par Carl Hoffman | 12 août 2015

La grâce est un état fugace, mais Christy King l’a atteinte l’es­­pace d’un instant. Il était 15 h ce lundi 9 septembre 2013 et Christy se repo­­sait devant le feu de bois d’un campe­­ment bien ordonné. La guide austra­­lienne de 39 ans venait tout juste de termi­­ner sa première jour­­née en compa­­gnie de sept Austra­­liens, un Néo-Zélan­­dais et dix-neuf porteurs locaux. Ils étaient en route pour un trek de six jours qui partait des montagnes de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée pour rejoindre la côte. Ils suivaient la Black Cat Track (la piste du chat noir), un sentier diffi­­cile long de 67 km, escarpé et envahi par la végé­­ta­­tion. Ouvert pour la première fois par des cher­­cheurs d’or austra­­liens dans les années 1920, il a été le théâtre d’une des batailles austra­­liennes les plus tragiques de la Seconde Guerre mondiale.

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Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée
Le trek se déroule dans la province de Morobe

Les randon­­neurs avaient commencé leur périple à six heures ce matin-là, marchant à travers un paysage enchan­­teur de collines abruptes couvertes de hautes herbes. Les trek­­keurs avaient entre 40 et 67 ans, mais ils surpre­­naient Christy King par leur forme physique. À 14 h, ils ont installé leur premier campe­­ment à Banis-Donki, une clai­­rière située au cœur d’une jungle dense que le sentier traverse de part en part. Sous un crachin glacé, les porteurs se sont mis au travail, montant une tente orange pour chaque trek­­keur. Ils se repo­­se­­raient pour leur part sous une bâche argen­­tée tendue entre les arbres. Les clients se sont éclip­­sés sous leur tente pour se chan­­ger et enfi­­ler des vête­­ments secs et chauds pendant que les porteurs allu­­maient un feu pour faire bouillir de l’eau. Kerry Rarovu, qui traî­­nait une gueule de bois, ne dési­­rait qu’une seule chose : dormir. Christy King le connais­­sait depuis des années. Elle le taqui­­nait en se tenant debout à l’en­­droit où il essayait d’ins­­tal­­ler sa couche. « Dégage ! » a-t-il crié en plai­­san­­tant. « J’ai besoin de dormir ! » Matthew Gibob, un autre porteur, s’est affalé près de Kerry Rarovu.


« On veut le chef ! » crièrent les assaillants, frap­­pant les Austra­­liens du plat de leur machette.

La pluie s’est arrê­­tée et Rod Clarke a émergé de sa tente. Le temps était souvent à la pluie, ici dans les montagnes, mais personne ne s’en souciait : cela fait partie de l’aven­­ture. La fumée des feux de cuis­­son tour­­noyait autour du campe­­ment tandis que le riz cuisait à petits bouillons dans les casse­­roles. Nick Bennett était toujours dans sa tente. Zoltan Maklary aussi, à écou­­ter de la musique sur son iPod. Certains des « boys », comme les porteurs s’ap­­pellent entre eux, ramas­­saient du bois pour le feu dans la forêt. Tout était tranquille. C’est là que des hommes armés de machettes ont surgi d’entre les arbres.

Terreur dans la jungle

Ils sont entrés dans la clai­­rière en un éclair, depuis l’une des extré­­mi­­tés du sentier. Leur agres­­si­­vité a pétri­­fié Christy d’hor­­reur. Ils étaient trois hommes et portaient des cagoules faites à la main, lais­­sant appa­­raître d’étranges petites oreilles évoquant des masques de Hallo­­ween. L’un d’entre eux tenait un fusil de calibre .303 datant de la Seconde Guerre mondiale. Les deux autres étaient munis de machettes d’un mètre de long qu’on appelle des « couteaux de brousse » en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée. Un des assaillants à la machette portait égale­­ment un fusil à canon scié. Les trois hommes étaient minces et petit. « Sleep ! Sleep ! » hurlaient-ils. Cela signi­­fie « à terre » en pidgin anglais. Rod Clarke et les autres se sont jetés sur le sol. Christy King s’est mise à genoux.

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Kerry Rarovu

Kerry Rarovu s’est réveillé juste au moment où les hommes se ruaient dans le camp et commençaient à tailla­­der la bâche et ses haubans. Il a ouvert les yeux et levé son bras devant lui. Le premier coup s’est abattu, ouvrant sa main en deux sur la longueur. Le coup suivant lui a fendu le crâne. Et le suivant et le suivant. Huit en tout. Impos­­sible d’ou­­blier ce bruit sourd. Dans sa tente, Nick Bennett a entendu les cris. Il a d’abord pensé que quelque chose d’amu­­sant se passait dehors – peut-être les porteurs avaient-ils trouvé un cous­­cous, une espèce d’opos­­sum austra­­lien. Il a pris son appa­­reil photo et s’ap­­prê­­tait à sortir de sa tente quand il a reçu un violent coup sur le crâne accom­­pa­­gné d’un bruit d’ex­­plo­­sion qui a résonné dans sa tête. Il a cru qu’on lui avait tiré dessus mais il venait en réalité d’être frappé avec la crosse du fusil. Du sang s’écou­­lait de la bles­­sure. Zoltan Maklary s’était déplacé à l’in­­té­­rieur de sa tente et venait d’ôter ses écou­­teurs quand une lame est venue s’en­­cas­­trer dans son bras. « On veut le chef ! » ont crié les assaillants, frap­­pant les Austra­­liens du plat de leur machette. Les hommes s’étaient tapis sur le sol. Christy King s’est rele­­vée. « Je suis le chef. Que voulez-vous ? » « De l’argent ! » ont-ils hurlé. La tente de Christy King était dres­­sée au bout de la rangée. Elle s’est levée, l’a montrée du doigt et leur a expliqué que l’argent s’y trou­­vait. Elle trans­­por­­tait la moitié de la paie des porteurs et tout l’argent néces­­saire pour payer les villa­­geois le long du trek, soit près de 5 000 dollars. Les hommes lui ont ordonné de sortir l’argent de la tente. Elle pensait qu’ils s’en­­fui­­raient après qu’elle leur aurait donné l’argent. L’homme armé du fusil la surveillait de près pendant qu’elle rassem­­blait la somme. Pendant ce temps, les deux autres couraient en tous sens, retour­­nant les tentes et tailla­­dant les porteurs qui avaient le malheur de bouger. « Sleep ! Nous regarde pas ! » Ils ont frappé Matthew Gibob de leur machette et enfoncé la pointe du bâton de marche de Peter Stevens dans son mollet. Ils ont confisqué l’ap­­pa­­reil photo de Nick Bennett et lui ont demandé l’argent qu’il avait dans ses poches, enfonçant bruta­­le­­ment leur machette dans un arbre pour l’in­­ti­­mi­­der. Ils ont ensuite tailladé les jambes de presque tous les porteurs, tran­­chant mollets et tendons d’Achille, frap­­pant si féro­­ce­­ment que des bouts d’os jaillis­­saient des bles­­sures. Les randon­­neurs gisaient face contre terre, para­­ly­­sés par le bruit sourd des coups de machette et les cris qui s’en­­sui­­vaient, mais Christy King regar­­dait tout, réflé­­chis­­sant à la suite. Qu’al­­lait-elle faire ? Puis le silence est revenu. « Est-ce qu’ils sont partis ? » a fini par deman­­der quelqu’un. Les survi­­vants ont relevé la tête et se sont mis debout. Vingt minutes s’étaient écou­­lées. Peut-être trente. Le campe­­ment était saccagé ; les tentes, les sacs de couchage, les sacs à dos, les vête­­ments épar­­pillés partout. Nick Bennett a vu Matthew Gibob rendre son dernier souffle et mourir. Un autre porteur du nom de Dick Reuben était en état de choc, ses yeux roulant dans leurs orbites tandis que Bennett l’ha­­billait et enfi­­lait des chaus­­settes sur ses pieds ensan­­glan­­tés. Quelques-uns des porteurs qui étaient partis ramas­­ser du bois au moment de l’at­­taque avaient pris la fuite et s’étaient évanouis dans le brousse. Le porteur Joe Gawe avait baissé la tête à temps tandis qu’une machette frap­­pait son visage, puis il avait levé son bras pour contrer le coup suivant. Il avait l’avant-bras tran­­ché. Les autres souf­­fraient de coupures aux jambes et étaient inca­­pables de se lever – tous sauf deux : le fils d’un porteur âgé de neuf ans et celui qui tenait l’en­­fant au moment de l’at­­taque.

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Christy King et les porteurs, quelques heures avant l’at­­taque
Crédits : Christy King

« C’était horrible », m’a raconté Christy King deux mois plus tard. « On se serait cru sur une zone de guerre. Je suis infir­­mière et je suis habi­­tuée à côtoyer la chair et la mort, toutes les choses horribles qui peuvent arri­­ver aux êtres humains. Mais Kerry Rarovu a été litté­­ra­­le­­ment massa­­cré. Sa tête était complè­­te­­ment fendue, et il y avait des membres, des corps et du sang partout. » Les porteurs criaient : « Christy, Christy, aide-nous, on va mourir ! » Christy King s’est mise en mode auto­­ma­­tique. Elle a retrouvé les kits de premier secours, panse les bles­­sures des porteurs et emprunté le télé­­phone d’un des trek­­keurs austra­­liens. Il avait du réseau – ils se trou­­vaient toujours dans la zone de couver­­ture. À défaut de pouvoir appe­­ler un numéro local, elle a contacté son beau-père en Austra­­lie et lui a expliqué qu’ils avaient été attaqués. Elle lui a demandé de joindre son mari qui habi­­tait en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée. Elle a ensuite trouvé un télé­­phone local et appelé un ami qui travaillait pour Morobe Joint Mining Ventures, une compa­­gnie minière exploi­­tant une mine d’or géante, située au point de départ du trek. Elle a enfin  contacté toutes les personnes qui pouvaient être utiles dans cette situa­­tion et demandé à ce que les villa­­geois montent par le sentier. Christy King a pesé le pour et le contre. Elle songeait à sa respon­­sa­­bi­­lité envers ses clients. Ils saignaient et certains étaient trau­­ma­­ti­­sés. L’obs­­cu­­rité tombait, ce qui dans les montagnes était le signe d’une nuit longue et froide. Elle a alors pris une déci­­sion : elle allait bander les bles­­sures le mieux qu’elle pouvait, instal­­ler aussi confor­­ta­­ble­­ment que possible les porteurs et elle repar­­ti­­rait avec ses clients par le chemin qu’ils avaient pris à l’al­­ler, pour une marche d’en­­vi­­ron six heures. « Les quit­­ter a été une véri­­table épreuve, mais nous ne pouvions rien faire de plus et il fallait aller cher­­cher de l’aide », raconte-t-elle. Seul souci : leurs assaillants étaient partis dans la même direc­­tion. « C’était très effrayant », se souvient Christy King. « Après avoir marché pendant dix à quinze minutes,on a senti l’odeur de la marijuana qu’ils fumaient. On s’est arrê­­tés et serrés les uns contre les autres. » Ils avaient pris des lampes fron­­tales, mais avaient peur de les allu­­mer. Christy King ouvrait la marche et ils avançaient dans l’obs­­cu­­rité en tâton­­nant. « C’est l’adré­­na­­line qui nous a fait avan­­cer », explique Nick Bennett. Après plusieurs heures de marche, ils ont rencon­­tré une foule de villa­­geois sur le sentier. À 22 h 30, ils étaient à la clinique de la mine de Morobe. Les porteurs étaient toujours là-haut, sur les lieux de la tuerie.

Les prépa­­ra­­tifs

L’agres­­sion a eu peu de reten­­tis­­se­­ment à l’in­­ter­­na­­tio­­nale, mais la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée – un pays d’en­­vi­­ron 448 000 m2 occu­­pant la moitié orien­­tale de l’île de Nouvelle-Guinée – est une ancienne colo­­nie austra­­lienne deve­­nue indé­­pen­­dante en 1975. En l’es­­pace de 48 heures, les trek­­keurs étaient de retour chez eux et leur calvaire faisait la une des télé­­vi­­sions, des radios, des jour­­naux et d’In­­ter­­net.

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Le camp dévasté des porteurs

Les repor­­tages montraient des photos de Nick Bennett, la tête enve­­lop­­pée de gaze, raconté que la jambe de Peter Stevens avait été trans­­per­­cée, et ils quali­­fiaient les agres­­seurs de « pillards » ou de « bandits ». Les articles les plus rigou­­reux lais­­saient la parole à des habi­­tants de la région, qui expliquaient qu’une rixe tribale était peut-être la cause de l’em­­bus­­cade meur­­trière. Cette théo­­rie a été contes­­tée par Mark Hitch­­cock, l’un des proprié­­taires de PNG Trek­­king, la société qui orga­­ni­­sait le trek. Le motif, affir­­mait-il aux repor­­ters, était clai­­re­­ment le vol. « C’était un cas isolé… l’in­­ci­dent nous a tous choqués », a déclaré Mark Hitch­­cock dans la presse. Il insis­­tait pour rappe­­ler que cet acte était « tota­­le­­ment étran­­ger à la randon­­née ». Les jours ont passé et sur place, la police et les héli­­co­­ptères ratis­­saient la montagne et la jungle à la pour­­suite des coupables. Une semaine plus tard, on a appris que des membres de la famille d’un des porteurs décé­­dés avaient attaqué une personne suspec­­tée d’abri­­ter l’un des meur­­triers. Au départ, j’ob­­ser­­vais tout ceci de loin, depuis les États-Unis. Ayant passé les trois dernières années à écrire un livre sur la dispa­­ri­­tion en 1961 de Michael Rocke­­fel­­ler en Nouvelle-Guinée, j’avais voyagé pendant plusieurs mois dans des régions recu­­lées situées dans la moitié occi­­den­­tale de l’île, la Papoua­­sie indo­­né­­sienne, où j’avais vécu avec une tribu de la côte sud-ouest. Bien que les coutumes tribales varient consi­­dé­­ra­­ble­­ment sur l’île, l’idée de violence réci­­proque est quasi­­ment univer­­selle : équi­­li­­brer la société par une guerre constante et des repré­­sailles. Les rapports de violence en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée sont de plus en plus fréquents, y compris des cas d’agres­­sions contre des personnes soupçon­­nées de sorcel­­le­­rie.

Les porteurs n’avaient pas tous connu le même sort. Deux d’entre eux avaient été tués sur le champ.

Les régions recu­­lées ne sont pas les seules concer­­nées : cela arrive aussi dans les grandes villes du pays, comme Port Moresby, Lae et Mount Hagen. Au fil du temps, les hommes se sont déta­­chés des coutumes sacrées régu­­lant cette violence, avant de connaître la pauvreté et le chômage dans les villes. Ils se sont retrou­­vés de plus en plus étran­­gers à leurs villages et à l’in­­fluence tribale. Même si les médias se sont foca­­li­­sés sur les trek­­keurs austra­­liens et leur calvaire, une chose était claire : Nick Bennett avait été frappé à la tête, le bras de Zoltan Maklary avait été tailladé et on avait planté la pointe du bâton de Peter Stevens dans sa jambe… mais aucun des clients étran­­gers n’avait été griè­­ve­­ment blessé. Psycho­­lo­­gique­­ment trau­­ma­­ti­­sés, bien sûr ; détrous­­sés, aussi ; mais personne n’avait perdu ne serait-ce qu’un seul doigt, ou néces­­sité plus de quelques points de suture. L’agres­­sion avait pour­­tant été marquée par de violentes bles­­sures à la machette. Lorsque les touristes ont été frap­­pés, les coups n’ont été donnés qu’a­­vec le plat de la lame. Les agres­­seurs avaient visi­­ble­­ment pris certaines précau­­tions. Les porteurs, âgés de 20 à 40 ans, n’ont pas connu le même sort. Deux d’entre eux ont été tués sur le champ, un troi­­sième est décédé des suites de ses bles­­sures quelques jours plus  tard, et six autres ont été bruta­­li­­sés d’une manière qui laisse penser que l’at­­taque n’était pas un simple vol. Dans les premiers repor­­tages, Christy King a été présen­­tée comme l’hé­­roïne du jour. Puis elle n’a plus voulu répondre aux ques­­tions. Les mails que j’ai envoyés à certains des Austra­­liens sont restés sans réponse jusqu’à ce que Rod Clarke m’écrive enfin pour expliquer que les trek­­keurs ne pouvaient pas parler car ils étaient en pleine négo­­cia­­tion pour une exclu­­si­­vité média en Austra­­lie, pays qui pratique depuis long­­temps le jour­­na­­lisme mercan­­tile.

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Nick Bennett après l’at­­taque

J’ai fini par réus­­sir à joindre Pam Chris­­tie, la co-proprié­­taire de PNG Trek­­king. Elle aussi s’est refu­­sée à tout commen­­taire. L’af­­faire n’a pas fait du bien au tourisme en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, il était temps selon elle de passer à autre chose. Lorsque je lui ai demandé de me mettre en contact avec les porteurs de Christy King, sa réponse est tombée net : « Certai­­ne­­ment pas. » Si je voulais pour­­suivre mon enquête, je n’avais qu’à contac­­ter l’Au­­to­­rité du tourisme et de promo­­tion de la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, « plei­­ne­­ment infor­­mée » sur la situa­­tion. J’ai recruté une amie en Austra­­lie qui a réussi à loca­­li­­ser les parents de Christy King. Ils lui ont commu­­niqué son numéro de télé­­phone et quand l’in­­ves­­ti­­ga­­trice a parlé de mon inten­­tion de venir en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée pour comprendre ce qui s’était réel­­le­­ment passé, elle a répondu que je pouvais la contac­­ter. Cet accord a libéré la parole des trek­­keurs, surtout quelques temps plus tard lorsque leur exclu­­si­­vité média a expiré. Deux semaines après, j’étais en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée pour assem­­bler les pièces du puzzle.

Suivez le guide

24 heures avant l’at­­taque, Nick Bennett était assis à bord d’un pick-up Toyota, brinque­­balé sur les routes de montagnes de l’île. Lui et sept autres Austra­­liens avaient pris l’avion à Port Moresby, la capi­­tale bouillon­­nante du pays, pour atter­­rir à Bulolo, un aéro­­port se résu­­mant à deux conte­­neurs de marchan­­dise recon­­ver­­tis. À présent, la route grim­­pait sans cesse. Le paysage était superbe, sauvage et acci­­denté. Le genre d’en­­droit où vous sentez votre poitrine se gonfler, vous fait rire à gorge déployée et vous donne le senti­­ment d’être la personne la plus chan­­ceuse du monde. La route était sale et truf­­fée de nids-de-poule, coupant à travers une jungle verdoyante, longeant des falaises abruptes l’ins­­tant d’après. Le ciel était immense et rempli de nuages gris, verts et blancs que perçaient les rayons du soleil. Un soleil qui réchauf­­fait l’air pur et frais des montagnes, à 1 200 m d’al­­ti­­tude. Il leur arri­­vait de doubler des Papous qui marchaient péni­­ble­­ment le long de la route. Les hommes, vêtus de t-shirts, tenaient à la main des machettes ; les femmes portaient des chemi­­siers gais à motif floral – les muumuus colo­­rés appor­­tés par les mission­­naires protes­­tants un siècle plus tôt – et tous trans­­por­­taient des filets remplis de bâtons ou de patates douces, accro­­chés à leur tête.

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Crépus­­cule papou
Crédits : Taro Taylor

Nick Bennett était aux anges. Cet ancien poli­­cier de 55 ans, origi­­naire de Nouvelle-Zélande, avait servi dans le corps de protec­­tion diplo­­ma­­tique néo-zélan­­dais avant de partir pour l’Aus­­tra­­lie, où il avait travaillé comme guide touris­­tique. Bennett raffo­­lait d’aven­­ture, de cultures exotiques, d’ex­­pé­­riences inten­­ses… mais il avait été terrassé par une crise cardiaque. Il s’était battu pour guérir. Il a commencé à pratiquer le yoga et entamé un programme de fitness de vingt semaines qui compre­­nait de longues randon­­nées et des marches en montagne. À présent il était là, fort, en bonne santé, savou­­rant son triomphe sur l’âge, roulant sa bosse au milieu de nulle part. En matière de paysages, diffi­­cile de faire plus intense, plus beau, plus étrange et diffé­rent que la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée. Son périple ne faisait que commen­­cer. Les randon­­nées comme celles qu’il avait choi­­sies consti­­tuent un marché floris­­sant. La piste Kokoda, un chemin de randon­­née bien plus célèbre que la piste du Black Cat, est emprun­­tée par près de 4 000 touristes par an, et « pour les Austra­­liens visi­­tant la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, elle repré­­sente l’ex­­pé­­rience la plus incroyable », selon une analyse écono­­mique du tourisme austra­­lien datant de 2012. Le trek relie Port Moresby à Kokoda en suivant la chaîne de montagnes Owen Stan­­ley. C’est une machine bien huilée. Les trek­­keurs paient des compa­­gnies comme PNG Trek­­king Adven­­tures qui louent ensuite des guides, des porteurs et gèrent l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment et la logis­­tique. Une orga­­ni­­sa­­tion locale collecte une taxe auprès de chaque trek­­keur et gère le sentier de randon­­née. Tout cela fonc­­tionne telle­­ment bien que les guides, les porteurs et les villages traver­­sés ont noué des rela­­tions profes­­sion­­nelles étroites et très déve­­lop­­pées – les délits sont quasi­­ment inexis­­tants sur la piste elle-même.

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Un membre d’une tribu papoue
Crédits : Chris­­to­­pher Michel

Le comité du tourisme et de promo­­tion de la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée et PNG Trek­­king ont ouvert la piste du Black Cat en 2004 pour se déve­­lop­­per davan­­tage. Les limites du sentier Kokoda en terme de capa­­cité étaient presque atteintes, et le Black Cat avait à offrir d’autres histoires, vestiges et défis. Bien que plus court, le parcours est cepen­­dant plus tech­­nique, la végé­­ta­­tion y est dense et le chemin passe à travers des terri­­toires isolés appar­­te­­nant à des tribus comme les Bong, les Iwal et les Bian­­gai. La trans­­for­­ma­­tion de ce circuit en trek commer­­cial était porteuse de promesses pour tous les acteurs du marché. Mais quand Nick Bennett est arrivé, il était encore rare de se lancer dans ce trek. Tard dans l’après-midi, Nick Bennett et les autres ont péné­­tré dans le village de Wau, une sorte d’oa­­sis aux portes du trek – le foyer de Danielle et Tim Vincent, rési­­dents de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée depuis long­­temps et anciens colons austra­­liens. Ce sont les patrons de Wau Adven­­tures, la société qu’ils ont fondée pour gérer la logis­­tique au départ du trek. À l’ex­­té­­rieur de l’es­­pace clôturé de la famille Vincent s’étend la jungle, les routes sales, l’odeur de fumée, l’hu­­mi­­dité et la pous­­sière, et de nombreux villages de Papous. L’in­­té­­rieur de leur maison est décoré de plan­­chers en bois lustré, de luxueux meubles blancs moel­­leux et de vitrines en verre. Autour d’un bon dîner agré­­menté de vin, les huit hommes, tous d’âge moyen et pour la plupart d’an­­ciens mili­­taires, ont appris à faire connais­­sance et à connaître  celle qui allait les guider. La chef d’ex­­cur­­sion était blonde et bron­­zée, ils étaient stupé­­faits de sa beauté et ravis par son aisance. Christy serait respon­­sable de leur confort et de leur sécu­­rité.

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Christy King n’était pas femme à avoir besoin de l’aide d’un homme. Austra­­lienne expa­­triée et fonceuse devant l’éter­­nel, l’in­­fir­­mière en soins inten­­sifs et athlète d’en­­du­­rance est mince et musclée, ses mollets galbés aussi gros qu’une balle de tennis. Elle respi­­rait la compé­­tence. Mariée au sein d’une famille qui gère la plus grande chaîne de phar­­ma­­cies en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, elle fait partie de l’élite d’ex­­pa­­triés austra­­liens qui jouent encore un rôle impor­­tant dans l’éco­­no­­mie et la poli­­tique de l’île. Lae, la seconde plus grande ville du pays, est située à une heure en bateau de Sala­­maua, le village qui sert de base à la piste du Black Cat. Lae est le lieu de rési­­dence des membres de la famille King depuis cinquante ans, et Christy et son mari, Daniel, y vivent depuis une dizaine d’an­­nées. Ils ont aujourd’­­hui deux enfants en âge d’al­­ler à l’école. Christy parle le Tok Pisin, le pidgin anglais utilisé partout en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, et la famille connaît tout le monde, des membres du gouver­­ne­­ment aux habi­­tants de Sala­­maua, où les King possèdent une maison rustique sur la plage.

Kerry Rarovu était une star, un exemple de ce que pouvait réali­­ser un villa­­geois papou avisé, motivé et ambi­­tieux.

Christy King n’a jamais tenu en place. Dès cinq heures du matin, elle court dans les rues mal entre­­te­­nues de Lae, suivie par des gardes du corps en voiture. En 2011, elle a parcouru les 68 km du Black Cat au pas de course en 31 heures, quand la plupart des trek­­keurs mettent six jours. Il s’agis­­sait pour elle de se prépa­­rer à la course de Kokoda – envi­­ron 96 km –, qu’elle a termi­­née en 30 heures. Christy était parfai­­te­­ment en forme, connais­­sait le terrain, les gens, la langue locale et tous les acteurs poli­­tiques du coin. À quelques kilo­­mètres de la maison des Vincent, les trek­­keurs et Christy King fêtaient le début de cette nouvelle aven­­ture avec Kerry Rarovu, Dick Reuben et 17 autres porteurs dans un village appelé Kaisi­­nik. Pour les hommes vivant dans des villages sans élec­­tri­­cité, sans plom­­be­­rie et souvent sans accès routier, dans un pays offrant peu d’op­­por­­tu­­ni­­tés d’em­­ploi, deve­­nir porteur est un travail convoité qui rapporte 50 dollars par jour – sans les pour­­boires et les cadeaux divers que les touristes laissent derrière eux, des chaus­­sures de marche aux appa­­reils photos numé­­riques. Le fait de côtoyer des touristes aisés permet aussi aux villa­­geois de rencon­­trer le monde exté­­rieur Les villages tirent tous profit de la présence des trek­­keurs. « Nous payons pour tout », explique Christy King. « Chaque seau d’eau. Chaque fruit. Chaque feu de bois. » Dans la hiérar­­chie des porteurs et des guides de l’île, Kerry Rarovu était une star, un exemple de ce que pouvait deve­­nir un villa­­geois papou avisé, motivé et ambi­­tieux. C’était un homme fiable et ponc­­tuel, dans une société où les notions de temps auxquelles nous sommes habi­­tués n’existent pas. Les agences de trek­­king faisaient appel à ses services, les touristes se l’ar­­ra­­chaient pour leur trek et il avait atteint le statut de « guide en chef », gagnant entre 10 et 20 dollars de plus par jour. « Kerry parlait très bien l’an­­glais », se rappelle Christy King, « et il entre­­te­­nait d’ex­­cel­­lentes rela­­tions avec les expa­­triés. » Il avait marché sur la piste de Kokoda et mené tous les treks de la piste du Black Cat. Durant le voyage, il séjour­­nait dans les mêmes hôtels que les clients et mangeait avec eux, très à l’aise en société. Un expa­­trié de Lae lui a offert un VTT, et il n’a pas tardé à réali­­ser des figures et à parti­­ci­­per à des courses orga­­ni­­sées par les expa­­triés. Au village, il avait gagné en impor­­tance et en richesse, si modeste soit-elle. Il avait construit une maison en bois et ouvert une boutique dans les pièces de devant. C’était devenu un homme impor­­tant, capable d’as­­su­­rer les beaux jours de ses deux enfants et de sa famille élar­­gie. « Nous consi­­dé­­rions Kerry comme notre leader », raconte son cousin, Hubert Koro­­meng. Christy enga­­geait Kerry pour toutes ses randon­­nées diffi­­ciles.

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Kerry Rarovu tient une bombe datant de la Seconde Guerre mondiale
Crédits : Face­­book

Il était aussi devenu un peu arro­­gant, et appa­­rem­­ment, il buvait un peu trop. C’est la raison pour laquelle elle avait choisi un autre homme pour le premier trek dont elle était respon­­sable, Dick Reuben. Il n’était pas aussi expé­­ri­­menté que Kerry Rarovu, mais il était plus calme et plus réflé­­chi. C’était un bel homme, s’ex­­pri­­mant bien, que Christy King avait instinc­­ti­­ve­­ment appré­­cié et en qui elle avait confiance. Il venait de Sala­­maua, le village situé sur la plage où la famille King possé­­dait une maison. Après que Dick Reuben a été nommé guide en chef, sa première tâche a été de monter à l’in­­té­­rieur des terres, en suivant le sentier. Christy King a insisté pour qu’il embauche des porteurs venus de tous les villages situés le long de la piste afin que les ressources géné­­rées par l’opé­­ra­­tion soient unifor­­mé­­ment répar­­ties. Aucun village, aucune tribu ne devaient être tenus à l’écart. Dick Reuben a choisi plusieurs hommes de son propre village et en a recruté d’autres en route. En  deux jours, ils ont marché 64 km pieds nus, portant de lourdes charges à travers les sentiers monta­­gneux escar­­pés. Le lundi soir, ils étaient 19 – dont Kerry Rarovu – au village de Kaisi­­nik, dans la maison de Ninga Yawa, le président de l’as­­so­­cia­­tion de la piste du Black Cat. Tandis qu’à quelques kilo­­mètres de là, à Wau, Christy King et les Austra­­liens faisaient la fête, les porteurs s’étaient réunis dans la maison en feuilles de palmiers sans élec­­tri­­cité ni plom­­be­­rie de Ninga Yawa, pour mâcher de la noix de bétel, fumer et s’amu­­ser jusque tard dans la nuit. D’ici quelques jours, ils empo­­che­­raient 300 dollars. Et si le trek se dérou­­lait bien, davan­­tage de touristes vien­­draient, appor­­tant avec eux de l’argent et des oppor­­tu­­ni­­tés qui profi­­te­­raient à une popu­­la­­tion tota­­le­­ment dému­­nie.

La piste du chat noir

Je suis resté trois jours avec Ninga Yawa. Il m’a emmené dans les montagnes, au départ du sentier, et m’a hébergé à Kaisi­­nik. Loin des villes et de la commu­­nauté d’ex­­pa­­triés de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, le village est un monde à part, un lieu où les iden­­ti­­tés et les diffé­­rences tribales et cultu­­relles sont exacer­­bées et présentes dans tous les esprits. En Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, parti­­cu­­liè­­re­­ment dans les montagnes, le violence tribale n’est jamais loin, et Ninga Yawa était un Bian­­gai. C’est un homme rela­­ti­­ve­­ment aisé : il conduit un pick-up Toyota et sa famille gouverne le village depuis des géné­­ra­­tions.

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La maison de Ninga Yawa à Kaisi­­nik
Crédits : Carl Hoff­­man

Alors que nous entrons dans Kaisi­­nik – un village verdoyant niché à l’in­­té­­rieur des terres entre des collines escar­­pées et traversé par la sauvage rivière Bulolo – il m’ex­­plique qu’au­­tre­­fois, sa maison avait cinq chambres. Elle avait été construite en planches et érigée sur des pylônes en acier. Mais c’était fini. À présent, sa maison et toutes celles de Kaisi­­nik n’étaient plus que de simples cahutes en feuilles de palme, dont la cuisine se rédui­­sait à un feu protégé par un toit en palme. En 2009, la tribu voisine des Watuts, avec qui les Bian­­gais se disputent des terres depuis des décen­­nies, a attaqué le village avec des arcs et des lances, brûlant tout sur leur passage et tuant cinq personnes. Geste rare, Ninga Yawa est parvenu à convaincre ses voisins de ne pas enga­­ger de repré­­sailles ; au lieu de cela, ils ont intenté un procès contre les Watuts. Mais les rela­­tions sont encore très tendues et cinq hommes dormaient sur le porche de la petite hutte qu’on m’avait attri­­bué. « Nous sommes respon­­sables de votre sécu­­rité », m’a expliqué Yawa. Le lende­­main matin, sous une fine pluie froide, il m’a conduit au point de départ du sentier, là où les porteurs et les trek­­keurs s’étaient rencon­­trés pour la première fois. Malgré le crachin et les nuages bas, l’en­­droit était sublime. Les collines escar­­pées et ondoyantes sont tapis­­sés d’herbes vertes, les arbres sont quasi­­ment absents. Au loin, des pins épais recouvrent les crêtes d’une forêt tropi­­cale en alti­­tude, qu’ils ont atteinte en quelques heures. L’en­­droit semblait inha­­bité et pas un village n’était en vue. Mais là-haut vivaient des gens, plusieurs commu­­nau­­tés coupées du monde exté­­rieur. Ce serait l’oc­­ca­­sion de le rencon­­trer des membres ces tribus, ainsi que les porteurs et les guides origi­­naires de ces endroits, qui ont séduit Nick Bennett et Rod Clarke autant que le défi spor­­tif de la randon­­née et son histoire. Nick Bennett avait arpenté la piste Kokoda quelques années aupa­­ra­­vant. « Les porteurs chan­­taient, c’était un vrai plai­­sir de marcher dans la jungle et d’ap­­prendre à connaître leur culture », se souvient-il. Cette fois-ci, son porteur était un jeune homme tranquille et timide prénommé Andrew. « C’était son premier trek », m’a raconté Bennett, « et s’il avait conti­­nué, j’au­­rais eu l’oc­­ca­­sion de mieux faire sa connais­­sance. » Tandis que les autres porteurs rencon­­traient leurs clients – un guide en chef, un porteur pour chacun des huit trek­­keurs et Christy King, plus neuf autres pour porter la nour­­ri­­ture, les bâches et l’équi­­pe­­ment de cuisine –, Christy a remarqué que Kerry Rarovu sentait l’al­­cool. Et bien qu’elle avait recom­­mandé à Dick Reuben d’em­­bau­­cher des porteurs venant de tous les villages situés le long du sentier de randon­­née, 11 des 19 hommes étaient origi­­naires de son village. À la fin du trek, 3 ou 4 000 dollars inon­­de­­raient Sala­­maua, tandis que les autres villages rece­­vraient beau­­coup moins. Un seul porteur venait de Kamia­­tum, deux de Mubo, un de Gouda­­ga­­sule et deux de Skin Diwai. Kerry Rarovu et Matthew Gibob étaient de Biawen, en amont de Kaisi­­nik. Mais il était trop tard pour chan­­ger la compo­­si­­tion des porteurs et Christy King faisait confiance aux déci­­sions de Dick Reuben : il maîtri­­sait mieux qu’elle les impé­­ra­­tifs tribaux. Pour sa part, Dick Reuben était persuadé – et l’est toujours aujourd’­­hui – que la répar­­ti­­tion des embauches était équi­­table et juste.

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Carcasse d’un B-17 gisant dans la jungle
Crédits : Chris­­to­­pher Michel

Le trek a débuté vers 7 h : 27 hommes et Christy King. Les porteurs portaient des casquettes de base­­ball et marchaient pieds nus, lestés de lourds sacs à dos, les Austra­­liens portaient des chapeaux de brousse à larges bords et s’ai­­daient de bâtons de marche. Chaque porteur marchait derrière son client ; Kerry Rarovu et Christy King fermaient la marche. La piste, un sentier étroit et glis­­sant, partait de la route, descen­­dait une colline escar­­pée puis commençait à grim­­per dans la prai­­rie. À 9 h, ils avaient atteint la carcasse d’un bombar­­dier B-17 datant de la Seconde Guerre mondiale. Il gisait brisé en deux mais quasi­­ment intact, après s’être écrasé sur la colline quelques 70 ans aupa­­ra­­vant. Tout le monde a posé pour des photos, enthou­­siastes malgré le temps brumeux. Dick Reuben et Kerry Rarovu se sont agenouillés, exhi­­bant fière­­ment une longue machette – l’ou­­til primor­­dial dans la brousse. Ils ont repris la route et n’ont pas tardé à atteindre les crêtes. Là, ils ont péné­­tré dans une forêt dense et humide. Il y avait du brouillard et le temps était couvert, de l’eau ruis­­se­­lait sur l’écorce des arbres. Les Austra­­liens s’en­­fonçaient, à tout point de vue, dans les méandres des fron­­dai­­sons complexes que peu d’étran­­gers, y compris ceux rési­­dant depuis long­­temps en Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée comme les King, pouvaient correc­­te­­ment appré­­hen­­der. Cette nuit-là, ils devaient camper à Banis-Donki et de là, se diri­­ger vers les huttes en chaume des villages recu­­lés. Mais en discu­­tant avec Ninga Yawa et les autres hommes assis autour d’un feu, j’ai réalisé que les Papous perce­­vaient les choses très diffé­­rem­­ment. Sala­­maua se trou­­vait dans une région de peuples de la côte parlant le Bong, épar­­pillés dans de petits villages sépa­­rés – celui de Dick Reuben s’ap­­pe­­lait Lagui. Au fur et à mesure que la piste montait dans les terres, elle traver­­sait des terri­­toires qui semblaient iden­­tiques mais ne l’étaient pas : c’était le pays du peuple Iwal, concen­­tré dans les villages de Mubo et Bitoi. Puis vers la fin de la piste, on entrait dans le terri­­toire de Ninga Yawa et Kerry Rarovu, le pays des Bian­­gai. Les tribus Bong, Iwal et Bian­­gai savent toutes où commence et où finit leur terri­­toire respec­­tif ; elles savent qui possède quoi et qui vient d’où, d’un simple regard. Les trois peuples parlent des langues diffé­­rentes. La Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée n’a pas changé depuis 40 000 ans. Un patch­­work de centaines de groupes linguis­­tiques et de tribus dont les rela­­tions avec leurs voisins vivant sur la crête ou au-delà de la rivière ont souvent été ponc­­tuées de violences ; même si, en grim­­pant le sentier du Black Cat, tout le monde vit en bonne intel­­li­­gence.

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Le feu libère la parole des Papous
Crédits : Taro Taylor

Sur ce sentier, il y a par ailleurs une diffé­­rence entre les villages situés aux deux extré­­mi­­tés de la route et ceux de l’in­­té­­rieur. Lagui, sur la côte, se trouve à une heure de bateau de Lae, le village est en contact avec le monde exté­­rieur depuis un siècle et demi. Malgré son déve­­lop­­pe­­ment peu avancé, le village béné­­fi­­cie d’un réseau cellu­­laire ; les touristes circulent et repré­­sentent une source de reve­­nus faible mais constante. La situa­­tion est iden­­tique dans les villages de Wau, Kaisi­­nik et Biawen, à l’ex­­tré­­mité des hautes terres. Ils sont acces­­sibles par la route, entou­­rés de plan­­ta­­tions de café et d’une grande mine d’or en pleine exploi­­ta­­tion. Les villages de l’in­­té­­rieur sont plus loin de la ville, plus pauvres et ne profitent pas d’un réseau cellu­­laire. Ils ne sont reliés au monde que par des sentiers ardus. Les villages situés le long du trek comme Mubo voient au moins passer les trek­­keurs. En revanche, des villages comme Bitoi, situé derrière la crête et à proxi­­mité de Mubo, ne côtoient jamais aucun étran­­ger. Les Iwal sont en faveur d’un système dans lequel les porteurs ne travaille­­raient qu’à l’in­­té­­rieur de leurs fron­­tières tribales. Les trek­­keurs chan­­ge­­raient de porteurs tout au long de la piste, ce qui garan­­ti­­rait ainsi du travail à chaque région et à chaque tribu. Mais les trek­­keurs comme les agences de trek n’aiment pas cette pers­­pec­­tive. Les trek­­keurs préfèrent côtoyer un seul porteur durant la randon­­née et les compa­­gnies n’ont pas envie de gérer la logis­­tique complexe qu’en­­traî­­ne­­rait la valse des porteurs. Par ailleurs, la majeure partie du trek traverse le pays des Iwal : si ce système était adopté, les tribus Bong et Bian­­gai, aux deux extré­­mi­­tés, perdraient une source impor­­tante de travail et de reve­­nus. Christy King était consciente de ces problèmes, de même que tous ceux qui vivaient dans la région. Un an aupa­­ra­­vant, elle, son mari et Dick Reuben avaient marché jusqu’à Mubo, amenant avec eux une grande quan­­tité de four­­ni­­tures médi­­cales pour le dispen­­saire. L’en­­droit lui avait laissé une mauvaise impres­­sion. Mais elle se disait que tout se passe­­rait bien et elle avait spéci­­fique­­ment demandé à Dick Reuben d’em­­bau­­cher des porteurs dans tous les villages.

Les assaillants atten­­daient, tapis dans la brousse.

Ce que Christy King et les Austra­­liens igno­­raient, c’est que dans le village de Kamia­­tum, Dick Reuben a rencon­­tré un groupe d’hommes qui l’ont inter­­­rogé. « Ils m’ont demandé si j’al­­lais prendre des porteurs dans chaque village. Je leur ai répondu que c’était préci­­sé­­ment ce que je faisais », m’a-t-il raconté plus tard. « J’ai demandé aux hommes d’où ils venaient et ils m’ont répondu de Bitoi. » Lorsque Christy King et les trek­­keurs sont arri­­vés à Banis-Donki pour instal­­ler le camp, l’at­­taque avait déjà été plani­­fiée à la suite de cette rencontre. Le campe­­ment choisi était le seul isolé, à l’écart de tout villa­­ge… loin des yeux indis­­crets. Les trois hommes leur avaient tendu une embus­­cade, tapis dans la brousse.

Le coup monté

Un soir, dans la maison de Yawa, un groupe d’an­­ciens de la tribu Bian­­gai s’est réuni afin d’exa­­mi­­ner le litige foncier qui les oppo­­sait aux Watutse. Ils sont arri­­vés un par un, jusqu’à ce que vingt hommes se retrouvent assis autour d’un feu en plein air, buvant du thé et du café, mâchant du bétel et fumant. Le feu craquait et le rugis­­se­­ment de la rivière Bulolo emplis­­sait la nuit tandis qu’ils me livraient une version bien plus détaillée de ce qui s’était passé après l’at­­taque. Les clients austra­­liens avaient dévalé la montagne et étaient rapi­­de­­ment rentrés chez eux. La même nuit, après avoir été recou­­sus, Wele Koyu – ancien conseiller du village de Kaisi­­nik et porteur expé­­ri­­menté – a rassem­­blé quatre poli­­ciers et 24 hommes du village. Ils sont remon­­tés sur le sentier après minuit, accom­­pa­­gnés du respon­­sable de la logis­­tique des mines de Morobe, Daniel Hargreaves. En arri­­vant sur le site de l’at­­taque, à 4 h 30 du matin, ils ont soigné les porteurs bles­­sés et préparé une zone d’at­­ter­­ris­­sage. « Il faisait froid, il y avait du sang partout et les porteurs pleu­­raient », se souvient Wele Koyu. Ce matin-là, les hommes ont été évacués par héli­­co­­ptère vers l’hô­­pi­­tal d’An­­gau, à Lae. Ils y sont arri­­vés en même temps que les resca­­pés d’un terrible acci­dent de bus, et l’hô­­pi­­tal était rempli de morts et de bles­­sés. Ils sont restés là un long moment, sans trans­­fu­­sion, anti­­bio­­tiques ou anal­­gé­­siques.

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Peter O’Neill et Hillary Clin­­ton en 2012
Crédits : U.S. Depart­­ment of State

Dans un pays qui n’est pas réputé pour l’ef­­fi­­ca­­cité de sa police, les King et leurs amis ont contacté le Premier ministre du pays, Peter O’Neill. « Les expa­­triés ont immé­­dia­­te­­ment pris le contrôle de la situa­­tion », m’a expliqué l’un d’eux qui avait suivi l’af­­faire de près. Comment ? En mettant la pres­­sion à O’Neill et à la police, en veillant à ce que les héli­­co­­ptères soient opéra­­tion­­nels et sur le terrain, en super­­­vi­­sant l’hos­­pi­­ta­­li­­sa­­tion et le trai­­te­­ment des porteurs et en parlant à la police après chaque arres­­ta­­tion. Un héli­­co­­ptère et des hommes de la force de réac­­tion mobile – une unité de police fédé­­rale entraî­­née et lour­­de­­ment armée créée spécia­­le­­ment pour combattre la violence tribale – ont commencé à ratis­­ser la zone proche de la piste. Après quatre jours passés à l’hô­­pi­­tal public, les expa­­triés ont fait trans­­fé­­rer tous les porteurs bles­­sés à l’hô­­pi­­tal inter­­­na­­tio­­nal privé de Lae. Un troi­­sième porteur, Lionel Aigilo, a succombé plus tard à ses bles­­sures. L’in­­ter­­mé­­diaire des expa­­triés a commencé à payer les frères d’un des suspects. « Pour main­­te­­nir la commu­­ni­­ca­­tion », m’a-t-il précisé. Dans une culture où les repré­­sailles sont courantes, où les suspects aux mains de la police « décèdent » souvent avant d’être jugés, tous ceux qui se livre­­raient seraient en sécu­­rité. À la lumière des événe­­ments qui ont suivi, l’offre était satis­­fai­­sante. Dans l’es­­prit des Papous, il n’y avait aucun doute sur ce qui s’était produit : Kerry Rarovu avait été assas­­siné. Matthew Gibob, égale­­ment origi­­naire de la région de Wau, avait été le suivant. Il n’y avait par ailleurs aucun doute sur la prove­­nance des assaillants. Tout le monde était persuadé qu’il s’agis­­sait des membres de la tribu des Iwal venues des villages de Bitoi, Mubo et Wapali. Ils étaient depuis long­­temps jaloux du travail offert aux hommes des villages côtiers. Malgré tout, ils portaient des masques et personne n’avait pu voir leur visage. « Le lende­­main, les hommes de Kaisi­­nik se sont sépa­­rés en deux groupes et sont partis à la recherche des coupables », raconte Wele Koyu en penchant la tête, « et nous avons cher­­ché jour et nuit. » Nous vivons souvent de manière anonyme, loin de notre famille, pareils à des élec­­trons libres libé­­rés de tout lien. En Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, au contraire, chaque homme est lié à quelque chose, et il n’existe nulle part où se cacher. Dans les villages, tout le monde sait tout : qui tu es, qui sont tes parents, tes cousins, tes tantes et tes oncles, d’où tu viens, et ce simple­­ment en écou­­tant ta façon de parler ou en te regar­­dant. Dans les cultures papoues, la vendetta est centrale et l’a toujours été. Le samedi, quatre jours après l’at­­taque, le frère de Matthew Gibob – le deuxième porteur à mourir –, a eu vent d’une famille suspec­­tée d’abri­­ter l’un des assaillants à Bitoi. « Le frère de Matthew et d’autres membres de sa famille » ont tué trois personnes, raconte Wele Koyu. « Ils sont entrés, ils ont coupé et tailladé et les ont tué avec leur couteau de brousse. » Tandis que Wele Koyu racon­­tait son histoire, les hommes rassem­­blés autour de lui opinaient de la tête. À leurs yeux, l’acte n’en­­traî­­nait aucun dilemme moral ou éthique. Ici, une telle violence est prévi­­sible, c’est ainsi que tourne leur monde.

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Un matin dans les hauteurs de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée
Crédits : Arthur Chap­­man

Les assaillants n’avaient nul endroit où aller, nulle part où se cacher, et les hommes de Biawen, de Kaisi­­nik et de Lagui passaient au peigne fin les crêtes, les vallée et les villages, prêts à brûler et tailla­­der tous ceux qui étaient liés d’une manière ou d’une autre, aux attaques. Il était plus sûr d’al­­ler en prison que de tenter de fuir. Le dimanche, un jour après l’ar­­ri­­vée de Wele Koyu et de son groupe à Wapali en compa­­gnie d’une patrouille de police, trois hommes se sont rendus en échange d’une évacua­­tion en héli­­co­­ptère. « Dans le cas contraire, ils les auraient massa­­crés et décou­­pés en morceaux », recon­­naît Wele Koyu. Christy King et les huit clients insistent sur le fait qu’ils n’ont vu que trois attaquants. Mais le mois suivant, dix hommes se sont rendus à la police – y compris certains des porteurs indemnes, qui étaient en contact avec les trois coupables via leur télé­­phone portable. Il s’est avéré que l’at­­taque était un coup monté de l’in­­té­­rieur. Même si le déroulé exact des événe­­ments ne sera peut-être jamais connu, et qu’au­­cun des assaillants présu­­més n’a encore été jugé, les grandes lignes semblent tracées. Elles impliquent trois frères des envi­­rons de Bitoi, l’un d’entre eux répon­­dant au surnom de Rambo. Ces crimi­­nels aguer­­ris, empri­­son­­nés pour vol et pour meurtre, s’étaient évadés peu de temps avant. Dans les collines entou­­rant Bitoi et Mubo, ils ont appris qu’un trek allait avoir lieu. Ils faisaient partie des Iwal et savaient que le groupe trans­­por­­te­­rait avec lui de l’argent. Le vol et la vengeance ont dès lors coïn­­cidé.

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Au matin, Ninga Yawa m’a recon­­duit à Lae où j’ai pris l’avion pour la ville côtière de Madang. J’ai retrouvé là-bas le porteur blessé à la tête, Dick Reuben, assis dans un lit d’hô­­pi­­tal. Une foule de gens déam­­bu­­lait dans les envi­­rons et remplis­­sait les couloirs. Dans les hôpi­­taux de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, les patients sont en grande partie respon­­sables de leur propre entre­­tien. Un homme répon­­dant au nom de Labi, venu de Lagui (le village de Reuben), s’oc­­cu­­pait de lui 24 h sur 24.

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Dick Reuben à l’hô­­pi­­tal
Crédits : News Limi­­ted

Deux mois s’étaient écou­­lés depuis l’at­­taque, mais les bles­­sures de Dick Reuben demeu­­raient impres­­sion­­nantes. Sa jambe gauche avait guéri et une cica­­trice digne de Fran­­ken­­stein courait le long du tendon d’Achille sectionné. Il pouvait diffi­­ci­­le­­ment bouger son pied. Sa jambe droite, en revanche, était encore en sale état : une entaille rose mesu­­rant 7,6 cm de long et 2,5 cm de large persis­­tait, béante, dans la chair du mollet – là où la machette s’était profon­­dé­­ment enfon­­cée. La scène était étrange. À l’is­­sue d’une semaine de repor­­tage, je savais quelque chose que Reuben igno­­rait : la police suspec­­tait Labi, la personne qui prenait soin de lui, de compli­­cité dans l’at­­taque. (À l’heure de la publi­­ca­­tion de ce repor­­tage, toute­­fois, Labi n’avait été ni arrêté, ni accusé de quoi que ce soit.) Je suis resté quelques heures aux côtés de Dick Reuben, regar­­dant le docteur exami­­ner sa bles­­sure. Bien que toujours à vif et ouverte, elle était propre et cica­­tri­­sait. Il serait bien­­tôt auto­­risé à rentrer chez lui. Pour quel avenir exac­­te­­ment, diffi­­cile de le dire. Il pouvait marcher lente­­ment, de façon hési­­tante, mais il ne serait plus jamais capable de porter un sac de 20 kilos tout en montant et descen­­dant les sentiers de montagne. Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il allait subve­­nir aux besoins de ses quatre enfants, parmi lesquels un nouveau-né. Je lui ai acheté deux sacs de provi­­sion et du crédit pour son télé­­phone portable, avant de rentrer à Lae. J’ai embarqué à bord d’un bateau local sur lequel s’en­­tas­­saient seize hommes et un bandi­­coot (un mammi­­fère austra­­lien de la famille des marsu­­piaux, ndt) traver­­sant le golfe de Huon jusqu’à son village. Lagui est un isthme superbe et étroit, une bande de sable blanc entou­­rée d’une eau bleue scin­­tillante. Calme, sans routes, sans voitures, sans moteurs, rien que le bruit du vent dans les coco­­tiers et les voix des enfants. Les maisons y sont faites en feuilles de palme, éclai­­rées la nuit par des lampes à pétrole et des bougies. L’en­­droit est magni­­fique, écla­­tant de bougain­­vil­­lées roses et violets. C’est l’en­­droit parfait pour se repo­­ser d’un trek diffi­­cile dans les montagnes, des nuages et du froid, en savou­­rant la lumi­­no­­sité et la douce chaleur. Mais pour un moment du moins, c’en était fini des trek­­keurs et des tentes plan­­tées sur la plage. ulyces-vengeancepng-16 « Il n’y aura pas de touristes tant qu’on n’aura pas réglé le problème », assure Nick Aigilo, dont le frère, Lionel, a été tué dans l’at­­taque. J’étais assis avec Aigilo sur le sol en bambou de sa maison, un feu se consu­­mant sur un lit de boue. Il y avait un porteur avec nous, Jere­­miah Jack, dont les deux jambes avaient été tailla­­dées. Il était calme et timide, frêle, avec une ombre de mous­­tache. Son anglais n’était pas bon. Il m’a dit être âgé « d’en­­vi­­ron 22 ans ». À présent, c’était un estro­­pié qui pouvait à peine marcher. « Ces jambes ont réalisé tant de choses », se lamen­­tait-il. « Elles ont monté et descendu, et ils les ont tailla­­dées pour qu’elles ne marchent plus jamais. Ce n’était pas un simple vol. » La piste du Black Cat est désor­­mais fermée et personne – ni Wele Koyu là-haut à Kaisi­­nik, ni personne à Lagui – ne pense qu’elle rouvrira sous peu. La région reste sous tension. « Les Iwal doivent payer », dit Nick Aigilo. « C’est ce que nous appe­­lons le bel kol : de l’argent et des cochons, des choses tradi­­tion­­nelles, et en atten­­dant, les hommes ne veulent pas voir un Iwal dans les envi­­rons. Sinon, nous les cruci­­fie­­rons. » Pour l’en­­semble des popu­­la­­tions vivant à l’in­­té­­rieur des terres le long du sentier, cette route est pour­­tant le seul accès au monde exté­­rieur – soit par Kaisi­­nik et Biawen dans les hautes terres, soit par Lagui vers la côte et vers Lae. On raconte à Lagui que deux personnes habi­­tant dans les villages de l’in­­té­­rieur sont morts parce qu’ils ne pouvaient se rendre au dispen­­saire médi­­cal situé sur la côte. J’ai traversé le paisible village avec Gilan Sakiang, le sage local. La tombe de Lionel surplombe la mer, recou­­verte de masses de fleurs en plas­­tique coloré. Sa mère m’a abordé en pleu­­rant. « Pourquoi ? » a-t-elle dit en anglais. « Pourquoi êtes-vous revenu pour me parler de Lionel ? »

Épilogue

PNG Trek­­king a payé les services funé­­raires des porteurs décé­­dés mais a refusé de verser des compen­­sa­­tions aux porteurs muti­­lés, soute­­nant que la loi d’in­­dem­­ni­­sa­­tion des travailleurs de Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée devait les prendre en charge. « Si le sentier du Black Cat était ouvert, nous pour­­rions profi­­ter du tourisme », regrette Gilan Sakiang. « À présent, nous n’avons plus rien. »

Il est facile de rencon­­trer des popu­­la­­tions vivant dans des lieux recu­­lés, mais bien plus diffi­­cile de réel­­le­­ment les connaître.

Les trek­­keurs sont encore boule­­ver­­sés, mais ils avancent. Ils ont créé un fonds pour aider à finan­­cer les dépenses médi­­cales de leurs porteurs, mais l’idée de refaire le chemin avec une équipe de télé­­vi­­sion a fait long feu. La situa­­tion est encore trop incer­­taine. Moi-même, j’ai ressenti cela à plusieurs reprises. Mais  alors que je traver­­sais le golfe de Huon vers le village de Lae dans un bateau plein de personnes venues de minus­­cules villages perchés en bordure de la mer et de la jungle, je me suis demandé ce que nous savions réel­­le­­ment d’eux. Nick Bennett se montre opti­­miste. « Le monde est un endroit violent et sauvage, mais c’est ça l’aven­­ture », dit-il. « Sans comp­­ter que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, pas vrai ? »

~

Christy King n’af­­fi­­chait pas le même opti­­misme quand je lui ai parlé à Lae. L’ar­­ran­­ge­­ment que ses clients austra­­liens ont essayé de négo­­cier avec la télé­­vi­­sion impliquait qu’elle revienne avec eux sur la piste du Black Cat. Le projet est tombé à l’eau quand elle a refusé d’y parti­­ci­­per. « Je n’y retour­­ne­­rai jamais », m’a-t-elle dit, fumant une ciga­­rette dans sa maison. Une ancienne habi­­tude provi­­soi­­re­­ment reprise après l’at­­taque, seule consé­quence appa­­rente de l’agres­­sion sur elle. « C’est trop dange­­reux. » Christy a ajouté que pendant l’in­­ci­dent, elle avait « craint que ses clients essaient d’in­­ter­­ve­­nir ».

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Démons­­tra­­tion cultu­­relle de Mount Hagen
Crédits : Jialiang Gao

« Ce sont des gars costauds, des durs à cuire, mais aucun n’a tenté de jouer les héros. Ils se sont conten­­tés d’obéir et de se tenir à carreau. Nous avons eu de la chance. À l’in­­verse de la piste du Kokoda, le trek du Black Cat est très isolé, et il est impos­­sible de le faire sans empor­­ter de grandes quan­­ti­­tés d’argent pour payer les porteurs et les frais tout au long du trajet. » Christy King adore la Papoua­­sie-Nouvelle-Guinée, et elle l’ai­­mera pour toujours. Mais elle pense qu’il est temps que ses enfants aient la possi­­bi­­lité de marcher jusqu’à l’école et de jouer libre­­ment dans la rue. Une enfance normale. Son mari restera à Lae pour gérer l’en­­tre­­prise fami­­liale, mais elle et les enfants ont décidé de démé­­na­­ger à Cairns, en Austra­­lie. Peut-être qu’un jour elle foulera de nouveau les sentiers du Black Cat, qui sait ?


Traduit de l’an­­glais par Isabelle Vulliard d’après l’ar­­ticle « A Trail of Murder and Revenge in Papua New Guinea », paru dans Outside Maga­­zine. Couver­­ture : Wiki­­pe­­dia. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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