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par Camille Hamet | 13 mars 2018

Un vaccin contre le cancer

« Un vaccin contre le cancer. » L’ex­pres­sion a été reprise en chœur par plusieurs médias à la publi­ca­tion, en janvier dernier, d’une étude menée par des cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stan­ford, en Cali­for­nie. Elle laisse rêver au déve­lop­pe­ment d’un vaccin préven­tif, capable d’em­pê­cher le déve­lop­pe­ment de la mala­die. Mais comme le rappelle l’Ins­ti­tut Curie, une telle approche n’est possible que si la surve­nue du cancer a pour origine une infec­tion virale. Ainsi, « la systé­ma­ti­sa­tion de la vacci­na­tion contre l’hé­pa­tite B a large­ment contri­bué à préve­nir les cancers du foie dans des régions du globe où le taux d’in­fec­tion par le virus de l’hé­pa­tite B est impor­tant », et la vacci­na­tion contre le papil­lo­ma­vi­rus humain (HPV) « des jeunes filles entre 11 et 14 ans permet­trait d’évi­ter 70 % des infec­tions à l’ori­gine de cancers » du col de l’uté­rus.

Crédits : AAAS

En France, seules 19 % des femmes sont vacci­nées contre le HPV. Mais à l’autre bout du monde, en Austra­lie, on vise les 100 % de vacci­na­tion grâce à un système de distri­bu­tion gratuite aux adoles­cents âgés de 12 à 13 ans. Aux filles depuis 2007, et aux garçons depuis 2013. Celles et ceux qui se trouvent en dehors de cette tranche d’âge, mais qui ont moins de 19 ans, ont égale­ment droit à deux doses gratuites du vaccin. Résul­tat, le taux d’in­fec­tion au HPV, qui se trans­met notam­ment par voie sexuelle, a chuté de 22,7 % à 1,1 % entre 2005 et 2015 parmi les femmes âgées de 18 à 24 ans, selon un rapport publié dans le Jour­nal of Infec­tious Diseases. À ce rythme-là, l’Aus­tra­lie pour­rait bien­tôt deve­nir le premier pays du monde à éradiquer le cancer du col de l’uté­rus, d’après l’Inter­na­tio­nal Papillo­ma­vi­rus Society.

Contre les autres cancers, il n’est pas ques­tion de vacci­na­tion préven­tive, mais de vacci­na­tion théra­peu­tique. « Une situa­tion très diffé­rente de celle de la vacci­na­tion préven­tive car l’in­trus est déjà présent dans l’or­ga­nisme et les défenses sont souvent débor­dées par la proli­fé­ra­tion tumo­rale », précise l’im­mu­no­lo­giste Vassili Soume­lis. D’au­tant que, contrai­re­ment aux virus, les cellules cancé­reuses sont produites par le corps lui-même. Le système immu­ni­taire ne les perçoit pas comme une menace. Il s’agit donc en premier lieu de lui apprendre à recon­naître cette menace afin d’éra­diquer les cellules cancé­reuses, qui sont néan­moins capables d’en­voyer des signaux pour contrer la réponse immu­ni­taire. Le vaccin doit alors être asso­cié à une méthode d’im­mu­no­thé­ra­pie basée sur des check­point inhi­bi­tors, ou « inhi­bi­teurs de points de contrôle », qui sont quant à eux capables de faire taire ces signaux.

Aux États-Unis, pas moins de 800 essais cliniques incluant des « inhi­bi­teurs de points de contrôle » sont actuel­le­ment en cours, contre seule­ment 200 en 2015. « L’im­mu­no­thé­ra­pie consti­tue indis­cu­ta­ble­ment une nouvelle arme de choix contre le cancer », souligne l’im­mu­no­lo­giste Sebas­tian Amigo­rena. « Cette stra­té­gie théra­peu­tique soulève beau­coup d’es­poirs », pour­suit-il« Il est aujourd’­hui possible de trai­ter des malades atteints de cancers très avan­cés. Donc chez des patients présen­tant des cancers moins avan­cés, les trai­te­ments devraient être encore plus effi­caces. » Et si le chemin qu’il reste encore à parcou­rir peut sembler long, celui qui l’a déjà été l’est peut-être davan­tage.

Crédits : Prin­ce­ton Univer­sity

Les soldats de l’or­ga­nisme

En 1891, l’or­tho­pé­diste new-yorkais William Coley applique, pour la première fois, le prin­cipe de l’im­mu­no­thé­ra­pie à la cancé­ro­lo­gie. Il injecte alors un mélange de bouillon de bœuf et des strep­to­coques dans la tumeur d’un homme de 40 ans. Celui-ci est aussi­tôt pris de fièvre, de fris­sons et de vomis­se­ments. Mais un mois plus tard, la tumeur a consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué. William Coley repro­duit donc l’ex­pé­rience, sur un millier de patients et avec des degrés de succès extrê­me­ment variables, avant que l’Agence améri­caine des produits alimen­taires et médi­ca­men­teux (FDA) n’y mette un terme défi­ni­tif. Et que l’on­co­lo­gie ne s’en­gage réso­lu­ment sur la voie de la radio­thé­ra­pie, puis de la chimio­thé­ra­pie, et enfin de l’hor­mo­no­thé­ra­pie.

Car tout au long du XXe siècle, l’im­mu­no­thé­ra­pie suscite autant d’en­thou­siasme que de désillu­sions. Mais en 2001, l’im­mu­no­lo­giste Robert Schrei­ber démontre que les souris immuno-incom­pé­tentes déve­loppent spon­ta­né­ment des cancers, établis­sant ainsi le fait que l’ab­sence de système immu­ni­taire favo­rise l’ap­pa­ri­tion de tumeurs. Comme l’écrit le cancé­ro­logue Wolf Hervé Frid­man, « les avan­cées de la connais­sance du système immu­ni­taire avec la décou­verte des check­point inhi­bi­tors et des tech­niques de clonage molé­cu­laire et cellu­laire iden­ti­fiant des anti­gènes spéci­fiques des tumeurs et la produc­tion de cellules T et d’an­ti­corps spéci­fiques de ces anti­gènes ont fait le reste, permet­tant à l’im­mu­no­thé­ra­pie de deve­nir le quatrième, et le plus promet­teur, pilier du trai­te­ment des cancers ».

« Une fois réac­ti­vées, les cellules T parviennent à suppri­mer la tumeur. »

Si l’on consi­dère les cellules T – ou lympho­cytes T – comme les soldats de l’or­ga­nisme, on peut dire qu’ils sont aujourd’­hui sur-entraî­nés, et ce dans l’objec­tif d’éra­diquer le cancer. En effet, dans le cadre des théra­pies par cellules CAR-T (« cellules T porteuses d’un récep­teur chimé­rique »), qui ont pour la première fois été approu­vées par la FDA en août 2017 pour le trai­te­ment d’un cancer du sang parti­cu­liè­re­ment agres­sif, la leucé­mie aiguë lympho­blas­tique, ces cellules immu­no­lo­giques sont préle­vées sur le patient, puis modi­fiées géné­tique­ment de manière à leur faire expri­mer un récep­teur arti­fi­ciel, dit chimé­rique, qui cible les cellules cancé­reuses, avant d’être réinjec­tées au patient. Le fait d’uti­li­ser ses propres cellules permet notam­ment d’évi­ter les rejets de greffe.

Mais à en croire l’im­mu­no­lo­giste Karin Tarte, « un nombre limité de patients répondent aux trai­te­ments utili­sant des cellules CAR-T »Et « si des taux excep­tion­nels de guéri­son sont atteints dans les leucé­mies aiguës lympho­blas­tiques, les guéri­sons sont moins nombreuses pour ce qui est des autres leucé­mies et des lymphomes ». Par ailleurs, ce type de trai­te­ments peut avoir de dange­reux effets secon­daires, tels qu’une forte fièvre, des troubles respi­ra­toires, une baisse de tension ou encore des convul­sions. Ils impliquent un long proces­sus et ils sont extrê­me­ment coûteux. Si une seule injec­tion de cellules CAR-T suffit, cette injec­tion est actuel­le­ment factu­rée entre 373 000 et 475 000 dollars aux États-Unis. D’où le carac­tère poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naire de l’étude publiée en janvier dernier par les cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stan­ford.

L’op­ti­misme du pion­nier

Ces cher­cheurs ont injecté des quan­ti­tés infimes de deux agents immuno-stimu­lants dans les tumeurs solides de souris afin de réac­ti­ver les cellules T présentes dans ces tumeurs, c’est-à-dire les cellules T ayant déjà reconnu les cellules cancé­reuses comme une menace. Le premier est un court morceau d’ADN, l’oli­go­nu­cléo­tide CpG, qui ampli­fie l’ex­pres­sion d’un récep­teur acti­va­teur sur les cellules T, OX40. Le second est un anti­corps qui se lie à OX40. « Lorsque nous utili­sons ces deux agents ensemble, nous consta­tons l’éli­mi­na­tion des tumeurs dans tout le corps », affirme le prin­ci­pal auteur de l’étude, l’on­co­logue Ronald Levy. « Cette approche contourne le besoin d’iden­ti­fier des cibles immu­ni­taires spéci­fiques à une tumeur et ne néces­site pas une acti­va­tion complète du système immu­ni­taire, ou de person­na­li­sa­tion des cellules immu­ni­taires d’un patient. »

Une fois réac­ti­vées, les cellules T parviennent à suppri­mer la tumeur dans laquelle elles se trouvent. Et elles ne s’ar­rêtent pas là. Elles partent ensuite à la recherche d’autres cellules cancé­reuses de même nature dans le corps de la souris, qu’il s’agisse d’une autre tumeur ou de méta­stases. Sur les 90 souris atteintes d’un cancer du système lympha­tique – le lymphome –, 87 ont complè­te­ment guéri et trois ont eu une réci­dive de la mala­die, qui a pu être tota­le­ment élimi­née par un second trai­te­ment. Les cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stan­ford ont en outre observé des résul­tats simi­laires chez les souris atteintes de cancers du sein, du côlon et de la peau. Plus éton­nant encore, des souris géné­tique­ment modi­fiées pour déve­lop­per spon­ta­né­ment des cancers du sein ont bien répondu au trai­te­ment. Le trai­te­ment de la première tumeur a souvent empê­ché l’ap­pa­ri­tion de futures tumeurs et augmenté de manière signi­fi­ca­tive la durée de vie des animaux.

Le scan d’une souris trai­tée par les cher­cheurs
Crédits : AAAS

« Je ne pense pas qu’il y ait une limite au type de tumeurs que nous pour­rions poten­tiel­le­ment soigner, tant qu’il a été infil­tré par le système immu­ni­taire », précise Ronald Levy. Un opti­misme d’au­tant plus récon­for­tant qu’il est exprimé par un véri­table pion­nier de l’im­mu­no­thé­ra­pie des cancers. Ses recherches ont déjà mené à la mise au point du Rituxi­mab, premier anti­corps mono­clo­nal homo­lo­gué par la FDA pour le trai­te­ment de certaines leucé­mies et de certains lymphomes. Il se souvient parfai­te­ment du jour où il a décou­vert qu’il était possible de géné­rer des anti­corps mono­clo­naux capables de recon­naître les cellules cancé­reuses dans l’or­ga­nisme et de les étique­ter en vue de leur destruc­tion : « C’était le jour de Thanks­gi­ving, 1976. J’ai déve­loppé un gel, j’ai vu le résul­tat et les deux décen­nies suivantes de ma vie étaient devant mes yeux. J’ai couru dans le couloir pour montrer quelqu’un, mais il n’y avait personne. »

En 1985, il crée un labo­ra­toire, IDEC Phar­ma­ceu­ti­cals, pour pouvoir commer­cia­li­ser le trai­te­ment qui a découlé de cette décou­verte. Mais ce n’est qu’en 1997 que le Rituxi­mab est fina­le­ment homo­lo­gué. Aujourd’­hui, envi­ron 500 000 patients en béné­fi­cient chaque année. « Il a été merveilleux d’as­sis­ter à la tran­si­tion d’un projet de labo­ra­toire à un médi­ca­ment sur ordon­nance », témoigne Ronald Levy. Reste néan­moins à tester l’ef­fi­ca­cité de son tout nouveau trai­te­ment sur les êtres humains. L’uni­ver­sité Stan­ford est actuel­le­ment en train de recru­ter une quin­zaine de patients atteints de lymphome pour débu­ter l’es­sai clinique. Elle ne précise pas la date de publi­ca­tion des premiers résul­tats, mais si l’his­toire de la lutte contre le cancer nous apprend une chose, c’est bien qu’il faut être patient. Et confiant.


Couver­ture : Test en labo­ra­toire. (Drew Hays/Unsplash)


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