par Carina Chocano | 24 décembre 2014

Au fond de son atelier, derrière le bric-à-brac, une machine cubique, trans­­pa­­rente, ronronne, émet­­tant un vrom­­bis­­se­­ment continu. C’est une impri­­mante 3D. Assis à côté de son établi, Gaël Lange­­vin a les yeux rivés sur sa toute nouvelle main robo­­tique. Nous sommes dans le 11e arron­­dis­­se­­ment de Paris, dans la Cité Griset. Un lieu symbo­­lique : dans cette ancienne impasse ouvrière se trou­­vaient autre­­fois toute une série d’usines et de loge­­ments ouvriers. Aujourd’­­hui, il en reste quelques unes, mais la rue compte surtout des lofts, des locaux d’en­­tre­­pri­­ses… et cet atelier, caché dans un vieux bâti­­ment en brique rouge. « Autre­­fois, c’était une usine où l’on fabriquait des pièces de canon en métal. Il y avait une fonde­­rie », explique Gaël. Quand il s’est installé ici, les lieux étaient en ruine : « Des fenêtres manquaient, des pigeons volaient d’un coin à un autre… J’ai passé deux ans, avec mon frère, à enduire les murs, à poser un nouveau parquet. »


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InMoov au repos
L’ate­­lier de Gaël Lange­­vin
Crédits : Fabien Soyez

C’est ici, dans ce lieu où règne une atmo­­sphère singu­­lière – entre l’ate­­lier de Pablo Picasso et le garage de Doc Emmett Brown – que Gaël, la cinquan­­taine, les cheveux grison­­nants, fabrique depuis bien­­tôt trois ans, un robot. Noir et blanc, d’as­­pect huma­­noïde. Pour l’ins­­tant, il a conçu sa partie supé­­rieure : visage, mains, bras, épaules, torse. Et bien­­tôt, un bassin et des jambes. Gaël fait les présen­­ta­­tions. Je m’avance. Le robot tourne la tête, lève les bras, et lance (en anglais), de sa voix synthé­­tique : « Bonjour, je suis InMoov. »

DIY

Comment en vient-on à construire, un jour, un robot chez soi ? Par hasard, et surtout par passion du brico­­lage. « Depuis que je suis gamin, je mani­­pule des marteaux et des clous. J’ai toujours eu des outils dans les mains ! », lance Gaël en souriant. Son père était illus­­tra­­teur, pour la publi­­cité, pour des livres d’en­­fants. « Avec ma mère, une sacrée brico­­leuse qui adorait plan­­ter des clous et couper des planches, il a imaginé tout ce qui était dans notre maison, le mobi­­lier, la déco… Il dessi­­nait, et ma mère fabriquait. » Dans la demeure fami­­liale, à Paris, il y avait, forcé­­ment, un atelier. « Tout petit, je devais avoir 4 ans, j’avais une petite boite, avec une tenaille, des clous, une mini-scie et un marteau… que j’ai toujours, d’ailleurs », raconte Gaël en dési­­gnant le mur du fond, où trône l’ou­­til en ques­­tion. Muni de son atti­­rail, le petit garçon plan­­tait des clous, les tordait, traçait des cercles et conce­­vait ainsi des horloges, ses tout premiers projets.

« Je mène une double vie : le jour, je travaille pour Factices, la nuit, je planche sur InMoov. »

En 1972, à 8 ans, son rêve est de fabriquer un sous-marin dans l’étang situé près de la maison de campagne de ses parents, dans l’Oise. « Il y avait aussi un atelier là-bas, et le week-end, quand je m’y rendais, je rêvais de faire plon­­ger un jour mon submer­­sible ! J’ai commencé à assem­­bler des planches, mais je ne l’ai jamais fini… c’est devenu une sorte de mini-bar, à roulettes, que je mettais sur la route, afin de vendre des caram­­bars, se souvient-il. Le sous marin n’a pas été réalisé, et heureu­­se­­ment, car sinon, je pense que j’y serais resté ! » ajoute-t-il en riant. À 12 ans, la passion du brico­­lage, du Do It Your­­self, ou DIY, est toujours là. « Je récu­­pé­­rais des pièces de vélos (cadres, roues, pneus) dans une décharge à ciel ouvert, et avec un poste à souder, j’en créais de nouveaux », explique Gaël. Plus tard, à 18 ans, il fabriquera aussi un kart à pédales. En classe, à l’école, Gaël n’écoute pas les cours, il rêve à ce qu’il va conce­­voir pendant le week-end. « Ce que j’ado­­rais, c’était trou­­ver un objet qui ne fonc­­tion­­nait plus (un réveil, un ordi­­na­­teur, n’im­­porte quoi), et essayer de le faire fonc­­tion­­ner à nouveau. Je me disais, si la machine est cassée, je ne perds rien à la démon­­ter, à essayer de comprendre comment elle marche… C’est une passion qui est restée. » Fâché avec les études, le jeune brico­­leur se dirige vers des études de dessin et de sculp­­ture. En 1984, à 20 ans, il seconde Guillaume Fouan, un sculp­­teur. « Avec lui, je travaillais la pierre, le plâtre, le bois… Et en même temps, des objets plus “commer­­ciaux”, par exemple une tenta­­cule de pieuvre pour un film publi­­ci­­taire », raconte Gaël. Trois ans plus tard, marqué par cette première expé­­rience, il rejoint l’ate­­lier Toma­­wak, une petite société de model making – c’est-à-dire la fabri­­ca­­tion d’objets factices, de décors, de maquettes, d’ac­­ces­­soires. Pendant quatre ou cinq ans, avec deux autres sculp­­teurs, il conçoit des objets pour des films publi­­ci­­taires et pour des clips, réali­­sés le plus souvent par Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, pour les chan­­sons de Julien Clerc, Jean-Michel Jarre, ou Indo­­chine. « On fabriquait les objets dont ils avaient besoin : des objets rouillés avec des clous, des pièces qui dégou­­linent, des tours Eiffel en métal qui explosent », se souvient Gaël. 1991. Le sculp­­teur et ses acolytes s’ap­­prêtent à fabriquer des objets pour le film Deli­­ca­­tes­­sen, premier long métrage de Jean-Pierre Jeunet, mais après s’être « chamaillés », ils se séparent. Gaël fonde sa propre société, bapti­­sée Factices.

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Captain Assur
Une créa­­tion de Gaël Lange­­vin
Crédits : Fabien soyez

Dans son atelier, depuis lors, il fabrique toute une variété d’objets pour des grandes marques, telles que Chan­­nel, Dior, Heine­­ken, Given­­chy, Orange ou Guer­­lain. Dans un coin, j’aperçois un super-héros, en costume vert et gris. « Non, non, je ne suis pas fan de Super­­man. C’est un person­­nage que j’ai sculpté pour une campagne publi­­ci­­taire de la BNP, en 2007 : super-assu­­reur, alias Captain Assur ! » Dans l’ate­­lier, on trouve, pêle-mêle : un mannequin de crash-test utilisé par les labo­­ra­­toires Pfizer pour une campagne pour les médi­­ca­­ments ; un martien argenté qui a servi dans une publi­­cité d’Usines Center ; de grands chiffres ; un monstre ressem­­blant au face­­hug­­ger du film Alien ; ou encore un ticket de métro géant, utilisé autre­­fois par la RATP dans l’une de ses réclames. Dans une vitrine trônent une grenouille du Crédit Agri­­cole, des masques, le visage d’El­­vis, et… un flamby. « C’est ce flamby, que j’ai sculpté il y a bien long­­temps, que tu peux retrou­­ver en photo sur le paquet que tu achètes en super­­­mar­­ché ! » s’amuse Gaël. « Mon job de model maker est simple : on me demande si je peux fabriquer un objet, n’im­­porte quoi, même quelque chose qui n’a jamais existé. Je réponds oui. Ensuite, je dois trou­­ver une solu­­tion pour rele­­ver le défi, quitte à y passer des heures et des heures pour tenir les délais », pour­­suit-il. En paral­­lèle de son acti­­vité, Gaël fabrique son robot. « Je mène une double vie : le jour, je travaille pour Factices, la nuit, je planche sur InMoov. »

New York, New York

Près d’une table, de grosses valises. Hier soir, Gaël est rentré de New York, où il présen­­tait son robot lors de la Maker Faire, un événe­­ment qui réunit les makers du monde entier, ces brico­­leurs qui ne jurent que par l’im­­pres­­sion 3D et le libre partage. Ce retour de voyage ne l’a pas empê­­ché de modé­­li­­ser une nouvelle pièce de son robot jusqu’à 2 heures du matin. Mais comment est née cette passion dévo­­rante ? « En 2011, dans le cadre de mon travail, j’ai acheté une impri­­mante 3D. C’était révo­­lu­­tion­­naire, magique, car cela permet­­tait de modé­­li­­ser un objet sur son ordi­­na­­teur, puis de le fabriquer ensuite, de le rendre réel », note Gaël. Mais pour convaincre sa femme que « les 2700 euros mis dans cette machine le valaient, j’ai répondu au devis d’une grande marque française de voiture. Elle me propo­­sait de créer une prothèse de main futu­­riste, pour une publi­­cité desti­­née à vanter les mérites d’une voiture adap­­tée au handi­­cap »,  explique-t-il.

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La main
Première étape dans la construc­­tion d’InMoov
Crédits : Fabien Soyez

L’idée est fina­­le­­ment aban­­don­­née par la marque. Mais l’idée de réali­­ser cette main « pour le plai­­sir », et de mettre son impri­­mante 3D à l’épreuve subsiste dans l’es­­prit de ce model maker qui « adore les mains ». Sur une table, il saisit une main en métal, qu’il a réali­­sée en 1981, à 16 ans. « Les doigts sont arti­­cu­­lés, il y a un méca­­nisme qui permet de plier les phalanges. J’ai repris cette idée, et j’ai commencé à modé­­li­­ser ma main robo­­tique. » 2012. Gaël a terminé la première version de sa main futu­­riste – conçue pendant son temps libre. Sur Thin­­ge­­verse, un site web qui propose en télé­­char­­ge­­ment plus de 100 000 objets, le model maker a mis en ligne les données permet­­tant de repro­­duire l’objet de son inven­­tion – chez soi, via une impri­­mante 3D. La licence de la main est open source, avec droits non-commer­­ciaux : chacun peut donc reprendre sa créa­­tion, la modi­­fier, mais inter­­­dic­­tion de la commer­­cia­­li­­ser. Très vite, des inter­­­nautes lui écrivent. « Il y avait un système de câbles, mais tout était fictif : j’avais fabriqué cette main pour le look. Une petite commu­­nauté de fans s’est formée autour de mon projet. Ces gens voulaient plus : ils me deman­­daient de la méca­­ni­­ser, de la rendre fonc­­tion­­nelle », raconte-t-il en souriant. À l’époque, Gaël ne connaît rien des cartes Arduino (des circuits impri­­més en maté­­riel libre), et encore moins des servo­­mo­­teurs (des moteurs de modé­­lismes permet­­tant d’ac­­tion­­ner méca­­nique­­ment des objets). Au départ, face au défi que lui posent ses fans, Gaël se fixe pour objec­­tif « de faire bouger un doigt, juste un doigt ». Il modé­­lise alors une nouvelle main – moto­­ri­­sée, cette fois. « Et contre toute attente, j’ai réussi à faire bouger un doigt, puis j’ai conti­­nué, et j’ai réussi à faire bouger toute la main ! » En tout, il « scripte » une dizaine de mouve­­ments, permet­­tant aux doigts de se replier et de se déplier, à la main de se fermer et de s’ou­­vrir. Au fur et à mesure de ses recherches, le sculp­­teur modi­­fie la main, les phalanges. Il essaie aussi de rendre le système de câblage plus esthé­­tique. « J’ai fina­­le­­ment réussi à faire bouger la main à distance, depuis mon ordi­­na­­teur, grâce aux touches de mon clavier. Et puis, j’ai voulu aller plus loin », ajoute-t-il. Il conçoit un biceps, le modé­­lise, l’im­­prime, le teste. Puis il fabrique des épaules et un visage. Une esquisse de robot se dessine, mais le brico­­leur fait face à un obstacle majeur : « J’avais deux bras, deux épaules, avec des mains qui fonc­­tion­­naient, mais qui n’étaient pas synchro­­ni­­sées. C’était une ques­­tion de program­­ma­­tion. » Sur Inter­­net, Gaël découvre un logi­­ciel open source de robo­­tique, MyRo­­botLab – créé par celui qui devien­­drait bien­­tôt l’un de ses prin­­ci­­paux soutiens, un déve­­lop­­peur rencon­­tré à New York : Greg Perry.

« InMoov est devenu un nom de famille : aujourd’­­hui, il doit exis­­ter au moins 200 “clones”. »

« Avec l’aide de Greg, j’ai réussi à synchro­­ni­­ser les diffé­­rents membres, puis à les pilo­­ter. Ensuite, je me suis demandé si je pouvais conti­­nuer, et lui parler, par exemple », se souvient Gaël. Il donne des « yeux » et des « oreilles » au robot : grâce à des camé­­ras, des micros et à un système de détec­­tion d’objets en 3D (Kinect), il peut désor­­mais lui donner des instruc­­tions. En retour, le robot s’ac­­tive, lève les bras, tourne la tête, saisit un gobe­­let ou une pomme. Quand quelqu’un passe dans son « champ de vision », il s’ac­­tive auto­­ma­­tique­­ment et le suit des yeux. Pour lui donner un côté futu­­riste, Gaël lui a implanté une sorte de cœur, grâce à un système de LED : lorsque le robot est en veille, son cœur est rouge, mais lorsqu’il se réveille ou qu’il bouge, la lumière devient verte, violette, bleue. Une façon de traduire, un jour peut-être, de possibles émotions… Car l’illu­­sion est bluf­­fante: son robot ne réflé­­chit pas encore par lui-même, mais il peut déjà bouger et parler. Grâce à un astu­­cieux système de text speech (synthèse vocale à partir d’un texte), Gaël peut lui souf­­fler une phrase, que le robot répé­­tera de sa voix grave. À New York, un autre système a permis à sa créa­­tion huma­­noïde de se dandi­­ner et de chan­­ter (sans fausses notes), sur l’air de « New York, New York », lais­­sant les spec­­ta­­teurs améri­­cains sans voix.

InMoov et Cie

Fina­­le­­ment, ce qui n’était au départ qu’un chal­­lenge person­­nel est devenu un vrai projet : la concep­­tion d’un robot huma­­noïde, ressem­­blant légè­­re­­ment au héros du film I, Robot. « Je ne me suis pas inspiré de ce long-métrage, mais forcé­­ment, quand ton robot est noir et blanc et qu’il a un visage humain, il finit par se rappro­­cher de celui, trans­­lu­­cide, aux muscles noirs, de I, Robot », s’amuse-t-il. Et de remarquer : « Le cinéma amène des infor­­ma­­tions, il apporte des idées au monde réel, qui en apporte ensuite à la fiction. Je me suis peut-être inspiré incons­­ciem­­ment de certains films, mais si j’ai été influencé, ce serait plutôt par des histoires comme Blade Runner et Star Wars. » Le film de Georges Lucas n’est pas pour rien dans son envie de pour­­suivre son projet, en dépit des diffi­­cul­­tés tech­­niques, et d’al­­ler plus loin qu’une simple main factice, conçue au moyen d’une impri­­mante 3D : « Je me souvien­­drai toujours du jour où, à 12 ans, dans le métro, j’ai aperçu l’af­­fiche du film… et aussi du jour où j’ai décou­­vert C-3PO, un robot qui ressem­­blait enfin à quelque chose et qui était plus qu’une simple pile de boites de conserves ! »

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Les pièces sont modé­­li­­sées sur ordi­­na­­teur
Crédits : Fabien Soyez

Son C-3PO à lui, Gaël l’a appelé InMoov. « C’est devenu un nom de famille : aujourd’­­hui, il doit exis­­ter au moins 200 “clones”, qui s’ap­­pellent Marc InMoov, Azul InMoov, Sunny InMoov », dit Gaël. Sur Inter­­net, Gaël a créé un site, où il partage, depuis le début, les résul­­tats de ses travaux. « Très vite, mes fans améri­­cains, français, italiens, anglais, portu­­gais, russes ont voulu créer, eux aussi, leur propre robot InMoov, impri­­mant, program­­mant, lui cher­­chant des fonc­­tions nouvelles », raconte-t-il. Des Fab Lab (ateliers de fabri­­ca­­tion ouverts) et des univer­­si­­tés comme l’Univer­­sité de Canter­­bury, en Nouvelle Zélande, ont répliqué son robot. « Ils l’ont repro­­duit pour permettre à leurs élèves d’ap­­prendre diffé­­rentes disci­­plines : program­­ma­­tion, impres­­sion 3D, design, robo­­tique… » explique le maker. Les étudiants de l’Univer­­sité de Lincoln, en Angle­­terre, effec­­tuent grâce à InMoov des recherches sur le compor­­te­­ment des humains face à un robot. D’autres l’uti­­lisent pour essayer de pilo­­ter ses membres par l’es­­prit, au moyen de capteurs et de casques EEG (élec­­tro-encé­­pha­­lo­­graphes). En Corée, un groupe d’in­­gé­­nieurs travaillant dans un labo­­ra­­toire d’avia­­tion ont inté­­gré le robot de Gaël à un simu­­la­­teur d’avion. « Il est assis et tient le manche ! » s’émer­­veille l’in­­ven­­teur, stupé­­fait. De nombreux pères de famille ont aussi conçu un robot InMoov. « C’est ça, le plus génial. Ils impriment le robot, le fabriquent avec leurs gamins », explique-t-il. Bien sûr, pour conce­­voir InMoov, il faut une impri­­mante 3D, ou se rendre dans un Fab Lab. « Mais comme il ne vaut que 1 000 euros, plas­­tique et moteurs compris, il peut être fabriqué à la maison », ajoute Gaël.

Avant d’être impri­­mées en 3D
Crédits : Fabien Soyez

Les robots des autres sont tantôt rouges, tantôt bleus, avec des cheveux ou avec une fausse peau. Certains makers ont ajouté de nouvelles fonc­­tion­­na­­li­­tés à leurs clones. Gaël cite ainsi un robot InMoov trans­­lu­­cide, créé par l’amé­­ri­­cain Kevin Watters. Avec un casque de réalité virtuelle Oculus Rift, ce dernier a créé un système permet­­tant de « voir à travers les yeux » du robot, et de le pilo­­ter à distance. « C’est une idée très promet­­teuse pour la télé-présence », affirme Gaël. Ce système, l’in­­ven­­teur pari­­sien l’uti­­lise lui aussi, de concert avec Greg Perry, de MyRo­­botLab, pour permettre à terme à son acolyte de modi­­fier à distance, depuis New York, son robot (situé à Paris) et de l’amé­­lio­­rer. Une forme inédite de travail colla­­bo­­ra­­tif, proche de la télé­­por­­ta­­tion… Avec Greg Perry, le model maker travaille en duo : « Je filme mes pièces, je lui envoie des vidéos. La nuit, il réflé­­chit, programme des scripts, et trouve une solu­­tion à mon problème en un clin d’oeil. Pour moi, c’est un soutien tech­­nique, car je ne suis pas un expert en program­­ma­­tion robo­­tique. » D’autres makers, à travers le monde, ont apporté leur grain de sel en parta­­geant des infor­­ma­­tions, conseillant Gaël, l’ai­­dant à amélio­­rer son robot, devenu une véri­­table « plate­­forme robo­­tique de déve­­lop­­pe­­ment » mode­­lée par la commu­­nauté – Gaël faisant parfois office d’exé­­cu­­tant. « À la base, je n’avais pas prévu de créer des jambes à InMoov, mais on me l’a forte­­ment conseillé ! » s’amuse-t-il. Plutôt que de faire repo­­ser sa moitié de robot sur un Segway imprimé en 3D, comme il l’avait imaginé en 2011, il conçoit donc de vraies jambes robo­­tiques. « La commu­­nauté a décidé pour moi, explique-t-il en riant. Qui sait, peut-être que d’autres réus­­si­­ront à le faire marcher mieux que moi, avant moi ! »

Open Source

Le projet de Gaël, c’est aussi, et surtout, de permettre, grâce à la mise à dispo­­si­­tion de chacun de ses travaux, le déve­­lop­­pe­­ment de projets utiles à la société. Ainsi est né, par exemple, le projet Bionico Hand. Un projet qui devrait permettre à n’im­­porte qui, pourvu qu’il trouve une impri­­mante 3D, de profi­­ter d’une prothèse de bras low cost. En 2012, une centaine d’in­­ter­­nautes contactent Gaël sur Thin­­ge­­verse. « Ils voulaient savoir si on pouvait trans­­for­­mer le bras et la main de mon robot, et en faire une prothèse », se souvient-il. Il soutient le projet d’un Brési­­lien, Gustavo Bran­­cante, et plus près de lui, d’un Rennais, Nico­­las Huchet.

« Contri­­buer à des projets comme Bionico Hand, c’est quand même autre chose que d’ima­­gi­­ner des robots qui servent à tuer des gens. »

Amputé il y a dix ans suite à un acci­dent du travail, cet ingé­­nieur du son d’une tren­­taine d’an­­nées porte, dans la vie de tous les jours, une prothèse myoé­lec­­trique, comman­­dée par l’éner­­gie élec­­trique produite par les muscles – mais une basique, qui sert à saisir des objets, comme une pince. Plutôt que de s’en ache­­ter une de la dernière géné­­ra­­tion – commer­­cia­­li­­sée par trois socié­­tés high tech, Otto Bock, Touch Bionics et RSLS­­tee­­per, pour 40 000 euros en moyenne –, il a préféré cher­­cher un moyen plus acces­­sible (l’im­­pres­­sion 3D et le DIY), et s’est rappro­­ché du Fab Lab de Rennes, le Lab Fab. « Le hasard a voulu que je rencontre ces makers lors d’un événe­­ment orga­­nisé en Bretagne, et qu’ils me demandent si tech­­nique­­ment, il serait possible d’uti­­li­­ser mon robot pour créer une prothèse myoé­lec­­trique low cost », explique Gaël. Ni une, ni deux, l’in­­ven­­teur rejoint le projet, baptisé Bionico Hand. Il passe ses nuits à trans­­for­­mer une partie de son robot en prothèse. Il utilise des servo­­mo­­teurs, une carte Arduino et relie le tout à des capteurs EEG. Placés sur la peau de Nico­­las, ceux-ci lui permettent de contrô­­ler la prothèse par la pensée. « Comme pour mon robot, cette prothèse est acces­­sible à tous, open source et low cost. Chacun peut la fabriquer dans son coin », indique Gaël. En assem­­blant les diffé­­rentes pièces, elle ne coûte ainsi que 500 euros. « C’est un moyen de lutter contre les inéga­­li­­tés, de permettre à tous d’avoir accès à une prothèse de qualité, sans forcé­­ment être super-riche », ajoute-t-il.

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Perché sur sa chaise, devant son ordi­­na­­teur où défile la modé­­li­­sa­­tion 3D d’une main robo­­tique, Gaël rêvasse :

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InMoov
En 2014, Pinoc­­chio a une Xbox One embarquée
Crédits : Fabien Soyez

« Les médias ont souvent fait le paral­­lèle entre mon robot et Pinoc­­chio, me compa­­rant à Geppetto. Forcé­­ment : dans ce conte, la marion­­nette se retrouve dans la nature, et son créa­­teur le laisse voler de ses propres ailes. C’est ce que j’ai fait avec InMoov, en le rendant open source. Libre, il a quitté ma maison. » Son projet, qui pour­­rait sembler un brin utopique, est basé sur le partage. « Certaines personnes me prennent pour un dingue ! Mais pas pour mon projet en lui-même. Elles me disent que si je vendais chaque pièce, ne serait-ce qu’un euro l’unité, je gagne­­rais beau­­coup d’ar­­gent… Mais je ne cherche pas le profit », explique-t-il. Cher­­chant malgré tout à rendre son projet viable, il envi­­sage de vendre quelques outils, comme le finger star­­ter, un doigt muni d’un servo­­mo­­teur et d’une carte Arduino, sorte de kit de démar­­rage. « Mais je ne cherche pas à m’en­­ri­­chir. En mettant tout en open source, je suis allé plus loin, bien plus loin que si j’avais simple­­ment fabriqué une main pour la vendre ensuite, explique Gaël. Parta­­ger l’in­­for­­ma­­tion, pour moi, c’est une façon de porter un message : nous ne sommes pas obli­­gés de tout vendre et de faire du fric sur tout et n’im­­porte quoi », ajoute ce chantre de l’open source. En parta­­geant les infor­­ma­­tions plutôt qu’en les vendant, Gaël se prend à espé­­rer : « Cela géné­­rera plus de posi­­tif que de néga­­tif… contri­­buer à des projets comme Bionico Hand, c’est quand même autre chose que d’ima­­gi­­ner des robots qui servent à tuer des gens. L’objec­­tif final, c’est chan­­ger le monde. »

Père de famille

Au fil du temps, Gaël est devenu un maker pur et dur. « Pour moi, un maker, c’est une sorte de McGy­­ver. Quelqu’un qui est capable, en toute condi­­tion, avec le moins d’ou­­tils possibles, de fabriquer quelque chose. Il n’est pas dans un labo­­ra­­toire, avec des machines tout autour de lui. C’est un brico­­leur. Il peut fabriquer une antenne TV avec des bouts de fils de fer trou­­vés dans son garage », décrit-il. Les idoles de Gaël ? « Géo Trou­­ve­­tou, l’ami inven­­teur de Picsou & Cie, et surtout, Rahan… C’est un maker de dingue, il est capable, dans la nature, de trou­­ver des solu­­tions, à chaque fois. Il réus­­sit à débou­­cher une grotte bloquée par une pierre, il invente des systèmes de leviers… C’est lui le premier McGy­­ver, et c’est sur ses pas que j’ai marché, en créant mes tout premiers objets dans mon atelier. »

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Tourné vers les autres
Les câbles qui animent InMoov
Crédits : Fabien Soyez

Gaël voit dans l’uni­­vers du DIY et de l’open source « la solu­­tion à bien des problèmes, car cela permet au citoyen de s’ap­­pro­­prier les outils de produc­­tion, pour atteindre l’em­­po­­werment ». Mais atten­­tion à ce que les infor­­ma­­tions libre­­ment parta­­gées ne soient pas « volées » par d’autres : « Certaines personnes ont utilisé mon robot sans le dire, cher­­chant à se l’ap­­pro­­prier. » Et de citer une améri­­caine, qui a présenté la main d’InMoov à Barack Obama sans jamais citer son créa­­teur. « Je l’ai contac­­tée et je lui ai rappelé que la licence de mon robot est non-commer­­ciale, mais avec attri­­bu­­tion, ce qui oblige les gens à toujours citer la source, raconte Gaël. À chaque fois qu’on a essayé de tirer profit de mon robot, j’ai traversé des passages à vide et j’ai failli tout plaquer. Mais la commu­­nauté a toujours été là, et en voyant tous ces gens derrière moi, je me dis que je dois conti­­nuer, jusqu’au bout », ajoute-t-il en tendant le doigt vers sa créa­­tion. À ceux qui pour­­raient être tentés de récu­­pé­­rer son inven­­tion, il délivre un message : « Respec­­ter le côté open source du projet c’est, entre autres, travailler avec d’autres, et avoir devant soi un hori­­zon bien plus large que celui qu’offre un projet mené seul dans son coin. » Actuel­­le­­ment attelé à conce­­voir des jambes à son robot, Gaël est à la recherche d’un système méca­­nique, sans servo­­mo­­teurs, mais suffi­­sam­­ment rapide et à moindre coût, « pour que les gens puissent se procu­­rer faci­­le­­ment les pièces néces­­saires ». Un chal­­lenge qu’il est prêt à rele­­ver, afin de permettre « au père de famille qui a démarré ce projet de ne pas se retrou­­ver soudain avec des jambes coûtant entre 6 000 et 10 000 euros de maté­­riel ».

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Au-delà des jambes, les idées de Gaël foisonnent. Par exemple, il prévoit de créer un système permet­­tant de synchro­­ni­­ser tous ses clones, dès qu’une amélio­­ra­­tion est appor­­tée à l’ori­­gi­­nal. « Il faudrait que toutes les infor­­ma­­tions que je partage, quand je crée une nouvelle gestuelle, une nouvelle voix, une nouvelle fonc­­tion­­na­­lité, soient dans une base de données parta­­gée, et qu’au­­to­­ma­­tique­­ment, le robot clone aille puiser dans cette base », explique-t-il. Gaël planche aussi sur un système permet­­tant à son robot d’ap­­prendre, afin de recon­­naître auto­­ma­­tique­­ment un objet et ses carac­­té­­ris­­tiques. « Par exemple, si je lui montre une balle et que je lui explique qu’il s’agit d’une balle verte, le but serait qu’il puisse saisir une balle verte quand je lui en donne­­rai l’ordre, de lui-même. » Un autre projet, de capture gestuelle, devrait aussi permettre à son robot de repro­­duire les mouve­­ments de son inter­­­lo­­cu­­teur.

« Si les gens savent déve­­lop­­per eux-mêmes des robots, il y a une chance pour que le futur soit posi­­tif. »

Grâce à un programme créé par un fan austra­­lien, InMoov parle en bougeant la mâchoire. Il peut aussi bascu­­ler son bassin, ce qui lui permet­­tra, une fois les jambes termi­­nées, de s’as­­seoir… et pourquoi pas de danser ? Le but final de Gaël, « c’est en faire un robot intel­­li­gent ! À partir du moment où on peut le trans­­for­­mer et modi­­fier, les possi­­bi­­li­­tés sont illi­­mi­­tées. » Quand il sera terminé, InMoov mesu­­rera 1 m 85 – la taille de son créa­­teur, « mais avec une largeur d’épaules et des biceps bien plus impor­­tants », sourit-il. Comment l’in­­ven­­teur-brico­­leur voit-il le futur ? « Un jour, nous aurons tous un robot huma­­noïde à la maison, c’est inéluc­­table ! C’est exac­­te­­ment comme pour les ordi­­na­­teurs, qui se sont démo­­cra­­ti­­sés au fil du temps. Des socié­­tés comme Google travaillent sur les robots, l’ar­­mée aussi… » constate Gaël. De là à imagi­­ner un scéna­­rio où une véri­­table intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle verrait le jour… « Un jour, mon robot pren­­dra peut-être conscience de ce qu’il fait, c’est tout à fait possible. Peut-il prendre conscience de son poten­­tiel ? À partir du moment où il sera en réseau avec d’autres robots et des ordi­­na­­teurs, les choses iront très vite, j’en suis persuadé », avance-t-il. Et pour éviter un scéna­­rio catas­­trophe façon Termi­­na­­tor, Gaël a la solu­­tion : « Pour moi, le fait de lâcher InMoov dans la nature, c’est aussi une façon de contrer ce genre de mauvais futur : si les gens savent déve­­lop­­per eux-mêmes des robots plutôt que de ne miser que sur ceux de grosses socié­­tés, il y a une chance pour que le futur soit posi­­tif. »

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Le créa­­teur et sa créa­­ture
Gaël Lange­­vin et InMoov
Crédits : Fabien Soyez

Dans un coin de l’ate­­lier, l’im­­pri­­mante 3D vrom­­bit avant de s’ar­­rê­­ter. Gaël se penche au dessus de la machine. Il sort une pièce du robot, qu’il a modé­­li­­sée durant la nuit. « Cela lui permet­­tra de tour­­ner la tête du haut vers le bas. » Le maker fait un tour sur lui-même et rejoint sa table de travail. Puis il se remet­­tra à modé­­li­­ser d’autres pièces. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que sa progé­­ni­­ture robo­­tique soit ache­­vée.


Couver­­ture : Gaël Lange­­vin et InMoov, par Fabien Soyez.
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