par Camille Hamet | 22 janvier 2018

À l’heure où les Améri­­cains se rendent aux urnes pour les élec­­tions de mi-mandat, ce 6 novembre 2018, le président des États-Unis fait la chasse aux fausses infor­­ma­­tions sur Twit­­ter. « Il y a une rumeur, colpor­­tée par les Démo­­crates, selon laquelle [le candi­­dat répu­­bli­­cain] Josh Hawley du Missouri a quitté préma­­tu­­ré­­ment [mon congrès à] l’Arena hier soir. C’est une fake news », assure Donald Trump. La veille, juste­­ment, le fonda­­teur d’in­­ter­­net Tim Berners-Lee se disait préoc­­cupé par les mensonges diffu­­sés lors de l’élec­­tion prési­­den­­tielle du milliar­­daire. Les tenta­­tives de mysti­­fi­­ca­­tion viennent de toutes parts. Lors du Web Summit 2018, Berners-Lee suggère donc aux inter­­­nautes de signer un nouveau « contrat pour le web », défi­­nis­­sant un cadre à respec­­ter.

Au lende­­main de son discours, d’autres inter­­­ve­­nants de la confé­­rence inter­­­na­­tio­­nale dédiée aux tech­­no­­lo­­gies alertent contre la persis­­tance des fausses infor­­ma­­tions sur inter­­­net. Si le mensonge fait partie de la nature humaine, « l’éco­­no­­mie de l’at­­ten­­tion mani­­pule les gens de manière à en faire sortir le pire », juge Mitchell Baker, la prési­­dente de Mozilla. Or les pouvoirs publics sont encore loin de saisir le problème à bras le corps. Et les plate-formes comme Face­­book « disaient encore il y a un an que ce n’était pas leur problème », regrette le PDG du quoti­­dien britan­­nique The Guar­­dian David Pemsel. « Elles ont réalisé leur respon­­sa­­bi­­lité il y a à peine un an. » Depuis lors, la lutte contre les fake news s’or­­ga­­nise.

Desta­­bi­­li­­sés

« Emma­­nuel Macron, candi­­dat préféré de l’Ara­­bie saou­­dite à l’élec­­tion prési­­den­­tielle. » C’est le titre explo­­sif d’un article mis en ligne par le site du quoti­­dien belge Le Soir le 24 février 2017. Il porte la signa­­ture, recon­­nais­­sable entre toutes, de l’Agence France-Presse, et on y lit que le député socia­­liste belge Philippe Close affirme que « le royaume d’Ara­­bie saou­­dite a décidé de finan­­cer plus de 30 % de la campagne d’Em­­ma­­nuel Macron pour l’élec­­tion prési­­den­­tielle 2017 ». Une infor­­ma­­tion aussi­­tôt reprise par plusieurs sites d’ex­­trême droite, ainsi que par la dépu­­tée fron­­tiste du Vaucluse Marion Maré­­chal-Le Pen.

⚠FAKENEWS – Hier j’ai appris avec éton­­ne­­ment que mon nom était cité dans un article rela­­tif au finan­­ce­­ment de la campagne @Emma­­nuelMa­­cron pic.twit­­ter.com/dPZq­­byzmv8

— Philippe Close (@Phi­­lip­­peC­­lose) February 28, 2017

Mais le site qui a publié l’ar­­ticle n’est pas réel­­le­­ment le site du Soir. L’Agence France-Presse dément en être la source. Et Philippe Close se dit étonné d’ap­­prendre que son nom est « cité dans un article rela­­tif au finan­­ce­­ment de la campagne » d’Em­­ma­­nuel Macron. Cet article est en fait l’un de ces faux article, ou fake news, qui ont été nombreux à polluer la campagne prési­­den­­tielle de 2017. Mais sa victime a égale­­ment été le vainqueur de l’élec­­tion, et aujourd’­­hui l’heure de la revanche semble sonner. « Nous allons faire évoluer notre dispo­­si­­tif juri­­dique pour proté­­ger la vie démo­­cra­­tique de ces fausses nouvelles », a en effet déclaré Emma­­nuel Macron le 3 janvier dernier.

« Les plate­­formes se verront impo­­ser des obli­­ga­­tions de trans­­pa­­rence accrue sur tous les conte­­nus spon­­so­­ri­­sés afin de rendre publique l’iden­­tité des annon­­ceurs et de ceux qui les contrôlent, mais aussi de limi­­ter les montants consa­­crés à ces conte­­nus », a-t-il pour­­suivi. « En cas de propa­­ga­­tion d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permet­­tant le cas échéant de suppri­­mer le contenu mis en cause, de déré­­fé­­ren­­cer le site, de fermer le compte utili­­sa­­teur concerné, voire de bloquer l’ac­­cès au site Inter­­net. »

Par ailleurs, les pouvoirs du Conseil supé­­rieur de l’au­­dio­­vi­­suel « seront accrus pour lutter contre toute tenta­­tive de désta­­bi­­li­­sa­­tion par des services de télé­­vi­­sion contrô­­lés ou influen­­cés par des États étran­­gers ». Diffi­­cile de ne pas y déce­­ler une menace à l’en­­contre des médias russes RT et Sput­­nik, qu’Em­­ma­­nuel Macron avait déjà accusé de se compor­­ter « comme des organes d’in­­fluence […] et de propa­­gande menson­­gère » en mai 2017. D’au­­tant que RT avait commencé à diffu­­ser des infor­­ma­­tions en continu en français deux semaines aupa­­ra­­vant seule­­ment… Mais le président français n’est pas le seul à décla­­rer la guerre aux fake news, et leurs relais sont pléthore.

Le gouver­­ne­­ment brési­­lien, notam­­ment, a annoncé dans un tweet datant du 9 janvier la mise en place d’une unité spéciale au sein de la police fédé­­rale pour lutter contre les fake news en prévi­­sion de l’élec­­tion prési­­den­­tielle d’oc­­tobre prochain, avec pour objec­­tif « d’iden­­ti­­fier et de punir les auteurs de “fake news” à l’en­­contre ou en faveur des candi­­dats ». Le cadre juri­­dique de ce programme reste flou cepen­­dant, ce qui laisse craindre des abus. Abus contre lesquels l’Union euro­­péenne tente pour sa part de se prému­­nir.

Emma­­nuel Macron et Vladi­­mir Poutine face aux jour­­na­­listes, à Versailles en mai 2017
Crédits : Krem­­lin.ru

Les 40 experts

La Commis­­sion euro­­péenne a annoncé, le 15 janvier dernier, qu’elle mobi­­li­­sait pas moins de 40 experts « de tous hori­­zons » sur la problé­­ma­­tique des fake news. Présidé par Made­­leine de Cock Buning, profes­­seure à l’uni­­ver­­sité d’Utrech, le groupe est d’abord chargé de circons­­crire cette problé­­ma­­tique, avant de défi­­nir les respon­­sa­­bi­­li­­tés des parties prenantes, et de formu­­ler diffé­­rentes recom­­man­­da­­tions. « J’at­­tends de ce groupe un rapport clair, struc­­turé, sur la valeur ajou­­tée d’une approche euro­­péenne », précise la Commis­­saire euro­­péenne à l’Éco­­no­­mie et à la Société numé­­rique, Mariya Gabriel, qui veut à tout prix « éviter une grande frag­­men­­ta­­tion » des États membres de l’Union sur le sujet

Paral­­lè­­le­­ment, la Commis­­sion a lancé une consul­­ta­­tion publique en ligne, qui pren­­dra fin le 28 février prochain. « Comment distin­­guez-vous des infor­­ma­­tions véri­­fiées des fake news ? » demande-t-elle aux inter­­­nautes. « Quelles sources ou quels relais d’in­­for­­ma­­tion vous paraissent les plus fiables ? Des outils de signa­­le­­ment d’un faux article sont-ils utiles ? » Combi­­nées aux résul­­tats des travaux du groupe d’ex­­perts, les réponses doivent permettre à la Commis­­sion de déter­­mi­­ner, « au prin­­temps 2018 », quelles pratiques sont les plus effi­­caces pour lutter contre les fake news, mais aussi qui a le premier rôle à jouer dans cette lutte.

S’agit-il de l’Union euro­­péenne ou des gouver­­ne­­ments natio­­naux ? Des médias et des jour­­na­­listes ou des citoyens eux-mêmes ? Ou bien encore Face­­book et Twit­­ter ? Leurs algo­­rithmes sont en tout cas régu­­liè­­re­­ment accu­­sés de faci­­li­­ter la mani­­pu­­la­­tion des opinions publiques. Des cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford ont ainsi observé un usage massif des réseaux sociaux pour promou­­voir des mensonges, de la désin­­for­­ma­­tion et de la propa­­gande dans neuf pays diffé­­rents : la Russie, la Chine et Taïwan, les États-Unis, le Brésil, le Canada, l’Al­­le­­magne, la Pologne et l’Ukraine.

Crédits : Ulyces

À Taïwan, des milliers de comptes Twit­­ter se sont coor­­don­­nés pour mener campagne contre le président Tsai Ing-wen en diffu­­sant de la propa­­gande chinoise. En Russie, 45 % des comptes Twit­­ter très actifs sont en réalité des bots. « Il y a un immeuble à Saint-Péters­­bourg avec des centaines d’em­­ployés et des millions de dollars de budget dont la mission est de mani­­pu­­ler l’opi­­nion publique », indique l’un des cher­­cheurs, Philip Howard. « Il s’agit de semer la confu­­sion. Il ne s’agit pas forcé­­ment de diffu­­ser de fausses infor­­ma­­tions mais de rendre les gens telle­­ment indif­­fé­­rents à la poli­­tique qu’ils n’ont plus envie de s’en­­ga­­ger. »

Le Trust Project

Certai­­ne­­ment piqué au vif par la critique des cher­­cheurs, Face­­book a mis en place un dispo­­si­­tif de signa­­le­­ment des fake news. D’abord aux États-Unis, puis en France, avec le concours de huit médias : Le Monde, l’Agence France-Presse, BFM-TV, France Télé­­vi­­sions, France Médias Monde, L’Ex­­press, Libé­­ra­­tion et 20 Minutes. Ce dispo­­si­­tif permet aux utili­­sa­­teurs de « faire remon­­ter » les infor­­ma­­tions qu’ils pensent être fausses. Ces infor­­ma­­tions sont alors véri­­fiées par les médias parte­­naires. Si deux d’entre eux établissent qu’elles sont bel et bien fausses, elles sont marquées d’un drapeau et ne peuvent plus être parta­­gées sans que les utili­­sa­­teurs de Face­­book ne soient aler­­tés par l’ou­­ver­­ture d’une fenêtre.

Par ailleurs, « si des pages partagent de façon répé­­tée des articles consi­­dé­­rés comme des fausses infor­­ma­­tions, ces pages ne seront plus auto­­ri­­sées à faire de la publi­­cité sur Face­­book », annonçait la firme en août 2017. « Si ces pages arrêtent de parta­­ger des fausses infor­­ma­­tions, elles pour­­ront de nouveau être auto­­ri­­sées à faire de la publi­­cité », ajou­­tait-elle. « Les fake news font du mal à tout le monde. Elles rendent le monde moins bien informé et elles entament la confiance. » Puis, en novembre, Face­­book, comme Twit­­ter et Google, annonçait sa parti­­ci­­pa­­tion au Trust Project, une initia­­tive inter­­­na­­tio­­nale réunis­­sant 75 orga­­ni­­sa­­tions média­­tiques et visant à établir des critères de qualité pour les infor­­ma­­tions.

Ques­­tion du public durant une présen­­ta­­tion du Trust Project en décembre 2017
Crédits : James Tensuan

Car, comme le souligne la respon­­sable de cette initia­­tive, Sally Lehr­­man, « dans le monde connecté numé­­rique­­ment et socia­­le­­ment d’aujourd’­­hui, il est plus diffi­­cile que jamais de déter­­mi­­ner ce qui est une véri­­table infor­­ma­­tion, une publi­­cité ou même de la désin­­for­­ma­­tion ». Les lecteurs, de plus en plus scep­­tiques, veulent « savoir quelles sont l’ex­­per­­tise, l’en­­tre­­prise et l’éthique derrière une infor­­ma­­tion ». Il s’agit donc de mettre au point des indi­­ca­­teurs de confiance pour les aider à « évaluer si l’in­­for­­ma­­tion émane d’une source crédible en laquelle ils peuvent avoir confiance ».

Face­­book et Google ont précisé qu’ils étaient déjà en train de tester ces « indi­­ca­­teurs de confiance ». Mais Twit­­ter se montre bien moins disert sur le sujet. Au contraire de ses utili­­sa­­teurs, qui sont nombreux à s’en empa­­rer régu­­liè­­re­­ment. Parmi ces utili­­sa­­teurs, se trouve Glenn Green­­wald. Lui, c’est certain, n’est pas un bot. Ce jour­­na­­liste poli­­tique améri­­cain, fonda­­teur du site d’in­­for­­ma­­tion The Inter­­cept, a notam­­ment publié les révé­­la­­tions d’Ed­­ward Snow­­den sur les programmes de surveillance de masse qui ont secoué le monde en juin 2013. Et il est caté­­go­­rique :  le projet de lutte contre les fake news annoncé par Emma­­nuel Macron dissi­­mule un projet de « contrôle gouver­­ne­­men­­tal du web ».

Les Fake News Awards

Pour Glenn Green­­wald, « depuis le départ, “fake news” est un terme rhéto­­rique sans défi­­ni­­tion, ce qui rend les abus certains ». Mais à quelle époque corres­­pond ce « départ » ? « “Fake news” semble avoir commencé à avoir une utili­­sa­­tion géné­­rale à la fin du XIXe siècle », affirme le diction­­naire anglais Merriam-Webs­­ter. « Une des raisons pour lesquelles “fake news” est un ajout si récent à notre voca­­bu­­laire est que le mot “fake” est tout aussi récent. “Fake” était peu utilisé comme adjec­­tif avant la fin du XIXe siècle. Mais nous avions évidem­­ment de fausses infor­­ma­­tions avant les années 1890, alors comment les appe­­lions-nous ? Il y a sans aucun doute un large éven­­tail d’ex­­pres­­sions auxquelles les gens avaient recours lorsqu’ils ressen­­taient le besoin d’in­­diquer que les jour­­naux avaient falsi­­fié des infor­­ma­­tions, mais l’une des plus courantes était “false news”. » Et elle remonte au XVIe siècle.

Une des raisons pour lesquelles “fake news” est un ajout si récent au voca­­bu­­laire est que le mot “fake” est tout aussi récent.

D’après le diction­­naire Collins, qui l’a nommé « terme de l’an­­née 2017 », c’est au cours des années 2000 que le terme « fake news » est apparu à la télé­­vi­­sion améri­­caine pour décrire « des infor­­ma­­tions fausses, souvent sensa­­tion­­nelles, diffu­­sées sous le couvert de repor­­tages ». Mais c’est lors de la campagne prési­­den­­tielle améri­­caine de 2016 qu’il a accédé à une noto­­riété mondiale, en raison des soupçons d’in­­ter­­fé­­rences du gouver­­ne­­ment russe dans le débat média­­tique en faveur du candi­­dat Donald Trump. Ce dernier se l’est néan­­moins appro­­prié « pour s’at­­taquer au jour­­na­­lisme », selon Glenn Green­­wald. 

Il y a très fréquem­­ment recours sur Twit­­ter, de préfé­­rence en lettres capi­­tales, et il a même prétendu l’avoir inventé. Alors même que sa seule et unique inven­­tion se trouve dans les « Fake News Awards », prix qu’il a décer­­nés aux médias qu’il consi­­dère comme « les plus corrom­­pus et les plus biai­­sés » le 18 janvier dernier. Une paro­­die dange­­reuse pour le séna­­teur répu­­bli­­cain Jeff Flake, qui estime que « 2017 fut l’an­­née où la vérité – objec­­tive, empi­­rique, basée sur des faits – a été plus la plus bous­­cu­­lée et maltrai­­tée dans l’his­­toire [des États-Unis], aux mains du person­­nage le plus impor­­tant de notre gouver­­ne­­ment ».

De son côté, la respon­­sable du pôle Jour­­na­­lisme et Tech­­no­­lo­­gie de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion Repor­­ters Sans Fron­­tières, Élodie Vialle remarque que « les enne­­mis de la liberté de la presse » se servent « des décla­­ra­­tions du président Donald Trump sur les fake news pour justi­­fier leurs poli­­tiques répres­­sives ». Dès lors, comment s’éton­­ner que la lutte contre les fake news ne suscite des inquié­­tudes ? En Alle­­magne, le gouver­­ne­­ment a été vive­­ment critiqué après avoir fait voter, en juin 2017, un texte sanc­­tion­­nant par de lourdes amendes les fausses infor­­ma­­tions et les propos haineux sur les réseaux sociaux. En France, on attend toujours le contenu exact de la loi voulue par Emma­­nuel Macron.

Emma­­nuel Macron lors des vœux à la presse
Crédits : Elysée.fr

Couver­­ture : Le laby­­rinthe des fake news. (Getty/Ulyces)


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