­rieur, deux kilos de crack, un gros caillou de la taille d’une pizza fami­­liale. Près de lui reposent le Sig Sauer de l’homme qu’il a abattu, sa platine toute souillée de sang. Oliveira regarde fixe­­ment le sol. « Une mort de plus sur mes épaules », dit-il. Le silence retombe dans la pièce. Il finit par redres­­ser le menton. « C’est vendredi », reprend-il. « Il fait chaud. Allons boire une bière. » Oliveira et ses lieu­­te­­nants entrent dans le Nova Capela, un café portu­­gais situé plus bas dans la rue, dans le quar­­tier de Lapa. C’est leur refuge, un endroit calme où ils peuvent rechar­­ger les batte­­ries après une opéra­­tion. Pas aujourd’­­hui.

Aujourd’­­hui, le Nova Capela est bourré de poli­­ti­­ciens et de hauts fonc­­tion­­naires dont le brou­­haha remplit la salle. Le secré­­taire d’État aux trans­­ports est là, le secré­­taire des Sports aussi, ainsi que les prési­­dents de deux écoles de samba. Ils se ressemblent tous avec leurs Panama, à s’em­­pif­­frer de riz et de hari­­cots. Ils viennent de Mangueira, l’une des plus grandes fave­­las de Rio, où les hommes du CORE inter­­­viennent régu­­liè­­re­­ment. Avec bruta­­lité. « Ils nous détestent », dit Oliveira. Des regards s’échangent entre flics et poli­­ti­­ciens alors que les hommes d’Oli­­veira s’ins­­tallent à leur table habi­­tuelle. « Mais on leur rend bien, donc il n’y a pas de problème. » Les photo­­graphes font leur boulot, inon­­dant la salle de flashs, et les hommes de Mangueira jouent des coudes pour être dans le cadre. « Ah, les poli­­ti­­ciens », soupire Oliveira. On apporte de la nour­­ri­­ture à la table d’Oli­­veira et la conver­­sa­­tion dérive sur l’opé­­ra­­tion du matin et le maccha­­bée. « Le type a dégrin­­golé de la fenêtre », dit Flavio Moura. « Il nous a fait un triple axel », dit Oliveira. Les poli­­ciers du CORE lâchent des rires sombres. « Je lui donne un 6 », dit l’un d’eux. « 10 », dit un autre, levant ses paumes en l’air. Un autre renché­­rit : « 7,5. » « Ce sera un 8 », tranche Oliveira. Il lève les bras au-dessus de sa tête, plaçant ses mains n’im­­porte comment. « Parce que quand il est retombé, il avait un bras ici, mais l’autre était là. »

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Le chaos règne à Rio
Crédits : C.V.

Le repas se termine et les poli­­ciers troquent leurs four­­chettes pour des cure-dents, prome­­nant leurs regards froids sur la salle du restau­­rant. Je me penche sur Oliveira. « L’homme que vous avez tué aujourd’­­hui », demandé-je, « il est mort sur le coup ? » « Je pense bien », répond-il. « Parce qu’il est resté là où il a atterri. » « Vous croyez que ça a été doulou­­reux ? » Oliveira fait non de la tête. « On a deux, trois secondes pour penser à sa vie », dit-il. « Quand on m’a tiré dans le cou, j’ai repensé à ma vie. Elle a défilé devant mes yeux, comme un film. Ça va très vite. » Ses yeux se perdent dans sa tasse de café noir. « Je pense pas qu’on ait mal. » Les poli­­ti­­ciens de Mangueira éclatent soudain de rire. Les flashs crépitent. Oliveira ne s’en trouble pas une seconde, c’est chez lui ici. Il se contente de lever la voix. « Je pense qu’il a vu sa vie défi­­ler devant ses yeux. Jusqu’à la fin de la pelli­­cule. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Battle of Rio », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Démons­­tra­­tion du CORE au pied du Christ Rédemp­­teur.


RIO, 450 ANS DE COLÈRE ET DE JOIE

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La Cidade Mara­­vil­­hosa fêtait il y a un an ses 450 années d’exis­­tence. Récit de célé­­bra­­tions assom­­bries par l’état désas­­treux du pays et par le poids de l’his­­toire.

Un dimanche matin de début mars, les sans-abris de Carioca Square ont connu un réveil brutal. À 9 h 30, une fanfare s’est mise à jouer des hymnes de céré­­mo­­nie à la corne­­muse, pour célé­­brer les 450 ans de la Cité Merveilleuse. Un gâteau d’an­­ni­­ver­­saire sans pareil avait été commandé spécia­­le­­ment pour l’oc­­ca­­sion. « J’ai travaillé dessus soixante-deux heures ! » grognait Bruno, le pâtis­­sier au regard las, tandis qu’il évidait un seau de crème avant d’en recou­­vrir géné­­reu­­se­­ment le plus gros gâteau de toute l’his­­toire de Rio : 450 mètres de pâte moel­­leuse, labo­­rieu­­se­­ment prépa­­rée par une équipe de trente personnes qui manquaient de temps et de glaçage. À 10 h 03, il n’était toujours pas prêt. « Le gâteau ! Le gâteau ! Un bout de gâteau ! » criait un vieux monsieur, plein de rage. Des photo­­graphes en nage commençaient à se plaindre, sous ce soleil de plomb qui gâchait leurs clichés pour l’édi­­tion du lundi. Mais le gâteau du gouver­­ne­­ment ne daignait pas se montrer. Les gens, entas­­sés derrière les barrières de sécu­­rité qui proté­­geaient la confec­­tion géante, lorgnaient dessus tandis que la police surveillait la foule avec le regard perçant de l’au­­to­­rité. À 10 h 14, les festi­­vi­­tés ont enfin commencé.

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Le maire s’ap­­prête à couper le gâteau d’an­­ni­­ver­­saire
Crédits : Frede­­rick Bernas

Le maire de Rio se donnait en spec­­tacle devant les camé­­ras. Décoré d’une écharpe d’un bleu festif, Eduardo Paes a coupé le gâteau, présen­­tant la première part au gouver­­neur de l’État, Luiz Fernando Pezão, d’un geste théâ­­tral. Les offi­­ciels l’ont englou­­tie avec gour­­man­­dise, suivis par des hôtes de marque : un arche­­vêque, un homme arbo­­rant une large couronne d’an­­ni­­ver­­saire et un chan­­teur pop des années 1970 lessivé, qui se dessé­­chait au soleil. Un groupe a entamé « Joyeux anni­­ver­­saire » sur des airs de samba, tandis que le person­­nel en sous-effec­­tif chargé de distri­­buer le gâteau peinait à répondre à la demande. Les coups de coudes valsaient avec envie derrière les barrières, dans l’at­­tente d’une part de ce délice gouver­­ne­­men­­tal. Aux envi­­rons de 11 h du matin, les barrières ont été enle­­vées.

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