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par Camille Hamet | 28 mai 2017

Les travaux de l’Apple Park ne sont pas encore tout à fait termi­nés, mais les 12 000 employés de la célèbre firme à la pomme commencent à prendre posses­sion de leurs nouveaux bureaux à Cuper­tino, en Cali­for­nie. En tout, le démé­na­ge­ment devrait prendre six mois. Dernier grand projet de Steve Jobs, l’Apple Park est un monu­ment qui se distingue par sa forme circu­laire et s’étend sur 260 000 m2. Conçu par l’ar­chi­tecte Norman Foster, il a coûté cinq milliards de dollars. Son alimen­ta­tion éner­gé­tique est essen­tiel­le­ment assu­rée par les panneaux solaires instal­lés sur ses toits, et 80 % de la zone est couverte d’arbres et de verdure. Une fois achevé, l’Apple Park évoquera un futur utopique, qui tient beau­coup de la ville circu­laire imagi­née par l’ar­chi­tecte Jacque Fresco, décédé le 18 mai dernier à l’âge de 101 ans. Souvent quali­fié de « rêveur », quand d’autres le taxaient de « char­la­tan », il affir­mait qu’un monde sans argent était possible grâce au concours de la tech­no­lo­gie et de la science. Et il a passé sa très longue vie à essayer de le prou­ver. Son travail, récom­pensé par l’Or­ga­ni­sa­tion des Nations unies en juillet 2016, a séduit diffé­rentes person­na­li­tés.

L’Apple Campus 2 pour­rait avoir été inspiré par le travail de Jacque Fresco
Crédits : Norman Foster/Apple

Le Venus Project

Les fron­tières ont été abolies. Le système moné­taire aussi. Par consé­quent, la pauvreté et la violence n’existent plus. Les lois ne sont plus néces­saires. Les êtres humains, qui ne sont plus obli­gés de travailler pour pouvoir satis­faire leurs besoins primaires, consacrent leur éner­gie et leur créa­ti­vité à l’étude, à l’art, à l’in­no­va­tion. Ils vivent de nouveau en harmo­nie avec la nature. Mais disposent d’ha­bi­tats de qualité, de moyens de trans­port perfor­mants, d’une éduca­tion et de soins médi­caux de très haut niveau.Voici le monde que voulait Jacque Fresco. Le fonda­teur du Parti Tran­shu­ma­niste améri­cain Zoltan Istvan l’a rencon­tré dans son centre de recherche et d’ex­pé­ri­men­ta­tion de Floride en octobre 2016. Baptisé Venus Project en réfé­rence à la petite ville de Venus, qui se trouve à proxi­mité, il a été construit à la fin des années 1970. On y accède par une route craque­lée et déserte. Une barrière blanche s’ouvre ensuite sur un parc de huit hectares. Planté d’arbres tropi­caux, celui-ci abrite des ratons-laveurs, des croco­diles, et de petites construc­tions de forme demi-sphé­rique. À l’in­té­rieur, s’ex­pose le travail de Jacque Fresco. « J’ai vu des dessins archi­tec­tu­raux remarquables et des maquettes de villes futu­ristes », raconte Zoltan Istvan. « Je suis instan­ta­né­ment devenu l’un de ses fans. Jacque était une très, très bonne personne. On ne peut pas dire de beau­coup d’hu­mains qu’ils sont fonda­men­ta­le­ment de bonnes personnes, mais Jacque était l’un d’entre eux. Il dési­rait vrai­ment ce qu’il y a de mieux pour l’hu­ma­nité. » Et rien de mieux pour l’hu­ma­nité, selon lui, qu’une « écono­mie basée sur les ressources ». Déve­loppé tout au long de ses confé­rences, de ses sémi­naires, de ses articles et de ses livres, ce modèle est la clé de voûte de la philo­so­phie de Jacque Fresco. Il repose sur l’idée que, si nous n’avons pas assez d’argent pour nour­rir, loger, soigner et éduquer tout le monde, nous dispo­sons en revanche de suffi­sam­ment de ressources. Et prône la répar­ti­tion de ces ressources de manière effi­cace et équi­table sans passer par l’argent, le troc, le crédit ou le travail. Dans ce système, qui peut être comparé à celui d’une biblio­thèque publique, tous les biens et les services sont acces­sibles à tous, gratui­te­ment. Ce qui rend le concept de la propriété obso­lète, et éradique du même coup la notion de vol. Un tel système n’est possible que si les ressources sont produites en abon­dance. Et c’est là que science et tech­no­lo­gie, toujours selon Jacque Fresco, doivent entrer en action. « Si nous utili­sions notre tech­no­lo­gie pour produire de l’abon­dance, les biens devien­draient trop peu chers pour être moné­ti­sés », explique sa collègue Roxanne Meadows. « Il n’y a de prix que pour les choses qui sont rares. Par exemple, l’air est une néces­sité mais nous ne régu­lons ni ne moné­ti­sons la quan­tité d’air respi­rée. L’air est abon­dant. Si les pommiers pous­saient partout en abon­dance, nous ne pour­rions pas vendre de pommes. » Mais encore faut-il que cet air et ces pommes soient de bonne qualité, d’où l’im­por­tance de préser­ver notre envi­ron­ne­ment en déve­lop­pant des éner­gies propres. Alors seule­ment l’hu­ma­nité sera capable de surmon­ter les problèmes auxquels elle est aujourd’­hui confron­tée – réchauf­fe­ment clima­tique, pollu­tion, famine, mala­die, guerres et disputes terri­to­riales. « Il n’y a pas de problèmes ethniques, reli­gieux ou de genre, il n’y a que des problèmes humains », affir­mait Jacque Fresco qui, logique­ment, mili­tait pour que les nations se dissolvent et que les êtres se déplacent libre­ment à travers le monde. « Si vous voulez la fin de la guerre, vous devez procla­mer que la Terre est un héri­tage commun », insiste-t-il dans le docu­men­taire de Roxanne Meadows, Para­dise and Obli­vion.

Pour l’en­tre­pre­neur Jona­than Kolber, son système est inté­res­sant mais il oublie de dire comment passer du capi­ta­lisme à l’éco­no­mie basée sur les ressources. « Le capi­ta­lisme se pour­suit en auto­ma­ti­sant de plus en plus d’em­plois dont dépend la consom­ma­tion. Il n’y a aucun moyen d’ar­rê­ter ou même de ralen­tir ce proces­sus », affirme-t-il. De son côté, Zoltan Istvan estime que « l’éco­no­mie basée sur les ressources est une idée roma­nesque, et il faudrait plusieurs décen­nies pour essayer de la mettre en appli­ca­tion ». « Par ailleurs », dit-il, « l’éco­no­mie basée sur les ressources suppose plus de robo­tique et d’au­to­ma­ti­sa­tion que ce dont nous dispo­sons actuel­le­ment, mais cela ne sera plus vrai très bien­tôt… »

Le cœur de la ville abri­tera une puis­sante IA

L’au­to­di­dacte

Né à Brook­lyn en 1916, Jacque Fresco s’est toujours inté­ressé à ce que nous réser­vait le futur. Il commence à le dessi­ner dès l’âge de huit ans. Et trouve une source d’ins­pi­ra­tion dans le film de science-fiction Metro­po­lis. « Il dépei­gnait le futur comme un système très régle­menté, ce qui est tota­le­ment inac­cep­table, mais l’ar­chi­tec­ture était inté­res­sante, tout comme la robo­tique », explique-t-il dans le docu­men­taire du réali­sa­teur améri­cain William Gaze­cki, Future by Design. Le petit garçon imagine des maisons sous-marines, des pistes d’at­ter­ris­sage sur le toit des bureaux de poste, des navires et des avions. Devenu un collé­gien extrê­me­ment brillant, il montre ses dessins à un ingé­nieur qui, impres­sionné, le présente au célèbre archi­tecte futu­riste Richard Buck­mins­ter Fuller. À peu près à la même époque, Jacque Fresco tombe par hasard sur Albert Einstein à la sortie d’un cinéma new-yorkais. Il le supplie de lui accor­der une entre­vue, et l’éminent mathé­ma­ti­cien accepte de le rece­voir à l’uni­ver­sité de Prin­ce­ton. Inter­rogé sur sa vision de l’or­ga­ni­sa­tion écono­mique et sociale, il prend un peu d’eau et tend un micro­scope à l’ado­les­cent pour lui faire obser­ver la lutte sans merci que se livrent les diffé­rents orga­nismes qui la composent. « C’est ainsi que la nature fonc­tionne », dit Albert Einstein. « Et c’est aussi de cette manière qu’une société fonc­tionne. » Jacque Fresco a alors le cran d’ex­pri­mer son profond désac­cord.

Jacque Fresco, jeune desi­gner aéro­nau­tique

Lui-même est trau­ma­tisé par la crise écono­mique de 1929. « Du jour au lende­main, il s’est retrouvé entouré de misère et de souf­france », raconte William Gaze­cki. « Les ressources, les infra­struc­tures et les compé­tences des gens étaient les mêmes. Et pour­tant, ils avaient tout perdu et leur souf­france était insup­por­table pour Jacque Fresco. » Désor­mais persuadé que le capi­ta­lisme est absurde, il cherche une alter­na­tive auprès du commu­nisme et du socia­lisme avant d’es­ti­mer que les systèmes prônés par ces idéo­lo­gies ne seraient pas plus effi­caces. Jacque Fresco arrête l’école très jeune et part voya­ger à travers le monde. Il s’émer­veille de la diver­sité des cultures, des mœurs et des valeurs – et se convainc que les êtres humains sont façon­nés par leur envi­ron­ne­ment social. « Imagi­nez une famille de la Rome antique emme­nant ses enfants voir des Chré­tiens donnés en pâture aux lions, et les enfants dire : “Papa, est-ce que nous pour­rons reve­nir voir les Chré­tiens se faire manger par les lions la semaine prochaine ?” Ces enfants sont-ils malades ? Non ! C’est leur système de valeurs qui est déformé. Je m’in­té­resse donc unique­ment à l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel les gens sont élevés. Si cet envi­ron­ne­ment est inadé­quat, leur compor­te­ment le sera aussi. »

De retour dans son pays, Jacque Fresco travaille pour le construc­teur aérien Douglas Aircraft Company. Et lorsque la base de Pearl Harbor est attaquée, le 7 décembre 1941, il s’en­gage dans l’Ar­mée de l’air. La Seconde Guerre mondiale laisse les États-Unis en surca­pa­cité de produc­tion et en mal de loge­ment. Fresco conçoit donc une maison entiè­re­ment faite de verre et d’alu­mi­nium, pouvant se construire rapi­de­ment et à bas coût. Dix hommes pouvaient ériger sa struc­ture en seule­ment huit heures. Connue sous le nom de Trend Home, elle est fabriquée en masse et assure une certaine recon­nais­sance profes­sion­nelle à Jacque Fresco. Mais ses ambi­tions d’ar­chi­tecte ne se limitent évidem­ment pas au loge­ment. C’est dans les années 1970 qu’il conçoit une ville entière et la présente à la radio et à la télé­vi­sion. À la même époque, il fonde une petite asso­cia­tion, Socio­cy­ber­nee­ring Inc, et fait la rencontre de Roxanne Meadows. Ensemble, ils cherchent à acqué­rir un terrain en Floride pour y bâtir un centre de recherche futu­riste et finissent par s’éta­blir sur une plan­ta­tion de tomates à côté de Venus.

La ville circu­laire

La ville circu­laire imagi­née et modé­li­sée par Jacque Fresco s’or­ga­nise autour d’un puis­sant ordi­na­teur chargé de contrô­ler la qualité de l’eau et de l’air, de main­te­nir la sécu­rité et l’équi­libre envi­ron­ne­men­tal. Cet ordi­na­teur se trouve sous un immense dôme renfer­mant par ailleurs tous les biens et les services dont les habi­tants peuvent se servir gratui­te­ment : nour­ri­ture, équi­pe­ment médi­cal, soins, éduca­tion. Et la forme circu­laire n’a pas été choi­sie au hasard. Selon Fresco, qui s’ap­puyait sur ses nombreuses maquettes archi­tec­tu­rales pour en faire la démons­tra­tion, elle rapproche chaque quar­tier du dôme central.

Jacque Fresco devant une maquette de son grand projet
Crédits : The Venus Project

L’objec­tif affi­ché du Venus Project est de faire de ces maquettes une réalité afin de prou­ver au monde que l’éco­no­mie basée sur les ressources si chère à Jacque Fresco n’est pas une utopie, du moins à l’échelle d’une ville. Quant au centre de recherche et d’ex­pé­ri­men­ta­tion lui-même, il est censé repré­sen­ter les alen­tours de la ville idéale de Fresco, tout en montrant que tech­no­lo­gie et nature peuvent harmo­nieu­se­ment coexis­ter. Entou­rés d’arbres tropi­caux et d’ani­maux sauvages, les bâti­ments qui parsèment le parc ne sont par exemple pas visibles de l’un à l’autre. Le Venus Project a égale­ment permis à Jacque Fresco de déve­lop­per d’autres modèles urbains, notam­ment des villes aqua­tiques, qui rédui­raient la pres­sion démo­gra­phique sur les terres et favo­ri­se­raient la protec­tion des océans en favo­ri­sant leur étude. « L’idée d’une ville expé­ri­men­tale est réaliste », assure Zoltan Istvan. « Savoir si le monde entier embras­se­rait la théo­rie de l’éco­no­mie basée sur les ressources, c’est autre chose, mais une ville expé­ri­men­tale pour­rait montrer la voie et répondre en partie à cette ques­tion. » Cette seule entre­prise néces­site néan­moins un inves­tis­se­ment finan­cier consi­dé­rable, et un appel aux dons a été lancé. D’où l’im­por­tance, pour Jacque Fresco et Roxanne Meadows, de faire connaître leur travail à travers des films docu­men­taires. Celui de Meadows, Para­dise or Obli­vion, a été visionné près de 2,5 millions de fois sur YouTube. L’ap­pel aux dons n’a pas manqué de susci­ter des critiques. Deman­der de l’argent pour poser les fonda­tions d’un monde sans argent peut en effet paraître inco­hé­rent. Mais pour William Gaze­cki, Jacque Fresco ne peut être accusé d’es­croque­rie : « Il ne s’in­té­res­sait ni au pouvoir, ni au posses­sions maté­rielles, et il menait une vie très simple. » Lui et Roxanne Meadows se seraient donc simple­ment montrés prag­ma­tiques. Ils ont d’ailleurs long­temps financé leurs recherches en réali­sant des maquettes pour des cabi­nets d’ar­chi­tec­ture, ou encore pour des firmes d’équi­pe­ment médi­cal. Et les plus curieux doivent s’ac­quit­ter de la somme de 200 dollars pour pouvoir visi­ter le centre de Venus, qui est dirigé par Meadows depuis le décès de Fresco. Âgée de 67 ans, elle assure vouloir mener leur projet à son terme et pouvoir comp­ter sur l’aide de nombreuses personnes.

Jacque Fresco vivait dans un embryon de Venus Project
Crédits : Zoltan Istvan

« En tant que cofon­da­trice du Venus Project, je vais consa­crer davan­tage de mon temps et de mon éner­gie à pour­suivre la tâche ainsi que Jacque et moi l’avons toujours prévu », écrit-elle dans une lettre publiée sur le site du centre. « Beau­coup d’autres souhaitent m’ai­der à récol­ter les fruits de notre travail et c’est très exac­te­ment ce que fait un groupe de personnes très dévouées. Le Venus Project va pour­suivre nos objec­tifs et nos propo­si­tions, et comme Jacque et moi disons toujours : “Si vous voulez un monde meilleur vous devez y travailler. Si vous ne faites rien, rien ne chan­gera.” »


Couver­ture : Le QG de Jacque Fresco. (The Venus Project)


 

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