par Camille Hamet | 31 juillet 2017

Le prana

Camila Castillo, 34 ans, et Akahi Ricardo, 36 ans, vivent entre la Cali­­for­­nie et l’Équa­­teur. Ils sont en couple depuis 2005. Et ils ne mangent ni ne boivent depuis 2008. Ou alors seule­­ment un fruit ou un bouillon de légumes de temps en temps, pour parta­­ger un moment avec leurs deux enfants qui, eux, s’ali­­mentent norma­­le­­ment. Camila Castillo assure ne pas avoir mangé du tout pendant sa première gros­­sesse, cinq fois pendant la seconde. Sur Insta­­gram, où elle enchaîne les postures de yoga, elle se présente comme « profes­­seure de respi­­ria­­nisme ». « La Respi­­ra­­tion Cons­­ciente est le meilleur outil que nous puis­­sions utili­­ser pour accé­­der à la source de l’éner­­gie pour nous nour­­rir, le corps, l’es­­prit, les émotions et l’âme », précise-t-elle. « Dans nos programmes (…), nous appre­­nons aux gens à augmen­­ter l’éner­­gie qu’ils reçoivent grâce à des tech­­niques de respi­­ra­­tion et des exer­­cices physiques. »

Crédits : Camila Castillo/Insta­­gram

Le respi­­ria­­nisme, c’est la croyance selon laquelle une personne peut vivre sans manger ni boire pendant de très longues périodes de vie. On parle aussi d’iné­­die et de pranisme. L’un de ses adeptes, un certain Henri Monfort, raconte sur YouTube qu’il n’a pas mangé depuis treize ans. « Le blocage prin­­ci­­pal est de croire que si on ne mange pas, on va mourir », affirme-t-il. D’autres respi­­riens affirment qu’ils se nour­­rissent d’air et de lumière. Autre­­ment dit, de « l’ali­­men­­ta­­tion cosmique » que leur apporte le prana, terme sans­­krit qui peut se traduire par « souffle vital respi­­rant ». « Lorsqu’on accède au prana, la jour­­née paraît tout à coup extra­­or­­di­­nai­­re­­ment longue », témoigne la respi­­rienne Alyna Rouelle. « Le temps semble s’ar­­rê­­ter, et quelques heures passent pour une éter­­nité. On réalise alors le temps que mono­­po­­li­­sait notre alimen­­ta­­tion avant, et celui dont nous dispo­­sons donc à présent ! Certains jours, j’avoue être allée ache­­ter de quoi manger simple­­ment parce que le carac­­tère inter­­­mi­­nable de la jour­­née m’in­­ti­­mi­­dait ou, encore plus absurde, parce que le fait de ne ressen­­tir aucun besoin ni d’avoir envie de rien m’an­­gois­­sait et me dépri­­mait. Il m’est même arrivé de me retrou­­ver dans le maga­­sin face aux produits et d’avoir à me forcer à prendre quelque chose tant rien, pas même mes plus grands délices de toujours, ne me tentait. »

« La liberté naît de l’in­­té­­rieur »
Crédits : Camila Castillo/Insta­­gram

Camila Castillo dit elle aussi ne pas éprou­­ver la faim. Elle se défend néan­­moins de tout prosé­­ly­­tisme : « Je ne dis pas “ne mangez pas”, ou “je ne mange pas”, mais je soulève plutôt la ques­­tion (à travers ma propre étude, guéri­­son et expé­­rience) de l’im­­por­­tance de l’état psycho­­lo­­gique et émotion­­nel dans lequel nous jeûnons. » Comme pour lui donner raison, un autre utili­­sa­­teur d’Ins­­ta­­gram écrit qu’il sort d’un jeûne de 20 jours et qu’il ne s’est jamais mieux senti, mais que sa « nostal­­gie » et son « atta­­che­­ment émotion­­nel » à la nour­­ri­­ture l’ont ramené à elle. « C’est un mythe que nous avons besoin de trois repas par jour, un mensonge raconté par l’in­­dus­­trie agroa­­li­­men­­taire pour nous main­­te­­nir dans un état de consom­­ma­­tion constant », ajoute-t-il. « Tout cela pour­­rait prêter à sourire » si, comme le souligne Char­­line Delporte, prési­­dente du Centre natio­­nal d’ac­­com­­pa­­gne­­ment fami­­lial et de forma­­tion face à l’em­­prise sectaire (Caffes), plusieurs respi­­riens n’étaient décé­­dés à cause de leur croyance.

Vivre de lumière

En 1999, le corps émacié de Verity Linn est retrouvé sans vie dans les collines écos­­saises. Cette Austra­­lienne de 49 ans avait avec elle un livre au titre évoca­­teur, Vivre de lumière, 5 ans sans nour­­ri­­ture maté­­rielle, et son jour­­nal intime semble indiquer qu’elle s’était embarquée dans le programme de 21 jours recom­­mandé par l’ou­­vrage. Celui-ci commence par une semaine de jeûne sans eau, et se pour­­suit par une consom­­ma­­tion d’eau parfu­­mée et de jus de fruits. « Main­­te­­nant que vous avez terminé le proces­­sus des 21 jours, vous avez dépassé vos anciennes croyances, et vous ne pour­­rez plus vivre avec des croyances conflic­­tuelles », énonce Vivre de lumière. « Ce proces­­sus est le début du reste de votre vie. Naître à nouveau c’est lâcher le passé et confier votre futur aux mains de Dieu. Main­­te­­nant vous n’avez plus le besoin physique de manger ou de boire. Votre désir de boire ou de manger vient du mental ou de l’émo­­tion­­nel. Si le désir arrive, vous pouvez le stop­­per en prenant une bois­­son. Soyez alors votre propre spec­­ta­­teur, car être spec­­ta­­teur de vos ressen­­tis et pensées vous fait vous inté­­rio­­ri­­ser et gran­­dir. Le chan­­ge­­ment s’opé­­rera avec le temps. » Cette prose farfe­­lue est l’œuvre d’une autre Austra­­lienne, Ellen Greve. Plus connue sous son iden­­tité de gourou, Jasmu­­heen, cette blonde longi­­ligne est aujourd’­­hui âgée d’une soixan­­taine d’an­­nées. Elle donne des confé­­rences sur le respi­­ria­­nisme à travers le monde et reven­­dique des dizaines de milliers de disciples. Elle-même prétend jeûner depuis 1993. Mais elle s’est révé­­lée inca­­pable de jeûner ne serait-ce que quelques jours sans mettre sa santé en péril.

Ellen Greve, alias Jasmu­­heen
Crédits : Alche­­tron.com

Ellen Greve avait été mise au défi de prou­­ver ses dires par l’équipe de l’émis­­sion de télé­­vi­­sion austra­­lienne 60 Minutes et elle avait accepté d’être filmée et surveillée 24 heures sur 24, d’abord à son domi­­cile de Bris­­bane, puis à la campagne. En l’es­­pace de quatre jours de jeûne sans eau, son pouls a doublé, sa pres­­sion sanguine a chuté, ses pupilles se sont dila­­tées, son rythme d’élo­­cu­­tion a ralenti, et elle a perdu six kilos. Le méde­­cin qui super­­­vi­­sait l’ex­­pé­­rience, Beres Wenck, prési­­dente de la branche du Queens­­land de l’As­­so­­cia­­tion médi­­cale austra­­lienne, a alors diagnos­­tiqué une déshy­­dra­­ta­­tion et estimé qu’il était trop dange­­reux de conti­­nuer. « Malheu­­reu­­se­­ment, il y a quelques personnes qui vont croire ce qu’elle dit », déplo­­rait-elle dans l’émis­­sion. « Je suis sûre que c’est seule­­ment un petit nombre de personnes, mais je crois qu’il est irres­­pon­­sable pour quelqu’un d’en­­cou­­ra­­ger d’autres à faire quelque chose qui va nuire à leur santé », ajou­­tait-elle. Ellen Greve refuse néan­­moins de recon­­naître une part de respon­­sa­­bi­­lité dans le décès de Verity Linn et les autres. Elle préfère reje­­ter la faute sur les « cadavres », qui n’au­­raient pas bien suivi ses préceptes. « Ce sont des préceptes qui ressemblent à des tech­­niques d’ali­­men­­ta­­tion très à la mode aujourd’­­hui », remarque Char­­line Delporte. « Au début on veut juste chan­­ger, mieux manger pour aller mieux, et puis on tombe sur les mauvaises personnes. Et petit à petit, on tombe dans des dérives comme celle du respi­­ria­­nisme, et on se met en danger. »

Ce livre tue

5 fruits et légumes par jour

Pour la prési­­dente du Caffes, les gourous du respi­­ria­­nisme sont « des char­­la­­tans ». Serge Blisko, méde­­cin de forma­­tion et président de la la Mission inter­­­mi­­nis­­té­­rielle de vigi­­lance et de lutte contre les dérives sectaires (Mivi­­ludes), abonde : « Beau­­coup d’entre eux trichent et trompent ceux qui sont faibles psycho­­lo­­gique­­ment. Car ils se nour­­rissent plus qu’ils ne le disent. » C’est la seule expli­­ca­­tion scien­­ti­­fique possible à leur bonne santé appa­­rente. Pour un être humain en bonne santé, un régime sans eau est géné­­ra­­le­­ment mortel après une semaine. Sans aliments solides, il n’est géné­­ra­­le­­ment pas possible de survivre au-delà de 40 à 60 jours. Cela fait d’ailleurs plusieurs années que la Mivi­­ludes s’inquiète du respi­­ria­­nisme. En 2011, elle souligne que « le jeûne extrême » présente « de graves dangers pour la santé des personnes » et promet d’exer­­cer « une vigi­­lance accrue sur cette pratique char­­la­­ta­­nesque à forte conno­­ta­­tion sectaire (rejet de la méde­­cine conven­­tion­­nelle, pres­­sions finan­­cières exor­­bi­­tantes, rupture avec l’en­­vi­­ron­­ne­­ment d’ori­­gine) »En 2012, elle rappelle que cette pratique est respon­­sable de décès à l’étran­­ger et affirme qu’elle est « l’objet d’une surveillance étroite des colloques et stages de “sa prêtresse” ». 

« Le respi­­ria­­nisme est une arnaque, mais les respi­­riens peuvent se faire des idées. »

Cepen­­dant, tous les respi­­riens ne sont pas des menteurs éhon­­tés selon Dee Dawson, fonda­­teur d’une clinique du nord de Londres qui traite les enfants souf­­frant de désordres alimen­­taires, Rhodes Farm. « Le respi­­ria­­nisme est une arnaque, mais les respi­­riens peuvent se faire des idées », disait-il en prenant l’ex­­trême inverse pour illus­­trer son propos : « Toutes les personnes obèses qui entrent dans ma salle d’opé­­ra­­tion me disent : “Docteur, je ne comprends pas pourquoi je ne perds pas de poids – je n’ai pas mangé de la semaine.” Alors je leur demande : “Qu’a­­vez-vous pris au petit déjeu­­ner ?” “Oh, seule­­ment trois toasts.” “Et au déjeu­­ner ?” “Seule­­ment une saucisse et quelques frites… ” Addi­­tion­­nez le tout et elles ont mangé 2 000 calo­­ries ce jour-là. » Certaines histoires peuvent en outre lais­­ser croire qu’il y a peut-être une infime part de vérité dans les fadaises des respi­­riens. Celle de Ram Baha­­dur Bomjon, par exemple. Ce Népa­­lais aurait en effet passé plusieurs mois à médi­­ter au pied d’un figuier sans manger, ni boire, ni bouger en 2006. Cela lui a valu le surnom de « nouveau Boud­dha ». Et après l’avoir observé pendant toute une nuit sans avoir prévenu son entou­­rage aupa­­ra­­vant, l’écri­­vain améri­­cain George Saun­­ders a conclu que lui ne trichait pas. « Se pour­­rait-il que le garçon soit à la lutte avec des milliers d’an­­nées d’une utili­­sa­­tion faus­­sée de notre cerveau ? » demande-t-il. « Se pour­­rait-il qu’il soit le premier d’un nouveau genre humain – ou la plus récente mani­­fes­­ta­­tion d’un type humain qui n’ap­­pa­­raît qu’oc­­ca­­sion­­nel­­le­­ment – envoyé pour nous montrer quelque chose à propos de nous-mêmes, une nouvelle façon de faire fonc­­tion­­ner nos corps et nos esprits ? » Faute de connaître les réponses de ces ques­­tions, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale pour la santé (OMS) recom­­mande aux êtres humains normaux d’avoir une alimen­­ta­­tion jour­­na­­lière, variée, et propor­­tion­­nelle à leurs dépenses éner­­gé­­tiques.

Le saviez-vous ? La Barbie humaine est une respi­­rienne
Source

Couver­­ture : Une bonne assiette de vent et de soleil. (Ulyces.co)


 

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