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Emmanuel Macron n'est pas entré au salon de l'agriculture sans appréhension. Il connait l'histoire mouvementée de cet événement hautement politique.

par Camille Hamet | 25 février 2020

Au bout du tapis rouge déroulé dans l’en­­trée du salon de l’agri­­cul­­ture, à la Porte de Versailles, une haie de drapeaux et de pancartes attend Emma­­nuel Macron. Ce n’est pas une barri­­cade mais presque. Ce samedi 22 février 2020, à Paris, la Fédé­­ra­­tion natio­­nale des syndi­­cats d’ex­­ploi­­tants agri­­coles (FNSEA) attend le président de pied ferme. La discus­­sion sur la poli­­tique agri­­cole commune (Pac) et les règles d’épan­­dage des pesti­­cides le sera aussi. Mais les échanges restent calmes.

« Les tensions, on les sent sur l’éle­­vage et le bien-être animal, sur l’agri­­cul­­ture et l’uti­­li­­sa­­tion des pesti­­cides. Je ne tolé­­re­­rai aucune violence à l’en­­contre des agri­­cul­­teurs », avait prévenu la veille Emma­­nuel Macron. Car le président sait combien l’évé­­ne­­ment fleure les embrouilles. En 2018, il avait été copieu­­se­­ment sifflé. Un an plus tôt, on enten­­dait fuser « Fillon, rends le pognon ! »

Les accla­­ma­­tions des mili­­tants du parti Les Répu­­bli­­cains ne parve­­naient pas tout à fait à couvrir celles des oppo­­sants à François Fillon, au passage du candi­­dat dans les allées du parc des expo­­si­­tions. Attendu à 8 heures du matin le mercredi 1er mars 2017, il était arrivé aux alen­­tours de 15 heures, protégé par un impres­­sion­­nant cordon poli­­cier et déter­­miné à prou­­ver qu’il restait popu­­laire malgré les soupçons d’em­­plois fictifs qui pesaient sur sa famille.

Alors candi­­dat, Emma­­nuel Macron avait déjà été pris à partie. En pleine discus­­sion avec un expo­­sant, un œuf cru a soudain explosé sur son crâne. Le liquide visqueux s’est répandu sur sa tête, qu’un homme chargé de la sécu­­rité a aussi­­tôt entou­­rée pour le proté­­ger. « Cela fait partie du folk­­lore », dira ensuite Emma­­nuel Macron, peu rancu­­nier. Et en effet, le Salon de l’agri­­cul­­ture a souvent été le théâtre d’échanges éloquents – mais plus ou moins arti­­cu­­lés – entre les poli­­ti­­ciens et les élec­­teurs.

Macron se prend un œuf sur la tête

Une pluie d’œufs

En 2001, c’est une véri­­table pluie d’œufs qui s’abat sur le Premier ministre Lionel Jospin et le ministre de l’Agri­­cul­­ture Jean Glavany au parc des expo­­si­­tions de la porte de Versailles. La filière de la viande bovine traverse alors une grave crise écono­­mique née de la crise sani­­taire de « la vache folle », et l’abat­­tage des trou­­peaux touchés repré­­sente une catas­­trophe et un trau­­ma­­tisme pour certains de leurs éleveurs.

Aussi la bande­­role déployée à l’ap­­proche des ministres proclame-t-elle « Jospin, Glavany, fossoyeurs des éleveurs de viande ». Les œufs sont si nombreux que le service de sécu­­rité doit proté­­ger le Premier ministre à l’aide d’une sacoche. Un bouclier visi­­ble­­ment effi­­cace, car Lionel Jospin n’est pas atteint par les projec­­tiles. Mais l’image du chef de gouver­­ne­­ment obligé de battre en retraite face à un bombar­­de­­ment d’œufs le pour­­sui­­vra un moment. L’épi­­sode est notam­­ment rappelé par la presse l’an­­née suivante, alors que la campagne prési­­den­­tielle de 2002 bat son plein.

Cette année-là, au Salon, Lionel Jospin n’es­­suie que « des insultes profé­­rées dans les barbes ou sous le manteau ». Rien à voir avec les insultes et les voci­­fé­­ra­­tions outran­­cières qui accueillent sa ministre de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, l’éco­­lo­­giste Domi­­nique Voynet, au Salon de 1999 : « Salope ! », « On voudrait te voir en slip, déplu­­mée comme tu nous déplumes ! »

Les agri­­cul­­teurs lui reprochent le projet de taxer les pesti­­cides et herbi­­cides agri­­coles polluants. Son bureau a été saccagé par des céréa­­liers quelques jours plus tôt, et les effec­­tifs poli­­ciers ont été doublés à l’oc­­ca­­sion de sa visite. La ministre ne se laisse pas impres­­sion­­ner pour autant. « Bonjour quand même », lance-t-elle dans la cohue. Au jour­­na­­liste qui lui demande si elle espère quand même voir des animaux, Voynet rétorque : « J’en vois des animaux, là.» « Ils ont deux pattes ceux-là », renché­­rit un membre de son entou­­rage.

Jacques Chirac était la star du Salon

Même Jacques Chirac a eu droit à du langage fleuri au Salon de l’agri­­cul­­ture. L’an­­cien président de la Répu­­blique y était géné­­ra­­le­­ment reçu avec chaleur, parfois avec des applau­­dis­­se­­ments. Peut-être était-ce pour le récom­­pen­­ser de sa fidé­­lité : en quarante ans, Chirac n’a manqué qu’une seule fois le grand rendez-vous du monde rural, en 1979, l’an­­née de son acci­dent de voiture. Ou bien peut-être pour lui donner une raison supplé­­men­­taire de toujours sembler passer un si bon moment : Chirac affi­­chait une mine sincè­­re­­ment réjouie parmi les bestiaux, un verre de vin rouge et un morceau de fromage à la main.

Et il savait flat­­ter ses hôtes : « Ce ne sont pas des bovins, ce sont des chefs d’oeuvre ! » s’était-il par exemple exclamé en 2005. Mais un jour, raconte Domi­­nique Busse­­reau, ministre de l’Agri­­cul­­ture de 2004 à 2007, quelqu’un lance un « Connard ! » au président. Celui-ci se dirige vers le visi­­teur, tend sa main et répond tranquille­­ment : « Bonjour, moi c’est Chirac. » Nico­­las Sarkozy, lui, n’a pas su garder son calme quand un homme a refusé de le saluer.

Casse-toi, pauv’ con

23 février 2008. C’est la première fois que Nico­­las Sarkozy se rend au Salon de l’agri­­cul­­ture en tant que président de la Répu­­blique. Tout sourire, il fend l’as­­sis­­tance sous les flashes des appa­­reils photo en distri­­buant des « bonjour » et des « merci », qu’il ponc­­tue d’un « hein » sonore. Il serre d’in­­nom­­brables mains et donne des tapes amicales aux bras qui semblent s’ou­­vrir sur son passage. Une brève huée lui fait perdre son sourire un instant, mais il conti­­nue à saluer la foule se pres­­sant autour de lui. — Ah non, s’ex­­clame alors un homme aux cheveux gris, touche moi pas. Casse-toi alors, rétorque Sarkozy, qui ne sourit plus du tout. — Tu me salis, ajoute l’homme.

Le Président fait quelques pas de plus, et se retourne vers lui pour assé­­ner un « Casse-toi alors, pauv’ con, va » qui est resté dans l’His­­toire. Slogan dans les mani­­fes­­ta­­tions de gauche pendant le mandat de Nico­­las Sarkozy, « Casse-toi, pauv’ con » a été imprimé sur des auto­­col­­lants, des objets et des vête­­ments. Cette formule a inspiré des chan­­sons paro­­diques et même donné son nom à un jeu de société. Elle s’est aussi glis­­sée dans le film Potiche, de François Ozon, et dans la série de bande dessi­­née Freaks’ Squeele, de Florent Maudoux. Ses détour­­ne­­ments sont courants dans la presse, notam­­ment saty­­rique. Mais elle a aussi valu quelques feuille­­tons judi­­ciaires au pays.

En août 2008, un mili­­tant bran­­dit une affi­­chette « Casse-toi, pov’ con » lors d’une visite prési­­den­­tielle à Laval, en Mayenne. Il est inter­­­pellé par la police, pour­­suivi et condamné pour offense au chef de l’État à une amende symbo­­lique avec sursis. Cette peine est confir­­mée en appel et le pour­­voi en cassa­­tion est rejeté. Mais en mars 2013, c’est la France qui est condam­­née par la Cour euro­­péenne des droits de l’homme dans cette affaire. Les juges de Stras­­bourg estiment en effet que l’État a violé la liberté d’ex­­pres­­sion et que le recours à une sentence pénale était « dispro­­por­­tionné ».

En juillet 2016, de nouveau à Laval, un étudiant rennais lance « Casse-toi, pauv’ con » à Emma­­nuel Macron, alors ministre de l’Éco­­no­­mie. Lui sera condamné pour outrage à une amende de 250 euros avec sursis. C’est donc certai­­ne­­ment à Nico­­las Sarkozy que la formule « Casse-toi, pauv’­­con » a coûté le plus cher. Elle a en effet large­­ment contri­­bué à la dégra­­da­­tion de l’image de l’an­­cien président, qui a lui-même reconnu avoir « abaissé la fonc­­tion » dans son livre La France pour la vie.

Or cette phrase n’au­­rait peut-être pas pris une telle ampleur si elle n’avait pas été pronon­­cée au Salon de l’agri­­cul­­ture, qui est un événe­­ment est à la fois très popu­­laire et très média­­tisé. Pour les hommes et les femmes poli­­tiques, il est l’oc­­ca­­sion idéale de prendre un bain de foule dans un cadre à priori sympa­­thique et de tenter de séduire les agri­­cul­­teurs. Mais leur vote est tradi­­tion­­nel­­le­­ment acquis à la droite. Implanté en Corrèze comme Jacques Chirac et aussi « bon vivant » que lui, le socia­­liste François Hollande a semblé pouvoir désa­­mor­­cer la défiance des agri­­cul­­teurs vis à vis de la gauche après son élec­­tion à la prési­­den­­tielle de 2012. Il a néan­­moins passé un très mauvais moment au parc des expo­­si­­tions le 27 février 2016.

« C’est facile de venir se pava­­ner comme ça »

Une heure à peine après son arri­­vée au Salon de l’agri­­cul­­ture, vers 7 heures du matin, François Hollande est hué et sifflé par un groupe de jeunes vêtus de t-shirts barrés du slogan « Je suis agri­­cul­­teur, je meurs ». Le dispo­­si­­tif de sécu­­rité, déjà consé­quent, se resserre. Un homme tente tout de même de lancer une bouse de vache au visage du président. Les insultes fusent : « bon à rien », « voyou », « connard », « fumier ». Ainsi que des remarques nauséa­­bondes : « On n’est pas des migrants. »

Et des jeux de mots sur l’ac­­tua­­lité : « L’agri­­cul­­ture est en état d’ur­­gence. » François Hollande progresse dans une foule hostile. Un peu plus tard, des agri­­cul­­teurs munis de sifflets encerclent le stand du minis­­tère de l’Agri­­cul­­ture avec l’in­­ten­­tion d’en­­tou­­rer le mobi­­lier de cello­­phane pour protes­­ter contre les normes qui, selon eux, étouffent leur acti­­vité. L’in­­ter­­ven­­tion des CRS fait dégé­­né­­rer les choses, le stand est complè­­te­­ment détruit. Des mani­­fes­­tants sont bles­­sés dans l’af­­fron­­te­­ment, l’un d’eux a le nez en sang. Cinq personnes sont briè­­ve­­ment inter­­­pel­­lées, puis libé­­rées sans pour­­suites.

Ambiance tendue au salon
Crédits : AFP

Deux jours après, c’est au tour de Manuel Valls, alors Premier ministre, de visi­­ter le Salon. Il est aussi­­tôt apos­­tro­­phé par un agri­­cul­­teur. — Vous êtes les pantins de l’Eu­­rope, c’est facile de venir se pava­­ner comme ça.  — Si on ne vient pas, on est des trouillards, réplique Valls. Si on vient, on vient se pava­­ner.  — Eh bah dans tous les cas, soit vous êtes des trouillards, soit vous êtes des pantins. — C’est vous qui nous enfer­­mez dans ce truc-là. Et ça fait avan­­cer le schmil­­blick ? Non. Donc vous avez le Premier ministre en face de vous…Les résul­­tats. On juge sur les résul­­tats, nous. Il n’y a pas de résul­­tats. Mais c’est quoi les résul­­tats pour vous ?Le lait, il est payé zéro euro. Et vous pensez que c’est en claquant des doigts que vous allez faire… — C’est votre boulot. — C’est mon boulot de faire monter… de faire bais­­ser les prix ? C’est notre boulot d’agir. — D’agir. Bah il faut agir. — Et c’est ce qu’on fait. — À part mena­­cer les agri­­cul­­teurs, ceci cela… — Non, non, personne ne mena­­ce…

Crédits : Jean-Claude Coutausse

Manuel Valls met fin à l’échange et pour­­suit sa visite dans une atmo­­sphère pesante. Mais pourquoi la tension a si soudai­­ne­­ment et si violem­­ment monté entre le gouver­­ne­­ment socia­­liste et les agri­­cul­­teurs au Salon de 2016 ? Le contexte y est certai­­ne­­ment pour quelque chose. Les récoltes ont été très mauvaises cette année-là et les crises se succèdent dans le monde agri­­cole depuis 2015. Crise du lait, des bovins, des céréales, des fruits et légu­­mes…

Tous les secteurs sont aujourd’­­hui en diffi­­culté. Selon la Mutua­­lité sociale agri­­cole, un tiers des agri­­cul­­teurs touchent moins de 354 euros par mois. Beau­­coup d’entre eux se tour­­ne­­raient désor­­mais vers le Front natio­­nal et Marine Le Pen, qui était crédi­­tée de 35 % des inten­­tions de vote agri­­cole au premier tour de la prési­­den­­tielle 2017, selon l’enquête élec­­to­­rale du Centre de recherches poli­­tiques de Sciences Po. Venaient ensuite François Fillon et Emma­­nuel Macron, à égalité à 20 %. Mais Macron a sans doute béné­­fi­­cié du scan­­dale Fillon pour fina­­le­­ment l’em­­por­­ter. On ne fait pas d’ome­­lette sans casser quelques œufs.

Le Salon fait ainsi figure de sondage d’opi­­nion infor­­mel, non seule­­ment auprès des agri­­cul­­teurs, mais aussi auprès des centaines de milliers de visi­­teurs qui s’y pressent chaque année. Les alter­­ca­­tions qui l’émaillent sont retrans­­mises par les télé­­vi­­sions, démul­­ti­­pliées par Inter­­net et large­­ment commen­­tées par la presse. Elles donnent une idée assez sombre de la qualité du dialogue qui se noue et se dénoue entre les élus et les élec­­teurs au gré des échéances poli­­tiques.


Couver­­ture : Une vache phare du salon de l’agri­­cul­­ture de cette année. (DR/Ulyces.co)


 

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