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par Camille Hamet | 17 novembre 2017

Une affaire non clas­­sée

Le 22 novembre 1963 à 12 h 30, trois coups de feu résonnent dans la ville de Dallas. Le 35président des États-Unis, John Fitz­­ge­­rald Kennedy alias JFK, qui passait sur Dealey Plaza à bord d’une limou­­sine déca­­po­­tée, au milieu d’une foule compacte et chaleu­­reuse, s’ef­­fondre comme un pantin désar­­ti­­culé. Son épouse, Jackie Kennedy, est écla­­bous­­sée de sang. La limou­­sine accé­­lère bruta­­le­­ment. Elle se dirige main­­te­­nant vers l’hô­­pi­­tal Park­­land, où le président sera déclaré mort à 13 h.

Le président dans sa limou­­sine avant le drame
Crédits : Walt Cisco/Dallas Morning News

Un peu plus tard, un homme appelé Lee Harvey Oswald est arrêté dans un cinéma de Dallas pour avoir abattu un poli­­cier. Cet ancien marine à la vie mouve­­men­­tée est iden­­ti­­fié comme un des employés du dépôt de livres qui aurait été l’ori­­gine des tirs sur la voiture prési­­den­­tielle, et où l’on a trouvé, au cinquième étage, un fusil à lunette. Il devient alors le prin­­ci­­pal suspect de l’as­­sas­­si­­nat du président. Une suspi­­cion qui se trans­­forme en convic­­tion lorsque la commis­­sion Warren, char­­gée de mener l’enquête par le succes­­seur de JFK, Lyndon John­­son, conclut à la culpa­­bi­­lité de Lee Harvey Oswald, le 24 septembre 1964. Mais cette convic­­tion ne gagne pas l’opi­­nion publique. Beau­­coup doutent que le tireur ait pu agir seul, d’au­­tant qu’il a lui-même été assas­­siné en prison par un ancien gérant de boîte de nuit, Jack Ruby, deux jours seule­­ment après la mort du président. Les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes se multi­­plient. La plus répan­­due d’entre elles voudrait que l’as­­sas­­si­­nat de JFK ait été comman­­dité par la mafia améri­­caine. Et de fait, la famille du défunt a long­­temps entre­­tenu des liens avec la mafia améri­­caine. Son père, Joseph Patrick Kennedy, a notam­­ment colla­­boré avec un parrain de Chicago, Sam Gian­­cana, dans le commerce d’al­­cool – illé­­gal durant la période dite de prohi­­bi­­tion. Ce dernier a égale­­ment travaillé avec le chan­­teur Frank Sina­­tra, proche ami des Kennedy. Il aurait en outre fait partie des dona­­teurs de la campagne prési­­den­­tielle démo­­crate qui a porté JFK au pouvoir en 1960, et orga­­nisé des manœuvres syndi­­cales pour lui permettre de récol­­ter davan­­tage de voix. Mais pourquoi la mafia améri­­caine aurait-elle souhaité la mort du président qu’elle a fait élire ? Certains affirment qu’elle a beau­­coup repro­­ché à JFK de ne pas parve­­nir à se débar­­ras­­ser de Fidel Castro, qui a assé­­ché sa prin­­ci­­pale manne finan­­cière en fermant les casi­­nos de Cuba. D’autres soulignent le fait que Robert Fran­­cis Kennedy, frère du président et procu­­reur géné­­ral des États-Unis, s’est fron­­ta­­le­­ment attaqué au crime orga­­nisé. Il sera d’ailleurs lui aussi assas­­siné dans des circons­­tances floues, le soir de sa victoire aux primaires démo­­crates de Cali­­for­­nie en 1968.

« Le président abattu »
Crédits : Time Maga­­zine

Une autre théo­­rie voudrait que l’as­­sas­­si­­nat de JFK ait été fomenté par la CIA. Jim Garri­­son,  procu­­reur de la Nouvelle-Orléans de 1962 à 1973, esti­­mait en effet que les cadres de la célèbre agence de surveillance étaient prêts à tout pour contrer le retrait progres­­sif des troupes améri­­caines du Viet­­nam, voulu par le président. Son livre, JKF, Affaire non clas­­sée, a inspiré un film au réali­­sa­­teur Oliver Stone. Sobre­­ment inti­­tulé JFK, c’est lui qui, à sa sortie en salles le 20 décembre 1991, relance le débat public et pousse le Congrès améri­­cain à adop­­ter, le 26 octobre 1992, une loi impo­­sant la publi­­ca­­tion inté­­grale des docu­­ments concer­­nant l’as­­sas­­si­­nat du président après 25 ans. C’est-à-dire au plus tard le 26 octobre 2017.

La Pierre de Rosette

Ce jour-là, le monde a retenu son souffle. Il atten­­dait la publi­­ca­­tion de 3 100 dossiers confi­­den­­tiels. Mais fina­­le­­ment, seule­­ment 2 891 dossiers ont été mis en ligne sur le site des Archives natio­­nales améri­­caines. Le président Donald Trump, qui avait lui-même alimenté les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes en affir­­mant que le père de Ted Cruz, son rival aux primaires répu­­bli­­caines de 2016, avait été vu en compa­­gnie de Lee Harvey Oswald peu de temps avant l’as­­sas­­si­­nat, a en effet décidé de rete­­nir les dossiers conte­­nant des infor­­ma­­tions jugées parti­­cu­­liè­­re­­ment sensibles. Et donné six mois aux services de rensei­­gne­­ment pour les étudier et en censu­­rer, le cas échéant, les parties les plus déli­­cates. « Des dépar­­te­­ments d’État et les services de rensei­­gne­­ment m’ont suggéré de rete­­nir certaines infor­­ma­­tions pour des raisons de sécu­­rité natio­­nale et de main­­tien de l’ordre, ainsi que des ques­­tions liées aux Affaires étran­­gères », a-t-il expliqué dans un commu­­niqué. « Je n’ai pas d’autre choix, aujourd’­­hui, que d’ac­­cep­­ter cette censure plutôt que de permettre une atteinte poten­­tiel­­le­­ment irré­­ver­­sible à la sécu­­rité de notre nation. Pour répondre à cette inquié­­tude, j’or­­donne aux services de rensei­­gne­­ment d’étu­­dier tous les docu­­ments rete­­nus pendant les 180 jours suivants. Au terme de ce délai, j’or­­don­­ne­­rai la publi­­ca­­tion de toute infor­­ma­­tion dont les services de rensei­­gne­­ment n’au­­ront pas pu démon­­trer qu’elle doit être tenue secrète. »

Lee Harvey Oswald

« Peu importe ce qu’ils vont conser­­ver, ce sera consi­­déré comme la Pierre de Rosette », estime Larry Sabato, profes­­seur de sciences poli­­tiques à l’uni­­ver­­sité de Virgi­­nie et auteur de l’ou­­vrage The Kennedy Half-Century. « Cela va simple­­ment alimen­­ter encore plus les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes. » « Tant que le gouver­­ne­­ment refu­­sera de diffu­­ser ce genre de docu­­ments, cela alimen­­tera la suspi­­cion qu’il y a quelque part une infor­­ma­­tion inédite sur l’as­­sas­­si­­nat de Kennedy », renché­­rit l’his­­to­­rien Patrick Maney. Les dossiers mis en ligne par Washing­­ton le 26 octobre dernier ne suffi­­ront donc pas à faire taire les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes. Ils devraient en revanche tenir leurs adeptes, ainsi que les jour­­na­­listes, les histo­­riens et les curieux, fort occu­­pés jusqu’à la fin du délai accordé par Donald Trump. Car ils renferment des dizaines, voire des centaines de milliers de docu­­ments. Certains d’entre eux remontent à l’an­­née 1962. Tels que le compte-rendu d’une réunion où le chef de la CIA explique que ses services étudient les possi­­bi­­li­­tés de sabo­­ter des pièces aéro­­nau­­tiques desti­­nées à être envoyées à Cuba depuis le Cana­­da… Et si les spécia­­listes ne s’at­­tendent pas à y trou­­ver de révé­­la­­tions fracas­­santes, ils s’ac­­cordent néan­­moins à dire que ces dossiers pour­­raient nous en apprendre beau­­coup sur le fonc­­tion­­ne­­ment des services de rensei­­gne­­ment améri­­cains avant et après l’as­­sas­­si­­nat de JFK, les pistes qu’ils ont suivies et les hypo­­thèses qu’ils ont émises. « Il pour­­rait y avoir de nombreuses nouvelles infor­­ma­­tions, je pense, sur l’am­­pleur de ce que savait le gouver­­ne­­ment avant l’as­­sas­­si­­nat au sujet de Lee Harvey Oswald », insiste le repor­­ter et écri­­vain Philip Shenon.

Crédits : Lee Corkran/Sygma

Le person­­nage prin­­ci­­pal

Lee Harvey Oswald est bel et bien le person­­nage prin­­ci­­pal des dossiers mis en ligne par Washing­­ton le 26 octobre dernier. On y apprend notam­­ment qu’il était recher­­ché par le FBI et surveillé par la CIA avant l’as­­sas­­si­­nat de JFK. Dans un mémo datant d’oc­­tobre 1963, un agent du FBI basé à La Nouvelle-Orléans écrit que des « sources cubaines » l’ont alerté à son sujet, qu’il a immé­­dia­­te­­ment prévenu des agents basés à Dallas et que ces derniers sont en train d’enquê­­ter afin de le loca­­li­­ser. À cette période, Lee Harvey Oswald se trouve à Mexico, où il est en contact avec les services de rensei­­gne­­ment sovié­­tiques, le KGB, et un mémo de la CIA révèle que leurs échanges télé­­pho­­niques étaient écou­­tés. Les dossiers publiés nous apprennent égale­­ment que le FBI savait que Lee Harvey Oswald était en danger. Le jour de son meurtre, le direc­­teur du célèbre bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion améri­­cain, John Edgar Hoover, fait état d’une menace de mort reçue la veille en prove­­nance de Dallas. « Nous avons reçu hier soir un appel […] d’un homme qui disait, d’une voix très calme, qu’il était membre d’un comité orga­­nisé pour tuer Oswald », écrit-il, assu­­rant avoir prévenu la police de Dallas et demandé un renfor­­cer la protec­­tion du suspect. « Mais cela n’a pas été fait. » Quant au meur­­trier de Lee Harvey Oswald, le FBI « n’a pas d’in­­for­­ma­­tion sûre à son propos, même s’il y a quelques rumeurs de ses acti­­vi­­tés dans le crime orga­­nisé à Chicago ». Lui a déclaré avoir agi sans aucun complice et nié avoir passé l’ap­­pel en prove­­nance de Dallas. De son côté, le KGB nie toute impli­­ca­­tion dans l’as­­sas­­si­­nat de JFK, toujours selon les notes de John Edgar Hoover. Pour l’une de ses sources, les diri­­geants sovié­­tiques estiment que le président améri­­cain a été abattu par un membre de l’ex­­trême droite dési­­rant faire un « coup d’État ». Pour une autre, le KGB est « en posses­­sion de données préten­­dant indiquer que le président John­­son était respon­­sable de l’as­­sas­­si­­nat du président John F. Kennedy ». Une autre encore rapporte que les diri­­geants sovié­­tiques voyaient en Lee Harvey Oswald « un maniaque névro­­tique qui était déloyal envers son propre pays ».

De nombreuses zones d’ombre demeurent
Crédits : AP

Mais Lee Harvey Oswald n’était pas seule­­ment connu du KGB, il était égale­­ment connu des services de rensei­­gne­­ment cubains. Un « agent cubain iden­­ti­­fié » mis sur écoute a en effet confié à un autre Cubain qu’il connais­­sait le tireur de Dallas et l’a même quali­­fié de « bon tireur ». Or, la CIA rapporte dans un de ses mémos la réac­­tion « de grande joie » de l’am­­bas­­sa­­deur de Cuba en appre­­nant la mort de JFK. Dans un autre mémo, elle recense ses propres tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat contre Fidel Castro. Il aurait néan­­moins été trop « risqué » pour le dicta­­teur cubain de faire tuer le président améri­­cain en repré­­sailles. C’est du moins ce qu’af­­firme une note du House Select Commit­­tee on Assas­­si­­na­­tions, commis­­sion d’enquête créée par la Chambre des repré­­sen­­tants des États-Unis en 1976 pour enquê­­ter sur les assas­­si­­nats de John Fitz­­ge­­rald Kennedy et Martin Luther King : « Le comité ne croit pas que Castro aurait assas­­siné le président Kennedy, parce qu’un tel acte, s’il avait été décou­­vert, aurait donné aux États-Unis un prétexte pour détruire Cuba. »


Couver­­ture : L’as­­sas­­si­­nat du président Kennedy.


 

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