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par Camille Hamet | 26 septembre 2018

Unchi poop-no-anim poop-no-anim poop-no-anim

En 2007, Google, qui souhai­tait étendre son influence en Asie, s’est asso­cié avec l’une des compa­gnies de télé­pho­nie mobile du Japon, KDDI AU, pour inté­grer les emojis à Gmail. Car c’est au pays du Soleil levant, où le mot emoji est une contrac­tion des mots « image » (e) et « lettre » (moji), que sont nées les petites images que vous avez pris l’ha­bi­tude de glis­ser dans vos messages. Au sein d’une autre compa­gnie de télé­pho­nie mobile, NTT DoCoMo, dans les années 1990.

« Les premiers emojis étaient en noir et blanc et ils se limi­taient à 12 × 12 pixels ; ils étaient très simples et il n’y avait pas beau­coup de varia­tions », se souvient Shige­taka Kurita, qui faisait partie de l’équipe de graphistes de l’en­tre­prise. « Nous ne pouvions pas dessi­ner ce que nous voulions à cause de ces contraintes tech­niques. Les premiers emojis en couleurs sont appa­rus en 1999, lorsque d’autres compa­gnies de télé­pho­nie mobile japo­naises ont commencé à dessi­ner leurs propres versions, telles que les visages jaunes que vous voyez aujourd’­hui. »

Le caca rose de Dr Slump

Ou encore le « tas de caca », qui était dési­gné par le terme enfan­tin unchi, et qui avait un sens pure­ment humo­ris­tique pour les Japo­nais. Très popu­laire parmi eux, il leur évoquait notam­ment Dr Slump, manga d’Akira Toriyama diffusé dans les années 1980 dans lequel figure une crotte rose qui vit, parle et marche.

Mais les employés de Google ne voyaient pas tous le « tas de caca » du même œil que les Japo­nais. Comme le raconte l’in­gé­nieur logi­ciel Darren Lewis, « il y avait un conflit parce qu’il y avait des gens derrière au siège qui n’avaient aucune idée de ce qu’é­taient les emojis, et qui pensaient qu’a­voir un tas de caca animé dans leur Gmail était insul­tant. »

« Je croyais au départ que c’était une blague quand ils ont insisté pour que le caca figure dans la première coupe, mais j’ai rapi­de­ment compris que ce n’était pas une blague du tout », pour­suit-il. « Pour eux, ç’au­rait tout simple­ment été comme si on avait toutes les lettres de l’al­pha­bet, mais qu’on se débar­ras­sait de certaines. Du genre : “Suppri­mons le B parce que le B me choque un peu.” »

Le chef de produit de Google Japon Take­shi Kishi­moto s’est donc battu pour impo­ser la présence du « tas de caca » dans la version inter­na­tio­nale de Gmail, et non pas seule­ment dans la version japo­naise : « Je suis allé voir le chef de produit de Gmail, qui gère tout ce qui concerne le service de cour­rier élec­tro­nique, et je lui ai fait comprendre que c’était le plus utile des emojis. »

Les mouches voler poop poop poop

Comme tous les autres emojis inter­na­tio­naux de Google, « le tas de caca »  a alors été confié à Ryan Germick et Susie Sahim, deux desi­gners égale­ment char­gés des doodles. « Lorsque vous travaillez dans un tout petit espace, que vous construi­sez un outil de commu­ni­ca­tion et que vous essayez d’ex­pri­mer une idée pour des personnes qui vont la regar­der pendant des frac­tions de seconde, vous devez être impi­toyable avec la clarté », explique le premier.

« Ma plus grande contri­bu­tion, ce sont proba­ble­ment les petites mouches qui volent autour du tas de caca », ajoute-il. « Cela le fait vivre. C’est intem­po­rel. Vous pour­riez le sentir. C’est dans le moment. »

« Le tas de caca » entouré de mouches a ensuite été intro­duit dans Gchat comme un « easter egg », c’est-à-dire comme une émoti­cône cachée, et il est sans doute « le dernier vrai “easter egg” de Google » selon Darren Lewis. Mais cela a failli mal tour­ner.

L’in­gé­nieur logi­ciel a écrit le code et l’a envoyé à un de ses collègues en lui disant : « Je faufile un caca animé dans Gchat. Je veux que vous le révi­siez. Le titre va être quelque chose de vrai­ment ennuyeux, de manière à ce que personne ne veuille le regar­der. »

Puis il a attendu que l’emoji soit diffusé dans le monde entier avant d’en parler à son mana­ger, « en priant pour ne pas avoir cassé Gmail ». « Si j’avais cassé Gmail pour un caca animé, les gens auraient été super en colère. » Mais « il n’y a pas eu de problèmes », et « le tas de caca » a été adopté par bien d’autres services que Gmail et Gchat.

Apple a lancé ses propres emojis un mois seule­ment après Google et c’est sa version du « tas de caca », inté­grée au clavier du iPhone en 2011, qui est aujourd’­hui la plus célèbre d’entre toutes, avec ses grands yeux et son large sourire.

La version de Micro­soft, elle, est « aveugle ». La firme a en effet décidé de dessi­ner le « tas de caca » sous sa forme la plus litté­rale, après avoir « exploré des versions avec des mouches qui tournent autour ou de la vapeur qui s’en dégage ».

Quant à l’in­ter­pré­ta­tion du « tas de caca », elle varie d’un inter­lo­cu­teur à l’autre, d’une géné­ra­tion à l’autre. Mais c’est le cas pour la plupart des emojis. « Le cœur, par exemple, n’a pas la même signi­fi­ca­tion pour un tren­te­naire et son grand-père », selon le docteur en sciences du langage Pierre Halté. « D’ailleurs, les emojis étaient aupa­ra­vant majo­ri­tai­re­ment employés par les plus jeunes, c’est-à-dire par les 15–25 ans, mais la tendance est en train de chan­ger. »

Par-delà le bien et le mal poop-with-eyepoop-with-eyepoop-with-eye

Plusieurs utili­sa­trices de Twit­ter se sont ainsi amusées du fait que leurs mères prennent le « tas de caca » pour une glace au choco­lat. Et pour leur défense, il faut bien avouer que la ressem­blance entre le « tas de caca » et le « cornet de glace » est frap­pante.

L’écri­vain Peter Miller l’a souli­gnée en fusion­nant le premier et le second sur Twit­ter en 2015. Puis, deux ans plus tard, une Miss Belgique fraî­che­ment élue s’en est servi pour tenter d’échap­per à la polé­mique.

Roma­nie Schotte avait vu exhu­mer un cliché Insta­gram sur lequel elle appa­rais­sait tout sourire dans un auto­bus, et en-dessous de laquelle un de ses abon­nés lui deman­dait si elle avait vu « that n***a » à l’ar­rière plan, une expres­sion argo­tique améri­caine jugée insul­tante lorsqu’elle est utili­sée par une personne blanche pour dési­gner une personne noire.

Le commen­taire affli­geant de Miss Belgique

Loin de s’en offusquer, Roma­nie Schotte a répondu à cet abonné un laco­nique « Je sais » ponc­tué d’un « tas de caca ». Et lorsqu’un orga­nisme belge de lutte contre la xéno­pho­bie a déclaré ouvrir un dossier en décou­vrant cette réponse, la jeune femme n’a rien trouvé de mieux que de prétendre que l’emoji repré­sen­tait en fait une glace au choco­lat…

Plus récem­ment, en juin dernier, la publi­ca­tion d’un docu­ment interne à l’en­tre­prise Face­book a révélé qu’elle pouvait consi­dé­rer que l’em­ploi du « tas de caca » violait les condi­tions d’uti­li­sa­tion de sa plate­forme, notam­ment dans les cas de harcè­le­ment.

Tout comme le « nez de cochon » et l’ « auber­gine », déjà bannie d’Ins­ta­gram car « systé­ma­tique­ment utili­sée dans du contenu qui ne respec­tait pas [sa] charte », c’est-à-dire en tant que symbole phal­lique.

« Comme toujours, la clef est dans le contexte », rappelle Face­book. Et de fait, même l’in­ter­pré­ta­tion du « cœur » dépend du contexte. Utilisé en guise de commen­taire d’un « discours de haine », il peut en effet y être lui-même assi­milé.

Le mot « caca » est un de ceux qui permettent de distin­guer l’être humain de l’IA.

Et les mauvaises utili­sa­tions du « tas de caca » ne doivent pas faire oublier les bonnes, selon la jour­na­liste Elea­nor Robert­son, qui est pour­tant fâchée avec les emojis : « Ma colère à leur encontre est adou­cie par le tas de caca, un chou­chou culte qui étend et enri­chit notre capa­cité à faire preuve de soli­da­rité dans des moments diffi­ciles. »

« Il est diffi­cile d’ex­pri­mer une véri­table empa­thie dans le texte sans deve­nir maladroit ou verbeux, mais le petit gars caca, ou peut-être une poignée de lui, atteint le juste milieu entre la recon­nais­sance et la peine tout en étant un peu ¯_(ツ)_/¯. »

Humain après tout

Cet emoji peut sembler d’au­tant plus compa­tis­sant que le mot « caca » est l’un de ceux qui permettent de distin­guer l’être humain de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, d’après une étude publiée par les cher­cheurs John McCoy et Tomer Ullman dans le Jour­nal of Expe­ri­men­tal Social Psycho­logy en juin dernier. 

Cette étude imagine une version simpli­fiée du test de Turing, qui a été mis au point par le mathé­ma­ti­cien du même nom en 1950 afin de déter­mi­ner la faculté d’une machine à commu­niquer comme un humain, et qui consiste à faire devi­ner à un humain lequel de ses deux inter­lo­cu­teurs est un ordi­na­teur sur la base de leur conver­sa­tion.

La version simpli­fiée réduit cette conver­sa­tion à un seul mot. En effet, l’hu­main et l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle n’au­raient droit qu’à un seul mot pour convaincre leur inter­lo­cu­teur.

Crédits : Unicode

Pour déter­mi­ner quel mot aurait le plus de chances de succès, John McCoy et Tomer Ullman ont demandé à 1 089 personnes quel mot elles utili­se­raient si elles devaient prou­ver qu’elles sont bien humaines. Ils ont ainsi rassem­blé 428 mots diffé­rents, beau­coup de réponses se rejoi­gnant.

47 % des parti­ci­pants ont choisi un mot lié aux émotions et à la pensée. Le plus popu­laire de ces mots était « amour », loin devant « compas­sion », « humain » et « s’il vous plaît ». Puis, les deux cher­cheurs ont confronté 2 405 autres personnes à deux mots, leur deman­dant de dire lequel prove­nait d’un humain.

Et si le mot le moins choisi, « robot », n’a pas consti­tué une surprise, le mot le plus choisi, « caca », peut pour sa part en éton­ner plus d’un. Il semble néan­moins satis­faire John McCoy et Tomer Ullman.

« La force rela­tive moyenne élevée des mots amour, misé­ri­corde et compas­sion est cohé­rente avec l’im­por­tance de la dimen­sion expé­rience pour distin­guer les esprits des robots et des personnes », écrivent-ils. « Cepen­dant, le mot de la caté­go­rie taboue (caca) a la force rela­tive moyenne la plus élevée, parce qu’il se réfère à la fonc­tion corpo­relle et provoque une réac­tion émotion­nelle amusée. » Humain, trop humain. 💩


Couver­ture : Versace poop. (Ulyces)


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