par Camille Hamet | 4 mars 2018

Dada Xi

Ce lundi 5 mars 2018 s’ouvre la session annuelle de l’As­­sem­­blée natio­­nale popu­­laire de Chine. Celle-ci doit exami­­ner la propo­­si­­tion d’ef­­fa­­cer de la Cons­­ti­­tu­­tion la mention stipu­­lant qu’un président « ne peut pas exer­­cer plus de deux mandats consé­­cu­­tifs » de cinq ans, formu­­lée par le comité central du Parti commu­­niste quelques jours aupa­­ra­­vant. Et d’après les spécia­­listes du pays, elle va vrai­­sem­­bla­­ble­­ment l’ac­­cep­­ter. Ce qui signi­­fie que l’ac­­tuel président chinois, Xi Jinping, s’il est élu cette année pour un second mandat, pourra par la suite être réélu autant de fois qu’il le souhaite.

Xi Jinping
Crédits : Thierry Ehrmann/Flickr

« Si sa santé le lui permet, il souhaite rester au pouvoir 20 ans, c’est-à-dire jusqu’en 2032 en tant que secré­­taire géné­­ral du Parti et 2033 en tant que président de l’État », précise le Dr Willy Wo-Lap Lam depuis l’uni­­ver­­sité chinoise de Hong Kong, en citant des sources proches du pouvoir à Pékin. « Je pense qu’il va deve­­nir empe­­reur à vie et le Mao Tsé-toung du XXIe siècle », affirme ce poli­­to­­logue, qui n’est pas le premier à compa­­rer Xi Jinping au fonda­­teur du régime commu­­niste chinois.

Comme Mao Tsé-toung de 1949 à 1976, Xi Jinping cumule aujourd’­­hui tous les pouvoirs : président de la Répu­­blique, secré­­taire géné­­ral et « noyau » du Parti commu­­niste, chef de la commis­­sion mili­­taire centrale. Son programme de lutte contre la corrup­­tion lui a par ailleurs permis de sanc­­tion­­ner plus d’un million de cadres du Parti, et de se débar­­ras­­ser du même coup de toute oppo­­si­­tion interne. « Nous assis­­tons au retour de l’ère Mao Tsé-toung, lorsqu’une seule personne déci­­dait pour des centaines de millions », insiste Willy Lam, auteur de La Poli­­tique chinoise à l’ère Xi Jinping.

L’ac­­ca­­pa­­ra­­tion du pouvoir par Xi Jinping s’ac­­com­­pagne en outre d’un véri­­table culte de sa person­­na­­lité. Son portrait est placardé aux quatre coins de la Chine. Dans les boutiques de souve­­nirs, des assiettes et des bustes à son effi­­gie côtoient les assiettes et les bustes à l’ef­­fi­­gie de Mao Tsé-toung. À la télé­­vi­­sion, il discourt devant des assem­­blées qui l’ap­­plau­­dissent avec ferveur ou bien visite des campagnes qui l’ac­­clament sans discon­­ti­­nuer. Dans les jour­­naux, il est présenté comme le visage rassu­­rant de la « grande renais­­sance » écono­­mique et tech­­no­­lo­­gique de la Chine.

Ce visage, rond et poupin, vaut parfois à Xi Jinping d’être comparé à Winnie l’our­­son sur Inter­­net – ce qui explique sans doute pourquoi toute mention au célèbre person­­nage de dessin animé est censu­­rée sur les réseaux sociaux en Chine. Mais le président chinois est bien plus souvent, et bien plus affec­­tueu­­se­­ment, surnommé Dada Xi, c’est-à-dire « Oncle Xi ». Et c’est bien sous son nom que sa « Pensée » a été inscrite en toutes lettres dans la charte du Parti commu­­niste en octobre 2017. Un honneur seule­­ment réservé jusqu’ici à Mao Tsé-toung et à Deng Xiao­­ping, l’ar­­chi­­tecte des réformes écono­­miques des années 1990.

Une ironie de l’His­­toire, à double titre, lorsqu’on sait que le premier a causé bien des ennuis à la famille de Xi Jinping, et que le second a instauré le système de succes­­sion au pouvoir qu’il entend juste­­ment détruire.

Le prince rouge

Xi Jinping en 1979

Avant de deve­­nir peut-être un « empe­­reur rouge », Xi Jinping  a été un « prince rouge », c’est-à-dire un membre de la très influente caste des descen­­dants des premiers diri­­geants du Parti commu­­niste chinois. Lorsqu’il vient au monde, en juin 1953, son père, Xi Zhongxun, véri­­table héros de la révo­­lu­­tion commu­­niste de 1949, est secré­­taire géné­­ral du gouver­­ne­­ment. Il gran­­dit à l’ouest de Pékin, dans le parc Zhon­­gnan­­hai, et plus préci­­sé­­ment dans la rési­­dence alors réser­­vée aux familles de la nomen­­cla­­ture, où celles-ci jouissent de nombreux privi­­lèges : nounous, précep­­teurs, voitures, chauf­­feurs, cuisi­­nières, etc.

Mais Xi Zhongxun se montre de plus en plus critique envers Mao Tsé-toung et il est fina­­le­­ment empri­­sonné, en 1962. Xi Jinping sera donc contraint d’en dire du mal publique­­ment et, comme tous les « jeunes instruits » du pays, envoyé en réédu­­ca­­tion à la campagne lors de la « révo­­lu­­tion cultu­­relle ». Il est assi­­gné à Liangjiahe, petit village troglo­­dy­­tique perdu dans les collines de la province de Shaanxi. Il y passe toute son adoles­­cence – la jour­­née à travailler dans les champs, la soirée à étudier à la lueur d’une lampe à pétrole. Des efforts fina­­le­­ment récom­­pen­­sés par son admis­­sion au sein de la pres­­ti­­gieuse univer­­sité Tsing­­hua en 1975.

Mao Tsé-toung meurt l’an­­née suivante. Xi Zhongxun, de nouveau libre, réin­­tègre le Parti commu­­niste et obtient pour son fils un poste de secré­­taire à la Commis­­sion centrale mili­­taire. Xi Jinping commence alors à tisser son réseau dans l’ar­­mée. Il finira d’ailleurs par épou­­ser une chan­­teuse de variété formée en son sein, Peng Liyuan. Long­­temps bien plus célèbre que lui, et encore aujourd’­­hui omni­­pré­­sente dans les médias, elle tranche avec ses prédé­­ces­­seuses au rang de Première dame de la Chine, toutes restées dans l’ombre de leur mari. En revanche, leur fille unique, Xi Mingze, qui pour­­suit des études à Harvard, est tenue à l’écart des camé­­ras.

Au moment de leur mariage en 1987, Xi Jinping est vice-maire d’une ville de la province du Fujian, dont il devient gouver­­neur en 1999. Au Zhejiang de 2002 à 2007, il promeut l’éco­­lo­­gie et s’at­­taque – déjà – à la corrup­­tion. Devenu membre du Comité perma­nent du bureau poli­­tique du Parti, il est élu vice-président de la Répu­­blique popu­­laire de Chine le 15 mars 2008. Puis, secré­­taire géné­­ral du Parti commu­­niste chinois et président de Commis­­sion mili­­taire centrale du Parti commu­­niste chinois, le 15 novembre 2012. Et enfin, président de la Répu­­blique popu­­laire de Chine, le 14 mars 2013. « Pour réali­­ser le rêve chinois, il faut promou­­voir l’es­­prit chinois », déclare-t-il alors devant l’As­­sem­­blée natio­­nale popu­­laire. « C’est-à-dire l’es­­prit natio­­nal centré autour du patrio­­tisme, de la réforme et de l’in­­no­­va­­tion. »

Peng Liyuan et Xi Jinping

Cinq ans plus tard, force est de consta­­ter que son premier mandat a surtout été marqué par son auto­­ri­­ta­­risme. « Tout doit être placé sous la direc­­tion du Parti, que ce soit les orga­­ni­­sa­­tions du Parti, le gouver­­ne­­ment, l’ar­­mée, la société civile, et quel que soit l’en­­droit où l’on se trouve », affir­­mait-il encore en octobre 2017. Nombre de dissi­­dents ont été arrê­­tés sous sa prési­­dence, et le plus célèbre d’entre eux, Liu Xiaobo, ancienne figure de proue du mouve­­ment démo­­cra­­tique de Tian’an­­men en 1989 et prix Nobel de la paix en 2010, a terminé ses jours en prison.

Dès lors, comment ne pas craindre l’ave­­nir que réserve la déci­­sion de suppri­­mer de la Cons­­ti­­tu­­tion chinoise la mention qui limite cette prési­­dence à deux mandats ?

La Chine en folie

Pour Jean-Pierre Cabes­­tan, profes­­seur à l’uni­­ver­­sité baptiste de Hong Kong, « on peut s’in­­ter­­ro­­ger sur le sens d’une mesure rétro­­grade qui remet direc­­te­­ment en cause l’une des réformes insti­­tu­­tion­­nelles essen­­tielles de Deng Xiao­­ping intro­­duite après la mort de Mao Zedong, en 1976 : éviter toute instau­­ra­­tion d’un pouvoir à vie ». « Par ailleurs, si elle conso­­lide indé­­nia­­ble­­ment le statut de Xi, celui-ci est-il aussi puis­­sant que ses thuri­­fé­­raires le laissent entendre ? » C’est ce que semble penser son homo­­logue de l’uni­­ver­­sité chinoise de Hong Kong, Willy Lam. « Il n’y a pas de contre-pouvoir », affirme-t-il. « C’est très dange­­reux car Xi Jinping risque de commettre des erreurs parce que personne n’osera s’op­­po­­ser à lui. »

Tout comme personne ne s’est opposé à lui lorsqu’il a fait bannir, le 27 février dernier, les romans d’Or­­well 1984  et La Ferme des animaux, ainsi que l’uti­­li­­sa­­tion des mots « empe­­reur », « trône » ou « règne » du très popu­­laire site de micro­­blog­­ging chinois Weibo.

« Assu­­ré­­ment, cette déci­­sion consacre une montée en puis­­sance et même une “pouti­­ni­­sa­­tion” de Xi à l’œuvre depuis son acces­­sion au pouvoir en 2012 », concède Jean-Pierre Cabes­­tan. Le Krem­­lin estime d’ailleurs que « le main­­tien au pouvoir de Xi au-delà de 2023 est une bonne chose » à en croire Alexan­­der Gabuev, expert de l’Ins­­ti­­tut Carne­­gie à Moscou. « S’il dirige le pays pendant une très longue période, les rela­­tions avec l’étran­­ger seront stables et prévi­­sibles », renché­­rit Wu Xinbo, expert de la poli­­tique améri­­caine à l’uni­­ver­­sité de Fudan à Shan­­ghai. Un point de vue qui explique en partie la tempé­­rance de la Maison-Blanche et la décon­­trac­­tion de son loca­­taire à l’an­­nonce de la probable modi­­fi­­ca­­tion de la Cons­­ti­­tu­­tion chinoise.

« Je pense que c’est une déci­­sion qui appar­­tient à la Chine », décla­­rait en effet la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Sanders, le 26 février dernier. « Le président a parlé de limite des mandats, c’est une chose à laquelle il est favo­­rable aux États-Unis, mais cette déci­­sion appar­­tient à la Chine », a-t-elle insisté. Sauf que Donald Trump n’a pas hésité à suggé­­rer le contraire quelques jours plus tard, lors d’un rassem­­ble­­ment dans sa villa de Mar-a-Lago en Floride, destiné à lever des fonds en faveur du Parti répu­­bli­­cain. « Xi-Jinping est désor­­mais président à vie », s’est-il amusé d’après un enre­­gis­­tre­­ment diffusé par CNN, avant d’ajou­­ter : « Il est arrivé à le faire. Je trouve cela formi­­dable. On devrait peut-être aussi tenter le coup un de ces jours. »

En mer de Chine, cette riva­­lité n’a de cesse d’écla­­ter au grand jour.

Mais Donald Trump aura-t-il long­­temps le cœur à plai­­san­­ter de la sorte ? Comme le souli­­gnait la respon­­sable des acti­­vi­­tés Chine au Centre Asie de l’Insti­­tut français des rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales, Alice Ekman, le 1er mars, « la riva­­lité Chine-États-Unis se décline dans un grand nombre de domaines, y compris dans des domaines qui ne sont pas toujours visibles à l’œil nu ». En mer de Chine, cepen­­dant, cette riva­­lité n’a de cesse d’écla­­ter au grand jour. Le passage d’un navire mili­­taire améri­­cain au large de l’île Triton a par exemple suffi à déclen­­cher la colère de Pékin en juillet 2017. Or, de l’avis des spécia­­listes, la montée en puis­­sance de Xi Jinping pour­­rait bien débou­­cher sur une affir­­ma­­tion encore plus forte des préten­­tions terri­­to­­riales de la Chine dans cette région.

Au risque de déclen­­cher une guerre entre la Chine et les États-Unis ?

Jinping et sa fille Mingze, lorsqu’elle était petite

Couver­­ture : Xi Jinping, futur empe­­reur ? (Juhu­­pain­­ting/Medium/Ulyces)


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