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par Camille Hamet | 2 juillet 2017

Les éner­gies renou­ve­lables

« Afin de remplir mon devoir solen­nel de protec­tion de l’Amé­rique et de ses citoyens, les États-Unis se reti­re­ront de l’ac­cord de Paris sur le climat », annonce Donald Trump le 1er juin dernier, depuis la rose­raie de la Maison-Blanche à Washing­ton. Aussi­tôt, à Pékin, le coupe­ret tombe. « La Chine rempla­cera désor­mais les États-Unis », affirme le jour­nal écono­mique chinois Caixin. « Le premier pollueur du monde est main­te­nant la première puis­sance cour­ti­sée par tous pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique ! » renché­rit le South China Morning Post. Tout en souli­gnant que le premier produc­teur et consom­ma­teur de char­bon du monde est en passe de deve­nir son leader en matière d’éner­gies renou­ve­lables : « En 2016, la Chine y a investi 77 milliards d’eu­ros, aucun autre pays n’a fait mieux. »

Les rizières en terrasse du Yunnan
Crédits : Jialiang Gao

D’ici 2020, c’est 344 milliards d’eu­ros que la Chine devrait inves­tir dans le secteur, à en croire son agence de l’Éner­gie. Cela permet­trait de créer 13 millions d’em­plois et de porter la part des éner­gies non fossiles dans le mix éner­gé­tique de 12 à plus de 15 %. « Il faut toujours se méfier des effets d’an­nonce avec les diri­geants chinois, mais leur prise de conscience écolo­gique est réelle », estime Matthieu Timmer­man, auteur du livre Pourquoi Pékin nous enfume ? La ques­tion envi­ron­ne­men­tale en Chine. « Ils sont enfin convain­cus du fait que la ques­tion clima­tique les concerne, eux aussi », note de son côté Hervé Kempf, rédac­teur en chef du site d’in­for­ma­tion consa­cré à l’en­vi­ron­ne­ment Repor­terre. « Et ils ont compris qu’elle pouvait les aider à redo­rer leur blason à l’in­ter­na­tio­nal. » La Chine produit déjà 20 % de son élec­tri­cité grâce aux éner­gies renou­ve­lables.

Entre 2005 et 2015, elle a assuré, à elle seule, plus d’un tiers de la crois­sance mondiale sur l’éo­lien. Elle a même détrôné l’Al­le­magne sur le solaire. Et c’est sur le site d’une ancienne mine de char­bon de la province chinoise de l’An­hui que se trouve aujourd’­hui le plus grand parc photo­vol­taïque flot­tant du monde : 160 000 panneaux solaires posés à la surface d’un lac pouvant géné­rer 40 méga­watts (MW). Le pays dispose par ailleurs d’une instal­la­tion flot­tante de 20 MW, ainsi que d’un immense parc photo­vol­taïque terrestre dans la province du Qinghai. Cette province du nord-ouest du pays compte plus de 5,6 millions d’ha­bi­tants, l’équi­valent de la popu­la­tion de la Finlande ou du Dane­mark. Et pendant toute une semaine, du 17 au 23 juin derniers, sans inter­rup­tion, elle a vécu unique­ment grâce à des éner­gies renou­ve­lables. En tout, 1,1 milliard de kilo­watts-heure (kWh) d’élec­tri­cité a été tirée du solaire, de l’éo­lien et de l’hy­dro­élec­trique – une quan­tité qui aurait néces­sité la consom­ma­tion de 535 000 tonnes de char­bon. « Il s’agit du premier test de ce genre dans le pays, et c’est une étape majeure dans la trans­for­ma­tion de notre appro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique », a déclaré le direc­teur de la compa­gnie d’élec­tri­cité du Qinghai, Quan Shen­ming, lors d’une confé­rence de presse. « Elle sera d’une impor­tance capi­tale pour promou­voir l’uti­li­sa­tion d’éner­gie propre en Chine d’une façon durable et effi­cace. »

Une « ferme solaire » du Qinghai
Crédits : Arctech

En 2015, lors de la confé­rence de Paris qui a abouti à la conclu­sion de l’ac­cord visant à limi­ter le réchauf­fe­ment clima­tique à moins de 2°C, Pékin s’était enga­gée à « atteindre le pic de ses émis­sions de CO2 autour de 2030 ». En 2017, elle a suspendu la construc­tion d’une centaine de centrales ther­miques, et pour la troi­sième année consé­cu­tive, la consom­ma­tion de char­bon est en baisse. À ce rythme, Pékin espère pouvoir atteindre ses « objec­tifs climat » plus tôt que prévu. D’au­tant qu’elle mène égale­ment une ambi­tieuse poli­tique de refo­res­ta­tion.

La ville-forêt

Une étude parue dans la revue Nature Climate Change en mars 2015 montrait que la quan­tité de carbone absorbé par la végé­ta­tion à travers le monde avait augmenté de quatre milliards de tonnes depuis une douzaine d’an­nées. « L’aug­men­ta­tion de la végé­ta­tion [mondiale] vient d’une combi­nai­son chan­ceuse de facteurs envi­ron­ne­men­taux et écono­miques, ainsi que des projets de plan­ta­tions massives d’arbres en Chine », expliquait l’un de ses auteurs, Yi Liu, sur le site de l’uni­ver­sité de New South Wales. « L’aug­men­ta­tion de la végé­ta­tion dans les savanes d’Aus­tra­lie, d’Afrique et d’Amé­rique du Sud est le résul­tat de l’aug­men­ta­tion des préci­pi­ta­tions, alors qu’en Russie et dans les anciens pays du bloc sovié­tique, nous avons vu une crois­sance des forêts sur les terres agri­coles aban­don­nées. La Chine est le seul pays à avoir augmenté inten­tion­nel­le­ment sa végé­ta­tion avec les projets de plan­ta­tion d’arbres », souli­gnait-il.

Un panda du Sichuan
Crédits : Prisma Media

Cette poli­tique de refo­res­ta­tion permet à la Chine de dimi­nuer ses émis­sions de CO2, mais aussi de préser­ver son animal fétiche, le panda géant, dont l’ali­men­ta­tion se compose à 99 % de bambou. Le pays a créé pas moins de 67 réserves natu­relles pour le célèbre mammi­fère noir et blanc, et le gouver­ne­ment verse de géné­reuses subven­tions aux agri­cul­teurs rési­dant à proxi­mité. En contre­par­tie, ces derniers s’en­gagent à ne pas utili­ser d’en­grais chimiques ni de pesti­cides. Résul­tat, le nombre de pandas en liberté s’élève aujourd’­hui à 1 864, ce qui repré­sente une augmen­ta­tion de 17 % par rapport à l’an­née 2003. Le panda a ainsi quitté la caté­go­rie des espèces « en danger » d’ex­tinc­tion, rejoi­gnant celle des espèces « vulné­rables ». Une petite victoire pour celui que le Fonds mondial pour la nature (WWF) a choisi comme emblème et porte-drapeau de la lutte pour la biodi­ver­sité. La poli­tique de refo­res­ta­tion permet­trait en outre de lutter contre la déser­ti­fi­ca­tion, phéno­mène lié au réchauf­fe­ment clima­tique qui touche 27 % du terri­toire chinois.

En effet, dès 1978, le gouver­ne­ment a imaginé qu’une vaste barrière végé­tale serait capable de mettre un frein à l’avan­cée du désert de Gobi, au nord du pays, et lancé la plus vaste opéra­tion de plan­ta­tion d’arbres au monde. Bapti­sée la « Grande muraille verte », cette barrière est censée s’étendre sur 4 500 kilo­mètres d’ici 2074. Une ambi­tion qui en dit long sur la taille de l’enjeu : en plus de réduire la surface des terres culti­vables, la déser­ti­fi­ca­tion contri­bue à la forma­tion des violentes tempêtes de sable qui s’abattent régu­liè­re­ment sur Pékin. Elle favo­rise égale­ment les inon­da­tions massives, comme celle du fleuve Bleu en 1998. Au sud du pays, dans la préfec­ture de Liuz­hou, ce n’est pas une muraille verte, mais une ville verte qui est en train de s’esquis­ser. Ou plutôt une « ville-forêt », pour reprendre les termes de son concep­teur, le cabi­net d’ar­chi­tec­ture italien Stefano Boeri Archi­tetti, qui déve­loppe des projets de ce type dans diffé­rents endroits du monde (notam­ment à Milan et Marseille). Cette ville, qui devrait être inau­gu­rée en 2020, abri­tera seule­ment 30 000 personnes, mais près d’un million de plantes de plus de 100 espèces diffé­rentes, ainsi que 40 000 arbres. Ensemble, ils absor­be­ront chaque année près de 10 000 tonnes de dioxyde de carbone et 57 tonnes d’agents polluants, tout en produi­sant 900 tonnes d’oxy­gène. Aussi la « ville-forêt » aidera-t-elle à faire bais­ser la tempé­ra­ture moyenne de la région et à amélio­rer la qualité de l’air local, qui est aujourd’­hui très préoc­cu­pante.

La ville-forêt de Liuz­hou
Crédits : Stefano Boeri Archi­tetti

Les tenailles

La pollu­tion de l’air, qui tue 4 000 Chinois chaque jour, suscite de plus en plus de colère dans la popu­la­tion. D’an­née en année, les rangs des mani­fes­tants gros­sissent. En juillet 2016, ils étaient des dizaines de milliers à défi­ler, pendant plusieurs jours et dans plusieurs villes. À Qianjiang, ils protes­taient contre un projet d’usine de pesti­cides. À Zhaoqing et à Xian­tao, contre des projets d’in­ci­né­ra­teurs d’or­dures. Dans la province du Hunan aussi. Et à chaque fois les auto­ri­tés locales ont déclaré arrê­ter ou suspendre les projets contes­tés. Preuve que le gouver­ne­ment chinois craint une véri­table révolte de la popu­la­tion, et plus parti­cu­liè­re­ment de la classe moyenne, selon Matthieu Timmer­man. « Seule la partie de la popu­la­tion chinoise qui a déjà profité du déve­lop­pe­ment écono­mique et qui a main­te­nant assez de reve­nus peut se préoc­cu­per d’autre chose, à commen­cer par l’air que respire ses enfants. Cela repré­sente envi­ron 400 millions de personnes. À l’échelle de l’Eu­rope, cela paraît beau­coup. Mais ce n’est pas énorme à l’échelle de la Chine. Le reste de la popu­la­tion attend encore de récol­ter les fruits du déve­lop­pe­ment écono­mique, et pour elle, il est hors de ques­tion que la prise de conscience écolo­gique y mette un frein. Alors le gouver­ne­ment est pris en tenailles entre ces deux injonc­tions. » Pour lui, le fait que la Chine inves­tisse massi­ve­ment dans les éner­gies renou­ve­lables et replante des forêts entières ne change rien au fait qu’elle a échoué à inven­ter un modèle de déve­lop­pe­ment écono­mique origi­nal. « Elle a repro­duit toutes les erreurs des Occi­den­taux, notam­ment celle du mode de dépla­ce­ment, en créant des quar­tiers rési­den­tiels et des quar­tiers d’af­faires qui néces­sitent de prendre la voiture tous les jours pour aller de l’un à l’autre. Or, la voiture est une catas­trophe pour la qualité de l’air. Nous, nous essayons de nous en débar­ras­ser, mais là-bas  c’est encore un symbole de richesse et de moder­nité. »

Pékin assaillie par le smog
Crédits : ChinaFo­toP­ress

Et il n’y a pas que l’air qui soit extrê­me­ment pollué en Chine. « Il y a aussi les rivières et les sols », rappelle Hervé Kempf. « Le premier pollueur du monde est le plus pollué du monde. Et il a beau jouer le jeu de la réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre, il exerce bien d’autres types de pres­sions destruc­trices de l’en­vi­ron­ne­ment sur les autres pays. Quand il achète des mine­rais en Afrique, quand il achète des forêts en Sibé­rie et en Indo­né­sie, quand il part pêcher un peu partout dans les mers du monde… » Le rédac­teur en chef de Repor­terre estime que la Chine a encore beau­coup de pain sur la planche et que les Scan­di­naves restent large­ment mieux placés qu’elle pour reven­diquer le titre de pays le plus écolo­gique du monde. L’Eu­rope reste d’ailleurs le conti­nent le plus avancé en la matière. « La vision tech­nique et écono­mique de l’éco­lo­gie prévalent en Chine, mais l’éco­lo­gie est aussi une ques­tion poli­tique, qui implique une prise en charge démo­cra­tique et concer­tée, et c’est là où le bât blesse », remarque Matthieu Timmer­man. « Quand Donald Trump décide de se reti­rer de l’ac­cord de Paris, l’État de Cali­for­nie peut le contes­ter. Quand le gouver­ne­ment chinois prend une déci­sion qui va à l’en­contre de son discours écolo­giste, il n’y a pas de réel contre-pouvoir pour s’y oppo­ser. Tant que la conver­sion écolo­gique de la Chine ne s’ac­com­pa­gnera pas d’une conver­sion démo­cra­tique, elle ne pourra pas se targuer d’être une puis­sance écolo­gique. »


Couver­ture : Des Péki­nois font leurs exer­cices du matin dans le smog. (AP)


 

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