par Camille Hamet | 10 avril 2018

L’ac­­cord ou la guerre

« Dans un monde qui aspire à la paix et au déve­­lop­­pe­­ment, une menta­­lité de guerre froide ne servi­­rait à rien. » Le discours prononcé par Xi Jinping au forum de Boao, qui s’est ouvert le 8 avril sur l’île de Hainan, est un discours d’apai­­se­­ment. Mais son gouver­­ne­­ment a néan­­moins publié une liste de produits améri­­cains qu’il pour­­rait cibler en guise de repré­­sailles à la menace d’une hausse des droits de douane des États-Unis sur ses propres produits. Une menace justi­­fiée par les États-Unis par leur défi­­cit commer­­cial avec la Chine, qui s’éle­­vait à 375 milliards de dollars en 2017. « C’est le défi­­cit commer­­cial le plus impor­­tant de l’his­­toire du monde », affir­­mait Donald Trump le 22 mars dernier, avant d’ajou­­ter : « C’est hors de contrôle. Nous sommes face à une situa­­tion de vol de propriété intel­­lec­­tuelle incroyable qui porte égale­­ment sur des centaines de milliards de dollars. »

Donald Trump et Mela­­nia Trump guidés par Xi Jinping dans Pékin, en 2017
Crédit : The White House

L’am­­bas­­sade de Chine aux État-Unis l’avait aussi­­tôt exhorté à reve­­nir sur ses propos, n’hé­­si­­tant pas à se faire menaçante à son tour. « La Chine n’a pas peur d’une guerre commer­­ciale et ne recu­­lera pas », précise en effet son commu­­niqué. « La Chine est capable de rele­­ver tous les défis. Si une guerre commer­­ciale était déclen­­chée par les États-Unis, la Chine se battrait jusqu’au bout pour défendre ses inté­­rêts avec toutes les mesures néces­­saires. » Pour l’ins­­tant, « la guerre est avant tout poli­­tique », estime la spécia­­liste de l’éco­­no­­mie chinoise Mary-Françoise Renard. Et de fait, parmi les produits améri­­cains poten­­tiel­­le­­ment ciblés par la Chine se trouve le soja, qui non seule­­ment repré­­sente un marché de 14 milliards de dollars, mais se trouve aussi au cœur des bastions élec­­to­­raux de Donald Trump.

Lui-même, en s’at­­taquant à la Chine, qu’il a présen­­tée par le passé comme un « ennemi écono­­mique » des États-Unis, réalise l’une de ses promesses de campagne les plus emblé­­ma­­tiques. Il pour­­suit égale­­ment la poli­­tique protec­­tion­­niste commen­­cée au début du mois de mars avec la mise en place de taxes sur l’im­­por­­ta­­tion d’acier et d’alu­­mi­­nium. Cette annonce avait suscité une véri­­table fronde, au sein même du camp des Répu­­bli­­cains. « Je suis en désac­­cord avec cette déci­­sion et j’en crains les consé­quences impré­­vues », a par exemple déclaré le président de la Chambre des repré­­sen­­tants, Paul Ryan, quelques minutes à peine après la céré­­mo­­nie de signa­­ture de la mesure.

Quant au prin­­ci­­pal conseiller écono­­mique de Donald Trump, Gary Cohn, il a carré­­ment démis­­sionné de son poste.

« Et on ne peut pas dire que la pers­­pec­­tive d’une guerre commer­­ciale avec la Chine fasse l’una­­ni­­mité aux États-Unis », remarque Mary-Françoise Renard. « C’est même tout le contraire. Les indus­­triels et les analystes de marché sont très inquiets. » Et pour cause, « la guerre commer­­ciale contre la Chine pour­­rait être comme l’in­­va­­sion de l’Af­­gha­­nis­­tan, un bour­­bier sans fin », prévient le Finan­­cial Times. Même Donald Trump, qui estime pour­­tant habi­­tuel­­le­­ment les guerres commer­­ciales « bonnes et faciles à gagner », a semblé cher­­cher à tempo­­ri­­ser dès l’ou­­ver­­ture du forum de Boao, en se disant certain « qu’un accord [serait] trouvé » avec Pékin. Comme s’il n’était en revanche pas certain de voir sa méthode – « je menace, je négo­­cie et fina­­le­­ment j’ar­­rache des conces­­sions », telle que la résume le jour­­na­­liste écono­­mique Domi­­nique Seux – fonc­­tion­­ner avec le gouver­­ne­­ment chinois.

Xi Jinping entouré du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion du forum Boao
Crédits : Boao Forum for Asia

Des promesses

Xi Jinping n’a en tout cas pas hésité à tacler Donald Trump dans son discours, jugeant que ceux qui tentent de s’af­­fran­­chir du progrès seront « relé­­gués aux oubliettes de l’his­­toire », et condam­­nant « les poli­­tiques qui ne pensent qu’à l’in­­té­­rêt d’une commu­­nauté ». Il lui a en outre répondu point par point, en promet­­tant une « protec­­tion renfor­­cée » de la propriété intel­­lec­­tuelle via une réor­­ga­­ni­­sa­­tion cette année de l’or­­ga­­nisme natio­­nal en charge du dossier ainsi qu’un durcis­­se­­ment des sanc­­tions à « effet dissua­­sif », et en assu­­rant le monde de la loyauté commer­­ciale de son pays. « La Chine ne cherche pas l’ex­­cé­dent commer­­cial ! » a-t-il en effet martelé. « Nous espé­­rons sincè­­re­­ment muscler nos impor­­ta­­tions. »

En gage de bonne volonté, le président chinois a promis de « consi­­dé­­ra­­ble­­ment » réduire les tarifs doua­­niers chinois sur les impor­­ta­­tions d’au­­to­­mo­­biles, qui font aujourd’­­hui l’objet d’une taxe de 25 %, et qui sont volon­­tiers cités par le président améri­­cain pour fusti­­ger une poli­­tique « protec­­tion­­niste » de l’Em­­pire du Milieu. Xi Jinping a égale­­ment renou­­velé la promesse, formu­­lée au lende­­main d’une visite de Donald Trump à Pékin en novembre 2017, d’un accès accru au secteur finan­­cier chinois. Cela se traduit par des mesures qui permettent aux entre­­prises étran­­gères de contrô­­ler jusqu’à 51 % des coen­­tre­­prises en Chine dans plusieurs secteurs, contre une parti­­ci­­pa­­tion maxi­­male de 49 % actuel­­le­­ment. Et surtout par la suppres­­sion des lois qui empêchent des acteurs étran­­gers de possé­­der des parti­­ci­­pa­­tions majo­­ri­­taires dans les banques chinoises.

Les deux chefs d’État ne sourient qu’en photo
Crédits : The White House

Encore aujourd’­­hui, un inves­­tis­­seur étran­­ger ne peut possé­­der plus de 20 % du capi­­tal d’une banque chinoise et un établis­­se­­ment bancaire ne peut avoir au total qu’un quart de son capi­­tal aux mains d’ac­­teurs étran­­gers. En consé­quence, la part de marché des banques étran­­gères en Chine n’a eu de cesse de dimi­­nuer. Elle était de 1,4 % en 2015 contre 2,2 % en 2008, selon la Chambre de commerce de l’Union euro­­péenne à Pékin. Mais les mesures d’ou­­ver­­ture annon­­cées par la Chine « seront maté­­ria­­li­­sées », a insisté Xi Jinping lors de son discours au forum de Boao. Pour finir, le président a promis un assou­­plis­­se­­ment des restric­­tions enca­­drant les capi­­taux étran­­gers au sein des entre­­prises actives dans les indus­­tries auto­­mo­­bile, navale et aéro­­nau­­tique.

Mais il n’a livré aucun calen­­drier. Et, comme le souligne Chris­­to­­pher Balding, écono­­miste à l’uni­­ver­­sité de Pékin, si  « les marchés sont contents », son « discours ne va proba­­ble­­ment pas susci­­ter le même opti­­misme à Washing­­ton, qui exige des actes et non plus des promesses ». Il pour­­rait « offrir à Trump l’op­­por­­tu­­nité de reti­­rer ses menaces doua­­nières tout en criant victoire », remarque pour sa part Julian Evans-Prit­­chard, expert du cabi­­net Capi­­tal Econo­­mics. « Mais en fait, il n’y a pas grand-chose ici qu’on n’ait déjà entendu aupa­­ra­­vant, et surtout rien qui puisse remé­­dier profon­­dé­­ment aux inquié­­tudes améri­­caines sur les pratiques commer­­ciales de Pékin. »

Dans la tête de Trump

Pour Mary-Françoise Renard, « Donald Trump n’a aucune chance d’ob­­te­­nir ce qu’il veut obte­­nir des Chinois ». Et il a en réalité beau­­coup à perdre dans une guerre commer­­ciale avec la Chine : « Les guerres commer­­ciales sont très coûteuses, et il n’est pas rare que leur gagnant soit en fait leur perdant. » Dans les années 1980 par exemple, les États-Unis avaient pris des mesures protec­­tion­­nistes à l’en­­contre du Japon, et ces mesures ont fina­­le­­ment davan­­tage servi à ce dernier. « Dans le cas qui nous inté­­resse aujourd’­­hui, les consom­­ma­­teurs et les produc­­teurs améri­­cains pâti­­raient forcé­­ment de telles mesures prises à l’en­­contre de la Chine, car la hausse des tarifs doua­­niers entraîne forcé­­ment une augmen­­ta­­tion du prix des produits », pour­­suit l’éco­­no­­miste.

Comme le relève un autre spécia­­liste de la Chine, Jean-François Dufour, « il y a un équi­­libre appa­rent dans les montants concer­­nés, mais une fois appliqués ces droits de douane péna­­li­­se­­ront surtout les Améri­­cains. Parce que la balance commer­­ciale leur est défa­­vo­­rable, c’est d’ailleurs pour cette raison que Donald Trump a déclen­­ché les hosti­­li­­tés. 10 % des expor­­ta­­tions chinoises vers les États-Unis seront affec­­tés, tandis que côté améri­­cain c’est 30 % des expor­­ta­­tions vers la Chine qui seront compro­­mises par la hausse des taxes. Les Chinois souf­­fri­­ront moins et il y a fort à parier que le défi­­cit commer­­cial dont se plaignent les Améri­­cains s’en trou­­vera aggravé. »

Les Chinois souf­­fri­­raient tout de même de « l’hi­­ver protec­­tion­­niste » redouté par certains écono­­mistes depuis l’ar­­ri­­vée de Donald Trump à la Maison-Blanche. En effet, faute d’avoir achevé sa tran­­si­­tion vers une écono­­mie soute­­nue par le marché inté­­rieur, « l’usine du monde » a besoin de débou­­chés pour ses produits manu­­fac­­tu­­rés. Mais il est inté­­res­­sant de noter que Washing­­ton menace surtout ses produits tech­­no­­lo­­giques. « Les robots, des produits semi-finis, des produits médi­­caux égale­­ment », égraine Jean-François Dufour.

Le seul mystère, c’est ce qu’il y a dans la tête de Trump.

« Il y a même des produits que les Améri­­cains n’ont jamais impor­­tés de Chine comme les satel­­lites. Les produits bon marché comme les jouets que les Améri­­cains ont pris l’ha­­bi­­tude d’im­­por­­ter de Chine ne sont pas du tout ciblés par ces mesures. Ce qui affole l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Trump, ce n’est pas la Chine d’hier et d’aujourd’­­hui, mais bien celle de demain, celle qui veut riva­­li­­ser avec les États-Unis avec une forte montée en gamme de son indus­­trie. »

« Et contrai­­re­­ment à l’Union euro­­péenne, elle choi­­sit d’af­­fron­­ter cette Chine-là de manière bila­­té­­rale, non de manière multi­­la­­té­­rale, par le biais des orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales de commerce », souligne Mary-Françoise Renard. La guerre commer­­ciale sino-améri­­caine ne devrait toute­­fois pas avoir lieu, estime cette spécia­­liste de la Chine. « Au cours de l’His­­toire récente, les pays ont fréquem­­ment haussé le ton sur les ques­­tions commer­­ciales, mais ils sont rare­­ment passés à l’acte. Les guerres commer­­ciales sont trop coûteuses, et le protec­­tion­­nisme fait peur. Tout le monde a le krach bour­­sier de 1929 en tête. » Le seul mystère, c’est ce qu’il y a dans la tête de Trump.


Couver­­ture : The White House


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