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par Carl Zimmer | 22 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Type Toll

Lorsqu’il étudiait pour deve­nir immu­no­lo­giste, Medz­hi­tov a décou­vert la théo­rie des vers. Mais il y a dix ans, il a commencé à avoir des doutes. « J’avais le senti­ment que ça n’avait aucun sens », dit-il. Medz­hi­tov a alors commencé à réflé­chir à sa propre théo­rie.

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Une photo d’époque de l’uni­ver­sité natio­nale d’Ouz­bé­kis­tan
Crédits : DR

Réflé­chir repré­sente une grande partie du travail scien­ti­fique de Medz­hi­tov. Il tient ça de ses années de forma­tion dans l’Union sovié­tique des années 1980 et 1990. À l’époque, les univer­si­tés dispo­saient de peu de moyens et leur inté­rêt n’était pas de former de bons scien­ti­fiques. Pour obte­nir son diplôme, Medz­hi­tov est allé à l’uni­ver­sité natio­nale d’Ouz­bé­kis­tan. Chaque automne, les profes­seurs envoyaient les étudiants dans les champs de coton pour aider à la récolte. Ils travaillaient tous les jours de l’aube au coucher du soleil. « C’était affreux », se souvient-il aujourd’­hui. « Et si vous ne le faites pas, vous êtes renvoyé. » Il se rappelle s’être fait sévè­re­ment répri­man­der par le direc­teur du dépar­te­ment pour avoir fait passer en douce des manuels de biochi­mie dans les champs.

Les choses ne se sont pas arran­gées. Medz­hi­tov est arrivé à l’uni­ver­sité d’État de Moscou alors que le régime sovié­tique était en train de s’ef­fon­drer. L’uni­ver­sité n’avait pas un sou et Medz­hi­tov n’avait pas l’équi­pe­ment néces­saire pour faire des expé­riences. « En gros, je passais tout mon temps à lire et à penser », dit-il. Il réflé­chis­sait prin­ci­pa­le­ment à la façon dont nos corps appré­hendent le monde exté­rieur. Nous sommes capables de perce­voir le mouve­ment des photons avec nos yeux et les vibra­tions de l’air avec nos oreilles. Pour Medz­hi­tov, le système immu­ni­taire était un autre système de recon­nais­sance des mouve­ments, capable de détec­ter les signa­tures molé­cu­laires plutôt que la lumière ou le son. Tandis qu’il cher­chait des articles sur le sujet, il est tombé sur un essai de 1989 écrit par Charles Jane­way, immu­no­lo­giste à l’uni­ver­sité Yale, inti­tulé « Appré­hen­der l’asymp­tote : évolu­tion et révo­lu­tion de l’im­mu­no­lo­gie ». Medz­hi­tov était si intri­gué qu’il a investi plusieurs mois de sa maigre pension pour ache­ter un exem­plaire papier de l’ar­ticle. Mais cela valait le coup, car les théo­ries de Jane­way ont changé sa vie.

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Charles Jane­way
Crédits : Yale School of Medi­cine

Jane­way soute­nait que les anti­corps présentent un incon­vé­nient majeur : il faut des jours au système immu­ni­taire pour déve­lop­per un anti­corps effi­cace contre un nouvel intrus. Il émet­tait l’hy­po­thèse que le système immu­ni­taire devait avoir une autre façon de se défendre pour agir plus rapi­de­ment. Peut-être utili­sait-il des détec­teurs pour repé­rer les bacté­ries et les virus et répondre immé­dia­te­ment à la menace. Medz­hi­tov en était arrivé à la même conclu­sion. Il a envoyé un mail à Jane­way. Ce dernier lui a répondu et leur corres­pon­dance a conduit Medz­hi­tov à s’en­vo­ler pour New Haven, dans le Connec­ti­cut, en 1994. Là-bas, il est devenu cher­cheur post­doc­to­ral au sein du labo­ra­toire de Jane­way – qui est mort en 2003. « Il parlait à peine anglais et n’avait pratique­ment aucune expé­rience en labo », se souvient Derek Sant’An­gelo, qui travaillait à l’époque au labo­ra­toire.

Sant’An­gelo enseigne aujourd’­hui à l’école de méde­cine Robert Wood John­son, dans le New Jersey. Il se rappelle qu’une nuit, Medz­hi­tov se tenait debout devant sa paillasse de labo­ra­toire. Dans une main, Medz­hi­tov tenait une pipette méca­nique, dans l’autre, un tube de bacté­ries. Medz­hi­tov devait utili­ser la pipette pour prendre quelques gouttes de la bacté­rie conte­nue dans le tube et les dépo­ser sur la lamelle devant lui. « Il allait lente­ment de la pipette à la lamelle, et de la lamelle au tube », raconte Sant’An­gelo. « Il savait théo­rique­ment qu’on utili­sait la pipette pour dépo­ser la bacté­rie sur la lamelle, mais il n’avait aucune idée de la façon dont il fallait s’y prendre. » Medz­hi­tov s’étonne encore que Jane­way ait accepté de travailler avec lui. « Je crois que la seule raison pour laquelle il m’a accepté au sein de son labo­ra­toire, c’est que personne d’autre ne voulait s’at­te­ler à son idée », dit-il. Avec l’aide de Sant’An­gelo et d’autres membres du labo­ra­toire, Medz­hi­tov a tout appris très rapi­de­ment. Lui et Jane­way n’ont pas tardé à décou­vrir une nouvelle caté­go­rie de récep­teurs à la surface d’un certain type de cellules immu­ni­taires. Face à l’in­trus, ces récep­teurs s’ar­ri­maient à lui et déclen­chaient une alarme chimique inci­tant les autres cellules immu­ni­taires à ratis­ser la zone à la recherche d’agents patho­gènes à détruire. Un moyen rapide et précis de détruire les bacté­ries indé­si­rables, en somme.

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Un récep­teur de type Toll

La décou­verte de ces récep­teurs, appe­lés récep­teurs de type Toll, a révélé une nouvelle dimen­sion de nos défenses immu­ni­taires et a été recon­nue comme un prin­cipe fonda­teur de l’im­mu­no­lo­gie. Elle a aussi aidé à résoudre un mystère médi­cal. Les infec­tions produisent quelque­fois une inflam­ma­tion géné­ra­li­sée de l’or­ga­nisme appe­lée sepsis. Le sepsis frappe chaque année près d’un million de personnes rien qu’aux États-Unis et près de la moitié ne s’en sortent pas.

Pendant des années, les scien­ti­fiques pensaient qu’une toxine bacté­rio­lo­gique devait être la cause de ce dysfonc­tion­ne­ment du système immu­ni­taire. Mais en réalité, le sepsis est simple­ment la réac­tion exces­sive d’une de nos défenses immu­ni­taires natu­relles contre les bacté­ries. Au lieu d’agir loca­le­ment, le système immu­ni­taire répond acci­den­tel­le­ment dans la tota­lité du corps. « Lors d’un choc septique, ces méca­nismes s’en­clenchent de manière beau­coup forte plus que néces­saire », dit Medz­hi­tov. « C’est ce qui provoque la mort. » Medz­hi­tov ne s’in­té­resse pas à la science dans le but de soigner les gens, ce sont les ques­tions sur la nature même du système immu­ni­taire qui l’in­té­ressent. Mais il affirme néan­moins qu’on ne trou­vera jamais de remèdes effi­caces si les cher­cheurs n’ont pas les bonnes réponses à ces ques­tions. Ce n’est que depuis que les scien­ti­fiques comprennent clai­re­ment les méca­nismes biolo­giques du sepsis qu’ils déve­loppent des trai­te­ments appro­priés pour lutter contre l’ori­gine de cette patho­lo­gie : la réac­tion exces­sive des récep­teurs de type Toll. (Des tests sont actuel­le­ment en cours et les résul­tats sont promet­teurs.) « Il y a trente ans on pensait que la cause d’un choc septique devait être terrible, quelle quelle soit. Aujourd’­hui, on sait que ce n’est pas le cas », dit Medz­hi­tov.

Le système d’alarme

Après que Jane­way et lui ont décou­vert les récep­teurs de type Toll, Medz­hi­tov a conti­nué à réflé­chir. Si le système immu­ni­taire était doté de détec­teurs spéciaux pour les bacté­ries et les autres intrus, peut-être en avait-il égale­ment pour des enne­mis diffé­rents. C’est à ce moment qu’il a commencé à songer aux vers para­sites, aux IgE et aux aller­gies. Et plus il y pensait, moins cela avait de sens. C’est vrai, le système immu­ni­taire produit des IgE lorsqu’il détecte les vers para­sites. Mais certaines études suggèrent qu’ils ne sont pas essen­tiels à la lutte contre ces intrus. Des scien­ti­fiques ont par exemple conçu des souris inca­pables d’en produire et ils ont décou­vert que l’ani­mal n’en était pas moins capable de se défendre contre les vers. Quant à l’idée selon laquelle les aller­gènes imitent les protéines des para­sites, elle laisse Medz­hi­tov scep­tique. Nombre d’al­ler­gènes, comme le nickel ou la péni­cil­line, ne trouvent pas d’équi­valent dans la biolo­gie molé­cu­laire d’un para­site.

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Ruslan Medz­hi­tov à Yale
Crédits : Chris­to­pher Capoz­ziello

Plus Medz­hi­tov pensait aux aller­gènes, moins leur struc­ture lui semblait impor­tante. Il s’est dit que peut-être que ce qui liait les aller­gènes entre eux n’était pas leur forme, mais leur faction. Nous savons que les aller­gènes font des dégâts. Ils déchirent des cellules, irritent des membranes et découpent les protéines en lambeaux. Medz­hi­tov en a conclu que les aller­gènes font peut-être telle­ment de mal que notre orga­nisme a besoin de se défendre contre eux. « Si vous songez à tous les symp­tômes majeurs des réac­tions aller­giques – écou­le­ments nasaux, larmes, éter­nue­ments, toux, déman­geai­sons, vomis­se­ments et diar­rhées –, ils ont tous une chose en commun », dit Medz­hi­tov. « Ils ne cherchent qu’à expul­ser. » Tout d’un coup, il voyait diffé­rem­ment le calvaire des aller­gies. Elles n’étaient plus le fait d’un détraque­ment du corps, elles étaient sa stra­té­gie pour se débar­ras­ser des aller­gènes. Alors que Medz­hi­tov explo­rait cette possi­bi­lité, il a décou­vert que l’idée avait été émise à diffé­rents moments par le passé, pour fina­le­ment retom­ber dans l’ou­bli.

En 1991, notam­ment, la biolo­giste évolu­tion­naire Margie Profet affir­mait que les aller­gies combat­taient les toxines. Les immu­no­lo­gistes ont rejeté en bloc son idée – peut-être parce que Profet était anti­con­for­miste –, mais Medz­hi­tov l’a trou­vée pour sa part extrê­me­ment utile. « C’était libé­ra­teur », dit-il. Avec deux de ses étudiants, Noah Palm et Rachel Rosen­stein, Medz­hi­tov a publié sa théo­rie dans Nature en 2012. Puis il a commencé les tests. Tout d’abord, il a cher­ché à faire le lien entre les dégâts causés par les aller­gènes et les aller­gies. Lui et ses collègues ont injecté à des souris du PLA2, un aller­gène trouvé dans le venin des abeilles qui déchire les membranes des cellules. Comme Medz­hi­tov l’avait prédit, les systèmes immu­ni­taires des animaux n’ont pas répondu au PLA2 lui-même. Ce n’est que lorsque le PLA2 a commencé à déchi­rer certaines cellules que leur système immu­ni­taire a produit en masse des anti­corps IgE.

Quand on les voit comme un système d’alarme, les aller­gies prennent tout leur sens au sein de l’évo­lu­tion.

Parmi ses autres prédic­tions, la théo­rie de Medz­hi­tov prévoyait que ces anti­corps proté­ge­raient les souris plutôt que de simple­ment les rendre malades. Medz­hi­tov et ses collègues ont alors injecté une seconde dose de PLA2, beau­coup plus impor­tante. Si les souris n’avaient pas été précé­dem­ment expo­sés au PLA2, il faisait chuter la tempé­ra­ture de leur corps, parfois fata­le­ment. Mais celles qui avaient reçu une première injec­tion ont déve­loppé une réac­tion aller­gique qui, pour des raisons encore inex­pliquées, ont amoin­dri l’im­pact du PLA2. Medz­hi­tov ne le savait pas, mais à l’autre bout du pays, un autre scien­ti­fique condui­sait au même moment une expé­rience qui ne ferait que renfor­cer sa théo­rie. Stephen Galli, direc­teur du dépar­te­ment de patho­lo­gie de l’école de méde­cine de l’uni­ver­sité de Stan­ford, a passé des années à étudier les masto­cytes, ces cellules immu­ni­taires énig­ma­tiques qui peuvent tuer un indi­vidu au cours des réac­tions aller­giques. Il avait l’in­tui­tion que les masto­cytes pouvaient en réalité aider le corps à se défendre.

En 2006, Galli et ses collègues ont décou­vert que les masto­cytes détrui­saient une toxine trou­vée dans le venin de vipère. Cette décou­verte a conduit Galli à se deman­der, comme Medz­hi­tov, si les aller­gies pouvaient jouer un rôle protec­teur dans notre orga­nisme. Pour en avoir le cœur net, Galli et ses collègues ont injecté l’équi­valent d’une à deux piqûres d’abeille à des souris, déclen­chant une réac­tion aller­gique. Après quoi ils ont injecté une dose poten­tiel­le­ment létale aux mêmes animaux, pour voir si l’al­ler­gie augmen­tait les chances de survie de l’ani­mal. L’ex­pé­rience a été un succès. Et lorsque l’équipe de Galli a injecté des anti­corps IgE à des souris qui n’avaient jamais été expo­sées au venin, elles ont égale­ment survécu à des doses poten­tiel­le­ment mortelles. Medz­hi­tov a été ravi de décou­vrir l’ar­ticle de Galli dans le même numéro de la revue scien­ti­fique Immu­nity où été publié le sien. « Il était rassu­rant de voir quelqu’un arri­ver aux mêmes résul­tats en utili­sant un modèle diffé­rent », dit Medz­hi­tov.

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Vision artis­tique de l’im­mu­no­glo­bu­line E (IgE)
Crédits : WiseGeek

Malgré cela, leurs expé­riences lais­saient beau­coup de ques­tions en suspens. Comment les dégâts causés par une piqûre d’abeille ont-ils donné lieu préci­sé­ment à une réponse IgE ? Et comment les anti­corps ont-ils protégé les souris ? C’est le genre de ques­tions que se pose actuel­le­ment l’équipe de Medz­hi­tov. Il m’a montré certaines de ses expé­riences lorsque je lui ai rendu visite le mois dernier.

~

Nous nous faufi­lons derrière un gros congé­la­teur encom­brant le couloir pour nous glis­ser dans la  pièce où Jaime Cullen passe le plus clair de son temps. La cher­cheuse asso­ciée du labo­ra­toire place une flasque remplie de sirop rose sous un micro­scope et m’in­vite à regar­der. Je peux voir une flot­tille d’objets qui ont la forme d’un melon. « Ce sont ces cellules qui causent tous les problèmes », dit Medz­hi­tov. Les masto­cytes, les prin­ci­paux respon­sables des réac­tions aller­giques. Cullen étudie la façon dont les anti­corps IgE se fixent aux masto­cytes et les rendent sensibles – et dans certains cas, hyper­sen­sibles – aux aller­gènes. Medz­hi­tov prédit que ces expé­riences montre­ront que la détec­tion des aller­gènes fonc­tionne comme le système d’alarme d’une maison. « On peut détec­ter la présence d’un cambrio­leur sans voir son visage, juste en repé­rant une fenêtre brisée », dit-il. Les dégâts causés par un aller­gène alertent le système immu­ni­taire, qui rassemble toutes les molé­cules des alen­tours et lâche sur elles des anti­corps. Main­te­nant que le crimi­nel a été iden­ti­fié, il sera plus faci­le­ment appré­hendé la prochaine fois qu’il tente d’en­trer sans y être invité.

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L’école de méde­cine de Yale
Crédits : Yale School of Medi­cine

Quand on les voit comme un système d’alarme, les aller­gies prennent tout leur sens au sein de l’évo­lu­tion pour Medz­hi­tov. Les agents chimiques toxiques, qu’ils proviennent de plantes ou d’ani­maux veni­meux, sont depuis long­temps une menace pour la santé des êtres humains. Les aller­gies auraient ainsi protégé nos ancêtres en repous­sant ces toxines chimiques. Et l’in­con­fort que nos ancêtres ressen­taient en étant expo­sés à certains aller­gènes les ont peut-être conduit à se dépla­cer vers des zones moins expo­sées de leur envi­ron­ne­ment. Et comme nombre de nos facul­tés d’adap­ta­tion, les aller­gies ne sont pas parfaites. Elles ont amoin­dri nos chances de mourir à cause des toxines, mais elles n’ont pas éliminé le risque. Parfois, le système immu­ni­taire réagit dans des propor­tions dange­reuses, comme Richet et Protier l’ont décou­vert quand la seconde dose d’al­ler­gène d’ané­mone a tué les chiens sur lesquels ils condui­saient leurs expé­riences. Et le système immu­ni­taire peut quelque­fois s’en prendre à un spec­ta­teur molé­cu­laire inof­fen­sif en réponse à un signal d’alarme. Mais globa­le­ment, Medz­hi­tov affirme que les béné­fices des aller­gies l’em­portent large­ment sur leurs incon­vé­nients. Il ajoute que cet équi­libre a basculé avec l’es­sor de notre mode de vie moderne. En créant de nombreux produits chimiques synthé­tiques, nous nous sommes expo­sés à un plus vaste panel de compo­sants qui sont poten­tiel­le­ment dange­reux pour notre santé et suscep­tibles de déclen­cher une réac­tion aller­gique. Tandis que nos ancêtres pouvaient échap­per aux aller­gènes en se déplaçant de l’autre côté de la forêt, nous ne pouvons pas nous y sous­traire si aisé­ment. « Dans notre cas, il faudrait qu’on évite notre envi­ron­ne­ment inté­rieur », dit Medz­hi­tov. 169-istock-000008978239xsmallLes scien­ti­fiques prennent cette théo­rie très au sérieux. « Ruslan est un des immu­no­lo­gistes les plus recon­nus du monde », dit Galli. « S’il pense qu’une idée est la bonne, cela a beau­coup d’in­fluence. » Dunne, d’un autre côté, se montre scep­tique vis-à-vis de la théo­rie de Medz­hi­tov. Selon lui, il sous-estime l’im­mense diver­sité des protéines que lui et ses pairs ont décou­vert à la surface des vers – des protéines qui pour­raient être repro­duites par un grand nombre d’al­ler­gènes du monde moderne. « Je parie davan­tage sur la théo­rie des vers », dit-il.

Aller­gies

Au cours des prochaines années, Medz­hi­tov espère convaincre les scep­tiques avec une nouvelle expé­rience. Cela ne mettra proba­ble­ment pas fin au débat, mais des résul­tats posi­tifs amène­raient davan­tage de gens à penser comme lui. Et cela conduira peut-être à une révo­lu­tion dans la façon dont nous trai­tons les aller­gies. Sur la paillasse de Cullen est posée une boîte en plas­tique dans laquelle se trouvent deux souris. Le sous-sol du bâti­ment compte des dizaines de boîtes comme celle-ci. Certaines souris sont ordi­naires, mais d’autres ne le sont pas : en usant des tech­niques du génie géné­tique, l’équipe de Medz­hi­tov a retiré aux animaux la capa­cité de produire des IgE. Ils ne peuvent pas avoir d’al­ler­gies. Medz­hi­tov et Cullen vont obser­ver ces souris sans aller­gies durant les deux prochaines années. Elles seront épar­gnées par le rhume des foins causé par le pollen qui va inévi­ta­ble­ment déri­ver jusque dans leur boîte avec les courants d’air. Mais Medz­hi­tov prédit qu’elle ne s’en trou­ve­ront que plus mal. Inca­pables de combattre le pollen et les autres aller­gènes, elles lais­se­ront ces molé­cules toxiques traver­ser leur orga­nisme, causant des dommages à leurs organes et à leurs tissus. ulyces-allergies-10 « Ça n’a jamais été fait aupa­ra­vant, nous ne savons pas quelles seront les consé­quences », dit Medz­hi­tov. Si sa théo­rie est juste, l’ex­pé­rience prou­vera que les aller­gies consti­tuent une barrière invi­sible. Mais même si l’ex­pé­rience se déroule comme il l’a prédit, Medz­hi­tov ne pense pas que ses idées sur les aller­gies s’im­po­se­ront aussi faci­le­ment que celles sur les récep­teurs de type Toll. L’idée que les réac­tions aller­giques sont mauvaises est profon­dé­ment ancrée dans l’es­prit des physi­ciens. « Il y aura plus d’iner­tie », dit-il. Mais comprendre le véri­table but des aller­gies pour­rait conduire à des chan­ge­ments radi­caux dans la façon dont on les traite. « Ce qu’im­plique notre vision, c’est que toute tenta­tive de bloquer complè­te­ment les défenses aller­giques est une mauvaise idée », dit-il. Au lieu de quoi les aller­go­logues feraient mieux de comprendre la raison pour laquelle seule une mino­rité de gens trans­forment une réac­tion protec­trice en réac­tion hyper­sen­sible. « C’est la même chose avec la douleur », dit Medz­hi­tov. « Ne pas ressen­tir de douleur peut s’avé­rer fatal, en ressen­tir de façon normale est une bonne chose, et trop souf­frir est mauvais. » Pour le moment, cepen­dant, Medz­hi­tov se conten­te­rait d’ame­ner les gens à ne plus perce­voir les aller­gies comme une mala­die, malgré les désa­gré­ments qu’elles entraînent. « Vous éter­nuez pour vous proté­ger. Si vous n’ai­mez pas éter­nuer, tant pis ! » dit-il avec un léger haus­se­ment d’épaules. « L’évo­lu­tion se moque pas mal de ce que vous en pensez. »


Traduit de l’an­glais par Matthieu Gaba­nelle et Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « A contro­ver­sial theory may explain the real reason humans have aller­gies », paru dans Mosaic. Couver­ture : Des grains de pollen.


LE SEUL CAS DANS LEQUEL VOTRE DOCTEUR VOUS PRESCRIRA DE LA MDMA

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Détour­nées de leur usage initial à des fins récréa­tives et illé­gales, une poignée de psychiatres tentent de rame­ner les drogues psyché­dé­liques au cœur des théra­pies.

I. La nais­sance du LSD

À 6 heures 30 ce jeudi 29 octobre 2009, quelqu’un a sonné à la porte de Frie­de­rike Meckel Fischer. Il y avait dix poli­ciers à l’ex­té­rieur. Ils ont fouillé la maison, menotté Frie­de­rike – un petit bout de femme, la soixan­taine – et son mari, avant de les placer en déten­tion provi­soire. Ils les ont photo­gra­phiés, ont relevé leurs empreintes et les ont instal­lés dans des cellules sépa­rées. Après quelques heures, Frie­de­rike, qui est psycho­thé­ra­peute, a été emme­née pour subir un inter­ro­ga­toire. Le poli­cier lui a lu à haute voix la promesse de confi­den­tia­lité qu’elle contrai­gnait chaque patient à faire au début de ses théra­pies de groupes. « Là, j’ai su que j’étais vrai­ment dans le pétrin », dit-elle. « Je promets de ne pas divul­guer l’en­droit ou le nom des gens présents à cette séance, ou la nature du trai­te­ment. Je m’en­gage à ne pas nuire aux autres ni à moi-même de quelque façon pendant ou après cette expé­rience. Je promets que je sorti­rai plus sain et plus sage de cette expé­rience. J’as­sume l’en­tière respon­sa­bi­lité de ce que je fais ici. »

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Des buvards de LSD à l’ef­fi­gie du chape­lier fou
Crédits : DEA

La police suisse avait été aler­tée par une ancienne cliente dont le mari l’avait quit­tée après qu’ils eurent suivi la théra­pie. Elle en tenait Frie­de­rike pour respon­sable. Ce sont les méthodes peu ortho­doxes de Frie­de­rike qui lui ont causé des ennuis. Paral­lè­le­ment aux séances tradi­tion­nelles de théra­pie par le dialogue, elle a offert un cata­ly­seur, un outil pour aider ses patients à se recon­nec­ter avec leurs émotions, avec leur entou­rage et les épreuves de leurs vies qu’ils ont traversé. Ce cata­ly­seur, c’était le LSD. Lors d’autres séances, ils utili­saient une autre substance : la MDMA ou ecstasy. Frie­de­rike a été accu­sée d’avoir mis en danger la vie de ses patients, de trafic de drogue à des fins d’en­ri­chis­se­ment et de mise en péril de la société avec « des drogues intrin­sèque­ment dange­reuses ». Ce genre de théra­pie psyché­dé­lique est margi­na­li­sée par la psychia­trie et la société alors que le LSD et la MDMA ont été conçus initia­le­ment comme des médi­ca­ments à l’usage de la théra­pie. De nouveaux essais sont actuel­le­ment en cours pour savoir s’ils pour­raient l’être à nouveau.

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