par Camille Hamet | 21 mai 2017

« Bien sûr, c’est un moment toujours émou­­vant de quit­­ter un minis­­tère où l’on a tout donné, pendant trois années », admet Ségo­­lène Royal, le 17 mai 2017, face à la foule de gens réunis dans la cour du minis­­tère de l’Éco­­lo­­gie. « Mais en même temps, je le fais avec le senti­­ment du devoir accom­­pli, et surtout avec la satis­­fac­­tion de le savoir entre de bonne mains, et même entre de très bonnes mains », ajoute-t-elle en lançant un regard et un sourire appuyés à son succes­­seur, Nico­­las Hulot, qui l’a rejointe sur le perron en foulant un tapis non pas rouge mais vert. Ces pas étaient loin d’être les premiers de l’éco­­lo­­giste en poli­­tique. À la tête d’une impor­­tante fonda­­tion dédiée à la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment depuis 1990, il a conseillé de nombreuses person­­na­­li­­tés, telles que Laurent Fabius et Jacques Chirac. Puis, il a conclu un « pacte écolo­­gique » avec les candi­­dats à la prési­­den­­tielle de 2007. Et il s’est lui-même déclaré candi­­dat à la prési­­den­­tielle de 2012, avant d’être battu par Eva Joly aux primaires du parti Europe Écolo­­gie Les Verts. Mais si son enga­­ge­­ment et son message ont autant de force aujourd’­­hui, c’est grâce à l’émis­­sion de télé­­vi­­sion qu’il a animée pendant plus de vingt ans, Ushuaïa Nature

Nico­­las Hulot, ministre de l’Éco­­lo­­gie
Crédits : SIPA/Ulyces.co

Consa­­crée à la décou­­verte de notre planète et des ses habi­­tants, celle-ci était diffu­­sée « en prime time » sur TF1, réunis­­sait des millions de télé­s­pec­­ta­­teur tous les trois mois, et se carac­­té­­ri­­sait par la mise en images de paysages gran­­dioses. Pour Laurent Ballesta, biolo­­giste marin régu­­liè­­re­­ment aperçu dans l’émis­­sion, elle a eu un impact « majeur » en termes d’éveil des consciences écolo­­giques. À commen­­cer par celle de Nico­­las Hulot en personne. Aujourd’­­hui, Ushuaïa est devenu un label commer­­cial qui rapporte chaque année des dizaines de millions d’eu­­ros. Une méta­­mor­­phose qui a elle aussi béné­­fi­­cié au nouveau ministre de l’Éco­­lo­­gie.

De l’aven­­ture à la nature

Diffu­­sée pour la première fois le 17 septembre 1987, l’émis­­sion Ushuaïa Nature s’est d’abord appe­­lée Ushuaïa, le maga­­zine de l’ex­­trême. Un chan­­ge­­ment de titre qui illustre bien la progres­­sive évolu­­tion de la sensi­­bi­­lité de Nico­­las Hulot. « Son discours s’est affiné d’an­­née en année », souligne Laurent Ballesta. « Ses textes durant l’émis­­sion, élabo­­rés au dernier moment souvent, mais sous l’em­­prise de grandes émotions vécues dans l’ins­­tant, ont été de plus en plus perti­­nents, bien­­veillants et rassem­­bleurs. »

Crédits : Remi Jouan/Ulyces.co

De son côté, l’ani­­ma­­teur recon­­naît volon­­tiers qu’il n’est pas né écolo­­giste – il l’est devenu. « Quand on a commencé, (…), pour nous, la Terre était surtout un terrain de jeu. Ensuite, on a vu les choses avec plus de discer­­ne­­ment », disait-il au nom de son équipe en 2014. « Ma conscience écolo­­gique, mes inquié­­tudes, et parfois même ma révolte, se sont ampli­­fiées au fil du temps. » Mais quel est donc le mot impro­­nonçable qui unit les titres succes­­sifs de l’émis­­sion ? Le nom d’une ville, et pas de n’im­­porte laquelle. Capi­­tale de la Terre de Feu, en Argen­­tine, Ushuaïa est en effet consi­­dé­­rée comme la ville la plus australe du monde. Elle évoque ainsi l’aven­­ture, la décou­­verte, l’émer­­veille­­ment et… le dérè­­gle­­ment clima­­tique. Quant à Opéra­­tion Okavango, série de neufs docu­­men­­taires inter­­­ca­­lée entre la fin de Ushuaïa, le maga­­zine de l’ex­­trême en 1996 et le début de Ushuaïa Nature en 1998, elle doit son titre au fleuve afri­­cain qui prend sa source dans le centre de l’An­­gola, traverse la Nami­­bie, et s’achève par un vaste delta dans le désert du Kala­­hari.

Le programme initia­­le­­ment imaginé par Nico­­las Hulot devait explo­­rer le monde entier, au rythme d’un conti­nent par an, mais il se révéla bien trop coûteux et se limita à l’Afrique. « Nous avons sous-estimé l’in­­ves­­tis­­se­­ment finan­­cier », écrit l’ani­­ma­­teur dans son livre Plus haut que mes rêves. L’im­­por­­tance des moyens mis en oeuvre pour la réali­­sa­­tion d’Opéra­­tion Okavango suscite en outre l’in­­di­­gna­­tion. Héli­­co­­ptère, avion, camions… « D’après plusieurs témoi­­gnages, les indi­­gènes ont plutôt eu affaire à un raid type Paris-Dakar qu’à une équipe respec­­tueuse des coutumes », rapporte à l’époque le jour­­nal Libé­­ra­­tion. Nico­­las Hulot dément les témoi­­gnages en ques­­tion, mais se montre plus précau­­tion­­neux dans le choix de ses véhi­­cules par la suite. « Tout en pour­­sui­­vant notre ligne rédac­­tion­­nelle et émotion­­nelle, nous [sommes reve­­nus] à des modules cali­­brés et des moda­­li­­tés de travail plus ration­­nelles en termes de coûts. Adieu Cata­­lina, notre bel hydra­­vion bleu et gris, j’en aurais passé des heures sous sa verrière écra­­sée de soleil avec l’im­­pres­­sion d’être dans le ventre chaud d’un oiseau… L’hé­­li­­co­­ptère, qui pendant des années a été un outil de travail pour les prises de vue aériennes, s’est fait plus rare. Trop polluant. » C’est néan­­moins un héli­­co­­ptère, et plus préci­­sé­­ment un héli­­co­­ptère défec­­tueux, qui a offert son meilleur souve­­nir d’Ushuaïa Nature au biolo­­giste Laurent Ballesta.

Une partie de l’équipe d’Ushuaïa (Ballesta à gauche, Hulot assis)
Crédits : La Dépêche

Les cosmo­­nautes

Laurent Ballesta et Nico­­las Hulot longeaient la côte sud-afri­­caine en héli­­co­­ptère lorsque le pilote s’est retrouvé dans l’obli­­ga­­tion d’at­­ter­­rir en urgence – « un problème de moteur appa­­rem­­ment ». Les voilà donc « au milieu de nulle part, sur une très haute falaise au-dessus de la mer ». De ce promon­­toire, ils voient arri­­ver un petit groupe de personnes qui se révèlent être des enfants « habillés de guenilles » et leur demandent l’au­­to­­ri­­sa­­tion de chan­­ter. Laurent Ballesta et Nico­­las Hulot acquiescent, un peu surpris. Et sous leurs « yeux ébahis », le groupe se méta­­mor­­phose « en chorale sublime de finesse et de justesse », tout en dansant avec grâce. « Au début, ils bougeaient à peine. Ils chan­­taient à peine aussi, comme un murmure, et cres­­cendo, leurs voix sont montés en puis­­sance. Nous étions bouches bées. » Puis les enfants se taisent, remer­­cient leur public, et repartent comme ils sont venus. « Je ne savais pas si j’avais rêvé et je me suis retourné vers Nico­­las : il avait les yeux pleins de larmes. » Laurent Ballesta se rappelle aussi avoir beau­­coup ri à l’oc­­ca­­sion d’une plon­­gée sous-marine. Il avait pincé le ventre d’un gros requin-taureau qui passait tranquille­­ment sous le nez de Nico­­las Hulot, le faisant ainsi « bondir » en avant, et terri­­fier l’ani­­ma­­teur. « Quand il a compris que j’étais respon­­sable, il m’a traité de tous les noms d’oi­­seaux et de pois­­sons, jusqu’à en perdre son embout respi­­ra­­toire ! »

Crédits : Sébas­­tien Caulier

Le vulca­­no­­logue Jacques-Marie Bardint­­zeff, lui, se souvient avec amuse­­ment des tenues alumi­­ni­­sées qui ont permis à l’équipe d’Ushuaïa Nature de s’ap­­pro­­cher des endroits les plus chauds du site de Dallol en Éthio­­pie, lors du tour­­nage, en 2004, de l’épi­­sode inti­­tulé « Le Pays des origines ». « Elles nous faisaient ressem­­bler a des cosmo­­nautes. On trans­­pi­­rait, on ne voyait pas grand-chose derrière la visière, on s’en­­ten­­dait trop mal pour commu­­niquer, on se prenait les pieds dans les fils… » Le tour­­nage du « Pays des origines » a duré une semaine. « Nous avions dressé un petit village de tentes à 82 mètres sous le niveau de la mer », raconte Jacques-Marie Bardint­­zeff. « Nous avions un petit groupe élec­­tro­­gène pour rechar­­ger les camé­­ras. Nous nous levions très tôt et nous couchions tard pour profi­­ter au maxi­­mum des belles lumières de l’aube et du crépus­­cule. » C’était la troi­­sième parti­­ci­­pa­­tion du vulca­­no­­logue à Ushuaïa Nature. Il avait déjà accom­­pa­­gné Nico­­las Hulot en Indo­­né­­sie en 1998, puis à Hawaï en 2001 – et il le suivra au Mexique en 2008. Il témoigne d’une « très bonne ambiance » dans l’équipe, « sérieuse dans le travail, mais décon­­trac­­tée le reste du temps ».

En décembre 2011, l’ani­­ma­­teur décide pour­­tant de mettre fin au contrat qui le lie à TF1. « Rien ni personne ne m’y pous­­saient, mais je fonc­­tionne beau­­coup par intui­­tion », confie-t-il à l’époque au Figaro. « Je pense que cela a été une immense chance et un privi­­lège, pour tous ceux qui ont fait Ushuaïa, d’avoir pu exer­­cer pendant 25 ans l’un des plus beaux métiers du monde. Cela relève du miracle. Mais j’ai appris une chose dans la vie : il est toujours plus simple de savoir tour­­ner la page soi-même avant que d’autres ne la tournent à votre place. J’ai trop vu autour de moi des gens qui ne savent pas s’ar­­rê­­ter. Pour moi, il était temps… » L’émis­­sion va survivre à cette déci­­sion jusqu’au 27 février 2014, date de sa dernière diffu­­sion. Et son image de marque profite toujours à certaines des entre­­prises qui ont contri­­bué à son finan­­ce­­ment…

Les produits déri­­vés

« Dénouer les fils du busi­­ness Ushuaïa est une enquête digne de Sher­­lock Holmes », écrit la jour­­na­­liste Béren­­gère Bonte dans sa biogra­­phie de Nico­­las Hulot Sain Nico­­las. Racheté en 1989 à l’avo­­cat qui, le premier, a eu l’idée de dépo­­ser le nom de l’émis­­sion de Nico­­las Hulot, le label appar­­tient à TF1. Pour compen­­ser les coûts de produc­­tion d’Ushuaïa Nature, esti­­més à un million d’eu­­ros par épisode, la chaîne a cédé la licence à une quin­­zaine d’en­­tre­­prises. Ce qui lui a rapporté 91 millions d’eu­­ros entre 1992 et 1997. Et asso­­cia les tigres du Bengale, les volcans d’Éthio­­pie et les forêts équa­­to­­riales à une jeune et jolie vacan­­cière se lavant langou­­reu­­se­­ment avec un gel douche dans un clip publi­­ci­­taire. En effet, le gel douche Ushuaïa de L’Oréal est sans doute le plus emblé­­ma­­tique de tous les produits déri­­vés de l’émis­­sion Ushuaïa Nature. Or L’Oréal est classé parmi les groupes dont les cosmé­­tiques font l’objet de tests sur les animaux. Et les autres entre­­prises choi­­sies par TF1, telles que le construc­­teur de voitures Peugeot et le chimiste Rhône-Poulenc, ne semblent pas forcé­­ment davan­­tage compa­­tibles avec les valeurs promues par Nico­­las Hulot. Ce dernier ne prenait pas part aux négo­­cia­­tions, mais il touchait des royal­­ties sur les diffé­­rents produits déri­­vés de son émis­­sion, et cela lui a valu de nombreuses critiques. Tout en lui permet­­tant de doubler un salaire mensuel qui s’éle­­vait déjà à plus de 30 000 euros selon Le Canard Enchaîné. Nous retrou­­vons d’ailleurs TF1 et L’Oréal, ainsi que Bouygues Tele­­com, Veolia, EDF et la SNCF parmi les parte­­naires de la Fonda­­tion Nico­­las Hulot pour la Nature et pour l’Homme. Un mélange des genres peu appré­­cié par les mili­­tants écolo­­gistes histo­­riques, et dénoncé par un rapport parle­­men­­taire datant de février 2011. Pour ses auteurs, les dépu­­tés Jean-Marie Sermier et Gene­­viève Gaillard, les acti­­vi­­tés des parte­­naires de la fonda­­tion sont aussi « problé­­ma­­tiques » que les liens établis sont « troubles ». Le premier inté­­ressé « assume », mais la polé­­mique a certai­­ne­­ment contri­­bué à sa défaite face à Eva Joly aux primaires d’Eu­­rope Écolo­­gie Les Verts. « Il déroute pas mal d’éco­­lo­­gistes parce qu’il est à la fois à droite et à gauche », analyse Béren­­gère Bonte. « Il est très mobi­­lisé sur la lutte contre les inéga­­li­­tés qui découlent de la crise écolo­­gique, de l’épui­­se­­ment des ressources et des dégâts produits par l’ac­­ti­­vité humaine. Et “en même temps”, comme dirait Emma­­nuel Macron, il n’est pas hostile au monde de l’en­­tre­­prise, loin de là. » La jour­­na­­liste n’est donc pas surprise de le voir siéger en tant que ministre de la Tran­­si­­tion écolo­­gique au gouver­­ne­­ment formé par Édouard Philippe.

Édouard Philippe et Nico­­las Hulot
Crédits : Geof­­froy Van der Hasselt/AFP

« C’est cette fois ou jamais », dit-elle. « Si Nico­­las Hulot doit s’en­­ga­­ger une fois, sans avoir à se posi­­tion­­ner à droite ou à gauche, c’est bien cette fois-ci. Et il se trouve que son inter­­­lo­­cu­­teur, Emma­­nuel Macron, lui a proposé le statut qu’il récla­­mait depuis le “pacte écolo­­gique” en 2007, même si à l’époque il appe­­lait cela “vice-président”. Il a le rang de ministre d’État, il est numéro 3 du gouver­­ne­­ment, et son péri­­mètre d’ac­­tion s’étend de l’éner­­gie à la biodi­­ver­­sité, en passant par les trans­­ports, ou encore la soli­­da­­rité, ce qui va lui donner voix au chapitre sur les ques­­tions de fisca­­lité verte auxquelles il est tant atta­­ché. » D’autres se montrent plus circons­­pects. « Nico­­las Hulot est dans ce gouver­­ne­­ment comme un ours polaire au Sahara », a par exemple regretté le porte-parole de la France insou­­mise Alexis Corbière au micro de France Info le 17 mai dernier. Ayant foulé les glaces de l’Arc­­tique comme les sables du désert pour Ushuaïa Nature, Nico­­las Hulot ne sera peut-être pas perdu pour autant.


Couver­­ture : Nico­­las Hulot et l’hé­­ri­­tage d’Ushuaïa. (Ulyces.co)


 

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