fbpx

par Camille Hamet | 26 septembre 2017

Près de quinze ans après sa sortie, Le Dernier samou­­raï d’Ed­­ward Zwick appa­­raît comme un clas­­sique du cinéma holly­­woo­­dien. Beau­­coup se souviennent encore du synop­­sis. Le héros, un jeune capi­­taine améri­­cain incarné par Tom Cruise, se range aux côtés de guer­­riers japo­­nais révol­­tés pour les aider dans le combat qui les oppose aux troupes impé­­riales. Ce que peu de spec­­ta­­teurs savent, en revanche, c’est que ce héros s’ins­­pire en grande partie d’un person­­nage histo­­rique, et français : Jules Brunet, qui débarqua au Japon le 13 janvier 1867. Pour le colo­­nel François-Xavier Héon, il est « le véri­­table dernier Samou­­raï ». « Jules Brunet ne compte pas au nombre des très rares étran­­gers ayant été anoblis de la sorte », nuance Julien Peltier, auteur des livres Le Crépus­­cule des samou­­raïs et Samou­­raïs. « Mais le statut étant alors en voie de dispa­­ri­­tion, il n’est pas inter­­­dit de dire que l’of­­fi­­cier français sut comprendre la “Voie du Guer­­rier”, en se dévouant corps et âme à la cause qu’il esti­­mait juste. Pour parfaire ce choix, il ne lui aurait plus manqué que d’en mourir. »

Mili­­taires français enga­­gés au Japon en 1862

La voie du guer­­rier

Le Japon du XIXe siècle a conservé une orga­­ni­­sa­­tion féodale. Et si l’em­­pe­­reur se trouve à la tête du pays, c’est le shôgun, chef du gouver­­ne­­ment mili­­taire, qui détient véri­­ta­­ble­­ment le pouvoir. L’ar­­chi­­pel vit replié sur lui-même. Jusqu’à ce qu’en 1853, l’ami­­ral améri­­cain Matthew Perry pénètre dans la baie d’Edo et exige l’ou­­ver­­ture des ports japo­­nais au commerce. « Depuis, deux grandes cote­­ries se disputent le pouvoir », raconte Julien Peltier. « La première obéit toujours au shôgun, tandis que les nouveaux venus, très majo­­ri­­tai­­re­­ment issus des fiefs du sud-ouest, souhaitent un retour au primat poli­­tique de l’em­­pe­­reur. »

À la fin de l’an­­née 1864, le quin­­zième shôgun, Toku­­gawa Yoshi­­nobu, demande de l’aide à la Grande-Bretagne pour réor­­ga­­ni­­ser son armée. N’ob­­te­­nant pas de réponse, il se tourne ensuite vers sa rivale, la France, qui accepte d’en­­voyer des hommes au Japon pour former les 1 000 fantas­­sins, 650 artilleurs et 350 cava­­liers du shôgun. Un groupe de quinze mili­­taires français est consti­­tué le 3 novembre 1866 et placé sous l’au­­to­­rité du capi­­taine Charles Sulpice Jules Chanoine – qui occu­­pera le poste de ministre de la Guerre lors de l’af­­faire Drey­­fus. Parmi eux se trouve Jules Brunet, alors lieu­­te­­nant au régi­­ment d’ar­­tille­­rie à cheval de la Garde impé­­riale.

Brunet. Jules Brunet

« On le présente comme un bel homme, de haute taille, d’agréable compa­­gnie et sachant manier la plume comme le crayon. Brunet est un peu le Français idéal, et c’est d’ailleurs son panache mili­­taire qui va le conduire à braver la chaîne de comman­­de­­ment. Ses quali­­tés humaines le font appré­­cier des jeunes cadets qu’il encadre, d’au­­tant qu’à 29 ans, son aînesse n’est pas assez pronon­­cée pour exer­­cer une grande influence. Lui-même se prend d’af­­fec­­tion et de respect pour eux, et met un point d’hon­­neur à embras­­ser la cause du shôgu­­nat. »

Le voyage vers le Japon, qui débute au port de Marseille le 19 novembre 1866, dure 52 jours. D’après le colo­­nel François-Xavier Héon, les 15 mili­­taires français emportent avec eux du maté­­riel de campe­­ment, des modèles et des pièces d’ar­­tille­­rie, mais aussi du vin, du vermouth et de l’eau de vie. Ils font une escale à Alexan­­drie, gagnent Suez, puis Ceylan, Singa­­pour, Saïgon, Hong Kong et Shan­­ghai. Lorsqu’ap­­pa­­raissent enfin les côtes du Japon, Jules Brunet réalise « de magni­­fiques tableaux ». « Ses pein­­tures réalistes, croquis au crayon ou esquisses inache­­vées, émaille­­ront les trois années de son séjour en Asie. » L’of­­fi­­cier français dessine même le shôgun lors de leur première rencontre, au palais d’Osaka, le 1er mai 1867. Le lieu­­te­­nant Léon Descharmes, égale­­ment présent, a laissé un récit de cette scène surréa­­liste : « Brunet […] avait apporté ses albums et le [Shôgun] lui fit dire qu’il dési­­rait qu’il fît son portrait et qu’il pose­­rait si c’était néces­­saire. Toujours accom­­pa­­gné de ses crayons et de ses albums, Brunet peint plusieurs aqua­­relles, réalise croquis et études du Shôgun Yoshi­­nobu Toku­­gawa, dont un portrait dans la posi­­tion debout, ce qui ne s’était jamais fait dans l’his­­toire du pays, l’étiquette l’in­­ter­­di­­sant. Brunet, bien entendu, se récrie et prie Sa Majesté de conti­­nuer ses affaires, de sorte que la confé­­rence conti­­nue entre le ministre, le capi­­taine et le [Shôgun], Brunet, en grande tenue, dessi­­nant dans un coin entouré de hauts digni­­tai­­res… »

Monsieur

Face au regrou­­pe­­ment de ses oppo­­sants sous les bannières des princes Satsuma et Choshu, Toku­­gawa Yoshi­­nobu abdique le 10 novembre 1867. Mais cela ne suffit pas à éviter l’es­­ca­­lade. Le 3 janvier 1868, la coali­­tion se saisit du palais de l’em­­pe­­reur à Kyoto et en chasse les parti­­sans du shôgun, qui orga­­nise sa défense depuis Osaka. Des affron­­te­­ments ont lieu entre les deux villes. « Les forces du Shôgun, esti­­mées à 10 000 hommes partiel­­le­­ment formés par les instruc­­teurs français, sont encore majo­­ri­­tai­­re­­ment dotées de l’ar­­me­­ment tradi­­tion­­nel, tandis que leurs adver­­saires sont mieux armés », explique François-Xavier Héon. « Elles sont battues le 27 janvier près de Toba et Fushimi. Le Shôgun s’em­­barque alors sur sa frégate, le Kaïo-Maru, et rejoint Edo le 5 février. » Dès le lende­­main, il fait venir Charles Sulpice Jules Chanoine, Léon Descharmes et Jules Brunet, qui est devenu capi­­taine. « Au cours de cette entre­­vue, un signe trou­­blant marque les esprits des Japo­­nais. Le trône sur lequel siégeait le [shôgun] vient à se briser. Les capi­­taines Chanoine et Brunet, les deux plus proches, se préci­­pitent alors pour rete­­nir le souve­­rain. Ils sont les premiers étran­­gers à avoir pu toucher le [shôgun], mais c’est un mauvais présage. »

La guerre civile au Japon, par Jules Brunet

Deux mois plus tard, Edo est inves­­tie par les oppo­­sants de Toku­­gawa Yoshi­­nobu. Celui-ci est alors privé de tous ses titres. Mais contrai­­re­­ment à la France, qui a noti­­fié sa neutra­­lité à l’égard des deux camps et suspendu sa mission mili­­taire, Jules Brunet entend lui rester fidèle. D’au­­tant que la défaite du shôgun signe un échec de la poli­­tique française face à la Grande-Bretagne, qui soutient ses oppo­­sants en sous-main. L’of­­fi­­cier présente sa démis­­sion par écrit le 4 octobre 1868. « Je me borne­­rai à vous dire que la force des circons­­tances ayant amené le retrait fâcheux de notre mission, je me crois capable de répa­­rer l’échec subi par la poli­­tique française en cette occa­­sion », confie-t-il à Charles Sulpice Jules Chanoine. « Je ne me fais pas d’illu­­sions sur les diffi­­cul­­tés ; je les affronte avec réso­­lu­­tion, décidé à mourir ou à bien servir la cause française en ce pays. » Et à l’em­­pe­­reur Napo­­léon III : « Je risque un avenir, que, dans la voie ordi­­naire, les bien­­faits de Votre Majesté ont brillam­­ment assuré, je le risque pour lutter contre l’im­­prévu ; mais je ne m’y suis décidé qu’a­­près avoir eu en mains les preuves sérieuses de ce que les [combat­­tants] sont déci­­dés à suivre mes conseils. » Le jour-même, sous prétexte d’une visite à un ami travaillant à l’ar­­se­­nal de Yoko­­suka, Jules Brunet quitte la base française de Yoko­­hama avec le briga­­dier Caze­­neuve. Tous deux rejoignent les navires de l’es­­cadre shogu­­nale, qui est ancrée dans la baie de Shina­­gawa, et appa­­reille aussi­­tôt pour Sendai. « Son sort est donc scellé par ce geste auda­­cieux », estime François-Xavier Héon. « Doré­­na­­vant, il ne portera plus l’uni­­forme et se fera appe­­ler “Monsieur”. II sait que, la durée des cour­­riers entre le Japon et la France étant de deux mois, il n’aura pas de réac­­tion offi­­cielle avant quatre mois, soit vers le mois de février 1869. »

Ezo

Jules Brunet et le briga­­dier Caze­­neuve sont rejoints par le maré­­chal des logis Arthur Fortant, le sergent Jean Marlin et le sergent François Bouf­­fier à Sendai, où l’ami­­ral japo­­nais Enomoto Takeaki tente en vain de rassem­­bler les chefs du Nord. Ils seront ensuite rejoints par deux offi­­ciers de marine, Eugène Colache et Henri de Nicol, puis par un offi­­cier mari­­nier et deux sous-offi­­ciers, le canon­­nier Clateau, Auguste Pradier et Tribout. « Au total, ce sont neuf Français qui sont aux côtés de Jules Brunet », souligne François-Xavier Héon. Enomoto Takeaki entre­­prend la conquête de l’île d’Ezo. Sa capi­­tale, Hako­­date, tombe le 8 décembre 1868.

Le 17 janvier 1869, Enomoto Takeaki y orga­­nise des élec­­tions et prend le titre de Gouver­­neur géné­­ral. Jules Brunet est l’un de ses proches conseillers. « [Il] souhaite faire parta­­ger sa vision poli­­tique : s’éta­­blir soli­­de­­ment sur l’île, la gérer intel­­li­­gem­­ment pour obte­­nir l’au­­to­­no­­mie et la forti­­fier pour dissua­­der tout agres­­seur. En cas d’at­­taque, il veut pouvoir épui­­ser, mili­­tai­­re­­ment et écono­­mique­­ment, le pouvoir impé­­rial. Dans le cas contraire, il souhaite attendre que le vent poli­­tique tourne pour que ses amis reviennent en grâce à Edo. » Mais le vent poli­­tique ne tourne pas. Au contraire. Le nouveau régime, porté par les oppo­­sants du shôgun, est reconnu par les puis­­sances occi­­den­­tales. En avril 1869, les insur­­gés français sont préve­­nus qu’une flotte armée a quitté Edo. Ils la repèrent dans un petit port de la province de Nambou, Miako, et décident d’at­­taquer. C’est un échec cuisant. Henri de Nicol est blessé, Eugène Colache est fait prison­­nier. La flotte impé­­riale reprend la mer et débarque ses milliers de soldats à Mats­­maï, au sud d’Ha­­ko­­date. « Malgré une bonne résis­­tance initiale, les défen­­seurs sont progres­­si­­ve­­ment submer­­gés par le nombre, ne pouvant résis­­ter avec la même âpreté sur les cent cinquante lieues de chemins côtiers, d’au­­tant plus que la rigueur de l’hi­­ver n’a pas permis de travailler suffi­­sam­­ment à la défense des routes de l’in­­té­­rieur des terres. Ils doivent retrai­­ter devant trois colonnes qui, peu à peu, les repoussent vers Hako­­date. » Le briga­­dier Caze­­neuve, Auguste Pradier et Tribout sont à leur tour bles­­sés. « Le 9 juin, au matin, les assaillants sont visibles des toits de la ville. Ce qui reste des troupes d’Eno­­moto, soit envi­­ron 800 hommes, se retranche dans la forte­­resse de Goryo­­kaku pour y livrer leur dernier combat. Le siège aurait pu durer encore quelques temps, mais Enomoto, pressé par son entou­­rage d’ache­­ver les combats, décide de se rendre aux troupes impé­­riales. » Jules Brunet, lui, embarque avec ses hommes à bord d’un bateau français qui appa­­reille en direc­­tion de Yoko­­hama, où il est tenu au secret pendant cinq jours avant d’être rapa­­trié.

Il arrive à Toulon le 17 septembre 1869. « Après cette extrac­­tion rocam­­bo­­lesque, Brunet est vive­­ment prié de faire profil bas », affirme Julien Peltier. « D’un côté, les auto­­ri­­tés mili­­taires font mine de sanc­­tion­­ner le fougueux artilleur, de l’autre, elles s’op­­posent à l’ex­­tra­­di­­tion deman­­dée par le nouveau pouvoir japo­­nais. Brunet s’en tire à bon compte, au terme d’une brève suspen­­sion de quelques mois qui ne sera même pas déduite de son ancien­­neté. Il faut dire que la guerre franco-prus­­sienne de 1870 l’obli­­gera à reprendre du service. » Fait prison­­nier au siège de Metz, Brunet recou­­vrera la liberté et pour­­sui­­vra son ascen­­sion jusqu’à atteindre le grade de géné­­ral. En 1881, il sera même décoré de l’ordre du Soleil Levant, preuve que l’ab­­so­­lu­­tion lui a été accor­­dée de part et d’autre.


Couver­­ture : Jules Brunet et son régi­­ment. (BNF)


 

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
online free course
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Nulled WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Free Download WordPress Themes
free download udemy paid course

Plus d'epic