par Camille Hamet | 7 mai 2018

Crise au Vene­­zuela

Le 3 mai 2017, au Vene­­zuela. Comme tous les jours depuis plus d’un mois, des milliers de jeunes sont descen­­dus dans les rues de la capi­­tale, Cara­­cas, pour récla­­mer des élec­­tions anti­­ci­­pées et le départ du président Nicolás Maduro. Ce dernier vient d’an­­non­­cer son inten­­tion de faire modi­­fier la Cons­­ti­­tu­­tion du pays, preuve supplé­­men­­taire, selon ses oppo­­sants, de ses visées dicta­­to­­riales. Leur colère est d’au­­tant plus palpable qu’elle est violem­­ment répri­­mée.

Ce jour-là, sur la place Alta­­mira, les mani­­fes­­tants parviennent à s’em­­pa­­rer d’une moto de la Garde natio­­nale et à l’in­­cen­­dier. Parmi eux se trouve le photo­­graphe de l’Agence France-Presse (AFP) Ronaldo Sche­­midt. Il a quitté le pays il y a 18 ans et travaille main­­te­­nant au bureau de Mexico, mais l’équipe locale lui a demandé de l’ai­­der à couvrir la vague de mani­­fes­­ta­­tions de Cara­­cas. Il tourne le dos à la moto enflam­­mée lorsqu’elle finit par explo­­ser. « De la chaleur, un éclair » : Ronaldo Sche­­midt saisit son appa­­reil photo et commence à mitrailler la scène sans savoir ce qu’il s’y joue.

Le photo­­graphe Ronaldo Sche­­midt
Crédits : AFP

« Ce n’est qu’a­­près quelques secondes que j’ai réalisé qu’il y avait une personne en flammes au milieu du brasier », raconte-t-il en effet. Sur l’une des photo­­gra­­phies qu’il a prises, on voit cette personne courir le long d’un mur de briques, où se détache un graf­­fiti tragique : un pisto­­let tirant le mot paz, « paix » en espa­­gnol. Il s’agit d’un homme. La peau soyeuse de son bras encore indemne trahit sa jeunesse, mais un masque à gaz dissi­­mule son visage, nous épar­­gnant ainsi son effroi.

Un an plus tard, cette photo­­gra­­phie, inti­­tu­­lée « Crise au Vene­­zuela » est deve­­nue l’al­­lé­­go­­rie d’ « un pays qui brûle ». Le 12 avril dernier, elle a été élue photo de l’an­­née par le World Press Photo. Parce qu’ « elle déclenche une émotion instan­­ta­­née », ont expliqué les jurés. Leur prési­­dente, la jour­­na­­liste Magda­­lena Herrera, chef du service photo du maga­­zine Geo France, l’a décrite comme « une photo clas­­sique, mais qui a une éner­­gie et une dyna­­mique instan­­ta­­née ».

Son prota­­go­­niste, un étudiant en biolo­­gie de 28 ans appelé José Victor Sala­­zar Balza, a survécu à ses brûlures. Sur un autre cliché, celle de Juan Barreto, égale­­ment photo­­graphe pour l’AFP, on peut le voir roulé en boule sur le sol tandis que des mani­­fes­­tants tapent coura­­geu­­se­­ment son corps de leurs mains nues pour tenter d’apai­­ser les flammes qui le dévorent. Il a ensuite reçu 42 greffes de peau.

José Victor Sala­­zar Balza est toujours en soins, chez lui à Ciudad Guayana, dans le sud du Vene­­zuela. Il refuse tout contact avec la presse et, selon sa sœur Carmen, ne veut plus entendre parler de la mani­­fes­­ta­­tion du 3 mai 2017. Quant à Ronaldo Sche­­midt, il « ressent des émotions contra­­dic­­toires ». « J’étais vrai­­ment choqué par ce que je voyais. Je n’avais jamais assisté à quelque chose d’aussi violent. C’est un reflet de ce qui se passait alors au Vene­­zuela. Et main­­te­­nant c’est encore pire. »

Un pays qui brûle

Le Vene­­zuela a véri­­ta­­ble­­ment pris feu le 30 mars 2017, lorsque le Tribu­­nal suprême de justice, qui est aux ordres du gouver­­ne­­ment, a aboli le pouvoir légis­­la­­tif de l’As­­sem­­blée natio­­nale, où l’op­­po­­si­­tion était majo­­ri­­taire depuis un an. Ce coup d’État insti­­tu­­tion­­nel a eu l’ef­­fet d’une étin­­celle dans un pays au bord de la banque­­route malgré ses abon­­dantes réserves de pétrole, les premières du monde. Ou plutôt à cause d’elles, à en croire le spécia­­liste de l’Amé­­rique latine Jean-Jacques Kour­­liand­sky.

Un mani­­fes­­tant face à la garde natio­­nale véné­­zué­­lienne en 2017
Crédits : Efecto Eco

« Le problème de fond du Vene­­zuela, c’est la mono­­cul­­ture pétro­­lière. Le pays n’a pas anti­­cipé la baisse du cours du pétrole, la chute de la demande chinoi­­se… Et n’a jamais cher­­ché à diver­­si­­fier son écono­­mie. Résul­­tat, il est inca­­pable de nour­­rir son pays. Il importe tout sans avoir les fonds néces­­saires. Il y a une pénu­­rie de devises. Des échanges au noir avec la Colom­­bie se déve­­loppent et provoquent de nombreuses tensions aux fron­­tières. »

Les pénu­­ries alimen­­taires ont en effet poussé des dizaines de milliers de personnes à traver­­ser ces fron­­tières pour s’ap­­pro­­vi­­sion­­ner en vivres et en produits de première néces­­sité. Le poids moyen des Véné­­zué­­liens a dimi­­nué de cinq kilos en quatre ans. Et ils ne manquent pas seule­­ment de nour­­ri­­ture, ils manquent aussi de médi­­ca­­ments. De nombreux trai­­te­­ments, du simple anti-inflam­­ma­­toire à la chimio­­thé­­ra­­pie, sont deve­­nus inabor­­dables pour la plupart d’entre eux.

La dette de l’État véné­­zué­­lien envers le secteur phar­­ma­­ceu­­tique s’élève à envi­­ron cinq milliards de dollars. L’in­­fla­­tion bat des records. Selon le Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal (FMI), en 2017, la hausse de l’in­­dice des prix à la consom­­ma­­tion dépas­­sait les 700 %. Le taux de crois­­sance du produit inté­­rieur brut (PIB) était néga­­tif depuis 2014 et, de l’aveu même de Nicolás Maduro, « 2016 a été l’an­­née la plus dure, la plus longue et la plus diffi­­cile que nous ayons connue ».

Cette crise écono­­mique a ampli­­fié la violence dans le pays, qui serait le deuxième pays le plus violent au monde après le Salva­­dor avec un taux d’ho­­mi­­cides estimé à 91,8 pour 100 000 habi­­tants, selon un rapport de l’Ob­­ser­­va­­toire véné­­zué­­lien de la violence publié en 2016. « Nous avons égale­­ment observé une augmen­­ta­­tion des vols et des cambrio­­lages ainsi que des agres­­sions et des meurtres liés au manque de nour­­ri­­ture », précise son direc­­teur, Roberto Briceño Leon.

Protes­­ta­­tions contre le gouver­­ne­­ment Maduro à Mara­­caibo
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Mais avant même la baisse du cours du pétrole, en 2014, les Véné­­zué­­liens avaient déjà pris l’ha­­bi­­tude de faire la queue plusieurs heures dans les super­­­mar­­chés pour trou­­ver des vivres et des produits de première néces­­sité. Cette année-là, des émeutes à Cara­­cas ont fait 42 morts. Les émeutes de 2017 en ont fait 115. Elles ont égale­­ment donné lieu à des cas de torture. Des mani­­fes­­tants placés en garde à vue dans l’État de Cara­­bobo ont par exemple été obli­­gés de manger des spaghet­­tis aux excré­­ments…

Barqui­­si­­meto

Aujourd’­­hui, à quelques semaines seule­­ment de l’élec­­tion prési­­den­­tielle, les rues de Cara­­cas semblent calmes. Indif­­fé­­rentes, même. Celles de la ville de Barqui­­si­­meto aussi, selon le jour­­na­­liste de l’AFP qui s’y est rendu le 2 mai dernier pour assis­­ter à un meeting du prin­­ci­­pal adver­­saire de Nicolás Maduro, Henri Falcón, mili­­taire à la retraite de 56 ans et ancien gouver­­neur de l’État de Lara.

La situa­­tion du Vene­­zuela ne s’est pour­­tant pas amélio­­rée. Comme le dit Ronaldo Sche­­midt, elle a même empiré. Classé en défaut partiel par les agences de nota­­tion, le Vene­­zuela est toujours confronté à l’in­­fla­­tion, atten­­due en 2018 à près de 14 000 % par le FMI, qui table sur une chute du PIB de 15 %. La pénu­­rie d’ali­­ments et de médi­­ca­­ments a poussé des centaines de milliers de personnes à fuir le pays.

« Pendant que les poli­­ti­­ciens se cachent, de nombreux Véné­­zué­­liens meurent de faim. »

« Comp­­tez sur moi ! » lance Henri Falcón avec convic­­tion, juché sur un camion équipé d’im­­po­­santes enceintes. « Je ne vous déce­­vrai pas ! » Envi­­ron 500 personnes agitent des drapeaux de son parti, Avan­­cée progres­­siste, et scandent son prénom tandis qu’il pour­­suit son discours : « Beau­­coup d’hommes poli­­tiques n’ont rien à offrir au pays et appellent à l’abs­­ten­­tion ou ne font rien. Pendant qu’eux se cachent, de nombreux Véné­­zué­­liens meurent de faim. »

C’est un tacle à la Plate­­forme de l’unité démo­­cra­­tique, coali­­tion d’op­­po­­si­­tion qui a décidé de boycot­­ter l’élec­­tion prési­­den­­tielle, deman­­dant aux Véné­­zué­­liens de « ne pas parti­­ci­­per » et de « lais­­ser les rues du pays désertes » en signe de « rejet du régime de Maduro et de la fraude élec­­to­­rale ». Comme elle, l‘Union euro­­péenne, les États-Unis et une grande partie de l’Amé­­rique latine ont critiqué la déci­­sion du Vene­­zuela d’avan­­cer l’élec­­tion prési­­den­­tielle, géné­­ra­­le­­ment orga­­ni­­sée en décembre, dénonçant un manque de trans­­pa­­rence et de garan­­ties d’élec­­tions libres.

Mais Henri Falcón, lui, n’en­­tend pas y renon­­cer pour autant. Sur ses tracts, on peut lire un opti­­miste « Si on vote, on gagne ». Outre l’in­­dif­­fé­­rence et les appels au boycott, il doit néan­­moins faire face au clien­­té­­lisme du parti au pouvoir, le Parti socia­­liste unifié du Vene­­zuela. Toujours selon l’AFP, celui-ci a multi­­plié ces dernières semaines les livrai­­sons de nour­­ri­­ture à prix subven­­tion­­nés dans les quar­­tiers popu­­laires, et accé­­léré l’ins­­crip­­tion de nouveaux sympa­­thi­­sants.

Crédits : Diario­­cri­­tico de Vene­­zuela/Flickr

Le gouver­­ne­­ment de Nicolás Maduro, qui peut égale­­ment comp­­ter sur le soutien de l’ar­­mée, tente par ailleurs de faire face à l’in­­fla­­tion. Il a augmenté, pour la troi­­sième fois cette année, le salaire mini­­mum, et pris tempo­­rai­­re­­ment le contrôle de la prin­­ci­­pale banque privée du Vene­­zuela, Banesco. Une déci­­sion justi­­fiée par les mandats d’ar­­rêt lancés contre le président exécu­­tif et quatre vice-prési­­dents de cette banque, mais qui ressemble tout de même beau­­coup à une stra­­té­­gie élec­­to­­rale d’in­­ter­­ven­­tion dans la sphère finan­­cière.

Donnera-t-elle la victoire à Nicolás Maduro ? Réponse le 20 mai prochain.


Couver­­ture : « Crise au Vene­­zuela », par Ronaldo Sche­­midt. (AFP)


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