Marquer l’Histoire

Donald Trump est connu pour serrer la main de ses interlocuteurs avec une vigueur bien peu diplomate lorsqu’il ne leur refuse pas carrément la sienne, comme il l’a refusée à Angela Merkel au mois de mars. Tantôt il les attire brutalement à lui, tantôt il leur secoue violemment le bras. « Et toujours la paume vers le sol », analyse Laurent Philibert, directeur pédagogique chez Personnalité, une société de conseil qui forme les dirigeants à la communication. « C’est ce qui s’appelle une poignée de main en pronation, cela dénote une volonté de dominer l’autre. » Et cela n’est pas du goût d’Emmanuel Macron, qui a mis autant de vigueur que le président américain dans sa main lors de leur première rencontre le 25 mai dernier, quitte à faire ressembler la poignée  à un bras de fer. Voire à un combat de jiu-jitsu selon un journaliste du Guardian. Mais pour Laurent Philibert, ce n’est pas cette vigueur qui fait d’Emmanuel Macron le vainqueur de la rencontre. « On peut s’extasier sur le fait que les phalanges de Trump blanchissaient sous la pression de Macron, mais le plus spectaculaire, c’est la façon dont Macron prolonge l’échange. Trump essaye de retirer sa main, Macron la retient, et finalement la lâche. Il donne le tempo. Par ailleurs, la force ne fait pas tout. C’est aussi une question de posture. Or Macron est resté bien ancré sur son siège, obligeant Trump à se pencher et à présenter son profil aux photographes, alors que lui restait de face et souriant. »

Aïe

« Ce n’est pas innocent, ce n’est pas l’alpha et l’oméga d’une politique mais un moment de vérité », a ensuite dit le président français au Journal du Dimanche. « Donald Trump, le président turc ou le président russe sont dans une logique de rapport de forces, ce qui ne me dérange pas. Je ne crois pas à la diplomatie de l’invective publique mais dans mes dialogues bilatéraux, je ne laisse rien passer, c’est comme cela qu’on se fait respecter. » De fait, les poignées de main constituent un élément crucial de la diplomatie et de sa représentation publique. D’après l’historienne Isabelle Davion, spécialiste des relations internationales, elles se sont généralisées à travers le monde en même temps que les autres éléments de la diplomatie française à partir du XIXsiècle, et elles ont gagné en importance en même temps que l’image au cours du XXe siècle. Les discussions et les négociations étant confidentielles, elles permettent en effet de mettre en scène les relations entre deux pays, tout en donnant des indices quant à leur qualité. « Et certaines poignées de main ont réellement marqué l’Histoire », rappelle Isabelle Davion. La poignée de main de Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, en 1993, symbolise les accords d’Oslo et le processus de paix entre Israël et la Palestine. Celle de Frederik de Klerk et Nelson Mandela, en 1990, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. La poignée de main de Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, en 1988, incarne la normalisation des relations entre les États-Unis et l’URSS, tandis que celle de Mao Zedong et Richard Nixon, en 1972, incarne la normalisation des relations entre la République populaire de Chine et les États-Unis. Quant à la réconciliation franco-allemande, elle s’achève avec les mains de François Mitterrand et Helmut Kohl en 1984, et commence avec celles de Konrad Adenauer et Charles de Gaulle en 1958. « Personne ne peut mieux que lui saisir ma main » avait confié le premier président de la Ve République française. « Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre. » 

Konrad Adenauer et Charles de Gaulle en septembre 1958

Des chimpanzés à Rome

L’usage de la poignée de main pourrait dater du Ve siècle avant Jésus Christ. Elle se serait alors essentiellement résumée à l’instauration d’un lien de confiance entre deux individus. Certains affirment que la poignée de main soulignait le fait que ni l’un, ni l’autre n’allaient se servir de cette main pour dégainer une arme ; d’autres avancent qu’elle permettait de palper les manches de l’interlocuteur afin de vérifier que ces dernières ne dissimulaient pas de poignards. Une chose est sûre, sa pratique est avérée dès le Ier siècle avant Jésus Christ grâce à des pièces de monnaie romaines la représentant. « Ces écus étaient censés véhiculer les idées de paix et de concorde dans l’Empire, telles que Rome les concevait », explique Isabelle Davion. « La poignée de main n’était donc pas utilisée pour symboliser un événement ou un accord, comme une rencontre diplomatique ou un contrat d’affaires, mais des valeurs d’ordre générique. » Des archives font également état d’un rituel appelé « serrement de main » au Xe siècle de notre ère. Il s’agissait alors pour deux seigneurs féodaux de concrétiser une alliance d’égal à égal. « Ces différentes traditions éclairent la signification que l’on donnait encore récemment à la poignée de main diplomatique. Gage de confiance entre deux personnes qui ont posé les armes, elle s’effectuait idéalement entre deux personnes à égalité, sans volonté de dominer l’autre. Mais depuis l’élection de Donald Trump, notamment, la poignée de main n’est plus la conclusion pacifique d’un rapport de forces, elle en est l’incarnation, voire même le préambule, dans le sens où elle est censée nous dire laquelle des deux parties est la mieux placée pour l’emporter. » Heureusement, la poignée de main n’est pas réservée aux diplomates ou aux hommes d’affaires – ni même aux êtres humains. Elle existe en effet chez les singes. Celle des chimpanzés s’échange généralement lors de la toilette, le bras en l’air. 

Une étude publiée en 2012 montre néanmoins que la pratique varie d’une communauté à l’autre, suggérant ainsi que la poignée de main participe de traditions locales et sociales chez ces animaux. Or la poignée de main humaine varie elle aussi d’une société à l’autre. Au Kenya, les paumes claquent et les doigts s’agrippent. En Turquie, les quatre mains se joignent. En Malaisie, les bouts des doigts se touchent, puis les mains reviennent vers la poitrine. Dans ces pays-là, la poignée de main ne concerne traditionnellement que les hommes, pas les femmes. « De manière générale, sa pratique se trouve renforcée ou au contraire restreinte en fonction du genre et de la religion, et cela peut causer des tensions ou des ajustements », souligne l’anthropologue Yves Winkin. « La pratique de la poignée de main peut aussi différer d’une génération à l’autre au sein d’une même culture, tout comme celle de la bise, qui n’était pas une pratique courante entre deux hommes il y a quelques décennies. Moi-même qui ai plus de soixante ans, je n’embrasse pas spontanément mes collègues, alors que ça ne pose aucun problème aux plus jeunes. »

Crédits : The Royal Society Publishing

Odeurs corporelles

En 2015, des chercheurs de l’institut Weizmann, en Israël, se sont rendus à un événement mondain avec des caméras cachées. Là, ils ont serré les mains des participants pour tenter de mieux comprendre le rôle de la poignée dans les interactions humaines. Ils ont ainsi secrètement filmé 271 personnes, puis compté le nombre de fois où elles touchaient leur visage, car comme nous l’apprend leur étude, les gens reniflent souvent leurs mains lorsqu’ils effectuent ce geste. Et les chercheurs voulaient savoir si le nombre de fois que les participants reniflaient leurs mains changeait après avoir serré la leur. La réponse est oui. Il a augmenté, et le temps passé par les participants à renifler leurs mains a plus que doublé. Par ailleurs, le sexe de l’expérimentateur a eu une influence sur ce comportement. Après avoir serré la main d’une personne du même sexe, les participants ont davantage reniflé leur main droite – celle ayant servi à la poignée. En revanche, après avoir serré la main d’une personne du sexe opposé, les sujets ont davantage reniflé leur main gauche – celle n’ayant pas servi à la poignée de main. Cela signifierait que l’odorat, contrairement à ce qui est communément admis, ne joue pas seulement un rôle important dans les interactions entre sexe opposé, mais aussi au sein du même genre. Les chercheurs ont également constaté qu’il est possible de changer le nombre de reniflements des participants en enduisant les mains de l’expérimentateur de parfum jugé « unisexe », ou encore d’odeurs provenant d’hormones féminines. Ce qui confirme que ce comportement est lié aux odeurs corporelles de l’autre, et non à un autre facteur, tel que le stress. Mais il fallait encore être certain qu’une seule poignée de main suffisait à transférer des odeurs corporelles, et l’un des expérimentateurs a enfilé un gant avant de serrer la main les participants et de le faire analyser… Il comportait bien de très nombreux signaux chimiques.

Crédits : eLife

Tout porte donc à croire que la poignée de main ne nous rapproche pas seulement des singes, mais aussi des autres mammifères, qui ont l’habitude de se sentir pour se saluer. L’étude de l’Institut Weizmann laisse néanmoins de nombreuses interrogations en suspens. « N’ayant pas recueilli de données sur l’orientation sexuelle, nous ne pouvons pas dire si l’augmentation des reniflements au sein du même genre est strictement spécifique au genre ou bien peut-être aussi liée à l’orientation sexuelle », notent ses auteurs. « Cela fait partie des inconnues concernant notre résultat. Par exemple, la familiarité entre les individus influence-t-elle le comportement ? Pourrait-il varier considérablement d’un contexte à l’autre ? Est-il compensé d’une manière ou d’une autre dans des cultures où la poignée de main n’est pas courante ? »

Baiser esquimau

Même dans les cultures où la poignée de main n’est pas courante, l’interaction passe souvent par un contact physique. « Dans les cultures où l’ensemble du corps est couvert, soit parce qu’il fait trop chaud, soit parce qu’il fait trop froid, les personnes se touchent le visage », remarque l’expert en communication Laurent Philibert. « C’est ce que font les Bédouins et les Esquimaux : ils se frottent le nez. » Pour lui, cela s’explique par le fait que le contact de la peau entraîne la sécrétion de l’ocytocine, qui est connue pour être « l’hormone du plaisir », ou encore « l’hormone du lien social ». Cela vaut aussi bien pour le contact induit par la bise, si commune en Europe, que pour celui induit par l’accolade, si commune en Amérique. Ces deux pratiques distinctes peuvent remplacer ou compléter une poignée de main entre les deux continents – et donner lieu à des instants de gêne palpable aux plus hauts sommets des États. Le 16 janvier 2015, quelques jours après l’attentat de Charlie Hebdo, le secrétaire d’État américain John Kerry traverse la cour de l’Élysée avec un visage compatissant et des bras tendus vers le président français François Hollande. Celui-ci saisit les deux mains amies et les secoue légèrement. Puis Kerry enlace Hollande, qui recule et lui colle une maladroite bise sur la joue. Visiblement embarrassés, les deux hommes ont fini par se prendre de nouveau les mains, avant de rejoindre le perron de l’Élysée.

Le hongi
Crédits : Chris Sisarich

Mais dans le cas des Bédouins et des Esquimaux, on ne peut s’empêcher de songer au rôle de l’odorat mis en évidence par les chercheurs de l’Institut Weizmann. Tout comme dans le cas des Maoris, qui pressent leur nez et leur front les uns contre les autres. Ce salut traditionnel, appelé le hongi, permettrait au « souffle de vie » – le ha – d’être échangé et mélangé. Le prince William et Kate Middleton, notamment, y ont eu droit lors de leur visite en Nouvelle-Zélande en avril 2014. Une fois le hongi effectué, le visiteur n’est plus considéré comme un étranger, mais comme un membre du peuple qui l’accueille. « Quel que soit le type de contact physique choisi par la culture ou la génération pour sceller une rencontre, il est tacitement cadré et réglementé car il s’agit de témoigner du respect », insiste l’anthropologue Yves Winkin. « Comme le disait le sociologue Erving Goffman, nous sommes toujours dans une relation de déférence, même minimale, avec les autres. C’est pour cette raison qu’il était si intéressant de voir le candidat Emmanuel Macron se transformer en président de la République et se permettre de toucher publiquement la joue d’une personne plus âgée que lui, Gérard Collomb, pendant la cérémonie d’investiture, sans que personne n’y trouve rien à dire – bien au contraire. » Il existe néanmoins des cultures dans lesquelles il n’y a pas ou peu de contact physique lors de la rencontre.

Au Moyen-Orient, il n’est pas rare que les hommes se contentent de poser leur main sur leur propre cœur, puis sur leur front, avant de la dresser vers le ciel, en prononçant le rituel assalamu alaykum – « la paix soit sur toi ». Les Kanouris secouent leurs poings fermés au niveau de leur tête. Les Japonais s’inclinent en gardant les bras le long de leur corps, tandis que les Thaïlandais mettent également leurs mains en position de prière. Les Tibétains, eux, se tirent la langue pour montrer qu’elle n’est pas noire, et ainsi prouver qu’ils ne sont pas la réincarnation du cruel roi Lang Darma. Dans la culture occidentale, tirer la langue est jugé comme puéril et irrévérencieux mais, Donald Trump l’a prouvé à plusieurs reprises, une poignée de main peut l’être bien davantage.


Couverture : Une poignée de main historique. (Reuters/Jonathan Ernst)