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par Bryan Schatz | 25 mai 2015

Pillages et destruc­tions

Le 26 février 2015, l’État isla­mique diffu­sait une vidéo de ses parti­sans détrui­sant d’an­tiques vestiges assy­riens dans le musée de Mossoul, au nord de l’Irak. En quelques minutes, ils désin­tègrent au marteau-piqueur la face d’un taureau ailé vieux de 3 000 ans, et réduisent en pous­sière quatre statues des rois de Hatra vieilles de 2 000 ans. La même semaine, ils ont brûlé des milliers de livres et de manus­crits rares de la biblio­thèque de Mossoul.

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Amr Al-Azm
Crédits : Twit­ter/Amr Al-Azm

Une semaine plus tard, Ahmad Salem, 28 ans, diplômé d’ar­chéo­lo­gie, fran­chis­sait la fron­tière syrienne et péné­trait dans le terri­toire contrôlé par l’EI avec pour seules armes une tablette, une caméra et un télé­phone dont le contenu, s’il était décou­vert, pour­rait lui coûter la vie. Sa mission : photo­gra­phier les preuves des crimes perpé­trés à l’en­contre de l’hé­ri­tage cultu­rel de son pays. Salem – dont le nom a été changé pour proté­ger son iden­tité – fait partie d’un réseau clan­des­tin de mili­tants qui docu­mente la mise à sac des trésors syriens antiques. Les agis­se­ments de l’État isla­mique appa­raissent souvent sur leurs photos. Lorsque le groupe extré­miste ne détruit pas les antiqui­tés, il les dérobe pour les revendre au marché noir. Un commerce que certains experts estiment vital pour les finances de l’or­ga­ni­sa­tion. « Le pillage est bien plus inten­sif et crimi­na­lisé dans les terri­toires contrô­lés par l’État isla­mique », souligne Amr Al-Azm, un archéo­logue travaillant pour le réseau depuis la Turquie et les États-Unis, son pays de rési­dence. Et ces zones sous contrôle de l’EI sont les plus risquées de toutes pour les défen­seurs du patri­moine comme Salem. « Nous devons nous montrer extrê­me­ment prudents, surtout avec l’État isla­mique », explique Amr Al-Azm. « Il y a beau­coup d’argent en jeu et il s’agit d’un véri­table milieu crimi­nel, pas d’une bande de geeks en quête de fris­sons. » Les défen­seurs du patri­moine envoient leurs preuves à Amr Al-Azm, l’an­cien respon­sable du service des recherches au dépar­te­ment géné­ral des Antiqui­tés et musées de Syrie. Avec ses collègues, il utilise ces images pour faire pres­sion sur les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales char­gées de répri­mer le pillage et le trafic. En hommage aux soldats améri­cains qui tentaient de sauver l’art euro­péen des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, Amr Al-Azm surnomme son réseau d’ac­ti­vistes – qui compte plusieurs de ses anciens étudiants – les « Monu­ments Men ».

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Le Krak des Cheva­liers
Gouver­no­rat de Homs, en Syrie
Crédits : Ed Bram­bley

Avec des reliques remon­tant à la Méso­po­ta­mie antique, la Syrie est connue pour être une des régions les plus riches du monde en matière de patri­moine archéo­lo­gique. Parmi ces reliques, on trouve les premiers exemples d’écri­ture en langue sumé­rienne, les sculp­tures d’al­bâtre du royaume de Mari, et six sites clas­sés au patri­moine mondial par l’Unesco, parmi lesquels les forte­resses du Krak des Cheva­liers et celle de Sala­din (Qal’at Salah El-Din). Pendant que la guerre fait rage, crimi­nels et groupes armés ont mis à sac nombre de ces sites fragiles pour alimen­ter un commerce parfai­te­ment illé­gal mais très lucra­tif. La destruc­tion du patri­moine cultu­rel syrien est « la plus désas­treuse que nous ayons jamais vu », estime France Desma­rais, direc­trice des programmes au Conseil inter­na­tio­nal des musées (ICOM). Et si l’État Isla­mique est sans doute le pire des coupables, aucune des parties impliquées dans le conflit syrien n’a les mains propres. En guise de dommages de guerre, les soldats du gouver­ne­ment ont auto­ri­sés le saccage d’Apa­mée, une cité antique désor­mais criblée de 15 000 trous creu­sés par les pillards. Les rebelles modé­rés, eux, ont échangé des objets volés contre des armes au Liban. Des brigades de Jabhat al-Nosra ou de l’Ar­mée syrienne libre sont égale­ment connues pour amas­ser des vestiges et profi­ter de leur commerce dans les zones qu’elles contrôlent. « Les combat­tants de l’État isla­mique sont arri­vés dans la région et ont décou­vert une situa­tion qui exis­tait déjà », confirme Asmr Al-Azm. « Ils l’ont exploi­tée et aggra­vée, mais ils ne l’ont pas créée. »

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Né au Liban d’un père syrien, cet homme de 51 ans a passé la plus grande partie de sa jeunesse à Damas. Il faisait partie de la vague de jeunes cadres expa­triés qui étaient reve­nus en Syrie à la fin des années 1990, en espé­rant que Bashar al-Assad, fraî­che­ment parvenu au pouvoir, incar­ne­rait une force de chan­ge­ment. Il est devenu profes­seur à l’uni­ver­sité de Damas et, plus tard, a rejoint le dépar­te­ment des Antiqui­tés. « Au début, tout allait pour le mieux », se rappelle-t-il. « Mais nous avons vite réalisé que ce n’était qu’une super­che­rie. Quand Bachar a pris la relève après la mort de son père, les projets de réforme ont été jetés par la fenêtre. »

Leur plus grand ennemi n’avait pas encore montré son visage : l’État isla­mique.

Il a quitté la Syrie en 2006 pour ensei­gner à l’uni­ver­sité Brigham Young, avant de s’éta­blir à l’uni­ver­sité d’État de Shaw­nee, dans l’Ohio. À mesure que la Syrie s’en­fonçait dans la guerre civile, il assis­tait à la mise à sac du patri­moine qu’il avait autre­fois cher­ché à préser­ver. Amr Al-Azm et ses « Monu­ments Men » ont été pous­sés à agir à la fin de l’an­née 2012. La ville de Maarat, au nord de la Syrie, était assié­gée et détruite par les obus des rebelles ou par les barils d’ex­plo­sifs jetés depuis les avions de l’ar­mée du gouver­ne­ment. Aux abords du centre-ville se dres­sait le musée cente­naire qui abri­tait l’une des collec­tions de mosaïques les plus impor­tantes du pays. Certaines, datant des époques romaine et byzan­tine, évoquaient la légende de Romu­lus et Remus, d’autres repré­sen­taient des loups et des lions attaquant leurs proies ; d’autres encore dépei­gnaient des vues de bazars surpeu­plés et de capi­tales antiques. Al-Azm connais­sait bien ce musée, pour avoir aidé à en réper­to­rier les trésors au début des années 2000, et il savait qu’il était en danger. Dans une ville voisine, les pillards venaient de déro­ber dix-huit mosaïques antiques repré­sen­tant des scènes de l’Odys­sée d’Ho­mère. Il a alors orga­nisé une rencontre avec ses hommes à Gazian­tep, en Turquie, afin d’éla­bo­rer un plan de sauve­tage des mosaïques. La direc­tion du musée avait préservé les œuvres en les enfer­mant dans du béton, aussi ont-ils décidé de les proté­ger par des sacs de sable – une méthode pratiquée en Europe au cours des deux guerres mondiales. « L’idée était de les dissi­mu­ler afin qu’elles soient invi­sibles si des extré­mistes venaient à péné­trer dans le musée », explique-t-il. Mais leur plus grand ennemi n’avait pas encore montré son visage : l’État isla­mique.

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Une vidéo de l’État isla­mique

Ghanima, prise de guerre

Contrai­re­ment à Al-Qaïda, qui dépend gran­de­ment de soutiens finan­ciers exté­rieurs, l’État isla­mique est presque entiè­re­ment auto­fi­nancé. Ses sources de reve­nus sont multiples et vont de la contre­bande du pétrole au kidnap­ping, en passant par l’ex­tor­sion. En septembre 2014, les gains de l’or­ga­ni­sa­tion s’éle­vaient en moyenne à 2 millions de dollars par jour, selon Charles Lister du Broo­kings Doha Center. Aux yeux de l’EI, l’is­lam auto­rise ses leaders à préle­ver et vendre la ghanima, les « prises de guerre ». L’or­ga­ni­sa­tion les encou­rage et va jusqu’à employer des habi­tants pour piller et revendre du maté­riel archéo­lo­gique en guise d’im­pôt. Appelé khums, cette taxe est fondée sur la charia qui exige des fidèles qu’ils paient à l’État un pour­cen­tage sur la valeur de tout trésor tiré du sol. Les objets de l’ère isla­mique du XIVe au XVIe siècles ainsi que les métaux précieux sont les plus taxés, et parfois inté­gra­le­ment confisqués. L’État isla­mique prélève de larges parts sur les antiqui­tés de toutes sortes déro­bées sur des proprié­tés publiques. Personne ne connaît le montant exact des profits réali­sés grâce au trafic, mais ils sont assu­ré­ment impor­tants. Un haut respon­sable des rensei­gne­ments irakiens a confié au Guar­dian que la vente des pièces d’art volées dans la région d’al-Nabuk, à l’ouest de Damas, avait rapporté 36 millions de dollars à l’État isla­mique.

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Des pillards à l’œuvre
Crédits : United States Depart­ment of Defense

Cette pratique a causé d’énormes dommages. Six mois après la conquête de Mossoul par l’EI, des archéo­logues améri­cains, syriens et euro­péens ont examiné des images satel­lite de Mari, un impor­tant site de l’Âge du bronze passé sous contrôle des isla­mistes. Entre novembre et mars 2014, cette zone autre­fois préser­vée a été dévas­tée par plus de 1 200 trous creu­sés dans le sol. Sur un autre site, près de Racca, capi­tale de son cali­fat auto-proclamé, l’État isla­mique a envoyé des ouvriers de terras­se­ment et des bull­do­zers pour fouiller les lieux et enle­ver des arte­facts, explique Amr Al-Azm : « Vous pouvez voir les cica­trices dans la terre », dit-il en obser­vant les clichés pris par satel­lite. « C’est de la destruc­tion à grande échelle. » Michael Danti est membre de la Syria Cultu­ral Heri­tage Initia­tive, une orga­ni­sa­tion soute­nue par le dépar­te­ment d’État améri­cain : « Avec le pétrole, le pillage est le secteur le plus lucra­tif pour les civils qui travaillent avec l’EI à Racca », affirme-t-il. Selon lui, les voleurs ciblent souvent les plus petits objets tels que des sceaux cylin­driques, des bijoux ou des pièces de monnaies, « autant d’ar­ticles de grande valeur qu’on peut cacher dans ses poches et qu’il est facile d’ache­mi­ner en Turquie ». En juillet, un repor­ter alle­mand se faisant passer pour un conser­va­teur de musée a rencon­tré des vendeurs liés à l’EI près de la fron­tière turco-syrienne. Ils lui ont montré une statue dont l’âge était estimé à 5 000 ans, ainsi que des sceaux, des amulettes, des perles et une chaîne aux maillons d’or proba­ble­ment déro­bés dans le musée de Deir ez-Zor, en Syrie. Les inter­mé­diaires, explique Amr Al-Azm, « achètent des pièces en Syrie qu’il revendent à un autre ache­teur, qui les vend à son tour à un troi­sième, et ainsi de suite. » Au bout de la chaîne, les objets volés sont ache­tés par des « gros pois­sons », qui ont les moyens de les dissi­mu­ler pendant plusieurs années. Ils attendent ainsi que la pres­sion retombe afin qu’ils puissent leur inven­ter de nouvelles origines, un nouveau pedi­gree. « C’est comme le vin : plus vous le conser­vez long­temps, plus sa valeur augmente », ajoute Amr Al-Azm. Certaines histoires évoquent égale­ment des objets vendus par Inter­net, sur e-Bay, quand des rumeurs prétendent que d’autres sont propo­sés sur des sites clan­des­tins du dark­net, tels que Silk Road.

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Le site archéo­lo­gique de Mari avant et après la prise de l’EI
En rouge, les exca­va­tions des pillards
Crédits : Ameri­can Schools of Orien­tal Research

Bien qu’ils soient parve­nus à sauver le musée de Maarat, les Monu­ments Men d’Al-Azm ne peuvent accé­der qu’à une petite partie des sites syriens mena­cés. En septembre dernier, Amr Al-Azm a écrit une lettre ouverte pour pous­ser le Conseil de sécu­rité de l’ONU à impo­ser l’in­ter­dic­tion du commerce des vestiges en prove­nance de Syrie. Signée par plus de 250 univer­si­taires, la lettre disait que les pillages avaient trans­formé le patri­moine du pays en « une arme de guerre entre­te­nant le conflit ». Cinq mois plus tard, l’ONU inter­di­sait la vente des antiqui­tés syriennes. En novembre, deux membres du congrès améri­cain, l’un répu­bli­cain, l’autre démo­crate, ont tenté en vain de faire adop­ter un décret qui aurait inter­dit l’en­trée aux États-Unis des biens de contre­bande en prove­nance de Syrie et d’autres pays en guerre. Lorsqu’elles s’ap­puient sur la « liste rouge » des objets « à risque » que dresse le Conseil inter­na­tio­nal des musées, ces inter­dic­tions ont déjà montré leur effi­ca­cité par le passé selon France Desma­rais. Ainsi, une liste établie en Afgha­nis­tan et au Pakis­tan a abouti au retour de 1 500 vestiges archéo­lo­giques au musée de Kaboul.

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Jusqu’à présent, tous les Monu­ments Men d’Al-Azm sont encore en vie, mais il craint pour leur sécu­rité : « S’ils sont décou­verts sur le terri­toire de l’EI, ils peuvent être tués ou empri­son­nés à tout moment », dit-il. Les acti­vistes risquent aussi d’être faits prison­niers ou tués par le régime d’al-Assad et d’autres groupes armés. Malgré ces dangers, le réseau est animé par sa foi en une histoire commune incar­née par ces ines­ti­mables trésors syriens. Car pour Amr Al-Azm, « détruire ce patri­moine cultu­rel, c’est détruire la seule chose qui puisse aider le pays à panser ses plaies, lorsque la guerre sera finie ».

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Le théâtre de Palmyre
Crédits : Guillaume Piolle

Traduit de l’an­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­ticle « Meet the “Monu­ments Men” Risking Every­thing to Save Syria’s Ancient Trea­sures From ISIS », paru dans Mother Jones. Couver­ture : L’an­tique cité syrienne de Palmyre.

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