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par Camille Hamet | 30 novembre 2017

Monsieur l’am­bas­sa­deur tech

Je l’ai rencon­tré à l’heure du petit déjeu­ner dans un cadre on ne peut plus tradi­tion­nel. Le luxe feutré de la salle de restau­ra­tion boisée d’un hôtel 5 étoiles pari­sien, le Dokhan’s, qui est lové dans un immeuble de style Belle Époque, à quelques pas de la place de l’Étoile. C’est-à-dire en plein cœur du quar­tier des ambas­sades. Et pour­tant, Casper Klynge est un ambas­sa­deur d’un genre nouveau. Premier « ambas­sa­deur tech » du monde, il repré­sente son pays, le Dane­mark, auprès des géants de la tech­no­lo­gie comme Google, Apple, Face­book et Amazon depuis le 1er septembre 2017. Il a donc élu domi­cile en Cali­for­nie, et plus préci­sé­ment à Palo Alto, tandis que l’am­bas­sa­deur du Dane­mark auprès des États-Unis est toujours installé dans la capi­tale fédé­rale, Washing­ton, D.C.

Le lobby du Dorkhan’s
Crédits : Le Dorkhan’s

« Les auto­ri­tés améri­caines ont eu beau­coup de mal à comprendre pourquoi nous allions être deux aux États-Unis », confie Casper Klynge en buvant une gorgée de thé. Ce choix du Dane­mark n’est pas seule­ment un choix prag­ma­tique. Ni même un choix symbo­lique. Il montre bien qu’une partie non-négli­geable du pouvoir est passé du Capi­tole à la Sili­con Valley, des parle­ments natio­naux aux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion de multi­na­tio­nales. Certes, les géants de la tech­no­lo­gie ne sont pas des États, mais ils y ressemblent de plus en plus. Ne serait-ce qu’en termes finan­ciers.

En 2018, leur chiffre d’af­faires conso­lidé devrait avoi­si­ner les 600 milliards de dollars, ce qui équi­vaut au PIB de la Suisse. L’an­née dernière, la valeur bour­sière d’Apple équi­va­lait au PIB de l’Ara­bie saou­dite. La valeur bour­sière de Google, à celui de l’Ar­gen­tine. Les géants de la tech­no­lo­gie peuvent égale­ment se targuer de dispo­ser d’une tréso­re­rie de près de 400 milliards de dollars. Par ailleurs, les seuls utili­sa­teurs de Face­book sont deux fois plus nombreux que les popu­la­tions combi­nées de tous les pays du G7. L’in­fluence du PDG de ce réseau social est mondiale, et il n’hé­site pas à en faire un usage poli­tique. Actuel­le­ment « en tour­née » à travers les États-Unis et suspecté de vouloir se présen­ter à l’élec­tion prési­den­tielle de 2020, Mark Zucker­berg a fait l’éloge du système de sécu­rité sociale de l’Alaska, critiqué le système péni­ten­tiaire améri­cain et remer­cié « tous les jour­na­listes du monde qui travaillent sans relâche et parfois mettent leur vie en danger pour faire émer­ger la vérité ». Il s’est égale­ment opposé à certaines des déci­sions de Donald Trump. Et il est loin d’être le seul à le faire dans la baie de San Fran­cisco.

Casper Klynge
Crédits : Casper Klynge/Twit­ter

Le cofon­da­teur de Google Sergey Brin a par exemple été aperçu dans les mani­fes­ta­tions provoquées par le décret inter­di­sant l’en­trée aux États-Unis de ressor­tis­sants prove­nant de pays à majo­rité musul­mane en janvier dernier, tandis que l’ac­tuel PDG Sundar Pichai s’en disait « boule­versé ».  Quant au PDG d’Apple, Tim Cook, il a affirmé en juin que « la déci­sion de se reti­rer de l’ac­cord de Paris était une erreur pour notre planète ». « Le chan­ge­ment clima­tique est réel », rappe­lait de son côté le fonda­teur de Tesla et SpaceX, Elon Musk. Lui a tenté par tous les moyens de faire chan­ger d’avis Donald Trump, allant jusqu’à mettre sa parti­ci­pa­tion au conseil consul­ta­tif dans la balance.

Cela n’a visi­ble­ment pas suffi, mais son enga­ge­ment person­nel, et celui de ses compères de la Sili­con Valley, a été salué dans le monde entier. « Le secteur privé a de plus en plus d’im­por­tance sur la scène poli­tique inter­na­tio­nale », insiste Casper Klynge. « Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Pour être honnête, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que nous devons avoir un dialogue, un dialogue offi­ciel et diplo­ma­tique. C’est aussi une ques­tion de trans­pa­rence. » Sur son compte Twit­ter figurent deux autres adresses que Palo Alto : Pékin et Copen­hague. « Mon ambas­sade est présente dans trois conti­nents diffé­rents, c’est une façon de tenir compte du phéno­mène de la mondia­li­sa­tion, auquel prend part la tech­no­lo­gie» À Paris, il est venu faire, entre autres, la rencontre de son homo­logue français, David Marti­non, qui a été nommé « ambas­sa­deur pour la cyber­di­plo­ma­tie et l’éco­no­mie numé­rique » le 22 novembre dernier. Et il est probable que d’autres pays que la France suivent l’exemple danois en se munis­sant à leur tour de leurs propres « ambas­sa­deurs tech ». Mais que recouvre ce titre quelque peu ronflant ?

Le train de la moder­nité

« Beau­coup de mes fonc­tions sont simi­laires à celles de mes précé­dents postes », explique l’ « ambas­sa­deur tech » danois devant une coupelle remplie de fruits frais. « Il s’agit d’in­te­ra­gir avec un large éven­tail d’ac­teurs, de créer des réseaux et de discu­ter de points de vue et de poli­tiques sur lesquelles nous ne sommes pas néces­sai­re­ment d’ac­cord avec le pays, ou les acteurs en ques­tion. » À 44 ans, Casper Klynge a déjà une longue expé­rience de la diplo­ma­tie. D’après son profil LinkedIn, il a travaillé pour l’Union euro­péenne de 2006 à 2008, puis pour le minis­tère des Affaires étran­gères danois de 2008 à 2013. Cette année-là, Klynge est nommé ambas­sa­deur du Dane­mark à Chypre. L’an­née suivante, il est nommé ambas­sa­deur du Dane­mark en Indo­né­sie, au Timor orien­tal, en Papoua­sie-Nouvelle-Guinée et auprès de l’As­so­cia­tion des nations de l’Asie du Sud-Est.

Visi­ble­ment fati­gué par le déca­lage horaire, il affiche néan­moins un visage souriant et ses gestes sont empreints d’une éner­gie conte­nue. Son anglais est parfait, la tour­nure de ses phrases élégante. Tout comme sa tenue, qu’il porte avec une grande décon­trac­tion. Sa voix a l’in­to­na­tion et le calme étudiés des poli­ti­ciens qui ne s’es­tompent qu’à l’oc­ca­sion des plai­san­te­ries volon­tiers échan­gées en danois avec son adjoint, Niko­laj Juncher Waede­gaard. Lui a préféré les vien­noi­se­ries françaises aux fruits frais. Et il s’inquiète de n’avoir pas pu rechar­ger son iPhone avant leur prochain rendez-vous de la jour­née – à peine enta­mée et déjà remplie. « Vous voyez, nous ne pouvons plus vivre sans la tech­no­lo­gie ! » s’amuse Casper Klynge, tout en rassu­rant Niko­laj Juncher Waede­gaard et en dési­gnant mon Samsung, qui enre­gistre doci­le­ment notre conver­sa­tion. En tout, quinze personnes travaillent avec lui.

Le blason de l’am­bas­sa­deur
Crédits : Minis­tère des Affaires étran­gères danois

« Cela peut sembler être une petite équipe pour un pays comme la France, mais pour un pays de la taille du Dane­mark, c’est une équipe de taille tout à fait correcte », précise-t-il. « Le gouver­ne­ment a décidé de nous donner les ressources néces­saires pour mener à bien nos missions. » Une manière, sans doute, de faire taire les esprits les plus critiques, qui ont notam­ment accusé le Dane­mark de s’of­frir un « coup de publi­cité » à peu de frais. D’autres, au contraire, ont salué son initia­tive, esti­mant qu’elle signi­fiait un « regain de la souve­rai­neté des États » face aux géants de la tech­no­lo­gie. « Si Napo­léon avait coutume de dire que “la diplo­ma­tie est la police en grand costume”, que Monsieur l’Am­bas­sa­deur Casper Klynge endosse vite ses nouveaux habits de diplo­mate », écri­vait ainsi le direc­teur de l’in­no­va­tion de la Foncière des régions, Philippe Boyer, en mai dernier.

Quelques mois plus tôt, le ministre des Affaires étran­gères danois, Anders Samuel­sen, avait annoncé la créa­tion d’une ambas­sade tech­no­lo­gique pour son pays. « Dans le futur, nos rela­tions bila­té­rales avec Google seront aussi impor­tantes que celles que nous entre­te­nons avec la Grèce », avait-il lancé pour justi­fier cette déci­sion. Le Dane­mark était déjà l’un des pays les plus digi­ta­li­sés d’Eu­rope. Il avait de plus été choisi par Apple et Face­book pour l’ins­tal­la­tion de deux immenses centres de données. Mais l’opu­lent petit royaume euro­péen se veut toujours plus présent à l’es­prit des diri­geants de la Sili­con Valley. Casper Klynge est donc chargé d’en­cou­ra­ger leurs inves­tis­se­ments au Dane­mark tout en promou­vant les produits danois auprès de leurs start-ups. Il rencontre ces diri­geants d’en­tre­prise exac­te­ment comme il rencon­tre­rait un Premier ministre ou un président de la Répu­blique. Un fait sans précé­dent depuis que le premier ambas­sa­deur du monde, un Espa­gnol, s’est installé dans un pays, l’An­gle­terre, de manière perma­nente.

C’était en 1487. Mais la diffé­rence entre un ambas­sa­deur tradi­tion­nel et un « ambas­sa­deur tech » ne se trouve pas unique­ment dans leurs inter­lo­cu­teurs. « Le secteur de la tech­no­lo­gie étant un secteur qui évolue extrê­me­ment rapi­de­ment, nous devons faire preuve d’une grande flexi­bi­lité pour que notre diplo­ma­tie soit une réus­site », affirme Niko­laj Juncher Waede­gaard. « Nous avons néan­moins défini certaines prio­ri­tés : la trans­for­ma­tion des outils tradi­tion­nels de la diplo­ma­tie pour les adap­ter aux enjeux du XXIe siècle, la collec­tion systé­ma­tique d’in­for­ma­tions sur les évolu­tions tech­no­lo­giques, construire des ponts entre la poli­tique étran­gère et la poli­tique natio­nale, etc. » Pour Casper Klynge, il s’agit avant tout de « ne pas rater le train de la moder­nité ».

Rencontre avec un géant des télé­coms sud-coréen
Crédits : Casper Klynge/Twit­ter

Couver­ture : Casper Klynge au Dane­mark. (Aorta)


 

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