par Camille Hamet | 5 février 2017

La Répu­­blique indé­­pen­­dante de Cali­­for­­nie n’existe pas, mais elle a une ambas­­sade en Russie depuis le 18 décembre 2016. Ce jour-là, des jour­­na­­listes sont invi­­tés à admi­­rer des paysages gorgés de soleil dans l’un des immeubles qui bordent la rue Clara Zetkin, au nord-ouest de Moscou, alors ense­­ve­­lie sous la neige. Ils sont reçus par un Améri­­cain, Louis Mari­­nelli, et un Russe, Alexandre Ionov. Tous les deux sont visi­­ble­­ment nés à la fin des années 1980, c’est-à-dire à la fin de la guerre froide. Assis côte à côte sous une impo­­sante bannière bleue, ils ont des carrures massives, des cravates jaunâtres, des visages barbus. Et une seule rhéto­­rique : « l’am­­bas­­sade cali­­for­­nienne » de Moscou n’aura pas un rôle diplo­­ma­­tique, elle agira comme un centre cultu­­rel et créera de nouvelles passe­­relles écono­­miques et touris­­tiques entre Los Angeles et Moscou.

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L’inau­­gu­­ra­­tion de l’ « ambas­­sade de Cali­­for­­nie » à Moscou
Crédits : Louis Mari­­nelli/Twit­­ter

Louis Mari­­nelli est le président du comité Yes Cali­­for­­nia, qui réclame la tenue d’un réfé­­ren­­dum sur l’in­­dé­­pen­­dance de la Cali­­for­­nie en 2019. Pour avoir gain de cause, il doit réunir près de 600 000 signa­­tures avant le 25 juin 2017. Quant à Alexandre Ionov, il est le président du Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe. Cette orga­­ni­­sa­­tion qui épouse les objec­­tifs de la poli­­tique étran­­gère de Vladi­­mir Poutine est aussi l’hôte de la nouvelle « ambas­­sade cali­­for­­nienne ». Les liens qui unissent les deux hommes et leurs mouve­­ments respec­­tifs suscitent bien des inter­­­ro­­ga­­tions aux États-Unis : est-ce Vladi­­mir Poutine qui se cache dans l’ombre du solaire mouve­­ment sépa­­ra­­tiste cali­­for­­nien ? est-ce que le Krem­­lin le soutient acti­­ve­­ment ? l’a-t-il simple­­ment récu­­péré, ou bien créé de toute pièce ? La Russie, connue pour soute­­nir les mouve­­ments sépa­­ra­­tistes en Ukraine, n’avait encore jamais été soupçon­­née de mener une telle poli­­tique aux États-Unis. Mais les deux puis­­sances s’ac­­cusent régu­­liè­­re­­ment d’in­­gé­­rence. La CIA affirme par exemple que le Krem­­lin est à l’ori­­gine de pira­­tages infor­­ma­­tiques ayant favo­­risé l’élec­­tion du candi­­dat répu­­bli­­cain Donald Trump. Or, le nouveau président améri­­cain se trouve au cœur de l’ar­­gu­­men­­taire des Cali­­for­­niens sépa­­ra­­tistes.

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Crédits : Yes Cali­­for­­nia/Face­­book

Calexit

Louis Mari­­nelli a décou­­vert et la Cali­­for­­nie et la Russie en 2006. Cette année-là, il quitte New York pour le « Golden State » et profite d’un programme d’échange au sein de la pres­­ti­­gieuse univer­­sité de Saint-Péters­­bourg, qui a notam­­ment formé Vladi­­mir Poutine. Il passe les cinq années suivantes entre la Cali­­for­­nie et la Russie, où il enseigne l’an­­glais dans les villes de Samara et Kazan. En 2011, il opte pour le soleil perpé­­tuel et s’ins­­talle à San Diego avec son épouse russe, Anas­­ta­­sia. Là, le jeune homme milite contre le mariage homo­­sexuel avec la très conser­­va­­trice Natio­­nal Orga­­ni­­za­­tion for Marriage. Mais il aurait rapi­­de­­ment fini par se rallier à la cause qu’il combat­­tait, après avoir longue­­ment discuté avec ses parti­­sans. Puis, les problèmes de visa de son épouse l’au­­raient dégoûté de la poli­­tique d’im­­mi­­gra­­tion menée par les États-Unis, ache­­vant ainsi de le conver­­tir à l’es­­prit de la Cali­­for­­nie, répu­­tée pour ses mesures progres­­sistes en matière de droits des femmes et des homo­­sexuels, d’éco­­lo­­gie, de régu­­la­­tion des armes à feu et de consom­­ma­­tion du canna­­bis. Louis Mari­­nelli aurait alors commencé à consi­­dé­­rer qu’un tel État ferait encore mieux s’il était indé­­pen­­dant. Et s’il n’avait pas à « rever­­ser » de l’argent aux États moins riches, ou encore à parti­­ci­­per au budget de la Défense fédé­­ra­­le… Louis Mari­­nelli fait ensuite la rencontre de Marcus Ruiz Evans, auteur du livre Cali­­for­­nia’s Next Century 2.0. Celui-ci affirme que la Cali­­for­­nie pour­­rait jouer au XXIe siècle le rôle joué par la Suisse au XIXe, en deve­­nant le centre névral­­gique des rela­­tions diplo­­ma­­tiques, de la tech­­no­­lo­­gie et de la finance. En 2015, les deux hommes lancent la première campagne Yes Cali­­for­­nia, forte­­ment inspi­­rée par celle des indé­­pen­­dan­­tistes écos­­sais, Yes Scot­­land, qui avait tout de même recueilli 44,6 % des suffrages lors d’un réfé­­ren­­dum orga­­nisé un an plus tôt. Leurs logos bleus sur fond blanc sont tout à fait semblables. ulyces-calexit-03 Autre influence euro­­péenne, le surnom donné à la sortie du Royaume-Uni de l’Union euro­­péenne, « Brexit ». Celui-ci a inspiré le hash­­tag « Calexit », qui enva­­hit les réseaux sociaux le jour de l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine, le 8 novembre 2016. Catas­­tro­­phés par la victoire de Donald Trump, nombre de Cali­­for­­niens, qui ont massi­­ve­­ment voté pour Hillary Clin­­ton, l’uti­­lisent pour expri­­mer leur désir de faire séces­­sion. Cette jour­­née marque un tour­­nant pour Yes Cali­­for­­nia, dont la page Face­­book serait alors passée de 11 000 à 29 000 likes. Elle en réunit aujourd’­­hui un peu plus de 36 000. Ce score peut sembler modeste, surtout dans un État qui compte près de 40 millions d’ha­­bi­­tants, mais il n’est pas ridi­­cule. La page Face­­book des Répu­­bli­­cains de Cali­­for­­nie réunit envi­­ron 44 000 likes. Celle des Démo­­crates de Cali­­for­­nie, 43 000. Lorsque Donald Trump est élu, Louis Mari­­nelli n’ha­­bite plus à San Diego. Il s’est installé en Russie en septembre 2016 – plus préci­­sé­­ment à Ieka­­te­­rin­­bourg, où il enseigne de nouveau l’an­­glais. Le même mois, il s’est rendu à Moscou pour parti­­ci­­per à une réunion de mouve­­ments sépa­­ra­­tistes. Des groupes aussi divers que le Sinn Féin irlan­­dais, Soli­­da­­rité cata­­lane pour l’in­­dé­­pen­­dance et la Répu­­blique popu­­laire de Donetsk y étaient repré­­sen­­tés. En revanche, aucun des mili­­tants qui remettent en ques­­tion le terri­­toire russe, notam­­ment dans le Caucase, ne figu­­rait parmi les invi­­tés. Et pour cause : la confé­­rence, qui avait lieu dans le gigan­­tesque President-Hotel, était orga­­ni­­sée par le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe et finan­­cée par un orga­­nisme créé par Vladi­­mir Poutine. Ce serait à cette occa­­sion que Louis Mari­­nelli a rencon­­tré Alexandre Ionov.

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Louis Mari­­nelli à Moscou
Crédits : Yes Cali­­for­­nia/Face­­book

Rue Clara Zetkin

Alexandre Ionov a créé le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe en 2011. Celui-ci se présente comme « un mouve­­ment socio-poli­­tique voulant assu­­rer la pleine souve­­rai­­neté des États du monde, et par-dessus tout, la souve­­rai­­neté de la Russie, en tant qu’ac­­teur indé­­pen­­dant de la vie poli­­tique, écono­­mique et cultu­­relle du monde ». Son objec­­tif affi­­ché est de « lutter contre la mono­­po­­li­­sa­­tion du système d’échange mondial par un pays ou un groupe de pays ». Le « pays » et le « groupe de pays » visés sont bien sûr l’Eu­­rope occi­­den­­tale et les États-Unis. Et c’est préci­­sé­­ment pour contre­­ba­­lan­­cer leur influence que le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe se soli­­da­­rise de campagnes telles que Yes Cali­­for­­nia. « Le monde n’est pas améri­­cain ! » nous lance Alexandre Ionov pour résu­­mer sa vision des choses. Le jeune homme est égale­­ment très remonté contre les États de l’Union euro­­péenne, à commen­­cer par la France : « L’État français finance les orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes en Syrie », affirme-t-il en réponse à une ques­­tion sur ses liens avec le dicta­­teur syrien Bachar el-Assad, membre hono­­raire du Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe d’après le site web de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. « C’est un cama­­rade, je l’ai rencon­­tré à plusieurs reprises », dit Alexandre Ionov. Le seul autre membre hono­­raire du mouve­­ment est l’an­­cien président iranien Mahmoud Ahma­­di­­nejad. Les deux hommes seraient des victimes de la « propa­­gande occi­­den­­tale », d’après Alexandre Ionov.

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Crédits : Alexandre Ionov/Face­­book

Il se montre en revanche très critique envers Donald Trump. « Sa poli­­tique d’im­­mi­­gra­­tion est très, très mauvaise », insiste Alexandre Ionov, persuadé que les affir­­ma­­tions de la CIA sur les préten­­dues manœuvres de Vladi­­mir Poutine pour faire élire le Répu­­bli­­cain se basent sur des mensonges. « Ceux qui disent que nous voulons détruire les États-Unis et l’Union euro­­péenne sont des menteurs. Nous les Russes, nous sommes pour les rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales, nous sommes pour le dialogue. Et nous discu­­te­­rions aussi bien avec Barack Obama et Hillary Clin­­ton qu’a­­vec Donald Trump. » Dans le cas parti­­cu­­lier du Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe, il est permis d’en douter. Sur sa page du réseau social russe VKon­­takte, le mouve­­ment a en effet posté un odieux photo­­mon­­tage mettant en scène Hillary Clin­­ton sur un écha­­faud, précédé de la mention : « Tout le monde tente d’in­­fluer sur les élec­­tions aux USA. Pourquoi pas toi ? Like, à gauche. Partage, à droite. Aide Trump à vaincre la sorcière Baba Yaga ! » Il a égale­­ment posté une photo­­gra­­phie de Barack Obama, un bébé dans les bras, avec cette répu­­gnante légende : « Chaque enfant devrait faire une photo avec un singe. » Cette page réunit plus de 4 500 membres, mais le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe n’en reven­­dique que 2 000. Il dispo­­se­­rait par ailleurs d’un budget d’un million de dollars par an. Selon Alexandre Ionov, les finan­­ce­­ments publics repré­­sen­­te­­raient 5 à 20 % de ce budget. Inter­­rogé sur sa géné­­ro­­sité envers le président de Yes Cali­­for­­nia, à qui il a permis d’ou­­vrir son « ambas­­sade » dans les bureaux du Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe à Moscou, Alexandre Ionov répond simple­­ment que lui et Louis Mari­­nelli sont deve­­nus « amis ». Il affirme que l’im­­meuble de la rue Clara Zetkin n’ap­­par­­tient pas à l’État russe.

Le pantin russe ?

Sur Twit­­ter, Louis Mari­­nelli a reconnu que l’ou­­ver­­ture d’une « ambas­­sade » à Moscou était un geste prêtant à la contro­­verse. Au télé­­phone avec nous, il déplore « soixante années d’hys­­té­­rie entre les États-Unis et la Russie ». « Le peuple améri­­cain est un peuple faci­­le­­ment mani­­pu­­lable et impres­­sion­­nable », dit Mari­­nelli. « On leur dit que la Russie est l’en­­nemi commun, il le croit. On leur dit que les musul­­mans sont l’en­­nemi commun, il le croit. En réalité, le seul ennemi du peuple améri­­cain se trouve à Washing­­ton », ajoute-t-il en réfé­­rence au gouver­­ne­­ment fédé­­ral. Pour Mari­­nelli, néan­­moins, il en va diffé­­rem­­ment du peuple cali­­for­­nien : « Nous, nous sommes des libre-penseurs », dit le jeune homme en vantant l’opi­­nion publique progres­­siste qui prévaut dans le « Golden State ». Mais comment Louis Mari­­nelli conci­­lie-t-il cette posi­­tion avec la colla­­bo­­ra­­tion d’un mouve­­ment poli­­tique capable de compa­­rer Barack Obama à un singe ? « Je ne ferais jamais une chose pareille et je ne la cautionne pas, mais cela ne m’em­­pêche pas de travailler avec le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe », répond-t-il. « Je travaille avec eux parce qu’ils croient que la Cali­­for­­nie a le droit de voter au sujet de son indé­­pen­­dance. Ce n’est pas parce que deux parties ne sont pas toujours d’ac­­cord qu’elles ne peuvent pas travailler ensemble. Sinon, les États-Unis ne colla­­bo­­re­­raient pas avec des pays comme l’Ara­­bie saou­­dite. » Louis Mari­­nelli refuse de quali­­fier le Mouve­­ment anti­­glo­­ba­­liste russe de raciste. Le jeune homme affirme même qu’il l’a aidé à orga­­ni­­ser une expo­­si­­tion sur le Mouve­­ment des droits civiques en Cali­­for­­nie. Celle-ci se tien­­dra à « l’am­­bas­­sade cali­­for­­nienne » de Moscou à la fin du mois de février.

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Le drapeau de la « Répu­­blique de Cali­­for­­nie »
Crédits : Louis Mari­­nelli/Face­­book

Si Alexandre Ionov ne cache pas sa sympa­­thie pour Vladi­­mir Poutine, Louis Mari­­nelli se montre plus nuancé : « Je n’ai pas à avoir d’opi­­nion sur sa poli­­tique inté­­rieure car je ne suis pas russe. Quant à sa poli­­tique étran­­gè­­re… Eh bien, je pense que comme tous les prési­­dents du monde, il fait ce qu’il croit servir au mieux les inté­­rêts de son pays, c’est tout. » Il est en revanche très clair au sujet de leur rela­­tion : « Je ne connais pas Vladi­­mir Poutine. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Je ne travaille pour aucun gouver­­ne­­ment. » Selon Louis Mari­­nelli, c’est l’or­­ga­­ni­­sa­­tion rivale de Yes Cali­­for­­nia, le Cali­­for­­nia Natio­­nal Party, qui tente de le discré­­di­­ter en le faisant passer pour une « marion­­nette russe ». Le Cali­­for­­nia Natio­­nal Party, qui recueille envi­­ron 8 000 likes sur Face­­book, a utilisé ce terme dans un commu­­niqué daté du 20 janvier. Dans un autre commu­­niqué, il souligne le fait que Louis Mari­­nelli cite la Crimée en modèle pour la Cali­­for­­nie, rappe­­lant que la Crimée a été annexée par la Russie une semaine après la décla­­ra­­tion de son indé­­pen­­dance, le 11 mars 2014. Cepen­­dant, quelles que soient les inten­­tions réelles de Louis Mari­­nelli ou de la Russie, il semble tota­­le­­ment impos­­sible que la Cali­­for­­nie quitte les États-Unis de notre vivant, et sans doute au-delà.


Couver­­ture : Les sépa­­ra­­tistes cali­­for­­niens sous influence russe ? (DR/Ulyces)


 

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