par Carl Zimmer | 22 juin 2016

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Type Toll

Lorsqu’il étudiait pour deve­­nir immu­­no­­lo­­giste, Medz­­hi­­tov a décou­­vert la théo­­rie des vers. Mais il y a dix ans, il a commencé à avoir des doutes. « J’avais le senti­­ment que ça n’avait aucun sens », dit-il. Medz­­hi­­tov a alors commencé à réflé­­chir à sa propre théo­­rie.


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Une photo d’époque de l’uni­­ver­­sité natio­­nale d’Ouz­­bé­­kis­­tan
Crédits : DR

Réflé­­chir repré­­sente une grande partie du travail scien­­ti­­fique de Medz­­hi­­tov. Il tient ça de ses années de forma­­tion dans l’Union sovié­­tique des années 1980 et 1990. À l’époque, les univer­­si­­tés dispo­­saient de peu de moyens et leur inté­­rêt n’était pas de former de bons scien­­ti­­fiques. Pour obte­­nir son diplôme, Medz­­hi­­tov est allé à l’uni­­ver­­sité natio­­nale d’Ouz­­bé­­kis­­tan. Chaque automne, les profes­­seurs envoyaient les étudiants dans les champs de coton pour aider à la récolte. Ils travaillaient tous les jours de l’aube au coucher du soleil. « C’était affreux », se souvient-il aujourd’­­hui. « Et si vous ne le faites pas, vous êtes renvoyé. » Il se rappelle s’être fait sévè­­re­­ment répri­­man­­der par le direc­­teur du dépar­­te­­ment pour avoir fait passer en douce des manuels de biochi­­mie dans les champs.

Les choses ne se sont pas arran­­gées. Medz­­hi­­tov est arrivé à l’uni­­ver­­sité d’État de Moscou alors que le régime sovié­­tique était en train de s’ef­­fon­­drer. L’uni­­ver­­sité n’avait pas un sou et Medz­­hi­­tov n’avait pas l’équi­­pe­­ment néces­­saire pour faire des expé­­riences. « En gros, je passais tout mon temps à lire et à penser », dit-il. Il réflé­­chis­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment à la façon dont nos corps appré­­hendent le monde exté­­rieur. Nous sommes capables de perce­­voir le mouve­­ment des photons avec nos yeux et les vibra­­tions de l’air avec nos oreilles. Pour Medz­­hi­­tov, le système immu­­ni­­taire était un autre système de recon­­nais­­sance des mouve­­ments, capable de détec­­ter les signa­­tures molé­­cu­­laires plutôt que la lumière ou le son. Tandis qu’il cher­­chait des articles sur le sujet, il est tombé sur un essai de 1989 écrit par Charles Jane­­way, immu­­no­­lo­­giste à l’uni­­ver­­sité Yale, inti­­tulé « Appré­­hen­­der l’asymp­­tote : évolu­­tion et révo­­lu­­tion de l’im­­mu­­no­­lo­­gie ». Medz­­hi­­tov était si intri­­gué qu’il a investi plusieurs mois de sa maigre pension pour ache­­ter un exem­­plaire papier de l’ar­­ticle. Mais cela valait le coup, car les théo­­ries de Jane­­way ont changé sa vie.

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Charles Jane­­way
Crédits : Yale School of Medi­­cine

Jane­­way soute­­nait que les anti­­corps présentent un incon­­vé­­nient majeur : il faut des jours au système immu­­ni­­taire pour déve­­lop­­per un anti­­corps effi­­cace contre un nouvel intrus. Il émet­­tait l’hy­­po­­thèse que le système immu­­ni­­taire devait avoir une autre façon de se défendre pour agir plus rapi­­de­­ment. Peut-être utili­­sait-il des détec­­teurs pour repé­­rer les bacté­­ries et les virus et répondre immé­­dia­­te­­ment à la menace. Medz­­hi­­tov en était arrivé à la même conclu­­sion. Il a envoyé un mail à Jane­­way. Ce dernier lui a répondu et leur corres­­pon­­dance a conduit Medz­­hi­­tov à s’en­­vo­­ler pour New Haven, dans le Connec­­ti­­cut, en 1994. Là-bas, il est devenu cher­­cheur post­­doc­­to­­ral au sein du labo­­ra­­toire de Jane­­way – qui est mort en 2003. « Il parlait à peine anglais et n’avait pratique­­ment aucune expé­­rience en labo », se souvient Derek Sant’An­­gelo, qui travaillait à l’époque au labo­­ra­­toire.

Sant’An­­gelo enseigne aujourd’­­hui à l’école de méde­­cine Robert Wood John­­son, dans le New Jersey. Il se rappelle qu’une nuit, Medz­­hi­­tov se tenait debout devant sa paillasse de labo­­ra­­toire. Dans une main, Medz­­hi­­tov tenait une pipette méca­­nique, dans l’autre, un tube de bacté­­ries. Medz­­hi­­tov devait utili­­ser la pipette pour prendre quelques gouttes de la bacté­­rie conte­­nue dans le tube et les dépo­­ser sur la lamelle devant lui. « Il allait lente­­ment de la pipette à la lamelle, et de la lamelle au tube », raconte Sant’An­­gelo. « Il savait théo­­rique­­ment qu’on utili­­sait la pipette pour dépo­­ser la bacté­­rie sur la lamelle, mais il n’avait aucune idée de la façon dont il fallait s’y prendre. » Medz­­hi­­tov s’étonne encore que Jane­­way ait accepté de travailler avec lui. « Je crois que la seule raison pour laquelle il m’a accepté au sein de son labo­­ra­­toire, c’est que personne d’autre ne voulait s’at­­te­­ler à son idée », dit-il. Avec l’aide de Sant’An­­gelo et d’autres membres du labo­­ra­­toire, Medz­­hi­­tov a tout appris très rapi­­de­­ment. Lui et Jane­­way n’ont pas tardé à décou­­vrir une nouvelle caté­­go­­rie de récep­­teurs à la surface d’un certain type de cellules immu­­ni­­taires. Face à l’in­­trus, ces récep­­teurs s’ar­­ri­­maient à lui et déclen­­chaient une alarme chimique inci­­tant les autres cellules immu­­ni­­taires à ratis­­ser la zone à la recherche d’agents patho­­gènes à détruire. Un moyen rapide et précis de détruire les bacté­­ries indé­­si­­rables, en somme.

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Un récep­­teur de type Toll

La décou­­verte de ces récep­­teurs, appe­­lés récep­­teurs de type Toll, a révélé une nouvelle dimen­­sion de nos défenses immu­­ni­­taires et a été recon­­nue comme un prin­­cipe fonda­­teur de l’im­­mu­­no­­lo­­gie. Elle a aussi aidé à résoudre un mystère médi­­cal. Les infec­­tions produisent quelque­­fois une inflam­­ma­­tion géné­­ra­­li­­sée de l’or­­ga­­nisme appe­­lée sepsis. Le sepsis frappe chaque année près d’un million de personnes rien qu’aux États-Unis et près de la moitié ne s’en sortent pas.

Pendant des années, les scien­­ti­­fiques pensaient qu’une toxine bacté­­rio­­lo­­gique devait être la cause de ce dysfonc­­tion­­ne­­ment du système immu­­ni­­taire. Mais en réalité, le sepsis est simple­­ment la réac­­tion exces­­sive d’une de nos défenses immu­­ni­­taires natu­­relles contre les bacté­­ries. Au lieu d’agir loca­­le­­ment, le système immu­­ni­­taire répond acci­­den­­tel­­le­­ment dans la tota­­lité du corps. « Lors d’un choc septique, ces méca­­nismes s’en­­clenchent de manière beau­­coup forte plus que néces­­saire », dit Medz­­hi­­tov. « C’est ce qui provoque la mort. » Medz­­hi­­tov ne s’in­­té­­resse pas à la science dans le but de soigner les gens, ce sont les ques­­tions sur la nature même du système immu­­ni­­taire qui l’in­­té­­ressent. Mais il affirme néan­­moins qu’on ne trou­­vera jamais de remèdes effi­­caces si les cher­­cheurs n’ont pas les bonnes réponses à ces ques­­tions. Ce n’est que depuis que les scien­­ti­­fiques comprennent clai­­re­­ment les méca­­nismes biolo­­giques du sepsis qu’ils déve­­loppent des trai­­te­­ments appro­­priés pour lutter contre l’ori­­gine de cette patho­­lo­­gie : la réac­­tion exces­­sive des récep­­teurs de type Toll. (Des tests sont actuel­­le­­ment en cours et les résul­­tats sont promet­­teurs.) « Il y a trente ans on pensait que la cause d’un choc septique devait être terrible, quelle quelle soit. Aujourd’­­hui, on sait que ce n’est pas le cas », dit Medz­­hi­­tov.

Le système d’alarme

Après que Jane­­way et lui ont décou­­vert les récep­­teurs de type Toll, Medz­­hi­­tov a conti­­nué à réflé­­chir. Si le système immu­­ni­­taire était doté de détec­­teurs spéciaux pour les bacté­­ries et les autres intrus, peut-être en avait-il égale­­ment pour des enne­­mis diffé­­rents. C’est à ce moment qu’il a commencé à songer aux vers para­­sites, aux IgE et aux aller­­gies. Et plus il y pensait, moins cela avait de sens. C’est vrai, le système immu­­ni­­taire produit des IgE lorsqu’il détecte les vers para­­sites. Mais certaines études suggèrent qu’ils ne sont pas essen­­tiels à la lutte contre ces intrus. Des scien­­ti­­fiques ont par exemple conçu des souris inca­­pables d’en produire et ils ont décou­­vert que l’ani­­mal n’en était pas moins capable de se défendre contre les vers. Quant à l’idée selon laquelle les aller­­gènes imitent les protéines des para­­sites, elle laisse Medz­­hi­­tov scep­­tique. Nombre d’al­­ler­­gènes, comme le nickel ou la péni­­cil­­line, ne trouvent pas d’équi­­valent dans la biolo­­gie molé­­cu­­laire d’un para­­site.

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Ruslan Medz­­hi­­tov à Yale
Crédits : Chris­­to­­pher Capoz­­ziello

Plus Medz­­hi­­tov pensait aux aller­­gènes, moins leur struc­­ture lui semblait impor­­tante. Il s’est dit que peut-être que ce qui liait les aller­­gènes entre eux n’était pas leur forme, mais leur faction. Nous savons que les aller­­gènes font des dégâts. Ils déchirent des cellules, irritent des membranes et découpent les protéines en lambeaux. Medz­­hi­­tov en a conclu que les aller­­gènes font peut-être telle­­ment de mal que notre orga­­nisme a besoin de se défendre contre eux. « Si vous songez à tous les symp­­tômes majeurs des réac­­tions aller­­giques – écou­­le­­ments nasaux, larmes, éter­­nue­­ments, toux, déman­­geai­­sons, vomis­­se­­ments et diar­­rhées –, ils ont tous une chose en commun », dit Medz­­hi­­tov. « Ils ne cherchent qu’à expul­­ser. » Tout d’un coup, il voyait diffé­­rem­­ment le calvaire des aller­­gies. Elles n’étaient plus le fait d’un détraque­­ment du corps, elles étaient sa stra­­té­­gie pour se débar­­ras­­ser des aller­­gènes. Alors que Medz­­hi­­tov explo­­rait cette possi­­bi­­lité, il a décou­­vert que l’idée avait été émise à diffé­­rents moments par le passé, pour fina­­le­­ment retom­­ber dans l’ou­­bli.

En 1991, notam­­ment, la biolo­­giste évolu­­tion­­naire Margie Profet affir­­mait que les aller­­gies combat­­taient les toxines. Les immu­­no­­lo­­gistes ont rejeté en bloc son idée – peut-être parce que Profet était anti­­con­­for­­miste –, mais Medz­­hi­­tov l’a trou­­vée pour sa part extrê­­me­­ment utile. « C’était libé­­ra­­teur », dit-il. Avec deux de ses étudiants, Noah Palm et Rachel Rosen­­stein, Medz­­hi­­tov a publié sa théo­­rie dans Nature en 2012. Puis il a commencé les tests. Tout d’abord, il a cher­­ché à faire le lien entre les dégâts causés par les aller­­gènes et les aller­­gies. Lui et ses collègues ont injecté à des souris du PLA2, un aller­­gène trouvé dans le venin des abeilles qui déchire les membranes des cellules. Comme Medz­­hi­­tov l’avait prédit, les systèmes immu­­ni­­taires des animaux n’ont pas répondu au PLA2 lui-même. Ce n’est que lorsque le PLA2 a commencé à déchi­­rer certaines cellules que leur système immu­­ni­­taire a produit en masse des anti­­corps IgE.

Quand on les voit comme un système d’alarme, les aller­­gies prennent tout leur sens au sein de l’évo­­lu­­tion.

Parmi ses autres prédic­­tions, la théo­­rie de Medz­­hi­­tov prévoyait que ces anti­­corps proté­­ge­­raient les souris plutôt que de simple­­ment les rendre malades. Medz­­hi­­tov et ses collègues ont alors injecté une seconde dose de PLA2, beau­­coup plus impor­­tante. Si les souris n’avaient pas été précé­­dem­­ment expo­­sés au PLA2, il faisait chuter la tempé­­ra­­ture de leur corps, parfois fata­­le­­ment. Mais celles qui avaient reçu une première injec­­tion ont déve­­loppé une réac­­tion aller­­gique qui, pour des raisons encore inex­­pliquées, ont amoin­­dri l’im­­pact du PLA2. Medz­­hi­­tov ne le savait pas, mais à l’autre bout du pays, un autre scien­­ti­­fique condui­­sait au même moment une expé­­rience qui ne ferait que renfor­­cer sa théo­­rie. Stephen Galli, direc­­teur du dépar­­te­­ment de patho­­lo­­gie de l’école de méde­­cine de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford, a passé des années à étudier les masto­­cytes, ces cellules immu­­ni­­taires énig­­ma­­tiques qui peuvent tuer un indi­­vidu au cours des réac­­tions aller­­giques. Il avait l’in­­tui­­tion que les masto­­cytes pouvaient en réalité aider le corps à se défendre.

En 2006, Galli et ses collègues ont décou­­vert que les masto­­cytes détrui­­saient une toxine trou­­vée dans le venin de vipère. Cette décou­­verte a conduit Galli à se deman­­der, comme Medz­­hi­­tov, si les aller­­gies pouvaient jouer un rôle protec­­teur dans notre orga­­nisme. Pour en avoir le cœur net, Galli et ses collègues ont injecté l’équi­­valent d’une à deux piqûres d’abeille à des souris, déclen­­chant une réac­­tion aller­­gique. Après quoi ils ont injecté une dose poten­­tiel­­le­­ment létale aux mêmes animaux, pour voir si l’al­­ler­­gie augmen­­tait les chances de survie de l’ani­­mal. L’ex­­pé­­rience a été un succès. Et lorsque l’équipe de Galli a injecté des anti­­corps IgE à des souris qui n’avaient jamais été expo­­sées au venin, elles ont égale­­ment survécu à des doses poten­­tiel­­le­­ment mortelles. Medz­­hi­­tov a été ravi de décou­­vrir l’ar­­ticle de Galli dans le même numéro de la revue scien­­ti­­fique Immu­­nity où été publié le sien. « Il était rassu­­rant de voir quelqu’un arri­­ver aux mêmes résul­­tats en utili­­sant un modèle diffé­rent », dit Medz­­hi­­tov.

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Vision artis­­tique de l’im­­mu­­no­­glo­­bu­­line E (IgE)
Crédits : WiseGeek

Malgré cela, leurs expé­­riences lais­­saient beau­­coup de ques­­tions en suspens. Comment les dégâts causés par une piqûre d’abeille ont-ils donné lieu préci­­sé­­ment à une réponse IgE ? Et comment les anti­­corps ont-ils protégé les souris ? C’est le genre de ques­­tions que se pose actuel­­le­­ment l’équipe de Medz­­hi­­tov. Il m’a montré certaines de ses expé­­riences lorsque je lui ai rendu visite le mois dernier.

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Nous nous faufi­­lons derrière un gros congé­­la­­teur encom­­brant le couloir pour nous glis­­ser dans la  pièce où Jaime Cullen passe le plus clair de son temps. La cher­­cheuse asso­­ciée du labo­­ra­­toire place une flasque remplie de sirop rose sous un micro­­scope et m’in­­vite à regar­­der. Je peux voir une flot­­tille d’objets qui ont la forme d’un melon. « Ce sont ces cellules qui causent tous les problèmes », dit Medz­­hi­­tov. Les masto­­cytes, les prin­­ci­­paux respon­­sables des réac­­tions aller­­giques. Cullen étudie la façon dont les anti­­corps IgE se fixent aux masto­­cytes et les rendent sensibles – et dans certains cas, hyper­­­sen­­sibles – aux aller­­gènes. Medz­­hi­­tov prédit que ces expé­­riences montre­­ront que la détec­­tion des aller­­gènes fonc­­tionne comme le système d’alarme d’une maison. « On peut détec­­ter la présence d’un cambrio­­leur sans voir son visage, juste en repé­­rant une fenêtre brisée », dit-il. Les dégâts causés par un aller­­gène alertent le système immu­­ni­­taire, qui rassemble toutes les molé­­cules des alen­­tours et lâche sur elles des anti­­corps. Main­­te­­nant que le crimi­­nel a été iden­­ti­­fié, il sera plus faci­­le­­ment appré­­hendé la prochaine fois qu’il tente d’en­­trer sans y être invité.

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L’école de méde­­cine de Yale
Crédits : Yale School of Medi­­cine

Quand on les voit comme un système d’alarme, les aller­­gies prennent tout leur sens au sein de l’évo­­lu­­tion pour Medz­­hi­­tov. Les agents chimiques toxiques, qu’ils proviennent de plantes ou d’ani­­maux veni­­meux, sont depuis long­­temps une menace pour la santé des êtres humains. Les aller­­gies auraient ainsi protégé nos ancêtres en repous­­sant ces toxines chimiques. Et l’in­­con­­fort que nos ancêtres ressen­­taient en étant expo­­sés à certains aller­­gènes les ont peut-être conduit à se dépla­­cer vers des zones moins expo­­sées de leur envi­­ron­­ne­­ment. Et comme nombre de nos facul­­tés d’adap­­ta­­tion, les aller­­gies ne sont pas parfaites. Elles ont amoin­­dri nos chances de mourir à cause des toxines, mais elles n’ont pas éliminé le risque. Parfois, le système immu­­ni­­taire réagit dans des propor­­tions dange­­reuses, comme Richet et Protier l’ont décou­­vert quand la seconde dose d’al­­ler­­gène d’ané­­mone a tué les chiens sur lesquels ils condui­­saient leurs expé­­riences. Et le système immu­­ni­­taire peut quelque­­fois s’en prendre à un spec­­ta­­teur molé­­cu­­laire inof­­fen­­sif en réponse à un signal d’alarme. Mais globa­­le­­ment, Medz­­hi­­tov affirme que les béné­­fices des aller­­gies l’em­­portent large­­ment sur leurs incon­­vé­­nients. Il ajoute que cet équi­­libre a basculé avec l’es­­sor de notre mode de vie moderne. En créant de nombreux produits chimiques synthé­­tiques, nous nous sommes expo­­sés à un plus vaste panel de compo­­sants qui sont poten­­tiel­­le­­ment dange­­reux pour notre santé et suscep­­tibles de déclen­­cher une réac­­tion aller­­gique. Tandis que nos ancêtres pouvaient échap­­per aux aller­­gènes en se déplaçant de l’autre côté de la forêt, nous ne pouvons pas nous y sous­­traire si aisé­­ment. « Dans notre cas, il faudrait qu’on évite notre envi­­ron­­ne­­ment inté­­rieur », dit Medz­­hi­­tov. 169-istock-000008978239xsmallLes scien­­ti­­fiques prennent cette théo­­rie très au sérieux. « Ruslan est un des immu­­no­­lo­­gistes les plus recon­­nus du monde », dit Galli. « S’il pense qu’une idée est la bonne, cela a beau­­coup d’in­­fluence. » Dunne, d’un autre côté, se montre scep­­tique vis-à-vis de la théo­­rie de Medz­­hi­­tov. Selon lui, il sous-estime l’im­­mense diver­­sité des protéines que lui et ses pairs ont décou­­vert à la surface des vers – des protéines qui pour­­raient être repro­­duites par un grand nombre d’al­­ler­­gènes du monde moderne. « Je parie davan­­tage sur la théo­­rie des vers », dit-il.

Aller­­gies

Au cours des prochaines années, Medz­­hi­­tov espère convaincre les scep­­tiques avec une nouvelle expé­­rience. Cela ne mettra proba­­ble­­ment pas fin au débat, mais des résul­­tats posi­­tifs amène­­raient davan­­tage de gens à penser comme lui. Et cela conduira peut-être à une révo­­lu­­tion dans la façon dont nous trai­­tons les aller­­gies. Sur la paillasse de Cullen est posée une boîte en plas­­tique dans laquelle se trouvent deux souris. Le sous-sol du bâti­­ment compte des dizaines de boîtes comme celle-ci. Certaines souris sont ordi­­naires, mais d’autres ne le sont pas : en usant des tech­­niques du génie géné­­tique, l’équipe de Medz­­hi­­tov a retiré aux animaux la capa­­cité de produire des IgE. Ils ne peuvent pas avoir d’al­­ler­­gies. Medz­­hi­­tov et Cullen vont obser­­ver ces souris sans aller­­gies durant les deux prochaines années. Elles seront épar­­gnées par le rhume des foins causé par le pollen qui va inévi­­ta­­ble­­ment déri­­ver jusque dans leur boîte avec les courants d’air. Mais Medz­­hi­­tov prédit qu’elle ne s’en trou­­ve­­ront que plus mal. Inca­­pables de combattre le pollen et les autres aller­­gènes, elles lais­­se­­ront ces molé­­cules toxiques traver­­ser leur orga­­nisme, causant des dommages à leurs organes et à leurs tissus. ulyces-allergies-10 « Ça n’a jamais été fait aupa­­ra­­vant, nous ne savons pas quelles seront les consé­quences », dit Medz­­hi­­tov. Si sa théo­­rie est juste, l’ex­­pé­­rience prou­­vera que les aller­­gies consti­­tuent une barrière invi­­sible. Mais même si l’ex­­pé­­rience se déroule comme il l’a prédit, Medz­­hi­­tov ne pense pas que ses idées sur les aller­­gies s’im­­po­­se­­ront aussi faci­­le­­ment que celles sur les récep­­teurs de type Toll. L’idée que les réac­­tions aller­­giques sont mauvaises est profon­­dé­­ment ancrée dans l’es­­prit des physi­­ciens. « Il y aura plus d’iner­­tie », dit-il. Mais comprendre le véri­­table but des aller­­gies pour­­rait conduire à des chan­­ge­­ments radi­­caux dans la façon dont on les traite. « Ce qu’im­­plique notre vision, c’est que toute tenta­­tive de bloquer complè­­te­­ment les défenses aller­­giques est une mauvaise idée », dit-il. Au lieu de quoi les aller­­go­­logues feraient mieux de comprendre la raison pour laquelle seule une mino­­rité de gens trans­­forment une réac­­tion protec­­trice en réac­­tion hyper­­­sen­­sible. « C’est la même chose avec la douleur », dit Medz­­hi­­tov. « Ne pas ressen­­tir de douleur peut s’avé­­rer fatal, en ressen­­tir de façon normale est une bonne chose, et trop souf­­frir est mauvais. » Pour le moment, cepen­­dant, Medz­­hi­­tov se conten­­te­­rait d’ame­­ner les gens à ne plus perce­­voir les aller­­gies comme une mala­­die, malgré les désa­­gré­­ments qu’elles entraînent. « Vous éter­­nuez pour vous proté­­ger. Si vous n’ai­­mez pas éter­­nuer, tant pis ! » dit-il avec un léger haus­­se­­ment d’épaules. « L’évo­­lu­­tion se moque pas mal de ce que vous en pensez. »


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Gaba­­nelle et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « A contro­­ver­­sial theory may explain the real reason humans have aller­­gies », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Des grains de pollen.


LE SEUL CAS DANS LEQUEL VOTRE DOCTEUR VOUS PRESCRIRA DE LA MDMA

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Détour­­nées de leur usage initial à des fins récréa­­tives et illé­­gales, une poignée de psychiatres tentent de rame­­ner les drogues psyché­­dé­­liques au cœur des théra­­pies.

I. La nais­­sance du LSD

À 6 heures 30 ce jeudi 29 octobre 2009, quelqu’un a sonné à la porte de Frie­­de­­rike Meckel Fischer. Il y avait dix poli­­ciers à l’ex­­té­­rieur. Ils ont fouillé la maison, menotté Frie­­de­­rike – un petit bout de femme, la soixan­­taine – et son mari, avant de les placer en déten­­tion provi­­soire. Ils les ont photo­­gra­­phiés, ont relevé leurs empreintes et les ont instal­­lés dans des cellules sépa­­rées. Après quelques heures, Frie­­de­­rike, qui est psycho­­thé­­ra­­peute, a été emme­­née pour subir un inter­­­ro­­ga­­toire. Le poli­­cier lui a lu à haute voix la promesse de confi­­den­­tia­­lité qu’elle contrai­­gnait chaque patient à faire au début de ses théra­­pies de groupes. « Là, j’ai su que j’étais vrai­­ment dans le pétrin », dit-elle. « Je promets de ne pas divul­­guer l’en­­droit ou le nom des gens présents à cette séance, ou la nature du trai­­te­­ment. Je m’en­­gage à ne pas nuire aux autres ni à moi-même de quelque façon pendant ou après cette expé­­rience. Je promets que je sorti­­rai plus sain et plus sage de cette expé­­rience. J’as­­sume l’en­­tière respon­­sa­­bi­­lité de ce que je fais ici. »

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Des buvards de LSD à l’ef­­fi­­gie du chape­­lier fou
Crédits : DEA

La police suisse avait été aler­­tée par une ancienne cliente dont le mari l’avait quit­­tée après qu’ils eurent suivi la théra­­pie. Elle en tenait Frie­­de­­rike pour respon­­sable. Ce sont les méthodes peu ortho­­doxes de Frie­­de­­rike qui lui ont causé des ennuis. Paral­­lè­­le­­ment aux séances tradi­­tion­­nelles de théra­­pie par le dialogue, elle a offert un cata­­ly­­seur, un outil pour aider ses patients à se recon­­nec­­ter avec leurs émotions, avec leur entou­­rage et les épreuves de leurs vies qu’ils ont traversé. Ce cata­­ly­­seur, c’était le LSD. Lors d’autres séances, ils utili­­saient une autre substance : la MDMA ou ecstasy. Frie­­de­­rike a été accu­­sée d’avoir mis en danger la vie de ses patients, de trafic de drogue à des fins d’en­­ri­­chis­­se­­ment et de mise en péril de la société avec « des drogues intrin­­sèque­­ment dange­­reuses ». Ce genre de théra­­pie psyché­­dé­­lique est margi­­na­­li­­sée par la psychia­­trie et la société alors que le LSD et la MDMA ont été conçus initia­­le­­ment comme des médi­­ca­­ments à l’usage de la théra­­pie. De nouveaux essais sont actuel­­le­­ment en cours pour savoir s’ils pour­­raient l’être à nouveau.

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