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par Camille Hamet | 24 juillet 2018

Cette année encore, Tokyo est consi­­dé­­rée comme « la ville la plus intel­­li­­gente » d’Asie par l’École de gestion de l’uni­­ver­­sité de Navarre, qui classe les métro­­poles du monde entier en fonc­­tion de 50 indi­­ca­­teurs et de sept critères d’ana­­lyse : la mobi­­lité, le respect de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, l’éco­­no­­mie, l’in­­no­­va­­tion, la gestion des ressources, la gouver­­nance et la cohé­­sion sociale. Avec 39 millions d’ha­­bi­­tants, la capi­­tale japo­­naise est aussi la métro­­pole la plus peuplée de la planète. Et la plus sûre. Quant à son écono­­mie, elle devance celles de tous les pays du monde, à sept excep­­tions près seule­­ment. Comment cette ville en est-elle arri­­vée là ?

Crédits : Alex Knight

Satoyama

Au XVIe siècle, le Japon est ravagé par la guerre civile. Le géné­­ral Toyo­­tomi Hideyo­­shi réus­­sit à soumettre la plus grande partie de l’île de Kyushu, ainsi que le nord et l’est du pays, mais au lieu d’ache­­ver son entre­­prise d’uni­­fi­­ca­­tion, il se lance à la conquête de la Chine et ses armées s’en­­lisent en Corée. À sa mort, en 1598, son prin­­ci­­pal vassal, Toku­­gawa Ieyasu, à qui il a confié les six provinces de l’est de l’île de Honshu, s’em­­pare du pouvoir. Et se heurte au géné­­ral Ishida Mitsu­­nari, qui entend défendre le fils, et héri­­tier présumé, de Toyo­­tomi Hideyo­­shi.

Le 21 octobre 1600, dans la province de Mino, aux envi­­rons de Seki­­ga­­hara, 210 000 hommes s’af­­frontent sous une pluie battante. Le lende­­main, plusieurs daimyos se rallient à Toku­­gawa Ieyasu, lui assu­­rant ainsi la victoire. Trois ans plus tard, il reçoit le titre héré­­di­­taire de Shogun et établit sa capi­­tale à Edo. Mais Kyoto reste la capi­­tale offi­­cielle du pays et la ville de rési­­dence des empe­­reurs. Jusqu’en 1868.

Visite d’Edo en réalité virtuelle

Cette année-là, le quin­­zième et dernier Shogun du Japon, Toku­­gawa Yoshi­­nobu, est défait par ses oppo­­sants. Le pouvoir impé­­rial, restauré. Le jeune empe­­reur Mutsu­­hito choi­­sit Edo comme nouveau lieu de rési­­dence. La ville est aussi­­tôt renom­­mée Tokyo, ce qui signi­­fie litté­­ra­­le­­ment « la capi­­tale de l’Est ». C’est le début de l’ère Meiji, qui voit le Japon et sa nouvelle capi­­tale offi­­cielle s’ou­­vrir à la moder­­nité et au commerce inter­­­na­­tio­­nal.

Mais leur déve­­lop­­pe­­ment a un prix : celui de la pollu­­tion. Vient alors le temps du « satoyama », prin­­cipe d’har­­mo­­nie entre la ville et la nature qui se retrouve dans son étymo­­lo­­gie, les mots « sato » et « yama » signi­­fiant respec­­ti­­ve­­ment « village » et « montagne ». Et s’in­­carne aujourd’­­hui dans les parcs et les espaces verts de Tokyo, qui recouvrent 20 % de sa région métro­­po­­li­­taine. Parmi eux se trouvent le Shinjuku Gyoen, qui compte 20 000 arbres, dont 1 500 ceri­­siers magni­­fique­­ment fleu­­ris au prin­­temps. Ou encore le Yoyogi, qui renferme le sanc­­tuaire Meiji.

La ville inter­­­mi­­nable

En 1922, Albert Londres pose ses valises de grand repor­­ter à Tokyo après quarante-six jours de voyage. Il se met à la parcou­­rir dans tous les sens ; elle lui résiste. « C’est la cité décou­­ra­­geante. » Alors il prend un chauf­­feur pour tenter de lui échap­­per. « Avez-vous de bons pneus ? » lui demande-t-il. « Êtes-vous céli­­ba­­taire ? c’est-à-dire un homme pouvant courir les aven­­tures ? Oui. Alors menez-moi au bout de Tokyo. Non ! Non ! pas aux temples, ni aux jardins, ni au palais. Je ne veux voir que le bout de Tokyo. Roulez ! Je paie­­rai en or. »

Tokyo, 1922

Une heure et demie plus tard, « ayant traversé, à une allure de circuit, quar­­tiers sur quar­­tiers », le chauf­­feur freine. « Roulez toujours ! » s’ex­­clame Albert Londres, hors de lui, la tête à la portière. Le chauf­­feur allonge le bras. Face à eux, « tout bleu », s’étend le Paci­­fique. « Où suis-je ? » demande le jour­­na­­liste. « Yoko­­hama ! » répond le chauf­­feur.  Tokyo n’a pas de bout, conclut Albert Londres.

L’an­­née suivante, le 1er septembre 1923, un séisme de magni­­tude 7,9 touche Tokyo et Yoko­­hama. En trem­­blant, la terre renverse les brase­­ros allu­­més pour prépa­­rer le repas du midi et met le feu aux maisons de bois, déclen­­chant un incen­­die d’une telle violence que le fleuve Sumida se met à bouillir. 140 000 personnes trouvent la mort.

Pour Pierre-François Souyri, histo­­rien français spécia­­liste de l’his­­toire du Japon, « il y a eu un avant et un après » ce trem­­ble­­ment de terre. « Dans les jours qui ont suivi, des rumeurs se sont répan­­dues. Plusieurs dizaines de milliers de travailleurs coréens, impor­­tés au Japon comme main-d’œuvre, ont été accu­­sés d’em­­poi­­son­­ner les puits. Les poli­­ciers ont incité les sauve­­teurs à les repé­­rer et à les lyncher. On pense qu’il y a eu envi­­ron 6 000 morts parmi les Coréens et plusieurs centaines parmi les Chinois. »

« Par ailleurs, des respon­­sables de la police de Tokyo ont arrêté des leaders anar­­chistes, en parti­­cu­­lier Osugi Sakae, un des chefs du mouve­­ment anar­­cho-syndi­­ca­­liste, avec sa femme et leur neveu qui avait sept ans. Ils ont été étran­­glés dans les locaux du commis­­sa­­riat. Un certain nombre de crimes ont ainsi été commis direc­­te­­ment par la police, jusqu’à ce que des intel­­lec­­tuels japo­­nais tapent du poing sur la table et que le gouver­­ne­­ment réagisse fina­­le­­ment, en impo­­sant un couvre-feu. »

Tokyo, vers 1940

L’ac­­cal­­mie dure près de vingt ans. Puis la guerre éclate. Et dans la nuit du 9 au 10 mars 1945,  l’ar­­mée améri­­caine fait tomber une pluie de bombes explo­­sives et incen­­diaires sur Tokyo, détrui­­sant ainsi un tiers de la ville et tuant 95 000 personnes. C’est, selon l’his­­to­­rien mili­­taire et ancien pilote améri­­cain Kenneth P. Werrell, « l’un des raids aériens les plus meur­­triers de tous les temps, surpas­­sant Dresde, Hambourg et Naga­­saki, d’une échelle compa­­rable à Hiro­­shima, et certai­­ne­­ment l’un des plus destruc­­teurs ».

Après la Seconde guerre mondiale, le Japon n’a plus accès aux réserves de pétrole mondiales. Le gouver­­ne­­ment décide d’in­­ves­­tir dans le trans­­port ferro­­viaire. En 1964, juste à temps pour les premiers Jeux olym­­piques de Tokyo, le pays inau­­gure la première ligne à grande vitesse de l’His­­toire, la Shin­­kan­­sen Tokaido, qui va de la capi­­tale à Osaka. Aujourd’­­hui, le service de trans­­port ferro­­viaire de sa métro­­pole dénombre 40 millions de passa­­gers chaque jour, dont trois millions pour la seule gare de Shinjuku.

Pour éviter la conges­­tion routière, les métro­­po­­li­­tains peuvent en outre comp­­ter sur la Tokyo Wan Aqua-Line, voie compo­­sée de tunnels sous-marins et de ponts reliant la préfec­­ture de Chiba à celle de Kana­­gawa à travers la baie de Tokyo depuis 1997. La Tokyo Wan Aqua-Line a réduit la durée de ce trajet d’une quin­­zaine de minutes. Sa construc­­tion a pris plus de trente ans, et néces­­sité un inves­­tis­­se­­ment de 1 440 milliards de yens, soit 11,2 milliards de dollars à l’époque.

La Tokyo Wan Aqua-Line
Crédits : DR

Tokyo 2020

En 2016, le gouver­­ne­­ment de Tokyo s’est donné quatre ans pour « réali­­ser les trois villes de Tokyo dans la pers­­pec­­tive de placer les citoyens de Tokyo au premier plan » : « un Tokyo où tout le monde peut vivre en paix, avoir des rêves et mener une vie active ; un Tokyo durable qui conti­­nue de géné­­rer de la crois­­sance ; un Tokyo qui brille à travers le monde comme le moteur de la crois­­sance japo­­naise ».

« Nous allons proté­­ger les vies et les biens des habi­­tants de Tokyo de tous les types de désastres et construire un Tokyo dyna­­mique et animé », promet-il. « Nous allons créer un Tokyo qui embrasse la diver­­sité, plein de gentillesse et de chaleur humaine, où tout le monde peut mener une vie vibrante et parti­­ci­­per à la société. En tant que méga­­lo­­pole, capi­­tale du Japon et moteur de l’éco­­no­­mie natio­­nale, nous allons créer un Tokyo durable et capable de rele­­ver les défis qui se posent aux méga­­lo­­poles et conti­­nuer de nous déve­­lop­­per pour termi­­ner victo­­rieux dans la compé­­ti­­tion inter­­­na­­tio­­nale des villes. »

Crédits : Darren Chan

Pour cela, le gouver­­ne­­ment de Tokyo a décidé d’in­­ves­­tir 4,8 milliards d’eu­­ros. Et il semble­­rait qu’il puisse comp­­ter sur l’aide des spon­­sors des Jeux olym­­piques de Tokyo 2020 pour faire briller la capi­­tale du Japon. Intel et Toyota ont en effet annoncé en février dernier vouloir profi­­ter de l’évé­­ne­­ment pour démon­­trer leur savoir-faire tech­­no­­lo­­gique. Intel, par exemple, veut déployer la 5G sur l’en­­semble de la ville, diffu­­ser partout des vidéos 4K en direct, et déve­­lop­­per une « recon­­nais­­sance faciale omni­­pré­­sente » pour la sécu­­rité et l’ac­­cès aux stades.

Des tests sont déjà en cours. En 2017,  l’opé­­ra­­teur japo­­nais NTT DoCoMo a expé­­ri­­menté avec Nokia la diffu­­sion en direct d’une vidéo 8K en 5G. Puis il a diffusé une vidéo 4K depuis une plate­­forme d’ob­­ser­­va­­tion de la tour de radio­­dif­­fu­­sion Tokyo Skytree sur un écran situé au premier étage. Et selon l’agence de presse japo­­naise Jiji, les deux autres entre­­prises de télé­­pho­­nie mobile du pays, KDDI et SoftBank, ont procédé à de nouvelles démons­­tra­­tions ou sont sur le point de le faire. KDDI a utilisé la 5G pour proje­­ter des conte­­nus en réalité virtuelle dans des voitures en mouve­­ment, tandis SoftBank expé­­ri­­mente la 5G dans un contexte de conduite auto­­nome.

Ce géant de la télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tion a par ailleurs massi­­ve­­ment investi dans la robo­­tique et l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. Son modèle Pepper est devenu un inter­­­lo­­cu­­teur fréquent dans les maga­­sins de Tokyo et ce sont des robots qui accueille­­ront les touristes à l’aé­­ro­­port de la ville au cours des Jeux olym­­piques. Ils porte­­ront leurs bagages, leur indique­­ront leur chemin et joue­­ront les inter­­­prètes. Mais les robots auront aussi leurs propres Jeux olym­­piques : un « sommet mondial » avec expo­­si­­tions et compé­­ti­­tions censé atti­­rer l’élite auto­­ma­­ti­­sée du monde entier.

Pepper, by SoftBank

Couver­­ture : Tokyo, par Alex Knight.


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