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Le Graal de la vie éternelle sera-t-il bientôt atteint par la biotechnologie ?

par Camille Hamet | 23 novembre 2020

Dans Cyber­punk 2077, le person­nage qu’on incarne, V, se retrouve bien malgré elle/lui avec la conscience de Johnny Silve­rhand (Keanu Reeves) dans sa tête après la pose d’une puce céré­brale. Une présence encom­brante avec laquelle elle/il doit coha­bi­ter tant bien que mal, tout en l’em­pê­chant de prendre le contrôle. Un vieux motif de science-fiction remis au goût du jour avec brio dans le nouveau jeu de rôle des Polo­nais de CD Projekt RED. En l’état actuel de la biotech­no­lo­gie, faudra-t-il attendre 2077 pour qu’une telle chose soit possible ?

Initia­tive 2045

2384. Le vieillis­se­ment du cerveau et du corps n’est plus qu’un loin­tain souve­nir. Car la conscience humaine peut main­te­nant être numé­ri­sée, stockée dans une capsule et trans­fé­rée d’un corps à l’autre, qu’ils soient orga­niques ou synthé­tiques. Aussi le milliar­daire Laurens Bancroft peut-il reve­nir à la vie quelques jours après avoir été assas­siné, et rame­ner d’entre les morts un rené­gat disparu 250 ans plus tôt afin de démasquer le coupable. Mais cette immor­ta­lité a un prix, et il est très élevé.

Les quatre étapes du projet Avatar

Voilà sans doute la quin­tes­sence du message déli­vré par la série Alte­red Carbon, qui est dispo­nible sur Netflix depuis le 2 février dernier et s’ins­pire du roman éponyme de Richard Morgan. La tech­no­lo­gie qu’elle met en scène se trouve au cœur des recherches effré­nées d’un milliar­daire bien réel, le Russe Dmitry Itskov. Ce dernier a en effet quitté le monde des affaires pour consa­crer sa fortune à la quête de la vie éter­nelle, et « le but ultime de [son] plan est de trans­fé­rer la person­na­lité de quelqu’un dans un corps tota­le­ment diffé­rent ». Et, déjà âgé de 37 ans, il compte parve­nir à l’im­mor­ta­lité bien avant 2384. Comme l’in­dique très bien le nom de sa fonda­tion, Initia­tive 2045, il compte y parve­nir dès 2045.

Initia­tive 2045 est censée réunir les cerveaux les plus brillants et les porte­feuilles les mieux garnis de la planète autour du Projet Avatar, qui s’ar­ti­cule en quatre grandes étapes. La première doit abou­tir à la créa­tion d’un robot anthro­po­morphe pilo­table via une inter­face neuro­nale directe d’ici 2020. La deuxième, à la trans­plan­ta­tion d’un cerveau humain dans ce robot d’ici 2025. Et la troi­sième, au trans­fert d’une conscience humaine dans un cerveau arti­fi­ciel d’ici 2035. Quant à la dernière étape, elle doit abou­tir à l’émer­gence d’ava­tars holo­gra­phiques.

« Je suis sûr à 100 % d’y arri­ver, sinon je ne me serais pas lancé dans une telle aven­ture », affirme Dmitry Itskov, qui a adressé une lettre aux aux 1 531 milliar­daires de la liste Forbes pour tenter de les rallier à sa cause en 2012. « Ce n’est que lorsque nous devons nous sépa­rer de la vie que nous prenons conscience de tout ce que nous n’avons pas fait ; de ce que nous n’avons pas eu assez de temps pour faire ; de ce que nous dési­rions vrai­ment ; ou pour remé­dier à ce que nous avons mal fait », écri­vait-il alors. « Tout ce que nous avons chéri et aimé devient soudain inac­ces­sible. Aujourd’­hui, vous avez une chance unique de chan­ger la donne. »

Parmi les scien­ti­fiques d’Ini­tia­tive 2045 se trouve le Néer­lan­dais Randal Koene, qui travaille sur la possi­bi­lité de télé­char­ger son esprit sur un ordi­na­teur, un proces­sus égale­ment appelé « émula­tion totale du cerveau ». « L’ému­la­tion totale du cerveau est l’abou­tis­se­ment natu­rel d’une neuro­pro­thèse de plus en plus précise », affirme-t-il, « mais c’est aussi la voie scien­ti­fique et tech­no­lo­gique d’un proces­sus d’auto-évolu­tion cogni­tive qui a été discuté dans les milieux de la philo­so­phie et de la science-fiction. »

Dmitry Itskov lors d’une confé­rence
Crédits : Stee­mit/Flickr

L’ému­la­tion totale du cerveau

En réalité, ce proces­sus est discuté au sein de la commu­nauté scien­ti­fique depuis l’an­née 1929 et la publi­ca­tion de l’ou­vrage The World, the Flesh, the Devil: An Enquiry into the Future of the Three Enemies of the Ratio­nal Soul (litté­ra­le­ment : « Le Monde, la chair et le diable : une enquête sur le futur des trois enne­mis de l’âme ration­nelle »). Le physi­cien britan­nique John Desmond Bernal y écri­vait que « la conscience elle-même peut se termi­ner ou dispa­raître dans une huma­nité complè­te­ment éthé­rée, se sépa­rant de l’or­ga­nisme qui lui est étroi­te­ment lié, deve­nant des masses d’atomes dans l’es­pace qui commu­niquent par rayon­ne­ment, et peut-être fina­le­ment se résoudre entiè­re­ment dans la lumière ». Ce n’est pour­tant qu’à partir des années 2000 que se rédigent les premiers rapports tech­niques concer­nant l’ému­la­tion totale du cerveau.

Dans l’un de ces rapports, le neuros­cien­ti­fique Anders Sand­berg et le philo­sophe Nick Bostrom, tous deux cher­cheurs au sein de l’uni­ver­sité de Stock­holm, estiment que « le problème n’est pas de savoir s’il existe des systèmes physiques capables d’ef­fec­tuer les calculs effec­tués par les cerveaux, puisque de tels systèmes existent déjà : les cerveaux eux-mêmes ». Selon eux, « le problème est plutôt de savoir si le maté­riel capable de repro­duire ce système peut être construit par le génie humain dans un avenir proche, à un coût suffi­sam­ment bas pour rendre l’ému­la­tion totale du cerveau possible. » Et il y a un problème supplé­men­taire dans la version propo­sée par Alte­red Carbon, souligne Anders Sand­berg : celui des « corps desti­na­taires ».

« Je peux faci­le­ment imagi­ner la manière dont un ordi­na­teur exécu­tant le logi­ciel céré­bral pour­rait contrô­ler un corps biolo­gique, en revanche j’ai beau­coup plus de mal à imagi­ner comment télé­char­ger un réseau céré­bral dans un cerveau rece­veur », dit-il. « D’une certaine manière, nous devons réor­ga­ni­ser toutes les connexions pour corres­pondre à la personne télé­char­gée. C’est une chose extrê­me­ment déli­cate, même avec une nano­tech­no­lo­gie mature, puisque de nombreux neurones s’étendent sur la majeure partie du cerveau et devraient être réache­mi­nés. C’est la partie que je trouve abso­lu­ment irréa­liste. »

Le plus grand défi est d’ac­cé­der aux données perti­nentes du cerveau.

Mais pour le neuros­cien­ti­fique néer­lan­dais Randal Koene, « le plus grand défi est d’ac­cé­der aux données perti­nentes du cerveau ». Car « le télé­char­ge­ment d’un esprit implique l’en­re­gis­tre­ment de suffi­sam­ment de données sur le cerveau d’une personne pour répliquer mathé­ma­tique­ment ses fonc­tions cogni­tives, puis implé­men­ter ces fonc­tions mathé­ma­tiques dans un autre dispo­si­tif qui produira le même esprit lorsqu’il est activé ». Pour sa part, il estime néan­moins que l’émer­gence d’une tech­no­lo­gie simi­laire à celle mise en scène dans la série de Netflix est « probable ». Et même souhai­table, malgré les nombreux problèmes éthiques épineux qu’elle ne manque­rait pas de poser. Que faire des esprits dénués de corps ? Un esprit a-t-il le droit de dispo­ser d’un corps ? Un corps peut-il être vendu par un esprit à un autre ? Peut-il être loué ?

La cité et les astres

Les ques­tions les plus brûlantes concernent sans doute les notions d’iden­tité et de person­na­lité. Peut-elle véri­ta­ble­ment être trans­fé­rée d’un corps à l’autre sans être alté­rée ? Un tel trans­fert ne ressem­ble­rait-il pas plutôt à une sorte de clonage ? Pour y répondre, Anders Sand­berg s’en remet au philo­sophe britan­nique Derek Parfit, qui a notam­ment analysé les cas de télé­por­ta­tion dans Star Trek dans son livre Des raisons et des personnes :  « Il n’y a pas de vérité dans le fait de savoir qui est la “vraie” conti­nua­tion de la personne origi­nelle, ce qui importe le plus, c’est la connec­ti­vité psycho­lo­gique. » Quant au désir d’im­mor­ta­lité qui prétend justi­fier le trans­hu­ma­nisme, il lui semble aussi natu­rel que le désir de « combattre le cancer ou la cruauté ».

C’est loin d’être le cas pour la plupart des gens, qui « aiment à dire que ce sont les limi­ta­tions humaines qui font de nous des êtres humains ». Reste que certains pensent que ce n’est pas la survie des indi­vi­dus qui est en jeu, mais la survie de l’es­pèce humaine elle-même. « Les déve­lop­pe­ments actuels, par exemple dans l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, suggèrent que la pensée humaine pour­rait bien­tôt jouer un rôle de moins en moins impor­tant dans la future société des intel­li­gences », affirme en effet Randal Koene.

Conver­sa­tion avec le robot Philip K. Dick
Crédits : Hanson Robo­tics

Dans le roman qui lui a permis de décou­vrir, à l’âge de 13 ans, sa « mission person­nelle », La Cité et les Astres d’Ar­thur C. Clarke, les humains sont contrô­lés par un ordi­na­teur. Celui-ci a notam­ment le pouvoir de les tuer ou de les main­te­nir en vie grâce à des « circuits d’éter­nité ». Et aujourd’­hui, même les esprits les plus brillants craignent de se voir dépas­ser par les ordi­na­teurs. Stephen Hawking pense que « le déve­lop­pe­ment d’une intel­li­gence arti­fi­cielle complète pour­rait mettre fin à l’es­pèce humaine ». Bill Gates se dit « dans le camp de ceux qui sont préoc­cu­pés par la super-intel­li­gence »Elon Musk estime que déve­lop­per une telle intel­li­gence revient à « invoquer le démon ».

Ce dernier a telle­ment peur de la montée en puis­sance de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle que sa toute nouvelle entre­prise, Neura­link, va s’ef­for­cer d’aug­men­ter nos capa­ci­tés cogni­tives en essayant de créer une inter­face humains-machines capable de la contrer.« D’ici huit à dix ans, elle pourra être utili­sée par des personnes valides »assure Elon Musk« Il est impor­tant de noter que cela dépend forte­ment du calen­drier d’ap­pro­ba­tion régle­men­taire et de la façon dont nos appa­reils fonc­tionnent sur les personnes handi­ca­pées. » La ques­tion du temps semble en effet d’une impor­tance capi­tale. Car l’avè­ne­ment de la super-intel­li­gence, si elle avait réel­le­ment lieu, se trou­ve­rait dans un avenir très proche.

Le futu­ro­logue Ray Kurz­weil, qui reven­dique un taux de préci­sion de 86 % pour ses prédic­tions, le situe en 2047. Soit deux ans seule­ment après la phase finale du Projet Avatar.


Couver­ture : Extrait d’Al­te­red Carbon. (Netflix)


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