par Camille Hamet | 28 juin 2017

L’œuf et la poule

Mark Zucker­­berg a profité de la dernière confé­­rence F8, rendez-vous annuel des déve­­lop­­peurs de Face­­book, pour assé­­ner des coups à son concur­rent Evan Spie­­gel, le PDG de Snap­­chat. Sans jamais les nommer – ni l’homme, ni son réseau social. Simple­­ment en atti­­rant l’at­­ten­­tion de chacun sur la trans­­for­­ma­­tion de la fonc­­tion caméra de Face­­book en véri­­table plate­­forme de réalité augmen­­tée orga­­ni­­sée autour de la vidéo, ce qui ressemble beau­­coup à une défi­­ni­­tion de Snap­­chat. Quelques heures plus tôt, le réseau social révé­­lait d’ailleurs de nouveaux filtres, permet­­tant d’in­­sé­­rer dans le monde réel des objets en 3D comme des arcs-en-ciel ou des nuages…

« Nous faisons de la caméra la première plate­­forme de réalité augmen­­tée »
Crédits : Face­­book News­­room

« Les photos et les vidéos deviennent plus impor­­tantes que le texte dans la façon dont nous commu­­niquons », s’est justi­­fié Mark Zucker­­berg. « La caméra doit donc être plus impor­­tante que le texte dans toutes nos appli­­ca­­tions. » Lesquelles ont plus ou moins récem­­ment inté­­gré le format des « Stories » mis au point par Snap­­shat : Messen­­ger, WhatsApp et Insta­­gram permettent désor­­mais elles aussi de racon­­ter sa vie avec des images et des vidéos éphé­­mères. Face­­book avait déjà lancé une appli­­ca­­tion dédiée au partage privé de tels conte­­nus, Poke, en 2012. Et comme elle ne rencon­­trait pas le succès escompté, il l’a supprimé et lancé, en 2014, deux nouvelles appli­­ca­­tions simi­­laires, Sling­­shot et Bolt. Toujours sans grand succès. Ce pillage ne suscite guère de réac­­tions offi­­cielles de la part de Snap­­chat, mais la fian­­cée du PDG, Miranda Kerr, s’en est indi­­gnée en février dernier. « Ne peuvent-ils pas être inno­­vants ? Ont-ils vrai­­ment besoin de voler toutes les idées de mon compa­­gnon ? » a-t-elle alors fait mine de deman­­der à un jour­­na­­liste du Times. « Je suis telle­­ment conster­­née… Quand vous copiez direc­­te­­ment quelqu’un, ce n’est pas de l’in­­no­­va­­tion. » « Il est clair que Face­­book se comporte comme un masto­­donte qui ne veut lais­­ser échap­­per aucune fonc­­tion­­na­­lité », abonde aujourd’­­hui Valé­­rie-Jeanne Perrier, cher­­cheuse en sciences de l’in­­for­­ma­­tion et de la commu­­ni­­ca­­tion au Celsa. « Les autres plate­­formes sont davan­­tage dans la segmen­­ta­­tion. »

Cepen­­dant, Evan Spie­­gel s’ins­­pire lui aussi de Mark Zucker­­berg. Lors des « road­­shows » qui ont précédé l’en­­trée en Bourse de Snap­­chat, en mars dernier, il a mis l’ac­cent sur sa capa­­cité à trans­­for­­mer son service de partage de textes, de photos et de vidéos éphé­­mères en puis­­sante plate­­forme centra­­li­­sant conte­­nus et médias. Autre­­ment dit, Spie­­gel a mis l’ac­cent sur sa capa­­cité à trans­­for­­mer Snap­­chat en Face­­book. Trois ans aupa­­ra­­vant, il ouvrait au sein de son réseau social un espace dédié aux éditeurs de presse, qui ne cesse de s’étof­­fer. En France, Snap­­chat Disco­­ver devrait prochai­­ne­­ment accueillir quatre nouveaux titres, dont Vogue et Society, portant ainsi le total à 12. Aux États-Unis, l’ap­­pli­­ca­­tion rassemble déjà plusieurs dizaines de médias. « Mais elles y déve­­loppent un ton et une iden­­tité graphique beau­­coup plus libres que sur Face­­book », nuance Valé­­rie-Jeanne Perrier. L’am­­bi­­tion n’est pas le seul point commun entre Zucker­­berg et Spie­­gel, qui n’ont que six ans d’écart. Tous les deux ont fondé leur entre­­prise alors qu’ils étaient encore étudiants, le premier à Harvard, le second à Stan­­ford. Tous les deux ont égale­­ment décliné des offres de rachat très géné­­reuses. Zucker­­berg a refusé les 24 milliards de dollars que lui offrait Micro­­soft pour Face­­book en 2010. Et Spie­­gel a refusé les 3 milliards de dollars que Zucker­­berg lui offrait pour Snap­­chat en 2013… Était-ce suici­­daire de sa part ? Remon­­tons dans le passé pour tenter de prédire l’ave­­nir.

Idée fixe

28 juin 2011, jour de lance­­ment du réseau social de Google, Google Plus. À 13 h 45, tous les employés de Face­­book reçoivent un e-mail les invi­­tant à se rassem­­bler devant « l’Aqua­­rium », cube vitré dans lequel trône Mark Zucker­­berg. Ils estiment que l’heure est grave. Et le discours que leur sert le PDG ne les détrompe pas. Bien au contraire. D’après Anto­­nio Garcia-Marti­­nez, chef de produit chez Face­­book pendant deux ans, Mark Zucker­­berg les persuade que l’af­­fron­­te­­ment ne sera pas une simple compé­­ti­­tion mais une ques­­tion de vie ou de mort. « Vous savez, un de mes orateurs romains préfé­­rés termi­­nait chacun de ses discours par la phrase “Carthago delenda est” – “il faut détruire Carthage” », leur confie-t-il. « Pour une raison ou pour une autre, c’est à ça que je pense main­­te­­nant. » Le susdit orateur est Caton l’An­­cien, censeur déter­­miné à convaincre le Sénat d’anéan­­tir la rivale de Rome, Carthage, pros­­père cité phéni­­cienne établie dans l’ac­­tuelle Tuni­­sie. « Personne ne sait s’il a véri­­ta­­ble­­ment prononcé ces mots, “Carthago delenda est” », précise l’his­­to­­rienne Corinne Bonnet, spécia­­liste du monde antique. « Mais ils sont repré­­sen­­ta­­tifs du belli­­cisme de Caton, et c’est l’ex­­pres­­sion qui est restée gravée dans l’ima­­gi­­naire des Romains, puis dans celui des Occi­­den­­taux. » Elle désigne aujourd’­­hui une « idée fixe dont on pour­­suit avec achar­­ne­­ment la réali­­sa­­tion, et à laquelle on revient toujours », selon la défi­­ni­­tion donnée par l’en­­cy­­clo­­pé­­diste Pierre Larousse. Et la destruc­­tion de Google Plus est bel et bien deve­­nue l’idée fixe des employés de Face­­book.

La flotte romaine assaille Carthage
Crédits : The Crea­­tive Assem­­bly

Après avoir chaleu­­reu­­se­­ment applaudi le discours de Mark Zucker­­berg, ils ont imprimé leur nouvelle devise en lettres capi­­tales sur des posters aussi­­tôt accro­­chés aux murs de l’en­­tre­­prise, qui tour­­nait désor­­mais à plein régime, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. « Il était entendu que les employés devaient être toujours présents et en service », se souvient Anto­­nio Garcia-Marti­­nez. « Dans ce qui a été perçu comme une aimable conces­­sion au peu d’em­­ployés qui avaient une famille, il a aussi été annoncé que les familles étaient les bien­­ve­­nues le week-end et qu’elles pouvaient manger à la café­­té­­ria, afin de permettre aux enfants de voir papa (car, oui, c’était surtout papa) un après-midi le week-end », ajoute-t-il avec ironie. « Ma compagne et notre fille d’un an, Zoë, sont venues, et elles n’étaient pas les seules, loin de là. Il était banal de voir un employé de Face­­book surmené vêtu d’un sweat-shirt aux couleurs de l’en­­tre­­prise passer une heure avec sa femme et ses deux enfants avant de retour­­ner à son bureau. » L’un de ces employés surme­­nés, Paul Adams, avait l’oreille atten­­tive de Mark Zucker­­berg. Cet ancien desi­­gner de Google Plus n’était plus soumis à sa clause de confi­­den­­tia­­lité depuis que le réseau social était lancé, et il a guidé les premiers pas de Face­­book sur le champ d’une bataille de plus en plus rude.

En septembre 2012, Google annonce que son réseau social réunit déjà 400 millions d’uti­­li­­sa­­teurs, dont 100 millions d’uti­­li­­sa­­teurs actifs. Un vent de panique souffle sur les rangs de Face­­book. Puis les soldats de Mark Zucker­­berg comprennent que l’en­­nemi gonfle les chiffres et redouble d’ef­­forts pour l’abattre. Ils sont récom­­pen­­sés en avril 2014, lorsque le comman­­dant de Google Plus, Vic Gundrota, annonce qu’il bat en retraite. « Tout le monde a poussé un soupir de soula­­ge­­ment. » Google Plus existe toujours en tant que plate­­forme. En tant que réseau social, il est mort et enterré. Mais qu’est-il advenu de la cité phéni­­cienne ? Qu’est-il advenu de Carthage ?

Carthago delenda est

Caton l’An­­cien finit par convaincre Rome de la dange­­ro­­sité de l’opu­­lente Carthage. À en croire les écrits du philo­­sophe grec Plutarque, il a été jusqu’à présen­­ter des figues fraîches au Sénat pour illus­­trer la proxi­­mité géogra­­phique des deux cités. Mais il ne vécut pas assez long­­temps pour connaître l’is­­sue de la guerre qui débute en 149 avant Jésus Christ et s’achève trois ans plus tard. « C’est la troi­­sième guerre oppo­­sant Rome et Carthage, et pour les Romains ce doit être aussi la dernière », raconte Corinne Bonnet. « L’une des deux puis­­sances médi­­ter­­ra­­néennes doit dispa­­raître pour que l’autre subsiste. Il s’agit donc d’une guerre à outrance, d’une guerre à la vie à la mort. » Assié­­gée, Carthage « résiste jusqu’à la dernière goutte ». Puis, les Romains « progressent de maison en maison ». C’est un carnage. Polybe, qui assiste aux derniers soubre­­sauts de la cité phéni­­cienne, affirme que ses habi­­tants ont été tota­­le­­ment exter­­mi­­nés. Quelques siècles plus tard, un autre histo­­rien grec, Appien, évoque le travail des « déblayeurs » qui, « équi­­pés de haches et de crocs traî­­naient pêle-mêle morts et vivants pour en boucher les fondrières de la chaus­­sée et favo­­ri­­ser ainsi la progres­­sion de la cava­­le­­rie qui broyait ces corps au passage ». Les bâti­­ments ont été brûlés. Quant aux trésors que renferme la biblio­­thèque de Carthage, on raconte qu’ils ont été offerts aux peuples de la Numi­­die pour les remer­­cier d’avoir contri­­bué à la victoire des Romains. On raconte aussi que du sel a été rituel­­le­­ment déversé sur ses terres pour les rendre stériles. Quoi qu’il en soit, la cité a été, confor­­mé­­ment au vœu de Caton l’An­­cien, détruite. Comme l’écrit André Malraux, « Carthage n’est plus que le nom de sa gran­­deur rayée du monde ».

Les ruines de Carthage, en Tuni­­sie
Crédits : Ludmiła Pile­­cka

« Le fait que le PDG de Face­­book fasse réfé­­rence à cet épisode tragique pour mener ses batailles écono­­miques doit faire froid dans le dos à ses adver­­saires », souligne Corinne Bonnet. « Mais nous ne le perce­­vons qu’à travers les yeux des Romains et des Grecs. Les autres sources ont été perdues. Or les Romains avaient tout inté­­rêt à faire croire qu’ils avaient entiè­­re­­ment rasé Carthage, et ce n’est pas vrai. Il suffit d’al­­ler sur le site pour s’en rendre compte. Des murs de la cité antique sont encore debout. Par ailleurs, “Cartago delenda est” ne consti­­tue pas une formule magique garan­­tis­­sant la victoire à celui qui la prononce. » Elle a de nombreuses fois été invoquée au cours de l’His­­toire, et toutes les Carthage qu’elle a dési­­gnées n’ont pas été défaites pour autant. Il est néan­­moins peu probable que cela suffise à rassé­­ré­­ner le PDG de Snap­­chat.

Pas encore mort

Plus encore qu’au combat de Rome et de Carthage, la guerre que se livrent Face­­book et Snap­­chat ressemble au combat de David et de Goliath. En effet, Face­­book comp­­ta­­bi­­lise 1,86 milliard d’uti­­li­­sa­­teurs actifs dans le monde, contre seule­­ment 160 millions pour Snap­­chat. Il dispose égale­­ment d’un capi­­tal finan­­cier très nette­­ment supé­­rieur. Et depuis le lance­­ment des « Stories » version Insta­­gram en août 2016, Snap­­chat a montré de réels signes d’af­­fai­­blis­­se­­ment. Le site spécia­­lisé TechC­­runch le rapporte dès janvier 2017 : « Entre août et novembre 2016, la moyenne des visi­­teurs uniques par “Snap­­chat Story” a chuté de 40 % » selon le PDG de la plate­­forme Delmondo, Nick Cicero, qui a analysé 21 500 « Snap­­chat Stories ». Il faut dire que « Insta­­gram Stories » a démarré très fort. En seule­­ment 25 semaines d’exis­­tence, le service rassem­­blait 150 millions d’uti­­li­­sa­­teurs quoti­­diens. Un nombre atteint par l’ap­­pli­­ca­­tion Snap­­chat dans son ensemble après cinq ans d’exis­­tence, en juin 2016…

Snap Inc. est entré en bourse depuis mars dernier
Crédits : Anthony Quin­­tano

Plus récem­­ment, en avril dernier, les télé­­char­­ge­­ments de Snap­­chat ont baissé de 16 % par rapport à l’an­­née précé­­dente, tandis que ceux d’Ins­­ta­­gram ont augmenté de 19 %. Pis encore, nombre de stars et de person­­na­­li­­tés délaissent Snap­­chat au profit d’Ins­­ta­­gram, où elles jouissent d’une audience plus impor­­tante. Même la fian­­cée d’Evan Spie­­gel a un compte Insta­­gram, qui est suivi par plus de 10 millions de personnes. Quant à la version WhatsApp des « Stories », lancée en février dernier et bapti­­sée « Status », elle compte déjà 175 millions d’adeptes quoti­­diens, soit 15 % de ses 1,2 milliard d’uti­­li­­sa­­teurs, ce qui n’est pas non plus une bonne nouvelle pour Snap­­chat. En revanche, « Face­­book Stories » et « Messen­­ger Day » semblent bien peu popu­­laires. « Sur les quelques milliers d’amis que nous réunis­­sons en cumu­­lant nos diffé­­rents comptes, seule une petite dizaine se sert de la fonc­­tion­­na­­lité au moins une fois par jour, l’im­­mense majo­­rité ne l’a jamais utilisé et une grosse centaine l’a utilisé une seule et unique fois », témoi­­gnait la rédac­­tion de Nume­­rama en avril dernier. « Sérieu­­se­­ment, personne n’uti­­lise les “Face­­book Stories” », affir­­mait Mashable un peu plus tard.

Par ailleurs, en tentant de répliquer le succès phéno­­mé­­nal d’ « Insta­­gram Stories » avec WhatsApp et Face­­book, Mark Zucker­­berg « pour­­rait finir par scier l’une des branches les plus solides sur lesquelles il est assis », estime la spécia­­liste des réseaux sociaux Valé­­rie-Jeanne Perrier. « “Insta­­gram Stories” marche telle­­ment bien : pourquoi prendre le risque de fragi­­li­­ser Insta­­gram en dotant toutes les filiales et appli­­ca­­tions de Face­­book du même format ? » s’in­­ter­­roge-t-elle. « La seule réponse qui me vient à l’es­­prit, c’est que Zucker­­berg essaye de fusion­­ner ses commu­­nau­­tés. Mais ce n’est pas gagné. Il y a des usages très diffé­­rents sur Face­­book et sur Insta­­gram. Tout comme il y a des usages très diffé­­rents sur Insta­­gram et Snap­­chat. Insta­­gram est dans une logique insti­­tu­­tion­­nelle. Snap­­chat, lui, a une vraie culture de la déri­­sion. » C’est d’ailleurs cette culture de la déri­­sion qui a éloi­­gné les plus jeunes de Face­­book au profit de Snap­­chat, ainsi que la certi­­tude d’échap­­per à la surveillance de leurs parents et aux possibles retom­­bées d’une publi­­ca­­tion maladroite. Or, Mark Zucker­­berg ne parvien­­dra pas à tuer la menace que repré­­sente Evan Spie­­gel s’il ne parvient pas à les rame­­ner dura­­ble­­ment dans son giron.


Couver­­ture : Mark le destruc­­teur. (Ulyces.co)


 

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