par Camille Hamet | 16 février 2017

Via Epomeo

Comme tous les vendre­­dis midi, la via Epomeo, artère commerçante du quar­­tier napo­­li­­tain Soccavo, grouille de monde le 27 janvier 2017. Parmi la foule, deux hommes casqués sur un scoo­­ter au ralenti. Et Renato Di Giovanni, 21 ans, ancien espoir du foot­­ball italien. De ses années d’in­­tense pratique spor­­tive, il a gardé un corps à la fois musclé et élancé. Quant à son visage mat, il présente encore des rondeurs enfan­­tines. Di Giovanni fraye néan­­moins avec l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle qui gangrène la région de Naples, la très célèbre Camorra.


Dépeinte dans nombre de livres et de films, ainsi que dans la série télé­­vi­­sée Gomorra, cette orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle serait née dans les maisons de jeu de Naples au milieu du XVIIIe siècle. Elle aurait commencé à se struc­­tu­­rer dès le début du XIXe. Son nom pour­­rait être une asso­­cia­­tion des mots capo – « chef » – et morra.

La morra est un jeu typique de Naples, dans lequel au moins deux personnes se montrent simul­­ta­­né­­ment un certain nombre de doigts, tout en annonçant la somme présu­­mée des doigts dres­­sés. « Rien n’est certain à propos des origines et du nom de la Camorra, il existe plusieurs versions de l’his­­toire mais l’une n’est pas meilleure que l’autre », souligne le jour­­na­­liste italien Simone Di Meo, spécia­­liste de la mafia napo­­li­­taine. « Ce dont nous sommes sûrs, c’est que ce genre d’or­­ga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles étaient des systèmes féodaux du monde rural avant de se déve­­lop­­per dans les villes. » La Camorra a pros­­péré grâce aux trafics de ciga­­rettes, de contre­­façons, de drogues et d’armes, à la pros­­ti­­tu­­tion et au racket, mais aussi, voire surtout, grâce à ses acti­­vi­­tés illé­­gales dans des secteurs comme l’im­­mo­­bi­­lier, le textile, le trans­­port, le tourisme et la gestion des déchets. Elle est en outre connue pour avoir détourné des subven­­tions publiques. D’après Simone Di Meo, son chiffre d’af­­faires repré­­sente envi­­ron 50 milliards d’eu­­ros par an. La Camorra comp­­te­­rait à peu près 10 000 membres, qui s’or­­ga­­nisent autour d’une centaine de familles. Elle n’est pas struc­­tu­­rée de manière verti­­cale, comme la mafia sici­­lienne, la Cosa Nostra, mais de manière hori­­zon­­tale, ce qui rend son déman­­tè­­le­­ment parti­­cu­­liè­­re­­ment compliqué. Certains clans, comme celui de Paolo Di Lauro, ou encore celui des Casa­­lesi, sont plus connus que d’autres. Tous se disputent la supré­­ma­­tie par un jeu subtil d’al­­liances et de riva­­li­­tés. Leur lutte ensan­­glante régu­­liè­­re­­ment les rues de Naples, qui est encore consi­­dé­­rée comme une des villes les plus dange­­reuses d’Ita­­lie. « Elle est accro au crime, au sang, aux armes », résume Simone Di Meo. Alors que l’an­­cien foot­­bal­­leur Renato Di Giovanni s’ap­­prête à traver­­ser la chaus­­sée à l’angle de la via Epomeo et de la via Monte­­ver­­gine à Soccavo, l’un des hommes qui chevauchent le scoo­­ter sort un pisto­­let et tire plusieurs fois. Di Giovanni s’ef­­fondre ; le scoo­­ter accé­­lère et dispa­­raît. La foule effrayée se disperse, puis se ressoude autour de la victime. Le corps criblé de balles, Di Giovanni meurt sous le regard de badauds qui pour certains portent le bleu azur du célèbre club SSC Naples. À quelques centaines de mètres du centre spor­­tif Campo Para­­diso, où l’équipe s’en­­traî­­nait du temps de l’Ar­­gen­­tin Diego Mara­­dona. Une équipe qui aurait pu être la sienne.



L’équipe du SSC Naples à l’époque de Mara­­dona (en haut, à droite)

La Prima­­vera

Renato Di Giovanni est né à Bagnoli, quar­­tier popu­­laire de l’ouest de Naples. Enfant puis adoles­cent, il était l’un de ces gamins qui cavalent dans les rues de la ville, toujours un ballon entre les pieds. Pour eux, les foot­­bal­­leurs du SSC Naples sont des dieux. Le stade San Paolo est donc leur Mont Olympe. Comme tous les fervents suppor­­ters du club, Renato Di Giovanni fréquen­­tait assi­­dû­­ment ce stade. Selon la presse italienne, il était même le filleul d’Al­­berto Mattera, figure notoire des « ultras » du SSC Naples. Répu­­tés violents, ces groupes de suppor­­ters sont souvent liés à la Camorra, notam­­ment via le toto­­nero, la pratique illé­­gale de paris spor­­tifs. Mais c’est l’en­­semble du foot­­ball napo­­li­­tain qui entre­­tient des rela­­tions troubles, et parfois houleuses, avec l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle.

Salva­­tore Lo Russo en 2007

Diego Mara­­dona lui-même avait sympa­­thisé avec un chef de clan du quar­­tier de Miano, Salva­­tore Lo Russo. C’est d’ailleurs Lo Russo qui, en 2011, a révélé la surpre­­nante desti­­née du Ballon d’or de meilleur joueur de la Coupe du monde 1986 : dérobé au domi­­cile de Mara­­dona en 1989, le trophée a été fondu en lingots d’or par la Camorra. Le club forma­­teur Damiano Promo­­tion est le premier à repé­­rer le talent de Renato Di Giovanni. Le garçon y apprend à soigner son jeu de jambes et réus­­sit à se distin­­guer par un joli pied gauche. Il est alors repéré par le SSC Naples et il intègre son équipe de jeunes, la Prima­­vera. Sur le terrain, Di Giovanni occupe le poste de milieu offen­­sif. Son rêve de foot­­ball profes­­sion­­nel et de gloire semble en passe de se réali­­ser. Hélas, Renato Di Giovanni a peu l’oc­­ca­­sion de briller au sein de la Prima­­vera. En février 2014, il est retenu pour parti­­ci­­per au tour­­noi de Viareg­­gio, où s’af­­frontent les meilleurs centres de forma­­tion du foot­­ball mondial. Il reste néan­­moins sur le banc de touche. Sauf pour le dernier match. Mais la partie n’a que peu d’im­­por­­tance ; la Prima­­vera a déjà été élimi­­née. Et il pleut à torrents. Aucun recru­­teur ne prête atten­­tion au joueur qui marque un but contre une équipe austra­­lienne. Cette année-là, ce sont les jeunes de l’AC Milan qui remportent le tour­­noi. À la fin de la saison, Renato Di Giovanni est trans­­féré à l’Unione Spor­­tiva Arza­­nese, club de foot­­ball de la ville d’Ar­­zano, dans l’ar­­rière-pays de Naples. Son rêve n’est pas encore tota­­le­­ment hors de portée, mais il s’éloigne, en même temps que le garçon dégrin­­gole dans la hiérar­­chie du foot­­ball italien – de la Série A avec le SSC Naples, à la Série D avec l’Unione Spor­­tiva Arza­­nese. 

Renato Di Giovanni en action
Crédits : Face­­book

Rego­­la­­mento di conti

D’après le jour­­na­­liste Simone Di Meo, Renato Di Giovanni prenait de la cocaïne – la  drogue qui a causé la chute de la plus grande star du SSC Naples. En mars 1991, Diego Mara­­dona est contrôlé posi­­tif à la cocaïne, que lui four­­nis­­sait notam­­ment le camor­­riste Salva­­tore Lo Russo. Face à l’am­­pleur du scan­­dale, Mara­­dona fuit son club et l’Ita­­lie, avant d’être suspendu 15 mois par la Fédé­­ra­­tion inter­­­na­­tio­­nale de foot­­ball. Il essaye ensuite de relan­­cer sa carrière au FC Séville. Mais lors de la Coupe du monde de foot­­ball de 1994, un nouveau contrôle posi­­tif à la cocaïne le fait tomber encore plus bas. L’ad­­dic­­tion à la poudre blanche et « de mauvaises fréquen­­ta­­tions » ont progres­­si­­ve­­ment raison du talent de Renato Di Giovanni.

Mara­­dona a quitté Naples pour une histoire de coke

En décembre 2014, il renonce défi­­ni­­ti­­ve­­ment au foot­­ball. Il se rapproche alors du clan Pucci­­nelli, impor­­tante orga­­ni­­sa­­tion de la Camorra spécia­­li­­sée dans le trafic de drogues et basée à Soccavo. L’an­­cien espoir du foot­­ball italien devient un petit dealer. Il vend des petits sachets de coke et de canna­­bis dans les rues de Rione Traiano, un quar­­tier de Soccavo. « C’est l’un des plus gros marchés de la drogue à Naples, un terrain de chasse courant pour les petits dealers de la ville », explique Simone Di Meo. Voilà pourquoi tous les regards se tournent vers les rivaux du clan Pucci­­nelli quand Renato Di Giovanni est abattu en plein jour par des hommes casqués. « Nous ne sommes pas certains qu’il ait été tué par un clan rival », précise néan­­moins Simone Di Meo. « Il a très bien pu être tué par sa propre orga­­ni­­sa­­tion. C’est très courant à Naples, c’est ce qu’on appelle un “rego­­la­­mento di conti”, un règle­­ment de compte. C’est ce qui arrive lorsque la victime a manqué de respect à un parrain, ou encore volé de la drogue au clan. Il y a beau­­coup de spécu­­la­­tions sur les causes de l’as­­sas­­si­­nat de Di Giovanni parce que c’était un ancien joueur de foot­­ball et qu’il aurait pu deve­­nir un cham­­pion. Autre­­ment, seuls les jour­­naux locaux se seraient inté­­res­­sés à son histoire. » La malheu­­reuse trajec­­toire du jeune homme a profon­­dé­­ment ému les Napo­­li­­tains, à commen­­cer par les foot­­bal­­leurs. Lorenzo Insigne, actuel attaquant vedette du SSC Naples, a tenu à lui rendre hommage sur les réseaux sociaux. « Renato Di Giovanni, depuis quelques temps, avait renoncé aux terrains de foot­­ball et s’était rappro­­ché du milieu dange­­reux de la drogue », a-t-il écrit sur Face­­book. « Son assas­­si­­nat, selon les enquê­­teurs, a été comman­­dité par la mafia. RIP, petit cham­­pion. »

Renato Di Giovanni
Crédits : Di Giovanni / Face­­book

Couver­­ture : Renato Di Giovanni et son maillot du SSC Naples.


 

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