par Brian Castner | 19 janvier 2017

Le vieux brous­­sard

Wilfred Jack­­son est un doyen du peuple des Dénés qui vit à Fort Good Hope, petit village indi­­gène perdu à l’in­­té­­rieur des Terri­­toires du Nord-Ouest, au Canada. Quand je l’ai rencon­­tré, il venait de tuer un élan. Wilfred vit dans une modeste cabane de planches voûtée à cause de la fonte du pergé­­li­­sol. Bien qu’âgé de 76 ans, il se déplace si vite autour de sa maison qu’on remarque à peine qu’il boîte. Le prix à payer de dizaines d’an­­nées passées à poser des pièges, chas­­ser et pêcher. Sa peau est sombre, son nez aqui­­lin, et une mèche de cheveux gris distin­­guée est dres­­sée sur sa tête. Wilfred a vécu toute sa vie dans les envi­­rons de Fort Good Hope. Ce village d’à peine 500 habi­­tants est bâti sur une falaise qui surplombe le fleuve Macken­­zie, que les Dénés appellent Deh Cho, le « grand fleuve ». Vue de là-haut, la vallée est si vaste qu’elle semble impos­­sible à domp­­ter. Le cercle Arctique n’est qu’à quelques kilo­­mètres au nord ; au sud, il y a les Remparts, une série de falaises calcaires abruptes. D’est en ouest s’étend un terri­­toire infini parsemé d’épi­­nettes noires et de fondrières de mousse enva­­hies par les mous­­tiques : la terre de Wilfred Jack­­son et de ses ancêtres. Un lieu défini par l’ab­­sence virtuelle de l’homme. Les Terri­­toires du Nord-Ouest sont presque aussi grands que l’Alaska, mais seules 40 000 personnes y vivent (contre plus de 700 000 en Alaska). Edmon­­ton, la ville la plus proche, se trouve à 1 600 km de là.


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Fort Good Hope
Crédits : Matt Catpurple

Je suis venu ici pour descendre le fleuve Macken­­zie (le deuxième plus long d’Amé­­rique du Nord) en canoë, et partir à la rencontre de certaines des nations indi­­gènes les plus vulné­­rables au chan­­ge­­ment clima­­tique. Ce coin inac­­ces­­sible de l’Arc­­tique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. Pour­­tant, c’est grâce à elle que Wilfred et nombre de ses proches se nour­­rissent. « La terre est notre culture. Si vous nous la prenez, nous dispa­­rais­­sons », m’a dit un vieillard de la commu­­nauté. Rayuka, la fille de Wilfred, me montre le fumoir de sa famille, un abri en panneaux contre­­plaqués surmonté d’un toit grinçant. À l’in­­té­­rieur, la fumée prove­­nant du petit âtre est agréable, pareille à la vapeur d’un sauna. Elle éloigne les insectes et assèche la viande d’élan. Les filets lourds et les jarrets sont suspen­­dus au-dessus d’un grill, tandis que le dos de la bête est étiré en bandes d’un rouge profond, comme une toile d’arai­­gnée. « Il a eu un jeune taureau », me dit Rayuka en parlant de l’ani­­mal de plus de 400 kilos que son père a abattu et qu’elle a décou­­pée en filets d’une main experte. « Mon père est un vieux brous­­sard », dit-elle. « Vous devriez lui deman­­der de vous racon­­ter des histoires. » Mais Wilfred n’est pas d’hu­­meur à me conter ses épopées de chas­­seur. Il veut parler de son monde, qu’il voit dispa­­raître. « Presque tous les anciens sont morts », dit-il. Tandis que ses amis meurent les uns après les autres, il se demande ce qui va bien pouvoir les rempla­­cer. Il a vécu assez long­­temps pour voir les bateaux à moteur et les moto­­neiges supplan­­ter les canoës et les raquettes. De l’ar­­ri­­vée du confort moderne à l’om­­ni­­pré­­sence de la pop-culture, la mondia­­li­­sa­­tion imprègne chaque aspect de la vie des Dénés, et cela n’est pas gratuit. Wilfred craint que leurs tradi­­tions ne dispa­­raissent avec les derniers anciens.



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Wilfred Jack­­son
Crédits : Brian Cast­­ner

Mais tandis que le monde moderne s’in­­filtre dans les Terri­­toires du Nord-Ouest, aucun bateau de croi­­sière ne vient sauver Fort Good Hope grâce aux dollars des touristes. À plus de 400 km des côtes, au cœur de l’im­­pé­­né­­trable forêt boréale qui prédo­­mine dans le Nord cana­­dien, les pauvres sont toujours pauvres. La mondia­­li­­sa­­tion est plus une menace cultu­­relle qu’une oppor­­tu­­nité écono­­mique, et le chan­­ge­­ment clima­­tique n’est que le plus récent des périls venus de l’ex­­té­­rieur. Certains, comme Wilfred, luttent encore comme ils peuvent.

Fort Good Hope

Fort Good Hope a été fondé par des marchands de four­­rures de Montréal il y a deux siècles. Avant les trai­­tés préda­­teurs et l’abus d’al­­cool du XXe siècle, qui ont décimé les peuples auto­ch­­tones cana­­diens, le commerce était mutuel­­le­­ment béné­­fique. La Hudson’s Bay Company – l’une des premières compa­­gnies réel­­le­­ment mondia­­li­­sées, qui contrô­­lait un terri­­toire équi­­valent aux États-Unis conti­­gus – avait de la four­­rure de castor, pour façon­­ner des chapeaux de feutre chics vendus à Paris, tandis que les Dénés avaient des chau­­drons et des aiguilles à coudre, des pisto­­lets et des muni­­tions. Le capi­­ta­­lisme a appris aux Dénés à ne pas chas­­ser et captu­­rer que ce dont ils avaient besoin, mais aussi ce qu’ils pouvaient vendre. Pendant un temps, ils ont pros­­péré. Aujourd’­­hui, le point de vente de la Hudson’s Bay Company n’existe plus, il a été remplacé par une épice­­rie peu fréquen­­tée. La neige, essen­­tielle pour poser les pièges, n’a pas disparu. Mais à cause du chan­­ge­­ment clima­­tique, elle arrive plus tard chaque année. Wilfred n’a vu que 10 cm de neige en décembre dernier – une année normale, il y en aurait eu 80. « J’aime poser tous mes pièges avant Noël », dit-il. « Mais je ne peux plus le faire. » Les lacs gèlent mais, avec si peu de neige, il est diffi­­cile d’uti­­li­­ser les moto­­neiges. Quant au fleuve Macken­­zie, il est toujours là mais, à cause des tempé­­ra­­tures plus élevées, les pois­­sons sont deve­­nus pares­­seux et ne mordent plus à l’ap­­pât.

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Tsii­­geht­­chic vu du ciel

Wilfred déplore que les anciens chas­­seurs de four­­rure soient presque tous partis. Pire encore, peu de jeunes apprennent à vivre de la terre. À 300 km de Fort Good Hope en descen­­dant le fleuve, à Tsii­­geht­­chic, ils conservent toujours l’ombre, le brochet et la truite en les fumant – c’est ainsi qu’ils préparent du pois­­son séché de manière tradi­­tion­­nelle. Une femme est venue en vendre à Fort Good Hope, jusqu’à 100 dollars le pois­­son. « Les gens en raffolent », dit Rayuka l’air réjoui. Je sens que cela agace Wilfred. Non seule­­ment les jeunes de son village refusent de se mettre à ce commerce lucra­­tif, mais en plus ils achètent du pois­­son séché au lieu de le fumer eux-mêmes. Dans les campe­­ments de chasse et de pêche famé­­liques de Wilfred, qui sont dissé­­mi­­nés sur des centaines de kilo­­mètres carrés, il y a une place et un temps pour tout : l’oie au prin­­temps, le pois­­son en été, et le cari­­bou à l’au­­tomne. C’est le climat, et non un désastre, qui a empê­­ché Fort Good Hope de se déve­­lop­­per. Contrai­­re­­ment aux Chero­­kees, aux Navajos et à d’autres grandes tribus du Sud, les nations indi­­gènes du Grand Nord cana­­dien n’ont jamais été popu­­leuses. La terre y a veillé. La vie a toujours été dure, et les Dénés parlent de la terre avec moins d’af­­fec­­tion que de respect, car la moindre récom­­pense est dure­­ment gagnée.

L’hi­­ver dernier, Wilfred a capturé plus de cent martes, qui sont extrê­­me­­ment prisées par les fabri­­cants de manteaux en Russie et en Chine. Il a vendu les peaux 100 dollars la pièce ; un bon salaire pour un mois de travail, mais ce travail n’est possible que lorsque la four­­rure de la marte est longue et four­­nie. Cet argent était une aubaine. Wilfred le savait et il l’a utilisé en consé­quence. « Quand tu deviens riche, tu tombes malade », dit-il. « Tu t’inquiètes à chaque dollar qui part. J’ai de l’argent, je paye mes factures. Je ne le garde jamais, je dépense tout. Je tue un ptar­­mi­­gan. » Il fait mine de pres­­ser la détente d’un fusil. « Je tue un lapin. C’est frais, frais. C’est ça que je veux. Du frais. » Comme beau­­coup d’in­­di­­gènes des Terri­­toires du Nord-Ouest, les Jack­­son sont de fervents catho­­liques ; les mission­­naires oblats français ont rapi­­de­­ment marché dans les pas des marchands de four­­rures à l’époque de la fonda­­tion de Fort Good Hope. Le dimanche, la famille assiste à la messe dans l’église en bois qui se trouve au sud du village, près de la place publique. Elle date des années 1880 et elle est recou­­verte, du sol au plafond, du hall au sanc­­tuaire, par un flot d’images peintes : des roses et des chéru­­bins, des cigognes et des lys, la Vierge Marie aux Remparts et Notre Dame des Rapides. Avant la messe, la femme de Wilfred, Lucy, conduit une réci­­ta­­tion du rosaire, une dizaine en anglais, la suivante en dialecte local. Nous arri­­vons quelques minutes en avance et je repère immé­­dia­­te­­ment le prêtre, un immi­­gré nigé­­rian appelé Père Innocent. Il s’est d’abord installé à Staten Island, dans l’État de New York, il y a dix ans ; puis il a démé­­nagé dans le Nord quelques années après. « Il y a telle­­ment besoin ici », dit-il. « Seule­­ment neuf prêtres pour tous les Terri­­toires du Nord-Ouest. » Les mission­­naires oblats sont partis il y a long­­temps, et même les nonnes ont plié bagage pour de bon quelques temps aupa­­ra­­vant.

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Nôtre-Dame-de-Bon-Espoir à Fort Good Hope
Crédits : markhe­­reand­­there

Le Père Innocent a fait la messe en anglais, mais les textes ont été lus deux fois, une fois dans chaque langue. Pendant l’ho­­mé­­lie, Lucy a traduit chaque phrase. Le sermon du Père Innocent portait sur l’im­­por­­tance de l’hos­­pi­­ta­­lité. « Est-ce que quelqu’un peut me dépo­­ser quelque part ? » a-t-il demandé à la fin de la messe.

Bed & Break­­feast

Chaque jour, les jour­­naux cana­­diens regorgent d’ar­­ticles sur la crise qui touche les hommes et les femmes indi­­gènes dans le Nord : un taux de suicide cinq fois supé­­rieur à la moyenne natio­­nale, un taux de chômage de 25 % chez les hommes qui vivent dans les réserves, un alcoo­­lisme épidé­­mique, le déclin cultu­­rel et l’iso­­le­­ment. Pendant neuf mois chaque année, aucune route ne relie Fort Good Hope au monde exté­­rieur. Un voyage en bateau à moteur jusqu’à Norman Wells, la ville la plus proche, néces­­site pour 400 dollars d’es­­sence. À l’aé­­ro­­port, un billet pour Yellowk­­nife, le chef-lieu, coûte plus de 2 000 dollars. Pour ceux ainsi aban­­don­­nés, le déses­­poir est une consé­quence indi­­recte de la mondia­­li­­sa­­tion. Ils peuvent voir la culture mondia­­li­­sée sur les écrans de leurs télé­­vi­­sions, mais ils ne peuvent pas y parti­­ci­­per, seule­­ment en ache­­ter des petits morceaux sur Amazon – des panta­­lons de yoga, des smart­­phones et des casquettes de base­­ball New Era, avec leurs visières plates et leurs écus­­sons en alumi­­nium doré. Les touristes sont partis, eux aussi. L’été, les routes ne sont pas enva­­hies par les camping-cars, comme dans le Yukon ou en Alaska ; les bateaux de croi­­sière ne descendent pas le long du fleuve Macken­­zie.

Les années précé­­dentes, le peu de touristes qui venaient jusqu’ici arri­­vaient en avion. À l’époque, Wilfred travaillait comme guide, emme­­nant pêcher des hommes d’af­­faires améri­­cains et d’an­­ciens joueurs de foot­­ball ou de basket en quête d’aven­­ture. Il ne se souvient pas de leurs noms, seule­­ment que c’était drôle de voir leurs pieds dépas­­ser du lit. Mais Wilfred n’a pas eu le moindre client en bien­­tôt dix ans, alors il a laissé sa coûteuse licence de guide expi­­rer il y a six ans. « Tu te souviens, quand ces avions sont rentrés dans ces grandes tours ? » me demande-t-il, comme si je pouvais avoir oublié le 11 Septembre. « Après ça, plus personne n’est venu. Je ne sais pas pourquoi.  »

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Les travaux pour la Macken­­zie Valley Fiber Optic Link
Crédits : MVFL

À la place des touristes sont venus les entre­­pre­­neurs, pour construire le nouveau Nord cana­­dien. La Macken­­zie Valley Fiber Optic Link – projet censé appor­­ter une connexion Inter­­net haut débit aux commu­­nau­­tés locales, ou bien poser les bases du futur pipe­­line de gaz et de pétrole, ou encore défendre l’Arc­­tique contre la résur­­gence de la Russie selon la version de l’his­­toire à laquelle vous croyez – est déjà bien avan­­cée. Ledcor, le premier entre­­pre­­neur du projet, est en train d’en­­voyer de nouvelles équipes d’ou­­vriers. « Ça fait deux ans qu’ils forent sous la rivière », dit Wilfred, faisant réfé­­rence à un affluent du Macken­­zie. Il pense qu’ils conti­­nue­­ront pendant une autre année. C’est une bonne chose pour Wilfred. Lui et Rayuka font tour­­ner un hôtel pour boucler les fins de mois. Wilfred l’ap­­pelle son Bed & Break­­feast, mais cela ressemble plutôt à des mate­­las avec des cuisines sur les côtés. Pour déve­­lop­­per son acti­­vité, il a acheté la maison de retraite désaf­­fec­­tée du village et prévoit de la trans­­for­­mer en dortoir pour les travailleurs de passage de Ledcor. Le fils de Wilfred est char­­pen­­tier. Ils ont des projets pour ce nouvel empla­­ce­­ment : six chambres munies de salles de bain et une cuisine au bout du couloir. Le lieu est en bon état, les travaux ne devraient pas être trop onéreux. Quand Wilfred traverse le village sur son quad pour faire le point sur son projet de construc­­tion, il porte des lunettes de soleil de femmes en écaille trop grandes pour lui, afin de proté­­ger ses yeux des insectes. « Il faut juste le monter sur cric », dit-il en parlant du quad. « Chan­­ger la base pour qu’il arrête de pencher. Mon fils va le faire. »

La veille de notre rencontre, Wilfred était en train de regar­­der la télé­­vi­­sion à son hôtel tard la nuit – son écran large reste allumé jour et nuit, connecté à une chaîne satel­­lite qui alterne entre CNN et CBC – quand il a reçu un appel à l’aide. Lucy avait emmené plusieurs jeunes femmes cueillir des myrtilles (le mois de juillet est la saison des myrtilles) sur les collines d’une rive loin­­taine du fleuve, mais d’une manière ou d’une autre le groupe a été séparé. Il est facile de se perdre dans le bush. Les épicéas, les rochers et les bour­­biers se ressemblent tous. Effrayées, les femmes ont paniqué et pris un mauvais chemin. La ville a orga­­nisé des recherches en plein milieu de la nuit.

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Fort Good Hope au crépus­­cule
Crédits : CBC News

Mais Wilfred n’était pas parti­­cu­­liè­­re­­ment préoc­­cupé. « Ma femme connaît les montagnes. Je n’étais pas inquiet. Elles pouvaient simple­­ment suivre les ruis­­seaux jusqu’au fleuve », dit-il. Fina­­le­­ment, il a pris son bateau et rôdé le long du Macken­­zie jusqu’à ce que les femmes appa­­raissent sur la rive, retrou­­vant l’en­­semble du groupe à trois heures du matin. « Main­­te­­nant, nous leur disons qu’elles feraient mieux de cueillir leurs myrtilles à l’épi­­ce­­rie ! » dit-il. Wilfred me raconte cette histoire en regar­­dant les infor­­ma­­tions : on a tiré sur des offi­­ciers de police à Baton Rouge. « Avant, je me moquais des infos », dit-il. « J’étais dans le bush. Mais main­­te­­nant, je veux savoir ce qu’il se passe dans le monde. » Encou­­ra­­gée par les gros titres, Rayuka me demande de lui expliquer Donald Trump, et pourquoi les Améri­­cains ont des armes à feu, alors qu’ils vivent dans des grandes villes et non dans les terres. « Vivre dans le sud doit être effrayant », dit-elle.


Traduit de l’an­­glais par Camille Hamet et Nico­­las Prouillac, d’après l’ar­­ticle « A Disap­­pea­­ring Home in a Warming World », paru dans The Atlan­­tic.   Couver­­ture : Fort Good Hope.


 

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