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par Camille Hamet | 8 mars 2017

La confé­rence annuelle du site améri­cain Recode est un des rendez-vous les plus pres­ti­gieux du monde de la tech­no­lo­gie en Cali­for­nie. Lors de la dernière édition, au prin­temps 2016, Elon Musk, le PDG de Tesla et SpaceX, est venu expo­ser sa vision et ses projets – des voitures auto­nomes à la colo­ni­sa­tion de Mars. Parmi tous les sujets abor­dés, il y en a un qui enthou­siasme telle­ment l’en­tre­pre­neur de la Sili­con Valley qu’il ne laisse même pas le jour­na­liste Joshua Topolsky termi­ner sa ques­tion : vivons-nous dans une simu­la­tion infor­ma­tique ? « C’est dingue, j’ai eu telle­ment de discus­sions sur l’hy­po­thèse de la simu­la­tion… » lance Elon Musk. « À tel point que mon frère et moi avons fini par déci­der de ne pas en parler quand nous sommes dans un jacuzzi, afin de préser­ver la magie », confie ensuite le milliar­daire, déclen­chant des éclats de rire dans la salle. Avant de parta­ger sa convic­tion person­nelle : il est plus probable que nous appar­te­nions à une simu­la­tion infor­ma­tique qu’au monde « réel ». Beau­coup plus probable : « Il y a une chance sur un milliard pour que nous ne vivions pas dans une simu­la­tion. »

Elon Musk (à droite) parle simu­la­tion à la Code Confe­rence 2016
Crédits : YouTube

Les éclats de rire qu’E­lon Musk provoque alors semblent tein­tés de gêne et d’an­goisse. Tout comme certains des innom­brables commen­taires que l’as­ser­tion de l’en­tre­pre­neur, qui est suivi par 7,6 millions de personnes sur Twit­ter, susci­tera sur Inter­net. Or Musk est loin d’être le seul à envi­sa­ger sérieu­se­ment le fait que nous vivions dans une simu­la­tion infor­ma­tique. C’est une idée qui irrigue la science-fiction depuis long­temps, et dont le grand public est fami­lier grâce à la trilo­gie Matrix. Mais elle occupe aussi des philo­sophes, et même des scien­ti­fiques.

Les trois scéna­rios

En réalité, Elon Musk reprend les argu­ments déve­lop­pés par le philo­sophe suédois Nick Bostrom dans un essai publié en 2003, inti­tulé « Est-ce que vous vivez dans une simu­la­tion infor­ma­tique ? ». Celui-ci iden­ti­fie trois scéna­rios possibles dans le futur. Dans le premier, l’es­pèce humaine s’éteint avant d’être capable de simu­ler des mondes et des êtres de façon réaliste. Dans le deuxième, elle ne se sert pas de cette tech­no­lo­gie pour simu­ler les mondes et les êtres de ce qu’elle consi­dère comme son passé (soit par manque d’in­té­rêt, soit pour des raisons éthiques, soit parce qu’elle dispose de moyens plus effi­caces pour explo­rer son Histoire). Dans le troi­sième scéna­rio, les post-humains lancent de tels programmes – et nous en faisons partie. Étant donné que le nombre de personnes simu­lées serait rapi­de­ment supé­rieur au nombre de personnes non-simu­lées, les proba­bi­li­tés que nous appar­te­nions à la première géné­ra­tion d’êtres humains attei­gnant un tel niveau d’évo­lu­tion sont infimes. Que nous l’at­tei­gnons dans 50 ans ou dans dix millions d’an­nées n’y change rien.

Ce scien­ti­fique de la NASA réflé­chit à l’hy­po­thèse de la simu­la­tion depuis des décen­nies.

Nous serions donc victimes d’une illu­sion, comme la majo­rité des êtres humains dans Matrix. Mais contrai­re­ment à Neo et ses compa­gnons, nous ne pour­rions même pas débran­cher nos cortex pour y échap­per. Car contrai­re­ment à eux, nous ne serions pas des êtres biolo­giques plon­gés dans une réalité simu­lée par une intel­li­gence arti­fi­cielle ultra-puis­sante afin de les réduire en escla­vage, mais des êtres entiè­re­ment simu­lés par cette intel­li­gence arti­fi­cielle pour permettre à une civi­li­sa­tion future de mieux comprendre son Histoire. Ou bien simple­ment pour la diver­tir. Nous serions donc plutôt à l’image des person­nages de nos jeux vidéo, dont certains explorent juste­ment le loin­tain passé. Assas­sin’s Creed, par exemple, revi­site l’aven­ture de la secte des Assas­sins, qui sévis­sait au XIIe siècle dans le Moyen-Orient. Cela ne signi­fie­rait pas que nous ne faisons pas égale­ment partie du monde réel, précise Nick Bostrom. « Le monde simulé que nous expé­ri­men­te­rions ne serait néan­moins qu’un morceau de la réalité. La réalité compren­drait égale­ment l’or­di­na­teur qui dirige la simu­la­tion, la civi­li­sa­tion qui a construit l’or­di­na­teur, et peut-être plusieurs autres simu­la­tions. » Le philo­sophe ne présente aucun de ses trois scéna­rios comme étant le plus probable. « Person­nel­le­ment, j’ac­corde moins de 50 % de proba­bi­lité à l’hy­po­thèse selon laquelle nous vivons dans une simu­la­tion, je lui accorde plutôt quelque chose de l’ordre de 20 %, peut-être », dit-il.

Nick Bostrom
Crédits : TED

« Je remarque que les gens qui entendent parler de la ques­tion de la simu­la­tion réagissent souvent en disant : “Oui, ce débat est viable et c’est évidem­ment tel scéna­rio qui l’em­porte”. Mais chaque personne choi­sit un scéna­rio diffé­rent. Certains pensent que c’est le premier qui est vrai, d’autres pensent que c’est le second, d’autres encore pensent que c’est le troi­sième. » Comme Elon Musk, Richard Terrile fait partie de cette dernière caté­go­rie.

L’hy­po­thèse de la simu­la­tion

Le CV de Richard Terrile est impres­sion­nant. Diplômé de l’Ins­ti­tut de tech­no­lo­gie de Cali­for­nie, cet astro­nome améri­cain de 65 ans a notam­ment déve­loppé des missions vers Mars et au-delà du système solaire. Il a égale­ment décou­vert quatre lunes autour des planètes Saturne, Uranus et Neptune, et pris les premières images du système de l’étoile Beta Picto­ris. Aujourd’­hui, il travaille pour Jet Propul­sion Labo­ra­tory, l’en­tre­prise char­gée de la construc­tion et de la super­vi­sion des vols non habi­tés de la NASA. Mais Richard Terrile est aussi un amateur de jeux vidéo, et il réflé­chit à l’hy­po­thèse de la simu­la­tion depuis des décen­nies. « En tant que scien­ti­fique, j’es­saye de comprendre les erreurs que nous commet­tons en nous enfer­mant dans certaines hypo­thèses et en en reje­tant d’autres », dit-il. « Or la théo­rie de la simu­la­tion peut révo­lu­tion­ner la science, de la même façon que Nico­las Coper­nic a révo­lu­tionné la science en démon­trant que le Soleil ne tour­nait pas autour de la Terre. »

Richard Terrile

Selon lui, le fait que nous vivions dans une simu­la­tion explique­rait notam­ment pourquoi le monde est mathé­ma­tique­ment « compré­hen­sible », ce qui semblait « incom­pré­hen­sible » à Albert Einstein. « Cela explique­rait pourquoi le monde est quan­ti­fié, en termes de temps, d’éner­gie, d’es­pace et de volume », affirme Richard Terrile. « Toutes ces choses ont une limite et une taille, ce qui suggère que notre univers est à la fois calcu­lable et fini. Ces deux proprié­tés rendent une simu­la­tion de l’uni­vers possible, et à mon avis elle a déjà eu lieu. » Il applique le même raison­ne­ment à la conscience : « À moins de croire que le phéno­mène de la conscience a quelque chose de spiri­tuel et de mystique, ce qui n’est pas mon cas, on admet faci­le­ment l’idée qu’on peut repro­duire son archi­tec­ture et que des êtres arti­fi­ciels peuvent en être dotés. » La théo­rie de la simu­la­tion explique­rait par ailleurs certaines « bizar­re­ries » de la science. « D’abord, l’âge et la taille de l’uni­vers. Pourquoi est-il aussi vieux et aussi grand ? La logique voudrait que nous vivions dans un univers nette­ment plus petit et plus jeune, étant donné la réalité dans laquelle nous vivons. » « Ensuite, le problème de la mesure quan­tique, qui met en évidence le fait que les parti­cules n’ont un état déter­miné que lorsqu’on les observe. Cela pour­rait vouloir dire que l’uni­vers fonc­tionne comme un jeu vidéo. Dans un jeu vidéo, en effet, on voit ce qu’on voit au moment où on a besoin de le voir. Cette propriété-là de notre univers indique qu’il peut être simulé de manière très écono­mique. »

On n’est pas près d’avoir fait le tour
Crédits : Hubble/NASA

S’il admet que les consé­quences méta­phy­siques de la théo­rie de la simu­la­tion sont verti­gi­neuses, dans la mesure où elle emboîte les mondes comme des poupées russes, à l’in­fini, Richard Terrile les trouve « plutôt récon­for­tantes » : « Cette théo­rie donne une base scien­ti­fique à la croyance en la vie après la mort. Plus besoin même de reli­gion. Et puis, elle signi­fie que nous allons créer nos propres simu­la­tions. En un sens, Dieu existe : nous sommes Dieu. Enfin, nous serons Dieu. » Tous les astro­nomes ne partagent pas cet enthou­siasme.

Les rayons cosmiques

Le CV de Caleb Scharf est tout aussi impres­sion­nant que celui de Richard Terrile. Diplômé de l’univer­sité de Cambridge, ce Britan­nique est aujourd’­hui à la tête du centre d’as­tro­bio­lo­gie de l’uni­ver­sité de Colum­bia. Il a aupa­ra­vant effec­tué des travaux de recherche au centre de vol spatial Goddard de la NASA et à l’Ins­ti­tut des sciences du téles­cope spatial. Et non seule­ment il n’ac­cré­dite pas la théo­rie de la simu­la­tion, mais en plus cette théo­rie le déprime « atro­ce­ment ». « Tout comme les argu­ments en faveur d’un Créa­teur, la théo­rie de la simu­la­tion ne permet aucune connais­sance appro­fon­die de la nature de l’exis­tence, à l’ex­cep­tion du fait que toute recherche est inutile parce que tout ce que nous dédui­sons de la nature de la réalité ne reflète que la simu­la­tion », dit-il. « L’autre mauvaise nouvelle, c’est que nous devons nous deman­der quand la simu­la­tion va deve­nir obso­lète et être arrê­tée ! »

Caleb Scharf
Crédits : caleb­scharf.com

Caleb Scharf fait par ailleurs remarquer que la théo­rie de la simu­la­tion n’est pas une idée neuve, mais la version moderne d’une ques­tion qui a préoc­cupé les êtres humains de tout temps. Les philo­sophes grecs, notam­ment, se sont demandé s’ils ne vivaient pas dans l’illu­sion. Aussi Platon a-t-il repré­senté les hommes comme des êtres enchaî­nés au fond d’une caverne, tour­nant le dos à l’en­trée, et ne perce­vant donc du monde et d’eux-mêmes que les ombres proje­tées sur une paroi. Bien plus tard, le Français René Descartes a formulé l’hy­po­thèse d’un « Malin génie » nous domi­nant et employant tout son pouvoir à nous trom­per sur la réalité du monde qui nous entoure. Mais l’im­mense succès de Matrix semble avoir dura­ble­ment relancé le ques­tion­ne­ment des foules sur la nature du réel à l’aube du XXIsiècle. D’après Caleb Scharf, ce regain d’in­té­rêt s’ex­plique bien entendu par l’avè­ne­ment des tech­no­lo­gies numé­riques et de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, mais aussi par la conjonc­ture scien­ti­fique.

D’une part, nous n’avons toujours pas trouvé le moindre signe de vie dans le cosmos, malgré la très forte proba­bi­lité de son exis­tence. D’autre part, la physique a connu des progrès remarquables avant de réali­ser que ses théo­ries les plus brillantes n’étaient pas testables – et ne le seraient peut-être jamais. Mais qu’en est-il de la théo­rie de la simu­la­tion infor­ma­tique ? Depuis des années, les physi­ciens utilisent la simu­la­tion infor­ma­tique pour recréer les forces de la nature à une échelle minus­cule, de la taille d’un atome nucléaire. Or ces simu­la­tions génèrent de petites – mais distinctes – anoma­lies. C’est du moins ce qu’ob­servent les physi­ciens Silas Beane, Zohred Davoudi et Martin Savage dans une étude publiée en 2012, tout en se deman­dant si nous trou­ve­rions de telles anoma­lies dans l’uni­vers. Selon eux, les rayons cosmiques, des parti­cules de haute éner­gie prove­nant de l’ex­té­rieur du système solaire, pour­raient en présen­ter. Ce constat ne prou­ve­rait pas la théo­rie de la simu­la­tion, mais il lui donne­rait de nouveaux argu­ments.

Une repré­sen­ta­tion artis­tique des rayons cosmiques
Crédits : ASPERA/Nova­pix/L. Bret

Quant à la possi­bi­lité même d’une simu­la­tion de la qualité décrite par les défen­seurs de cette théo­rie, elle devrait, à les croire, se confir­mer très prochai­ne­ment. « Il y a 40 ans, nous avions le jeu vidéo Pong, deux rectangles et un point, c’est tout », rappe­lait Elon Musk à la confé­rence de Recode au prin­temps dernier. « Main­te­nant nous avons des simu­la­tions photo-réalistes en 3D avec des millions de joueurs simul­ta­nés, et cela s’amé­liore chaque année. Bien­tôt, nous aurons la réalité virtuelle et la réalité augmen­tée. Si vous croyez un tout petit peu en une cohé­rence du progrès, alors les jeux fini­ront par deve­nir impos­sibles à distin­guer de la réalité. »


Couver­ture : La super­nova Cas A. (NASA)


 

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