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par Camille Hamet | 1 juin 2017

La soif de pouvoir des pontes de la Sili­con Valley est connue. Leur soif d’im­mor­ta­lité aussi. Les créa­teurs de Google, Serge Brin et Larry Page, ont lancé une entre­prise entiè­re­ment dédiée à la recherche sur le vieillis­se­ment et les mala­dies connexes, Calico. La fonda­tion médi­cale du créa­teur d’Oracle, Larry Elli­son, a investi près de 400 millions de dollars dans la recherche sur la longé­vité. Quant à la nouvelle entre­prise du biotech­no­lo­giste Craig Venter, elle porte un nom on ne peut plus clair : Human Longe­vity. Mais on hési­tait à croire que des pontes de la baie de San Fran­cisco fussent prêts à ache­ter et à s’injec­ter du sang de jeunes personnes. Jusqu’à ce que la rumeur ne puisse plus être igno­rée, et précise que l’opé­ra­tion ne coûte­rait que 10 000 dollars – une goutte dans un océan pour un milliar­daire. À l’ori­gine de cette rumeur se trouve, entre autres, le neuro­logue Tony Wyss-Coray.

Ce cher­cheur de l’uni­ver­sité de Stan­ford a démon­tré en mai 2014 que l’injec­tion de sang de jeunes souris dans le corps de souris âgées inver­sait le cours de leurs défi­ciences cogni­tives et neuro­lo­giques. Et il affir­mait en janvier 2015 avoir été contacté par plusieurs « personnes très riches et en bonne santé », curieuses de savoir si ses travaux pouvaient les aider à vivre plus long­temps. Quelques mois plus tard, le fonda­teur de PayPal, Peter Thiel, confiait son propre inté­rêt au jour­na­liste cali­for­nien Jeff Berco­vici, tout en préci­sant prudem­ment qu’il n’avait « pas encore tout à faittout à fait, tout à fait commencé » le trai­te­ment. Il n’en fallait pas davan­tage aux scéna­ristes de la série d’HBO Sili­con Valley pour consa­crer un épisode, diffusé le 21 mai dernier, à une fontaine de Jouvence bien peu ragoû­tante.

« The Blood Boy », S04E05 de Sili­con Valley
Crédits : HBO

La para­biose

La méthode utili­sée par le neuro­logue Tony Wyss-Coray en 2014 consiste à sutu­rer deux souris entre elles de manière à leur faire parta­ger le même système sanguin. Appe­lée para­biose, cette méthode a été utili­sée pour la première fois sur des animaux dans les années 1860 par un physio­lo­giste français, Paul Bert. Mais l’idée selon laquelle « le sang chaud et spiri­tueux d’un homme jeune se déver­se­rait dans un homme âgé comme d’une fontaine de Jouvence » a été émise dès 1615 par un méde­cin alle­mand. Et elle a conduit à la mort d’un méde­cin russe.

Alexandre Bogda­nov en 1904

En 1924, Alexandre Bogda­nov a 51 ans. Il commence à se soumettre régu­liè­re­ment à des trans­fu­sions sanguines et note avec satis­fac­tion des effets posi­tifs sur son orga­nisme – une amélio­ra­tion de sa vue et un ralen­tis­se­ment de sa calvi­tie. Son ami le diri­geant bolche­vique Leonid Kras­sine affirme qu’il paraît rajeuni « de sept, non, de dix ans ». De nombreuses personnes, dont la sœur de Lénine, Maria Ulya­nova, veulent elles aussi tenter l’ex­pé­rience. Alexandre Bogda­nov crée alors un insti­tut spécia­lisé. Entre 1926 et 1928, il réalise des dizaines de trans­fu­sions. Puis il échange son sang avec celui d’un étudiant atteint de mala­ria et de tuber­cu­lose. L’étu­diant se réta­blit tandis qu’il agonise. Durant quinze jours, tout en enre­gis­trant scru­pu­leu­se­ment ses symp­tô­mes… Échau­dée, la commu­nauté scien­ti­fique ne renou­velle ce type d’ex­pé­riences que dans les années 1950. En 1951, la para­biose est utili­sée pour tenter de sauver des patients atteints de cancer en phase termi­nale. Un enfant de deux ans y laisse un pied, rongé par la gangrène.

En 1956, des cher­cheurs de l’uni­ver­sité Cornell suturent 69 paires de rats et constatent le rajeu­nis­se­ment du carti­lage du plus âgé des deux spéci­mens. Mais sur ces 69 paires, 11 décèdent d’une mysté­rieuse mala­die, qui pour­rait être une forme de rejet de greffe. Par ailleurs, précisent les cher­cheurs, « si les deux rats ne sont pas bien appai­rés, l’un va mâcher la tête de l’autre jusqu’à ce qu’elle soit détruite ». Cette mise en garde n’em­pêche pas le neuro­logue Thomas Rando de recou­rir à la para­biose lorsqu’il découvre, en 2004, que les orga­nismes âgés contiennent la même quan­tité de cellules que les jeunes orga­nismes. Il constate à son tour le rajeu­nis­se­ment de la souris la plus âgée. Son cœur et son foie, notam­ment, semblent plus forts. Pour­rait-il en être de même pour son cerveau ? se demande quant à lui Tony Wyss-Coray. Il fonde le centre de recherche Alka­hest à San Carlos, en Cali­for­nie, et réalise sa fameuse étude sur la para­biose et les défi­ciences cogni­tives des souris. Deux ans plus tard, Alka­hest va jusqu’à injec­ter du plasma sanguin prélevé sur des êtres humains de 18 ans dans le corps de souris de 12 mois – l’équi­valent de 50 ans chez l’homme. Diri­gée par la neuro­logue Sakura Minami, cette étude-là démontre que le plasma sanguin humain améliore lui aussi la neuro­ge­nèse. Du moins celle d’une souris. Alka­hest, qui s’est déjà lancé dans un essai d’injec­tion de plasma sanguin jeune sur des patients atteints de la mala­die d’Alz­hei­mer, doit main­te­nant prou­ver qu’il peut amélio­rer la neuro­ge­nèse d’un humain. Mais le centre de Tony Wyss-Coray n’est pas le seul labo­ra­toire privé à s’in­té­res­ser aux vertus régé­né­ra­tives du sang.

Tony Wyss-Coray
Crédits : Stan­ford Univer­sity

Ambro­sia

Jesse Karma­zin est un méde­cin diplômé de l’uni­ver­sité de Stan­ford âgé de 32 ans. Sa clinique est située au bord d’une auto­route venteuse qui longe l’océan Paci­fique, au niveau de la ville cali­for­nienne de Monte­rey. Il a choisi de l’ap­pe­ler Ambro­sia en réfé­rence à l’am­broi­sie, qui est à la fois l’onguent et la nour­ri­ture des dieux de la mytho­lo­gie grecque. Asso­ciée au nectar, elle leur assure l’im­mor­ta­lité et la jeunesse, voire la beauté. Héra elle-même l’uti­lise pour séduire Zeus dans le chant XIV de L’Iliade : « Et d’abord, elle lava son beau corps avec de l’am­broi­sie ; puis elle se parfuma d’une huile divine dont l’arôme se répan­dit dans la demeure de Zeus, sur la terre et dans l’Ou­ra­nos. » L’am­broi­sie pour­rait en outre rappro­cher les mortels de l’im­mor­ta­lité. Selon certaines versions de la légende du héros Achille, la nymphe Thétis en enduit ses enfants afin de les rendre invul­né­rables, puis les plonge dans le feu. La déesse Démé­ter fait de même avec le fils du roi Céléos, Démo­phon, après avoir perdu et cher­ché en vain sa propre fille. Or Ambro­sia est entiè­re­ment dédiée à la lutte contre le vieillis­se­ment des êtres humains. Et sa stra­té­gie est claire : elle repose sur le déve­lop­pe­ment de l’injec­tion de plasma sanguin jeune dans le corps des personnes âgées. Toutes les études qu’elle mène y concourent, de façon directe ou indi­recte.

Le site expli­cite et mini­ma­liste d’Am­bro­sia

Une de ces études propose carré­ment à des personnes en bonne santé, mais âgées de plus de 35 ans, de rece­voir le plasma sanguin de personnes âgées de moins de 25 ans à inter­valles régu­liers pendant deux ans. Leurs « marqueurs biolo­giques », qui incluent la neuro­ge­nèse, la proli­fé­ra­tion des cellules souches et la coagu­la­tion du sang, sont contrô­lés avant et après chaque trans­fu­sion. Leur foie, leur moelle osseuse, leurs reins, leur pancréas, leur cœur et leur thyroïde sont égale­ment scru­tés. « Nous espé­rons démon­trer une inver­sion du vieillis­se­ment et des mala­dies liées au vieillis­se­ment », me dit Jesse Karma­zin, qui a « commencé à [s’]inté­res­ser à la trans­fu­sion de plasma sanguin humain à cause des résul­tats obte­nus sur les souris ». L’étude est finan­cée par les parti­ci­pants eux-mêmes, à hauteur de 8 000 dollars. Leur nombre étant estimé à 600, Ambro­sia devrait récol­ter 4,8 millions de dollars au total. Jesse Karma­zin n’a donc pas eu à cher­cher de mécène. Mais, le méde­cin le raconte dès le 1er août 2016, soit moins de deux mois après le lance­ment de l’étude, il a été contacté par Thiel Capi­tal, le fonds d’in­ves­tis­se­ment du milliar­daire Peter Thiel. Cette publi­cité n’a pas dû être au goût du prin­ci­pal inté­ressé car, de nouveau inter­rogé à ce sujet, Jesse Karma­zin me répond sèche­ment qu’il « ne dispose d’au­cune infor­ma­tion sur Thiel ».

The Blood Boy

En novembre 2016, l’ani­ma­teur de l’émis­sion télé­vi­sée The Late Show, Stephen Colbert, aver­tis­sait mali­cieu­se­ment les adoles­cents améri­cains du grand danger qu’ils couraient avec l’ar­ri­vée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le nouveau Président est capable de rempla­cer l’as­su­rance de santé mise en place par Barack Obama par une para­biose obli­ga­toire, plai­san­tait-il. « Il va plan­ter une paille dans votre corps comme dans une bois­son Capri-Sun ! » La boutade est d’au­tant plus amusante que Peter Thiel soutient publique­ment Donald Trump. Mais mon sourire se tord lorsque je me souviens que Thiel n’a seule­ment « pas tout à fait » commencé de trai­te­ment anti-vieillis­se­ment par trans­fu­sion sanguine. A-t-il déjà un Capri-Sun ? Et si oui, quel est-il ?

Peter Thiel il y a quelques années
Crédits : Chip Somo­de­villa

Aux États-Unis, c’est l’Agence des produits alimen­taires et médi­ca­men­teux qui est char­gée de « régu­ler la collecte et la produc­tion du sang et des produits sanguins pour aider à proté­ger la santé du donneur de sang et à assu­rer la sûreté, la pureté, et la fiabi­lité du produit sanguin ». Comme me le confirme sa porte-parole Lynd­say Meyer, « l’usage des provi­sions de sang humain n’est pas auto­risé pour les trai­te­ments anti-vieillis­se­ment ». En revanche, ces dernières peuvent servir à la recherche médi­cale privée, à condi­tion que l’éta­blis­se­ment concerné ne fasse ni promesses ni publi­cité. C’est ce qui permet à Ambro­sia d’uti­li­ser les surplus des banques publiques spécia­li­sées pour ses trans­fu­sions de plasma sanguin humain. Si elle souhai­tait vendre ses services à des indi­vi­dus tels que Peter Thiel en dehors du cadre de la recherche médi­cale, la clinique de Jesse Karma­zin devrait cher­cher une autre source à sa fontaine de Jouvence. Et si la rumeur selon laquelle de riches seigneurs de la tech n’ont pas attendu les résul­tats de son étude pour s’injec­ter du sang jeune se révé­lait vraie, cela signi­fie­rait que cette source a déjà été trou­vée.

Pour les scéna­ristes de la série humo­ris­tique Sili­con Valley, elle se situe dans les veines des jeunes gens atti­rés par les lumières de la baie de San Fran­cisco qui n’ont pas su y allu­mer la leur. Dans le cinquième épisode de la quatrième saison, inti­tulé « The Blood Boy », les trois héros présentent le plan de lance­ment de leur appli­ca­tion au milliar­daire Gavin Belson lorsqu’ils sont inter­rom­pus par l’ar­ri­vée de son « asso­cié de trans­fu­sion », Bryce. Le sang du jeune homme passe tranquille­ment de ses veines à celles du milliar­daire tandis que la présen­ta­tion se pour­suit. Puis Bryce se permet de donner son avis et s’at­tire le cour­roux des trois héros, qui ne tardent pas à décou­vrir que le jeune homme a lui aussi des ambi­tions de program­meur. N’en possé­dant ni l’al­lure ni le diplôme, il n’a pas trouvé d’autre moyen que de vendre son sang pour atti­rer l’at­ten­tion de Gavin Belson. Fiction mise à part, la plupart des commen­ta­teurs améri­cains ont du mal à imagi­ner que l’ap­pro­vi­sion­ne­ment des riches en plasma sanguin ne soit pas assuré par des pauvres. « En gros, dans le futur idéal de Peter Thiel, l’élite de la Sili­con Valley sera capable de s’of­frir la vie éter­nelle grâce à la récolte du sang des masses de jeunes gens pauvres », écrit par exemple un jour­na­liste du maga­zine New Repu­blic. Ils soulignent par ailleurs qu’une trans­fu­sion de plasma sanguin dans le cadre d’un trai­te­ment anti-vieillis­se­ment est poten­tiel­le­ment risquée, même au XXIe siècle. De son côté, l’Agence améri­caine des produits alimen­taires et médi­ca­men­teux refuse d’émettre un avis sur le degré de dange­ro­sité d’une telle pratique.

Un donneur poten­tiel pour Peter Thiel
Crédits : HBO

Couver­ture : Peter Thiel veut du sang de jeune. (Reuters/Ulyces.co)


 

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