Un matin de la fin du mois de janvier, Jacques-André Istel se réveilla dans sa villa de Felicity, en Californie. Après une série de 100 pompes et de 125 flexions, il fit quelques longueurs dans sa piscine, luxueusement éclairée, puis remonta à l’étage où il déjeuna au lit comme il en avait pris l’habitude depuis son enfance à Paris. Dans la foulée, il enfila une chemise bleue et noua un foulard ascot autour de son cou, avant de se rendre à son bureau sis au 1, Place du Centre du Monde.

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Felicity vue par satellite
Comté d’Imperial, en Californie
Crédits : Google

C’était le jour de son 85e anniversaire. Père fondateur de Felicity, Istel avait été élu maire de la ville il y a de cela trente ans, et il le resterait probablement jusqu’à la fin de sa vie. Il avait été élu à l’unanimité : Istel avait naturellement voté pour lui, tout comme sa femme Felicia, la seule autre personne résidant alors à Felicity.

Inaugurée en 1986, la ville comptait en son sein la villa des Istel ainsi qu’une demi-douzaine d’autres bâtiments construits par le couple sur 1 040 hectares de terrain au beau milieu du désert, à proximité de Yuma en Arizona, en bordure de l’autoroute inter-États I-8.

Tout au nord de la ville, en haut des marches d’un escalier massif, se dressait l’église qu’Istel avait fait bâtir en 2007, inspirée d’une petite chapelle bretonne. C’est une église somptueuse dont il émane une grande sérénité, bien qu’elle semble étrangement décalée dans le paysage.

Mais ce n’est rien en comparaison de la pyramide de pierre et de verre qui culmine à plus de six mètres de haut, à l’autre bout de la ville. Et pour cause : la pyramide marque l’emplacement exact du centre du monde.

Le sens de l’absurde

Techniquement, la Terre formant une sphère quasi-parfaite, n’importe quel endroit de la planète pourrait être considéré comme le centre du monde. Cela, Istel ne le discute pas. « Le centre du monde pourrait se trouver dans votre poche ! » m’a-t-il dit. Malgré cela, il était parvenu à faire de son centre du monde le Centre du Monde Officiel : en 1985, il avait persuadé les membres du conseil du comté d’Imperial de prendre part à son absurde farce, désignant la pyramide comme le centre de tout. Une plaque a été posée pour marquer le point, et en échange de trois dollars, les visiteurs peuvent pénétrer dans la pyramide pour se tenir au centre du monde.

Au cœur de Felicity, entre la pyramide et l’église sur la colline, s’étend une série de monuments triangulaires. La plupart d’entre eux mesurent trente mètres de long, sont aussi hauts qu’un homme et se composent de soixante-deux plaques de granit, chacune d’elles pesant 216 kilos. Elles sont la matérialisation d’une idée simple qu’Istel avait eu vingt-cinq ans plus tôt : « Ne pourrait-on pas graver les noms de nos êtres chers sur un Mur du souvenir ? » (« Les gens qu’on aime, dit-il, on ne veut pas les oublier. ») Il engagea donc un graveur sur pierre et, un projet en entraînant un autre, il s’offrit les services d’un jeune artiste virtuose pour fixer dans le granit des portraits et des scènes historiques.

Ces monuments retracent notamment l’histoire de l’aviation française, de la légion étrangère, de la Californie, de l’Arizona ou des États-Unis. Une variante encyclopédique et sophistiquée de l’art rupestre, dont les fondations en béton armé sont ancrées dans le sol à un mètre de profondeur. Istel a pris soin de spécifier à ses ingénieurs que ces derniers devraient résister à l’usure de quatre millénaires.

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Les monuments de granit
Vus depuis le parvis de la chapelle
Crédits

Bien vite, il réalisa que son Musée d’histoire en granit consumait son existence. Istel effectuait lui-même toutes les recherches et écrivait chacun des textes, réalisant parfois cinquante ou soixante brouillons pour une seule plaque. Felicia, quant à elle, s’occupait de corriger ce qu’il écrivait – c’est une ancienne rédactrice de Sports Illustrated. En 2004, il se rendit compte qu’il pouvait donner encore davantage de sa personne. Il entama la construction d’une série de huit monuments – pour un total de 461 plaques – disposés en cercle autour d’une plaque ronde.

À l’épicentre, il disposa une pierre de Rosette multilingue. Son projet consistait à retracer « l’Histoire de l’Humanité ». À l’heure où j’écris ces lignes, le quart de l’objectif est atteint : la frise commence avec une gravure du Big Bang et s’étend jusqu’aux rituels funéraires des vikings. Ces gravures au cœur de la ville constituent un ensemble stupéfiant et impossible à résumer d’évocations des triomphes, des folies, de la singularité et des violences de l’humanité.

On y recense, pêle-mêle, La Nuit étoilée de Van Gogh, la juge Sandra Day O’Connor, le premier jeu de Polo en 600 avant Jésus-Christ, la diffusion de l’Islam, l’écrivain H. G. Wells, Lao Tseu, le hamburger, ou encore une caricature politique du XIXe siècle tournant en ridicule Thomas Jefferson – un chien de prairie attaché, vomissant de l’argent. Une ancienne croyance grecque y figure aussi, selon laquelle les diamants seraient des éclats d’étoiles tombés du ciel, ou encore un conseil de la cuisinière Julia Child : « Si vous redoutez le beurre, mettez de la crème. »

Comme il ne peut savoir à l’avance de qui ou de quoi sera constituée son audience dans quatre mille ans, Istel a conçu ce cadeau, qui vise à transmettre des vérités humaines fondamentales, écrites comme si elles étaient découvertes pour la première fois : « Belle et romantique, notre lune influence profondément les êtres humains. »

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Je suis arrivé à Felicity le jour de l’anniversaire de Jacques-André. J’ai été invité à séjourner dans l’un des douze appartements de style motel construits par le couple sur la face est du musée. Aux dernières nouvelles, ils éprouvaient toutes les peines du monde pour trouver des locataires. L’un des appartements était occupé par un inspecteur des produits d’Ocean Spray, qui séjournait ici pour visiter des usines de transformation de légumes dans la région. Un ancien patrouilleur des autoroutes californiennes vivait là depuis déjà onze ans, alors que ce dernier avait signé initialement un bail d’un mois.

Ce qui s’apparentait au départ à un ouvrage absurde avait acquis une signification profonde.

Sur le bureau de ma chambre se trouvait une invitation écrite à la main sur le papier à lettres officiel de la mairie. J’étais convié à une fête d’anniversaire dans un bar sans prétention appelé le Jimmie Dee, suivie d’un dîner dans un casino indien. Le départ pour Yuma était fixé à 17 h 30 ce jeudi 28 janvier 2014. Donn et Norma Gaebelein avaient également élu domicile à Felicity. Le mari, ancien directeur d’une école privée, était un homme puritain à l’apparence guindée. Il était aussi le plus vieil ami d’Istel. Les deux hommes s’étaient rencontrés près de soixante-quinze ans plus tôt en classe de quatrième.

Au départ, il pensait que Felicity n’avait aucun sens : « Quel est l’intérêt de tout ça ? Pourquoi ce fou de Français s’obstine-t-il à bâtir des choses, encore et encore ? » disait Gaebelein. Prenez l’église, par exemple. Non seulement Istel n’est pas quelqu’un de religieux, mais en outre, sa mère était juive. Mais cela ne l’a pas empêché de se donner un mal de chien pour construire cette magnifique petite chapelle sur la colline. Colline qu’il a elle aussi créée en faisant appel à d’imposantes machines pour faire surgir du sol désertique un trapèze de plus de dix mètres de hauteur, conçu avec le plus grand soin et à l’épreuve des séismes.

D’après Gaebelein, Istel peut parfaitement expliquer pourquoi il s’est senti obligé d’ériger cette colline pour construire son église. « Je suis assez conservateur, j’ai le respect des convenances et du protocole. Si vous construisez un édifice dédié à une puissance supérieure telle que Dieu, il doit être placé plus haut que le reste », m’a confié l’intéressé. Mais pourquoi a-t-il voulu construire une église, cela il n’en sait rien.

« Jacques mourra sans connaître la raison qui l’a poussé à construire cette chapelle, affirme Gaebelein, mais convaincu cependant qu’il en avait le devoir. D’ailleurs, très franchement, on pourrait dire la même chose de tout ce qui se trouve ici. » C’était le quinzième séjour de Donn et sa femme à Felicity. Un moyen pour eux d’échapper aux rudes hivers new-yorkais. Au bout du compte, ce qui s’apparentait au départ à un ouvrage absurde avait acquis une signification profonde. « Il faut vivre dans cet endroit, dormir sur place, pour ressentir la portée de son pouvoir », conclue Gaebelein.

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La pyramide de Felicity
Son emplacement marque le centre du monde
Crédits

Du stop au parachute

Istel est bel homme et toujours en grande forme. La mâchoire carrée, le teint couleur d’olive et des cheveux à peine grisonnants qui, s’il n’y prête garde, se retrouvent tout emmêlés sur son front quand le soleil est à mi-parcours. Lorsque je me suis rendu à son bureau, le lendemain matin, il était assis devant un ordinateur, son foulard ascot noué autour du cou, un pull jaune passé autour de ses épaules. Son bureau se situe à côté du bureau de poste et de la boutique de souvenirs, au-dessus de la brasserie dans laquelle une femme du nom de Debbie prépare d’excellents sandwichs. Istel a commencé à me raconter sa vie qui, avant même l’épisode de la construction d’une ville fantasque en plein désert, avait déjà des allures de roman empreint de magie.

Il était né en 1929 à Paris, troisième d’une fratrie de quatre enfants. Son père, André, était financier. Partenaire de plusieurs sociétés de courtage, il avait été conseiller de Charles de Gaulle et délégué français à la conférence de Bretton Woods – qui fut à l’origine de la création du FMI et de la banque mondiale. André était un homme sévère. Jacques parle d’ailleurs de son enfance comme d’une période d’un ennui mortel entrecoupé de châtiments corporels. Lorsqu’il se comportait mal, il prenait une raclée – d’abord par sa nourrice, puis par sa mère et enfin par son père. « À mesure que l’information remontait la chaîne de commandement », explique-t-il.

Des quatre enfants, c’était lui le plus rebelle. Son plus jeune frère, Yves-André, a suivi la voie tracée par son père : il a été directeur général de Lehman Brothers et il est à présent conseiller principal chez Rothschild. Jacques avait 11 ans lorsque les nazis occupèrent Paris. « C’était absolument catastrophique », dit-il. Grâce à des passeports diplomatiques, son père fit quitter le pays à toute la famille, et après s’être enfuis en Espagne et au Portugal, ils arrivèrent à New York en août 1940. « Nous pensions avoir tout perdu », poursuit-il.

Mais sa mère, qui faisait l’école à la maison pour Jacques et les enfants de leurs voisins lorsqu’ils vivaient à Paris, retourna plus tard en France et apprit que ses voisins avaient sauvé en cachette tous les meubles des Istel pendant la guerre, avant de les leur restituer. Même leur linge avait été lavé et plié. À New York, Istel se sentait déraciné et perdu. On le mit en pension à l’école chrétienne Stony Brook de Long Island. Alors qu’il ne parlait pas un mot d’anglais, il fut envoyé en classe de quatrième. L’un de ses professeurs lui donna des bandes dessinées au lieu des manuels scolaires habituels. Toutes les nuits, il pleurait au fond de son lit.

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Jacques-André Istel
Pionnier du parachutisme sportif américain
Crédits : National Skydiving Museum

En 1943, l’été de ses 14 ans, il prit son vélo et parcourut un peu plus de 320 kilomètres jusque dans le Vermont, dormant dans les granges et gagnant sa vie en préparant du béton. Tout se passa sans encombres et il décida l’été suivant de parcourir les États-Unis en auto-stop. Il avait économisé 7 dollars jusqu’ici, une somme. Il était frappé par la générosité et l’ouverture d’esprit des gens qu’il avait rencontrés sur sa route, il était en train de tomber amoureux de l’Amérique. Il ne tarda pas à se prendre de passion pour le parachutisme – l’un des nombreux virages existentiels opérés par Istel, dont l’histoire est digne d’un film.

Pour faire court, Istel se retrouva à l’âge de 20 ans aux commandes d’un avion monomoteur qu’il savait à peine piloter. Cédant à une impulsion, il se lança dans un vol à travers l’Amérique du Nord, de Vancouver à New York. Après une poignée d’incidents tout aussi drôles que périlleux, rapportés dans les journaux des villes où il faisait escale – ce qui ne manquait pas d’embarrasser ses parents –, il atterrit enfin à LaGuardia avec une radio hors service. (Il avait atterri ailleurs dans un premier temps et avait appelé la tour de contrôle depuis une cabine téléphonique pour les prévenir qu’il arrivait.)

Dans les années 1950, travaillant comme analyste financier à Wall Street et ne s’y sentant pas à sa place, Istel faisait régulièrement des sauts en parachute. Il adorait cette sensation de chute libre, et il aimait se sentir seul dans le ciel. Avant cela, les parachutes étaient essentiellement utilisés au sein de l’armée. Les premiers modèles s’ouvraient après des secousses terribles, et se laissaient porter au gré du vent avant un atterrissage brutal.

Il se présenta devant le conseil en tant qu’ambassadeur de tous les gentils dragons.

Mais en 1957, Istel créa sa propre entreprise, Parachutes Inc.. Aidé d’un employé, il concevait des parachutes pouvant être dirigés, plus faciles à utiliser. Ses inventions permirent de démocratiser et de développer le parachutisme. Des civils pouvaient ainsi effectuer des sauts en parachute après quelques heures de préparation seulement. Istel fonda trois écoles de parachutisme très lucratives – à celle d’Orange, dans le Massachusetts, le magazine Sports Illustrated décerna le titre de « Sorbonne du parachutisme sportif américain » –, et il devint un pionnier de cette nouvelle discipline. Il eut même droit à une page de publicité dans le Time. Il y figurait en costume-cravate à côté de l’accroche : « Je vous invite à sauter d’un avion. »

En 1956, il mena la toute première équipe américaine aux championnats du monde de parachutisme, à Moscou. Puis, en 1962, il obtint de faire se dérouler la compétition aux États-Unis, après des années de négociations. Istel peinait à récolter les fonds nécessaires à l’organisation de l’événement, et il alla trouver le gouverneur du Massachusetts, John A. Volpe, lui demandant de le laisser s’adresser à l’Assemblée législative de l’État à Boston. Istel fit son entrée en parachute, s’engouffrant dans un espace laissé entre les cimes de deux arbres pour atterrir à côté de Volpe dans le parc de Boston Common. (Il manqua de couper le bras du gouverneur dans sa chute.) Une photo d’Istel, prise une microseconde avant son atterrissage, trône dans son bureau à Felicity.

C’est aussi dans les années 1950 qu’Istel devint propriétaire des terres sur lesquelles serait construite Felicity. Acheter des terres était une de ses vieilles habitudes. Il en possédait en Irlande, dans les Bimini, le New Hampshire et les Hamptons. Des terres qui, bien que sans valeur aux yeux de certains, étaient à ses yeux extraordinairement belles et sous-estimées. Il dit avoir gagné de cette façon plusieurs millions de dollars. Il fit aussi l’acquisition des terres agricoles se trouvant à proximité de ses écoles de parachutisme, afin de parer aux éventuelles plaintes liées au bruit.

Bienvenue à Felicity

Istel reconnaît que Felicity, établie sur un aquifère, est potentiellement bien située sur le long terme : à moins de 13 kilomètres de Yuma et presque exactement entre Phoenix et San Diego. Malgré cela, des dizaines d’années s’écoulèrent sans qu’Istel n’accorde d’attention à son acquisition. Mais dans les années 1980, alors qu’il commençait à se séparer de son affaire de parachutisme, il tourna son regard vers cette étendue vierge et poussiéreuse. Il avait trouvé son prochain défi. « J’ai dit à Felicia : “Nous allons nous installer dans le désert” », me dit-il. « Je pensais qu’il serait amusant de bâtir un petit village », ajoute-t-il.

Lorsqu’il était encore jeune, le père d’Istel rêvait de fonder une ville au Canada avec l’un de ses amis, qu’ils voulaient appeler « Barrière ». Jacques trouvait quant à lui que c’était un nom bien peu accueillant pour une ville nouvelle. Il aurait pour sa part choisi un nom plus sympathique, plus chaleureux : « Felicity », d’après le nom de sa femme. Il songea également qu’il serait amusant de faire reconnaître officiellement son village comme étant le centre du monde. Quand je lui ai demandé d’approfondir sa pensée, il m’a répondu : « Et pourquoi pas ? » La première étape lui paraissait évidente : il fallait qu’il écrive un livre pour enfants.

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L’escalier vers le ciel
La plaque dit : « Escalier d’origine – Tour Eiffel – 1889 »
Crédits

Istel avait remarqué qu’on accordait un étrange crédit aux livres pour enfants : qui oserait prétendre que la cape du petit chaperon rouge était bleue ? De la même manière, créer un livre illustré sur Felicity pourrait rendre plus compréhensible – et plus légitime – sa vision de la ville une fois qu’elle aurait été créée.

Publié par Istel lui-même en 1985, le livre avait pour titre Coe, le gentil dragon au centre du monde. Il racontait l’histoire d’un dragon sympathique qui aimait les enfants et découvrait que le centre exact du globe se trouvait dans une ville du désert, au doux nom de Felicity. Une pyramide se dressait à l’endroit exact indiquant le centre.

Il était accueilli là-bas par le bienveillant ambassadeur de l’espèce des dragons auprès des hommes, un homme en cravate blanche et queue-de-pie nommé JAI (pour Jacques-André Istel). En mai de cette année-là, Jacques-André participa à une réunion du conseil du comté d’Imperial.

Il s’y rendit en cravate blanche et queue-de-pie, précédé par trois trompettistes jouant tel une fanfare. Il se présenta devant le conseil en tant qu’ambassadeur de tous les gentils dragons, et leur demanda de reconnaître officiellement Felicity comme le centre du monde. « L’idée était parfaitement insensée ! » dit-il. À le voir, c’était précisément ce qui l’enchantait.

Felicity devint officiellement une ville l’année suivante. À une époque, Istel s’imaginait en faire une communauté de trente ou cinquante mille personnes, un havre charmant à l’air pur. Mais son plan de développement suscita la colère de la tribu Quechan, qui vivait tout près d’ici. Istel réalisa alors que l’idée même de se développer lui était tout à fait étrangère. Il aimait Felicity telle qu’elle était. Il y avait déjà construit la pyramide ainsi qu’une maison pour lui et sa femme, et il organisa une grande célébration pour l’inauguration de son nouveau bureau de poste.

Le couple recevait une subvention d’un dollar par an pour s’occuper de cette poste mais, au lieu d’encaisser les chèques du gouvernement, Istel les encadrait et les exposait dans le bureau. Il m’a raconté que, ce jour-là, plusieurs centaines de personnes étaient venues pour recevoir des timbres d’inauguration oblitérés. Le bureau de poste traita plus de 2 300 courriers le premier jour. Le consulat chinois de San Francisco avait même dépêché un diplomate qui fit un discours en chinois (Felicia est américaine d’origine chinoise).

Istel portait l’habit qu’il réservait aux événements officiels de la ville : un costume noir sur lequel sont accrochées diverses médailles, ainsi qu’une écharpe de maire en satin. « Les premiers jours de Felicity étaient très amusants, se souvient-il. Le problème, c’est que tout était empreint de fantaisie. Aussi, quand nous avons commencé à faire les choses sérieusement… personne ne nous a pris au sérieux. »

L’après-midi durant lequel Istel m’a fait faire le tour des monuments, six ou sept autres personnes s’y promenaient aussi. C’était la pleine saison touristique. Istel ne fait aucune publicité et ne sollicite pratiquement jamais les médias. Il est convaincu que l’humanité a tout le temps devant elle pour venir apprécier ce qu’il a créé. Mais des retraités venus de contrées froides telles qu’Edmonton ou l’Idaho viennent chaque hiver vivre dans leur résidence secondaire, située sur des terrains avoisinants, et font parfois un tour à Felicity. Depuis l’autoroute, on peut apercevoir leurs caravanes blanches agglutinées dans le paysage désolé, comme des fleurs du désert.

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L’église immaculée
Elle est inspirée d’une chapelle bretonne
Crédits

Jacques-André Istel était heureux d’avoir des invités. « Bienvenue à Felicity », a-t-il proclamé en s’inclinant, feignant de faire le baisemain aux dames. Il passait son temps à leur demander leur avis sur ce qu’ils voyaient. Leurs réponses n’étaient guère satisfaisantes – la plupart se contentaient de répondre : « Je trouve cela intéressant » –, mais Istel n’en semblait pas moins touché. « Que pensez-vous de cela ? » a-t-il demandé à un homme corpulent venu du Missouri, qui portait des shorts en jeans. Il faisait chaud et l’homme respirait bruyamment. Après un silence, sa femme a déclaré : « Que de gravures ! »

En tant que rédacteur de toute l’expérience humaine, Istel a un sens de l’esthétisme très développé – un œil pour les détails insolites et les juxtapositions pointilleuses. Par exemple, sur le monument dédié à l’histoire de l’Amérique, un panneau décrivant les « initiatives pionnières » de la nation, il ne s’est pas contenté de faire figurer la goupille de sûreté aux côtés de l’avion, de l’ordinateur et du voyage sur la lune, il l’a placée au sommet de la liste. Le souvenir de George Washington y est évoqué non seulement pour ses succès célèbres, mais aussi pour son goût de la bière. Des vérités simples et sans âge sont mêlées à des absurdités désuètes. Le musée me faisait me sentir extraordinairement petit.

D’après les plaques, l’un des traits qui définissent l’humanité est notre propension à être toujours convaincus d’agir justement. Le présent s’accompagne perpétuellement d’une sensation d’urgence, et nous n’en goûtons l’ironie que plus tard. « Vous verrez, l’une des plaques porte l’inscription : “Irlandais s’abstenir”», me dit Istel. « Quelques années plus tard, nous élisions un président irlandais. Rappelez-vous comme on persécutait les esclaves en fuite. Et quelques décennies plus tard, voilà que nous élisons un président noir. »

« Si j’étais de nature plus introspective, je n’aurais jamais fait tout cela. » — Jacques-André Istel

Istel n’est parvenu à expliquer l’élan à l’origine de cette entreprise faramineuse qu’en ces termes simples : « Je pense qu’il est très humain de vouloir laisser une trace, d’une façon ou d’une autre. » Il se contentait surtout de répéter : « Regardez cette plaque ! » et il attendait patiemment que je lise ce qui avait attiré son attention. « Les maladies de l’esprit » d’Avicenne (« Je trouve cette gravure très intéressante, pas vous ? ») ou bien Ératosthène mesurant la circonférence de la Terre (« Regardez donc cet homme ! »). Il avait dû falloir beaucoup de courage à cet amateur d’histoire pour accomplir tout cela.

Il avait régulièrement fait appel à des professeurs d’Harvard et d’autres universités pour recevoir des conseils, mais on l’avait envoyé promener. Il m’a raconté qu’une fois, après que l’Institut indien d’études avancées de Shimla a refusé de l’aider pour une traduction depuis l’hindi, il a pris un avion pour l’Inde avec Felicia et a frappé à leur porte. « J’ai le sens des responsabilité, explique-t-il. Vous parlez à un homme qui a de bonnes chances de passer pour un imbécile pour les millénaires à venir. Mais nous faisons de notre mieux. » En d’autres termes, il était en paix avec lui-même et préférait ne pas trop songer aux risques.

À dire vrai, il préférait ne pas réfléchir du tout. C’était comme si la ville toute entière était mystérieusement apparue dans un endroit préverbal de son imagination, comme un besoin inexplicable de beauté et de sens. Même lorsque je lui ai demandé pourquoi il avait arrêté de faire du parachutisme, ma question a eu l’air de le paralyser d’abord, puis de l’ennuyer. Il a toutefois fini par me répondre que ce n’était pas qu’il avait arrêté le parachutisme, mais plutôt qu’il n’avait pas sauté depuis 1973. Je ne lâchais pas l’affaire pour autant.

Enfin, un soir, après quelques verres pris sur le balcon des Istel, il a semblé perdre patience et m’a dit : « Feli et moi sommes des gens simples. Ne faites pas de nous des êtres complexes. Si j’étais de nature plus introspective, je n’aurais jamais fait tout cela. »

L’ange et le sculpteur

Quelle impression cela fait-il d’arpenter le rêve de quelqu’un d’autre ? Eh bien, c’est onirique, précisément. Le simple fait de voir ces blocs de béton au centre de tout, prêts à traverser les quatre mille prochaines années, incite à la contemplation et à prêter une étrange attention aux conversations les plus banales. Tard une nuit, j’ai remarqué une lumière au dehors, près du centre du musée. C’était Gene Britton, l’artiste principal d’Istel, qui se dépêchait pour finir dans les temps.

Trois semaines plus tard, le 22 février, pour l’anniversaire de George Washington, Istel présiderait à la cérémonie d’inauguration du monument de l’histoire américaine. Il avait obtenu qu’un garde des marines y prenne part (Istel avait lui-même servi dans les marines pendant la guerre de Corée), un parachutiste tomberait du ciel avec un drapeau américain, et des enfants accompagnés de treize adultes – chacun représentant un des États fondateurs – feraient sonner une réplique de la Cloche de la Liberté réduite à demi-échelle pesant plus de 113 kilos. Elle était posée au sol, juste à côté de nous, attendant d’être installée.

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Une sculpture de Felicity
Dialogue entre le soleil et le bras de Dieu de Michel-Ange
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Il restait malgré cela à Britton encore sept illustrations à terminer. Il avait installé une lampe de travail et un compresseur, le lourd cordon d’alimentation de sa ponceuse étant quant à lui posé sur son épaule. De petits papillons de nuit voletaient autour de son treillis et butaient contre le granit illuminé. Britton s’était impliqué dans le musée presque autant qu’Istel. La première fois qu’il était venu à Felicity, treize ans plus tôt, alors âgé de 21 ans, c’était pour apporter son aide à un autre artiste sur les gravures de l’histoire de l’aviation française. Le temps a passé, il avait aujourd’hui 35 ans et était père célibataire de trois enfants.

Il était obligé de les confier à ses parents pour une durée de cinq mois consécutifs, afin de pouvoir graver le portrait de Woodrow Wilson, ou encore de reproduire La Rencontre entre Léon Ier le Grand et Attila, de Rafael. Il travaillait de nuit car il avait peur qu’une excroissance apparue près de son pouce ne se transforme en tumeur maligne s’il travaillait au soleil. Il avait passé plus de cent heures sur les gravures les plus délicates. Son nom n’apparaissait nulle part sur les monuments. La relation qu’entretenait Istel et Britton était presque familiale : tendue, mais affectueuse. Ils étaient désespérément dépendants l’un de l’autre. Istel savait qu’il avait besoin de Britton.

Le détail infime et parfois obsédant que ce dernier parvenait à distiller dans ses illustrations lui semblait inestimable, mais il aimait se plaindre du manque de discipline de Britton et le harceler pour qu’il accélère la cadence. Ils se disputaient souvent. (« Je l’aime bien malgré moi », m’a confié Istel.) Je songeais que Britton devait poursuivre le travail pour des raisons financières, afin de nourrir ses enfants. Mais il m’a assuré qu’il pourrait tout aussi bien vivre en restant chez lui à graver des anges sur des pierres tombales. En réalité, comme Istel, Britton était à Felicity car il ne pouvait en être autrement : cela lui tenait à cœur. « J’étais très jeune quand j’ai fait la connaissance de Jacques et, pour être honnête avec vous, je ne le comprenais pas du tout », m’a-t-il raconté.

Mais Istel lui a montré les plans de Felicity. Il avait imaginé ériger à terme des centaines de monuments,peut-être même plus, les sujets valant qu’on se souviennent d’eux étant indénombrables. Les constructions pouvaient donc l’être elles aussi. Il disposait de 1 040 hectares, après tout.

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Histoire de l’humanité
Le projet démesuré de Jacques-André Istel
Crédits

« Le fait qu’il ait pu imaginer bâtir toutes ces choses au milieu de nulle part m’a coupé le souffle ! a poursuivi Britton. Il m’a tout bonnement convaincu, que voulez-vous que je vous dise ? » Pour Britton, Istel était un homme d’affaires tandis qu’il était un artiste : ils étaient obligés de s’opposer. « Mais son idée du beau m’a toujours impressionné. »

Alors que nous parlions, des lumières rouges et bleues se sont subitement mises à tourbillonner dans le désert. Les 4×4 des patrouilles frontalières pourchassaient quelqu’un. La frontière mexicaine ne se situe qu’à quelques kilomètres de là. Depuis le parvis de la chapelle d’Istel, on peut apercevoir l’une des palissades à 40 millions de dollars.

J’ai demandé à Britton ce que cela faisait de se retrouver ici, seul, toute la nuit. Il m’a répondu qu’il aimait contempler le ciel, berceau des étoiles, et songer à l’insignifiance de son existence alors que les images qu’il grave traverseront les siècles. Il travaillait alors sur la reproduction d’une sculpture de Daniel Chester French, L’Ange de la mort et le Sculpteur, pour une plaque intitulée « Aspects de l’art américain ».

Elle représentait un ange ailé, bloquant de sa main gauche le burin d’un jeune sculpteur, mettant fin à son œuvre et prenant sa vie. L’outil de Britton ressemblait à une fraise de dentiste. Il était en train de créer les plis et ondulations de la robe de l’ange. Britton était persuadé qu’Istel comprenait plus qu’il ne le laissait paraître la réelle motivation derrière tout cela, et qu’il était moins impulsif qu’il ne le laissait entendre. « Il est bien trop intelligent pour ne pas y avoir réfléchi », a-t-il ajouté.

Il était effectivement stupéfiant de voir combien Istel pouvait être perspicace, même s’il donnait l’impression d’être à la merci de l’imagination d’un enfant. Il était incroyable de constater le nombre de fois où la fantaisie avait côtoyé le réel dans sa vie. La théorie de Britton était qu’il y avait toujours eu dans la vie d’Istel cette touche de grandeur et de surréalisme, et qu’il voulait laisser un cadeau à l’humanité – ainsi qu’un héritage personnel – empreint de ces sentiments. Il était impossible de se faire une idée de la somme qui avait été engloutie dans ces projets. « Cela me coûte plus cher qu’un sandwich mais moins qu’une navette spatiale », a-t-il l’habitude de dire. Et à chacune des nombreuses cérémonies de Felicity, il invitait un diplomate ou un fonctionnaire du gouvernement, pour validation.

Mais en même temps, m’a fait remarquer Britton, l’essentiel du public ayant pu admirer l’ouvrage d’Istel sont les voyageurs qui passent dans le coin avec leur caravane. « Il y a peu de regards intelligents qui se sont posés sur ce qu’il a fait », dit Britton. Et, pour quelqu’un qui a fait des pieds et des mains pour faire reconnaître son musée comme le centre du monde, il semble étrangement réticent à l’idée de solliciter une attention plus sérieuse. « S’il n’est pas accepté parmi les gens qu’il respecte, c’est clairement parce qu’il a peur », m’a confié Britton. « Il ne veut pas qu’on se moque de lui. »

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Le maire de Felicity
Jacques-André Istel en tenue officielle
Crédits : RoadsideAmerica.com

Pendant des décennies, Istel a sollicité auprès de personnalités de courtes lettres de soutien, et ce bien qu’elles n’aient jamais mis les pieds à Felicity : parmi elles, Ed Koch, Paul Volcker, ou encore John C. Bogle, le fondateur de Vanguard. Elles étaient semblables à de petites publicités pour le livre de granit qu’il était en train d’écrire. Il me les a montrées sur son ordinateur, suivant du doigt le texte à mesure que je lisais.

Ce soir-là, il m’en a imprimé des copies qu’il a jointes au brouillon d’une histoire qu’il voulait que je lise. Laissant Britton à son travail, je suis retourné à l’intérieur pour jeter un coup d’œil au texte qu’Istel m’avait donné. C’était le récit de sa première expérience de chute libre, en 1950. Il avait engagé un agent immobilier, Jack Holden, pour le faire monter dans son Piper Cub flambant neuf. « Je vous dirai quand sauter ! » lui a crié Holden alors qu’ils s’élevaient. Holden n’avait aucune expérience en la matière, écrit Istel, et pourtant, il semblait parfaitement sûr de lui. Istel pouvait affirmer sans l’ombre d’un doute que c’était un excellent commercial.

À plus de 450 mètres du sol, Holden lui dit enfin : « Sautez ! » Tout à coup, se jeter d’un avion dans le vide apparut à Istel dans toute sa réalité. Il fit comme s’il n’avait pas entendu et lui demanda de répéter. « Sautez ! » répéta Holden. Istel était dos au mur et ses sentiments étaient confus. « Mon orgueil et mon honneur étaient en jeu », écrit-il. « Je sautai. »


Traduit de l’anglais par Mélissa Casas Aragon d’après l’article « A Journey to the Center of the World », paru dans le New York Times Magazine. Couverture : La pyramide de Felicity.