par Camille Hamet | 12 septembre 2017

Des ruines, des armes poin­­tées vers le ciel, et des enfants qui jouent malgré tout. Les images émou­­vantes et spec­­ta­­cu­­laires qu’E­­duardo Martins rappor­­tait de régions du monde rava­­gées par la guerre, de Mossoul à Gaza en passant par la Syrie, ont été distri­­buées par des agences comme Getty Images et Zuma Press, et publiées par des médias comme Vice Brasil, BBC Brasil, le Wall Street Jour­­nal, Al Jazeera, le Deutsche Welle, France Culture ou encore Le Point. Elles ont valu à ce Brési­­lien de 32 ans origi­­naire de São Paulo plus de 120 000 abon­­nés sur Insta­­gram, où il n’hé­­si­­tait pas non plus à affi­­cher sa passion pour le surf, sa blon­­deur, une peau hâlée et de grands yeux bleus.

Crédits : DR/Insta­­gram

Ces images émou­­vantes et spec­­ta­­cu­­laires ont aussi justi­­fié plusieurs inter­­­views, dans lesquelles Eduardo Martins confiait parfois avoir trouvé un sens à sa vie avec la photo­­gra­­phie de guerre après avoir surmonté une leucé­­mie. « J’ai toujours aimé la photo­­gra­­phie, puis j’ai eu une grave mala­­die, donc j’ai été inca­­pable de travailler pendant des années », disait-il à Recount Maga­­zine en octobre 2016. « Quand j’ai été guéri, j’ai décidé de m’in­­ves­­tir dans mon côté huma­­ni­­taire et photo­­graphe. J’ai emmé­­nagé à Paris et commencé à travailler pour l’ONG Chil­­dren’s Safe Drin­­king Water. À partir de ce moment-là, j’ai voyagé dans des endroits frap­­pés de problèmes sociaux, et j’ai commencé à photo­­gra­­phier cette réalité. J’ai lié travail huma­­ni­­taire et photo­­gra­­phie, ce qui s’est avéré très bien marcher ensemble. » L’en­­nui, c’est que ces images émou­­vantes et spec­­ta­­cu­­laires ne sont pas l’œuvre d’Eduardo Martins. Et qu’E­­duardo Martins n’est proba­­ble­­ment qu’un pseu­­do­­nyme.


Edu

L’homme qui s’est fait connaître sous le nom d’Eduardo Martins, Fernando Costa Netto, photo­­graphe brési­­lien et chro­­niqueur du maga­­zine spécia­­lisé dans le surf Waves, l’ap­­pelle encore affec­­tueu­­se­­ment « Edu ». Tous les deux prévoyaient d’or­­ga­­ni­­ser une expo­­si­­tion ensemble et ils ont été en contact sur Insta­­gram et WhatsApp pendant envi­­ron un an. Mais ils ne se sont jamais rencon­­trés. Et pour cause… « Toutes les histoires entre l’Irak, la Syrie et Gaza, où Edu a aidé à main­­te­­nir le camp de Beit Hanoun, au nord de la ville pales­­ti­­nien­­ne… Dans cette ville, que j’ai eu l’oc­­ca­­sion de visi­­ter en 2001, et qui est la plus grande prison en plein air, Edu a égale­­ment ensei­­gné aux enfants à surfer sur la plage de Gaza. C’était un super surfeur. Quand il n’était pas sur le terrain avec les troupes accom­­pa­­gnant la reprise de Mossoul en Irak, il faisait du surf aux îles Menta­­wai, aux îles Fidji, ou à Puerto. Le gars était gentil, il avait un talent énorme et il était assez dingue. Les commen­­taires de ses copains et copines sur Insta­­gram étaient chaleu­­reux, toujours nostal­­giques de balades et autres. »

Crédits : DR/Insta­­gram

Et puis, un beau jour d’été 2017, Fernando Costa Netto a reçu les appels de deux jour­­na­­listes. « Ils m’ont demandé si je le connais­­sais et si je le trou­­vais bizarre. L’un d’eux m’a dit qu’ils soupçon­­naient que ce corres­­pon­­dant au Moyen-Orient n’exis­­tait pas, et que @edu_martinsp était en fait un faux profil. Ils étaient en train de mener l’enquête. » Parmi les jour­­na­­listes qui se méfiaient d’Eduardo Martins se trouve Nata­­sha Ribeiro, une repor­­ter brési­­lienne basée au Liban. Elle a sonné l’alarme dès qu’elle a été appro­­chée par le faux photo­­graphe de guerre sur Inter­­net, ne croyant pas un mot de ce qu’il lui racon­­tait. Et ses doutes se sont accen­­tués lorsqu’elle a réalisé que personne au Moyen-Orient, où il était pour­­tant censé travailler, ne le connais­­sait. « Personne, que ce soit du côté des auto­­ri­­tés ou des orga­­ni­­sa­­tions non-gouver­­ne­­men­­tales, en Syrie ou en Irak, n’avait jamais vu ou même entendu Eduardo Martins », souligne un article de BBC Brasil cosi­­gné par Nata­­sha Ribeiro et paru le 1er septembre dernier. Le média s’était lui-même laissé avoir par le faux photo­­graphe de guerre en publiant son portrait deux mois aupa­­ra­­vant. « Cette affaire renfor­­cera nos procé­­dures de véri­­fi­­ca­­tions », promet aujourd’­­hui BBC Brasil. Ses lecteurs lui sont en tout cas recon­­nais­­sants d’avoir admis son erreur, à en croire les innom­­brables réac­­tions susci­­tées par l’ar­­ticle sur les réseaux sociaux. Sur Face­­book, il a été liké plus de 14 000 fois, partagé plus de 4 000 fois et commenté plus de 2 000 fois. L’agence Getty Images a pour sa part déclaré avoir retiré les photo­­gra­­phies d’Eduardo Martins de son cata­­logue. Mais d’où proviennent-elles ? À qui appar­­tiennent-elles réel­­le­­ment ? Pourquoi ont-elles suffi à berner tant de profes­­sion­­nels ? Et comment Eduardo Martins a-t-il réussi à bâtir un faux profil Insta­­gram capable de réunir plus de 120 000 abon­­nés ?

L’in­­ter­­view de Martins dans Recount
Crédits : Recount Maga­­zine

Le jumeau diabo­­lique

Contrai­­re­­ment à Fernando Costa Netto, Igna­­cio Arono­­vich n’avait jamais entendu parler d’Eduardo Martins avant que le pot aux roses n’eût été décou­­vert. Mais il a tout de suite trouvé alar­­mante l’in­­ter­­view qu’E­­duardo Martins avait donnée à Recount Maga­­zine en octobre 2016, et dans laquelle il racon­­tait avoir cessé de photo­­gra­­phier une fusillade en Irak pour pouvoir venir en aide à un garçon blessé par un cock­­tail Molo­­tov. « Qui utili­­se­­rait un cock­­tail Molo­­tov alors qu’il y a des millions d’armes en Irak ? » s’est demandé Igna­­cio Arono­­vich. Ce vrai photo­­graphe brési­­lien s’est donc penché sur les clichés du faux. « Ils n’avaient aucune cohé­­rence visuelle », a-t-il confié au Guar­­dian. « Pour moi, ils avaient été pris par diffé­­rents photo­­graphes. Les photo­­graphes ont leur propre style. Il me semblait clair qu’E­­duardo Martins utili­­sait les photos de plus d’une source. » Igna­­cio Arono­­vich a ensuite remarqué que sur les soi-disant clichés d’Eduardo Martins montrant des photo­­graphes, et donc des appa­­reils photo, le déclen­­cheur se trou­­vait sur le côté gauche des appa­­reils, et non sur le côté droit, comme c’est le cas pour la plupart des modèles. Il a alors compris que les clichés avaient été inver­­sés…

Il utili­­sait le visage du surfeur Max Hepworth-Povey
Crédits : Max Hepworth-Povey/Insta­­gram

Igna­­cio Arono­­vich a de nouveau inversé les préten­­dues images d’Eduardo Martins et mené sa propre enquête sur Google. Il a ainsi décou­­vert que plusieurs de ces images appar­­te­­naient en fait au photo­­graphe améri­­cain Daniel C. Britt. Celui-ci est par exemple l’au­­teur de la photo­­gra­­phie montrant « un garçon pales­­ti­­nien hurlant après l’al­­ter­­ca­­tion avec les forces israé­­liennes dans l’est de la bande de Gaza », qui illustre l’in­­ter­­view de Recount Maga­­zine. En réalité, elle a été prise en Irak, en 2010. Quant aux photo­­gra­­phies crédi­­tées à Alep, elles ont été prises dans une autre ville syrienne, Kafr Nabl, à plus de 90 kilo­­mètres de distance. Mais Eduardo Martins ne s’est pas contenté de voler des photo­­gra­­phies. Il a aussi volé un visage. Le visage d’un profes­­seur de surf britan­­nique, Max Hepworth-Povey, dont le compte Insta­­gram réunit, lui, moins de 3 000 abon­­nés. À son tour inter­­­viewé par BBC Brasil, le 4 septembre dernier, il raconte qu’il était « en train de [se] détendre en buvant un verre de vin lorsqu’un ami du maga­­zine Wave­­lenght [l’a] contacté pour [lui] dire que quelqu’un avait volé [son] iden­­tité dans un genre de canu­­lar sur Inter­­net ». « C’est juste fou », a-t-il ajouté. « C’est comme avoir un jumeau diabo­­lique, une Némé­­sis iden­­tique… Je suis vrai­­ment surpris que personne n’ait reconnu mon visage plus tôt. » Si Max Hepworth-Povey n’a pas souhaité porter plainte contre Eduardo Martins, l’agence Nurpho­­tos, qui le rému­­né­­rait pour ses clichés, a en revanche saisi la justice italienne. On ignore cepen­­dant quelle somme d’argent l’usur­­pa­­teur a bien pu extorquer au total. En effet, d’après SBS Portu­­guese, ses photo­­gra­­phies étaient vendues à 575 dollars l’unité par Getty Images, mais l’agence n’a pas souhaité s’ex­­pri­­mer sur les tran­­sac­­tions réali­­sées. Et plusieurs médias affirment ne pas avoir payé pour utili­­ser les images d’Eduardo Martins, dont on ne connaît toujours pas la véri­­table iden­­tité.

Un gros câlin

Après avoir reçu les appels des deux jour­­na­­listes suspi­­cieux, et peu de temps avant la paru­­tion de l’ar­­ticle de BBC Brasil, Fernando Costa Netto a écrit à Eduardo Martins : « Edu, comment vas-tu ? Mon cher, si jamais tu veux racon­­ter ton histoire, pas celle de la guerre ni celle du surf, mais “l’autre”, fais-le moi savoir. » « Edu » lui a répondu ceci : « Je suis en Austra­­lie. J’ai décidé de passer une année dans un van. Je vais tout couper, y compris Inter­­net. Je veux être en paix, nous nous rever­­rons quand je revien­­drai. S’il y a quoi que ce soit, écris-moi à dudu­­mar­­tins23@ya­­hoo.com. Un gros câlin. Je suppri­­me­­rai le zap. Que Dieu soit avec toi. Câlin. » Il avait compris que sa vie de photo­­graphe de guerre et de surfeur était termi­­née. Et il a bel et bien supprimé son compte Insta­­gram, ainsi que son site Inter­­net, qui était hébergé de manière anonyme en Floride. Il ne reste plus aucune trace de lui. Si ce n’est, possi­­ble­­ment, celles de ce fameux van dans le désert austra­­lien, en imagi­­nant un instant qu’il ait pu dire la vérité à Fernando Costa Netto. Personne ne sait avec certi­­tude ni qui se cache derrière Eduardo Martins, ni où il se trouve à présent. Mais l’enquête se pour­­suit.

Une preuve que l’image a été inver­­sée
Crédits : DR/Igna­­cio Arono­­vich

Le 6 septembre dernier, Nata­­sha Ribeiro a en effet informé ses « collègues » sur Face­­book qu’elle ne donne­­rait « aucune inter­­­view avant la fin des inves­­ti­­ga­­tions sur Eduardo Martins », car cela risque­­rait de compro­­mettre son travail. « Mon objec­­tif et ma prio­­rité pour le moment sont de présen­­ter toutes les pièces manquantes et de répondre à toutes les ques­­tions qui entourent le mysté­­rieux person­­nage d’Eduardo Martins », écrit la jour­­na­­liste. Il a été vive­­ment repro­­ché à Fernando Costa Netto d’avoir prévenu le faux photo­­graphe de guerre qu’il était démasqué en lui écri­­vant un message aussi expli­­cite avant même la paru­­tion des premiers résul­­tats de l’enquête, mais Fernando Costa Netto s’est défendu d’avoir cher­­ché à le proté­­ger, évoquant au contraire une profonde décep­­tion. « Il est néces­­saire d’être plus rigou­­reux dans la véri­­fi­­ca­­tion des sources », a-t-il ajouté. « Je ne doute pas qu’il y ait d’autres Eduardo en train de travailler en ce moment-même. » Eduardo Martins n’est en tout cas pas le premier à s’être appro­­prié le travail des autres. En mai dernier, par exemple, le photo­­graphe britan­­nique Souvid Datta, réci­­pien­­daire de nombreux prix, tels que la pres­­ti­­gieuse bourse du centre Pulit­­zer en 2016 ou encore le fonds Getty pour la photo­­gra­­phie édito­­riale en 2015, a reconnu avoir volé partie d’une image de la photo­­graphe Mary Ellen Mark, ainsi que deux autres clichés.

Un repor­­ter hors du commun qui n’a jamais existé
Crédits : Waves

« Nous vivons à l’époque des “fausses nouvelles” et je ne suis pas surpris qu’il y ait de “faux photo­­graphes” », affirme Igna­­cio Arono­­vich. « Il est impor­­tant d’uti­­li­­ser cette affaire pour comprendre comment cela a pu aller aussi loin et montrer les vulné­­ra­­bi­­li­­tés des médias, et le manque de rétri­­bu­­tions finan­­cières, qui ont permis à ce faux photo­­graphe de se moquer des jour­­na­­listes et des inter­­­nautes à travers le monde. Avoir 127 000 abon­­nés sur Insta­­gram n’est pas une preuve de vérité et cela ne devrait pas donner auto­­ma­­tique­­ment de la crédi­­bi­­lité à un compte », conclut-il.


Couver­­ture : Attra­­pez-moi si vous pouvez. (Ulyces.co)


 

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