par Camille Hamet | 12 février 2017

Les petits lions

Grand Prix Akhmat 2016 à Grozny, capi­­tale de la Tchét­­ché­­nie. Comme dans la plupart des compé­­ti­­tions de « Mixed Martial Arts » (MMA), sport de combat asso­­ciant des tech­­niques de frappe, de lutte au corps à corps et de soumis­­sion, les affron­­te­­ments ont lieu sur un ring octo­­go­­nal et grillagé au centre d’une salle violem­­ment éclai­­rée, devant un public surex­­cité. Mais au début de ce tour­­noi-là, ce sont des enfants, âgés de 8 à 11 ans, qui assurent le spec­­tacle. Ils montent sur le ring deux par deux, sous les cris et les applau­­dis­­se­­ments des adultes. Leurs mains sont gantées mais ils ne portent pas de casques. Leurs torses et leurs pieds sont nus. Au signal de l’ar­­bitre, ils se ruent l’un sur l’autre. Pleuvent alors les coups de pied et de poing. Les petits corps se cherchent, s’at­­teignent, s’étreignent, vacillent, s’ef­­fondrent ; valsent d’un bout à l’autre du ring. Parfois ils heurtent le grillage, que frappent les entraî­­neurs à chaque fois que leur garçon remporte un round. Quand il remporte le combat, c’est l’ex­­plo­­sion de joie. Fluet, le plus jeune des vainqueurs est soulevé de terre, triom­­phal. Le plus âgé est aussi plus gras ; l’ar­­bitre se contente de hisser le bras du garçon en signe de victoire. Les petits cham­­pions sont ornés d’une large cein­­ture dorée, déme­­su­­rée pour leurs bustes enfan­­tins.

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Des enfants sur le ring à Grozny
Crédits : Fight Club Akhmat / Vkon­­takte

Retrans­­mis en direct à la télé­­vi­­sion, ce spec­­tacle a suscité l’in­­di­­gna­­tion dans toute la Fédé­­ra­­tion de Russie, dont la Répu­­blique tchét­­chène fait partie. Le président de l’Union russe de MMA, Fedor Emelia­­nenko, a exprimé sa propre désap­­pro­­ba­­tion publique­­ment, au lende­­main du tour­­noi, qui avait lieu le 5 octobre 2016 : « Ce qui s’est passé hier à Grozny est inac­­cep­­table et, de plus, ne peut être justi­­fié », a-t-il écrit sur Insta­­gram, avant de rappe­­ler des prin­­cipes du MMA. En Russie, les enfants de moins de 12 ans ne peuvent pas monter sur le ring sans casque ni t-shirt. Ils ne peuvent pas assis­­ter à des compé­­ti­­tions d’adultes, encore moins y parti­­ci­­per, ni même combattre selon les mêmes règles. De son côté, le minis­­tère des Sports russe a condamné le début du tour­­noi de Grozny dans un commu­­niqué daté du 18 octobre. Or les fils du président tchét­­chène – Akhmad, Zelim­­khan et Adam Kady­­rov – faisaient partie des petits combat­­tants du Grand Prix Akhmat 2016. Ramzan Kady­­rov faisait quant à lui partie des spec­­ta­­teurs, visi­­ble­­ment très fier de ses reje­­tons : le jour-même, il a posté des vidéos de leurs combats sur Insta­­gram et traité affec­­tueu­­se­­ment le benja­­min de « lion ». Inutile de préci­­ser que les trois garçons ont tous gagné. Dans la famille Kady­­rov, on n’est pas habi­­tué à la défaite. Porté au pouvoir par Vladi­­mir Poutine en 2007, le président tchét­­chène a été réélu avec plus de 98 % des voix en septembre 2016. Son régime est quali­­fié de « tyran­­nie » par un récent rapport de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion Human Rights Watch. Il est soupçonné d’avoir fait enle­­ver, tortu­­rer et assas­­si­­ner plusieurs de ses oppo­­sants.

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Le président tchét­­chène et un entraî­­neur de Akhmat
Crédits : Kady­­rov / Insta­­gram

L’amour de Ramzan Kady­­rov pour les sports de combat est connu. Boxeur expé­­ri­­menté, il a notam­­ment convoqué le ministre des Sports et de la Culture physique tchét­­chène sur le ring en avril 2013, pour le punir de ne pas bien entre­­te­­nir le bâti­­ment de son minis­­tère. Un autre combat immor­­ta­­lisé sur Insta­­gram, cette fois avec des photo­­gra­­phies, qui montrent un ministre dominé par son président et ses crochets du gauche et du droit. C’est d’ailleurs Kady­­rov qui a fondé, en 2014, le fight club Akhmat, orga­­ni­­sa­­teur du tour­­noi de MMA contro­­versé à Grozny. « Le fight club Akhmat est une véri­­table pépi­­nière de talents », commente Yéléna Mac-Glan­­dières, cher­­cheuse en géopo­­li­­tique à l’uni­­ver­­sité Paris VIII Vincennes-Saint-Denis. « Et il fait venir beau­­coup de combat­­tants étran­­gers, des Alle­­mands et des Améri­­cains notam­­ment. » Cepen­­dant, l’amour de Ramzan Kady­­rov pour les sports de combat en géné­­ral et le MMA en parti­­cu­­lier semble large­­ment partagé en Tchét­­ché­­nie : « Quand on se promène dans le pays, on ne voit pas seule­­ment des publi­­ci­­tés pour Akhmat, on voit aussi des auto­­col­­lants du club un peu partout. »

Une longue lutte

La Tchét­­ché­­nie est une petite nation musul­­mane d’1,3 million d’ha­­bi­­tants. Son histoire est l’his­­toire d’une lutte qui se déroule sur le versant nord de la chaîne monta­­gneuse du Caucase, au cœur de steppes semi-déser­­tiques, au creux des vallées du fleuve Terek et de son affluent, la Sounja. Les cosaques pénètrent ce terri­­toire dès le milieu du XVIe siècle, mais la Tchét­­ché­­nie ne sera conquise par les Russes qu’en 1859, au terme d’une guerre impi­­toyable.

À l’ex­­tré­­mité sud de la Russie

L’ef­­fon­­dre­­ment de l’em­­pire tsariste, en 1917, ranime les velléi­­tés indé­­pen­­dan­­tistes des Tchét­­chènes, aussi­­tôt balayées par l’Ar­­mée rouge. À la fin des années 1920, les persé­­cu­­tions reli­­gieuses qui accom­­pagnent la collec­­ti­­vi­­sa­­tion entraînent une série de révoltes contre le régime fédé­­ral de l’URSS. Le mouve­­ment prend de l’am­­pleur pendant la Seconde Guerre mondiale et, en février 1944, Staline décide de dépor­­ter les Tchét­­chènes en Asie centrale. Un tiers des dépor­­tés péri­s­sent pendant le trans­­fert. Les survi­­vants ne sont auto­­ri­­sés à reve­­nir dans leur pays qu’en 1957. Lorsque l’URSS se disloque en 1991, le géné­­ral Djokhar Doudaïev proclame l’in­­dé­­pen­­dance de la Répu­­blique tchét­­chène d’Itch­­ké­­rie. Le président russe Boris Ielt­­sine tente plusieurs fois de le renver­­ser, avant d’op­­ter pour une inter­­­ven­­tion mili­­taire en 1994.

Cette guerre, qui dure deux ans et demi, s’achève par une défaite des forces fédé­­rales. Mais Moscou lance une nouvelle offen­­sive en 1999, prétex­­tant des atten­­tats en Russie et des incur­­sions tchét­­chènes au Dagues­­tan. Grozny tombe le 1er février 2000. Les atten­­tats contre le régime fédé­­ral se multi­­plient. La Tchét­­ché­­nie devient alors le terrain d’opé­­ra­­tions de « nettoyage » par l’ar­­mée russe et les milices locales. Ciblant les terro­­ristes, ces opéra­­tions s’ac­­com­­pagnent de nombreuses exac­­tions à l’en­­contre des popu­­la­­tions civiles – pillages, arres­­ta­­tions arbi­­traires, dispa­­ri­­tions, tortures, exécu­­tions sommaires. Si les sports de combat sont si popu­­laires en Tchét­­ché­­nie, c’est qu’ils s’ins­­crivent dans une longue tradi­­tion d’exal­­ta­­tion des valeurs guer­­rières. « Le MMA permet au président Ramzan Kady­­rov de faire le lien entre le passé et la moder­­nité », souligne la cher­­cheuse Yéléna Mac-Glan­­dières. « Il lui permet aussi de cana­­li­­ser l’éner­­gie des jeunes gens, tout en promou­­vant un mode de vie sain, viril, respon­­sable, musul­­man. Il lui permet enfin de créer un senti­­ment d’ap­­par­­te­­nance commu­­nau­­taire et de susci­­ter une adhé­­sion à sa poli­­tique de manière posi­­tive. Le MMA est un véri­­table instru­­ment de soft power, qui fait rayon­­ner la Tchét­­ché­­nie bien au-delà de ses fron­­tières. » Ce sport témoigne d’un fantasme à la fois inter­­­na­­tio­­nal et multi­­sé­­cu­­laire : la réunion de tous les arts martiaux en une seule et même disci­­pline. Mais c’est le jiu-jitsu brési­­lien des années 1920 qui a joué un rôle déter­­mi­­nant dans l’avè­­ne­­ment de la forme moderne du « combat libre ».

Carlos et Hélio Gracie

Le jiu-jitsu brési­­lien s’est déve­­loppé sous l’im­­pul­­sion des frères Carlos et Hélio Gracie. C’est le fils de ce dernier, Rorion, qui l’a importé aux États-Unis au début des années 1980, et popu­­la­­risé avec l’Ul­­ti­­mate Figh­­ting Cham­­pion­­ship (UFC) au début des années 1990. La première édition de cette compé­­ti­­tion, qui a eu lieu à Denver, est souvent consi­­dé­­rée comme l’acte de nais­­sance du MMA. Les Tchét­­chènes sont parti­­cu­­liè­­re­­ment bien repré­­sen­­tés dans cette disci­­pline, avec des athlètes comme Mamed Khali­­dov, Adlan Amagov, Mair­­bek Taisu­­mov, Khusein Khaliev, et Abdul-Kerim Edilov. Celui-ci est un fervent parti­­san de Ramzan Kady­­rov.

Le duel ultime

Abdul-Kerim Edilov a person­­nel­­le­­ment entraîné les fils de Ramzan Kady­­rov pour l’ou­­ver­­ture du Grand Prix Akhmat 2016, et il n’a pas du tout appré­­cié les critiques du président de l’Union russe de MMA, Fedor Emelia­­nenko. « Je ne sais pas pourquoi Fedor a mal parlé de ces combats », a-t-il écrit sur Insta­­gram. « Par jalou­­sie ? À cause du niveau des combat­­tants du tour­­noi ? Parce qu’il n’était pas invité ? Parce qu’il était ivre ? » Une publi­­ca­­tion qui lui a valu une provo­­ca­­tion en duel de la part de l’Ukrai­­nien Nikita Krylov, toujours sur le réseau social : « Retrouve-moi au prin­­temps à l’UFC et alors nous déci­­de­­rons qui fait du sport, et qui écrit sur Insta­­gram. »

Abdul-Kerim Edilov et les petits Kady­­rov
Crédits : Abdul-Kerim Edilov/Insta­­gram

L’ath­­lète de MMA Nikita Krylov est origi­­naire de Khrous­­talny, ville de la province de Lugansk, une région majo­­ri­­tai­­re­­ment russo­­phone qui s’est en grande partie sépa­­rée du reste du pays peu après le début du conflit ukrai­­nien, en 2014. Il s’est ensuite installé dans le Donetsk, autre région russo­­phone et séces­­sion­­niste de l’Ukraine. Ses prises de posi­­tion en faveur du Krem­­lin, connu pour son soutien au mouve­­ment sépa­­ra­­tiste ukrai­­nien, l’ont rendu persona non grata dans la capi­­tale de son pays, Kiev. Il réside main­­te­­nant à Moscou. Abdul-Kerim Edilov et Nikita Krylov sont donc à priori du même bord poli­­tique : celui du président russe Vladi­­mir Poutine, qui se tient toujours derrière le président tchét­­chène Ramzan Kady­­rov. Nombre de Tchét­­chènes ont épousé la cause des sépa­­ra­­tistes ukrai­­niens, allant même jusqu’à se battre à leurs côtés en 2015.

Pour autant, Ukrai­­niens pro-russes et Tchét­­chènes pro-russes ne font pas forcé­­ment bon ménage depuis le début du conflit. Les Tchét­­chènes pro-russes doivent en effet faire face au préjugé qui les pour­­suit au sein de la commu­­nauté russo­­phone, préjugé lié aux siècles de conflits qui ont opposé les Slaves à ces Cauca­­siens, ainsi qu’à leurs diffé­­rences ethnique et reli­­gieuse. Quant aux Tchét­­chènes hostiles aux Russes, ils ont combattu aux côtés des natio­­na­­listes ukrai­­niens et ils sont pour certains des vété­­rans du djihad en Syrie. Au sein même de la Fédé­­ra­­tion de Russie, les Tchét­­chènes sont toujours perçus comme formant un peuple à part, quelles que soient leurs opinions poli­­tiques. « Ils ont très mauvaise répu­­ta­­tion », explique Yéléna Mac-Glan­­dières. « On leur reproche surtout les impor­­tantes subven­­tions de l’État fédé­­ral, mais le problème djiha­­diste n’ar­­range pas les choses, leur président non plus : il a beau être loya­­liste, sa person­­na­­lité est très contro­­ver­­sée. » Voilà sans doute pourquoi le combat de MMA qui oppo­­sera le Tchét­­chène Abdul-Kerim Edilov à l’Ukrai­­nien Nikita Krylov au prin­­temps 2017 prend des allures de guerre par procu­­ra­­tion. Il fascine bien évidem­­ment les fans des deux athlètes : le chal­­lenge de Krylov a recueilli plus de 4 000 likes sur Insta­­gram. Mais c’est aussi un combat très attendu en dehors des cercles du MMA : il a ainsi fait les gros titres de médias géné­­ra­­listes, comme le site d’in­­for­­ma­­tion ukrai­­nien Strana.

L’is­­sue de cette guerre-là est incer­­taine. D’après le site de l’UFC, le Tchét­­chène est combat­­tant profes­­sion­­nel depuis 2010, l’Ukrai­­nien depuis 2012 seule­­ment. Mais Krylov a remporté neuf de ses 13 derniers combats, dont sept en moins d’une minute, tandis qu’E­­di­­lov a été privé de saison en 2016–2017, après avoir été testé posi­­tif au Meldo­­nium. Les deux athlètes, clas­­sés dans la caté­­go­­rie des « poids légers », repré­­sentent 93 kilos de muscles chacun. L’af­­fron­­te­­ment promet d’être brutal. Au goût de Ramzan Kady­­rov.


Couver­­ture : Ramzan Kady­­rov.


LES MOINES SHAOLIN FONT DU MMA, MAINTENANT

Avec l’ar­­ri­­vée en force du MMA en Chine, le Kung-fu tradi­­tion­­nel tombe en désué­­tude. Pour­­tant, à Shao­­lin, les jeunes béné­­fi­­cient de l’en­­sei­­gne­­ment de combat­­tants étran­­gers.

Centre-ville de Chengdu
Province du Sichuan

Peu après l’aube aux abords de Chengdu, la capi­­tale de la province du Sichuan, Li Quan frappe un sac de sable à coups de pieds. Malgré le vrom­­bis­­se­­ment constant des bus qui se dirigent vers la ville, on peut entendre l’eau bouillir sur la cuisi­­nière. Après son entraî­­ne­­ment, Li véri­­fie son télé­­phone et se sert une tasse de thé. Des étran­­gers sont en chemin pour s’en­­traî­­ner au Kung-fu avec le maître. En Chine, le nombre d’ar­­tistes martiaux qui, comme Li, main­­tiennent en vie la flamme de cette vieille tradi­­tion, se réduit rapi­­de­­ment. Quelques-uns de ces maîtres, géné­­ra­­le­­ment âgés de quarante ou cinquante ans, sont d’heu­­reux direc­­teurs d’écoles d’arts martiaux remplies d’élè­­ves… mais pour la plupart, ils sont agents de sécu­­rité, profes­­seurs d’édu­­ca­­tion physique, conduc­­teurs de poids lourds, voire gardes du corps. Dans les films, les maîtres du Kung-fu ont un travail pour couvrir leurs acti­­vi­­tés nocturnes héroïques. Mais en réalité, ce travail leur permet tout bonne­­ment de survivre.

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