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par Catherine Dunn | 8 avril 2016

Écrit sur du vent

Un matin d’avril 2014, Jurgen Mossack, le cofon­da­teur du grand cabi­net conseil de Panama Mossack Fonseca, a envoyé un email pres­sant à trois des membres les plus impor­tants de son équipe. Il avait pour objet : « Affaire Impor­tante URGENT ». Des ennuis se tramaient dans les Îles Vierges britan­niques, une « juri­dic­tion opaque » dont les plages de sable blanc et les eaux bleues des Caraïbes abritent un para­dis fiscal pour les gens qui souhaitent créer des socié­tés écrans. Nombre d’entre eux emploient Mossack Fonseca préci­sé­ment à cette fin.

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Jurgen Mossack
Crédits : ICIJ

« Les inves­tis­seurs floués n’ar­rêtent pas d’ap­pe­ler au bureau. Nous devons mettre un terme à nos acti­vi­tés avec cette entre­prise immé­dia­te­ment », écri­vait Mossack. « À tout moment, la police peut débarquer et on fera la une des jour­naux. » En tant qu’ « agent d’en­re­gis­tre­ment », Mossack Fonseca four­nit la pape­rasse, les signa­tures et les adresses postales qui donnent vie à des socié­tés fictives instal­lées dans des para­dis fiscaux tout autour du monde. Bien souvent, ces holdings ne produisent rien et ne vendent rien, leur unique but est de mettre des avoirs à l’abri du fisc en toute discré­tion. Jurgen voulait cesser de repré­sen­ter une de ces socié­tés qui avait déclen­ché des signaux d’alarme.

Depuis des semaines, les inves­tis­seurs d’une entité appe­lée Swiss Group Corpo­ra­tion contac­taient le cabi­net Mossack Fonseca en deman­dant pourquoi leurs verse­ments de rente s’étaient soudai­ne­ment arrê­tés, pourquoi ils n’avaient reçu que des expli­ca­tions vagues à ce sujet, et s’ils avaient été victimes d’une escroque­rie. « SWISS GROUP CORP n’a fait preuve d’au­cune trans­pa­rence dans ses procé­dés », écri­vait une femme depuis la Colom­bie le 31 mars 2014, « et à présent je m’inquiète au sujet de l’in­ves­tis­se­ment que j’ai fait il y a cinq ans, car c’est mon unique moyen de subsis­tance. » « Faites ce que vous avez à faire », a ordonné Mossack à ses vassaux. À quoi il s’est empressé d’ajou­ter : « Utili­sez le télé­phone ! » Mais les ques­tions des inves­tis­seurs ont conti­nué d’af­fluer, des semaines après que Jurgen ait donné ses consignes. Il y avait parmi eux une citoyenne améri­caine, et d’autres venant de Colom­bie et de Boli­vie. Ils tâton­naient dans l’obs­cu­rité, cher­chant à mettre la main sur des lambeaux d’in­for­ma­tion dans le trou noir du finan­ce­ment offshore, qui met régu­liè­re­ment à mal les admi­nis­tra­tions fiscales, les auto­ri­tés et les traceurs d’ac­tifs autour du globe. Selon une esti­ma­tion – basée sur des données issues de la Banque mondiale, du FMI, des Nations Unies et des banques centrales de 139 pays –, il y aurait entre 18 et 28 tril­lions d’eu­ros cachés dans des para­dis fiscaux, soit davan­tage que les dettes publiques améri­caine et française. Cette étude ne visait pas cepen­dant à comp­ter l’argent prove­nant de la fraude, du trafic de drogue ou d’autres tran­sac­tions crimi­nelles, dont les auteurs gravitent autour des mêmes planques. Mossack et son asso­cié Ramon Fonseca, homme poli­tique influent et auteur à succès au Panama, sont les capi­taines d’une indus­trie offshore dont l’im­pact sur l’éco­no­mie mondiale est énorme depuis les années 1970.

Tandis que leur cabi­net s’est déve­loppé jusqu’à comp­ter plus de 500 employés et colla­bo­ra­teurs, ils se sont éten­dus partout dans le monde. Le monde de la finance offshore est opaque, dissi­mulé aux yeux de tous à l’ex­cep­tion de ceux à qui elle profite. Mais la fuite de docu­ments histo­rique connue sous le nom de « Panama Papers » renferme des trésors d’in­for­ma­tions secrètes, qui font la lumière sur ces zones sombres de l’éco­no­mie mondiale comme jamais aupa­ra­vant. Mes collègues et moi avons analysé des archives conte­nant 11,5 millions de docu­ments internes prove­nant des fichiers de Mossack Fonseca, incluant des registres des socié­tés, des états finan­ciers, des emails et bien plus, courant depuis la créa­tion de la firme en 1977 jusqu’en décembre 2015. Ces docu­ments ont été obte­nus par le jour­nal alle­mand Süddeutsche Zeitung et parta­gés avec plus de 100 médias repré­sen­tés par le Consor­tium inter­na­tio­nal des jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion (ICIJ), dans le cadre de l’enquête sur les Panama Papers. Il pour­rait s’agir de la plus vaste enquête jour­na­lis­tique globale de l’his­toire.

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L’enquête complète, sur le site du consor­tium
Crédits : ICIJ

Au cours des dernières années, les enquêtes gouver­ne­men­tales se sont foca­li­sées sur la façon dont les grandes banques sont utili­sées pour dépla­cer, cacher et blan­chir de l’argent par les plus riches. Mais les Panama Papers montrent le rôle souvent négligé des avocats et des agents d’in­cor­po­ra­tion dans le proces­sus. Les résul­tats de cette enquête d’un an concernent 214 488 enti­tés – parmi lesquelles des entre­prises, des fonda­tions et des trusts – contrô­lées par des chefs d’États, des poli­ti­ciens, des milliar­daires de la liste Forbes, des barons de la drogue, des entre­prises black­lis­tées par le gouver­ne­ment améri­cain, des frau­deurs en tous genres et même des respon­sables de la FIFA. Il y a un déno­mi­na­teur commun entre le cercle intime de Vladi­mir Poutine, l’homme qui a blan­chi de l’argent prove­nant d’un braquage record au Royaume-Uni, et un trafiquant de drogue condamné pour meurtre par les agents de la DEA améri­cains : ils ont tous utilisé des entre­prises créées par Mossack Fonseca. « S’il y a bien une chose qui permet aux crimi­nels de s’en sortir à l’heure actuelle, c’est ce système finan­cier obscur et la possi­bi­lité de blan­chir son argent à travers des socié­tés anonymes », affirme Porter McCon­nell, direc­teur de la Coali­tion pour la trans­pa­rence finan­cière. Il veut parler du rôle des socié­tés écrans dans les flux de capi­taux illi­cites qui proviennent de l’évi­te­ment fiscal, de la corrup­tion gouver­ne­men­tale et de l’ac­ti­vité crimi­nelle. En réponse aux ques­tions de l’ICIJ et des autres médias sur ses acti­vi­tés d’in­cor­po­ra­tion, Mossack Fonseca a déclaré : « Notre compa­gnie n’en­cou­rage pas et ne fait pas la promo­tion d’ac­ti­vi­tés illé­gales. » Le cabi­net s’est refusé à tout commen­taire sur des cas spéci­fiques, au prétexte qu’ils est tenu de garan­tir la confi­den­tia­lité de ses clients, et il n’a pas non plus répondu aux ques­tions au sujet de Swiss Group Corpo­ra­tion.

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Une société fictive

« Nous regret­tons toute mauvaise utili­sa­tion des entre­prises que nous incor­po­rons ou des services que nous propo­sons, et nous prenons les mesures néces­saires lorsque cela nous est possible pour détec­ter et mettre un terme à de tels abus », a déclaré la firme. « Les accu­sa­tions que vous portez contre nous – à savoir que nous four­nis­sons aux action­naires des struc­tures préten­du­ment conçues pour cacher l’iden­tité réelle de leurs proprié­taires – sont complè­te­ment fausses et dénuées de fonde­ment. » Ce à quoi ils ont ajouté qu’il y avait un certain nombre de raisons légi­times au fait d’ins­tal­ler des enti­tés dans diffé­rentes juri­dic­tions, comme la plani­fi­ca­tion succes­so­rale, la réali­sa­tion de fusions et d’ac­qui­si­tions, ainsi que le regrou­pe­ment du capi­tal d’in­ves­tis­seurs rési­dant dans diffé­rentes parties du monde, et qui recherchent « un régime fiscal et légal neutre ». Dans le cas de Swiss Group Corpo­ra­tion, quelques semaines seule­ment après avoir commencé à rece­voir des mails d’in­ves­tis­seurs inquiets, le cabi­net a présenté un rapport d’ac­ti­vité suspect sur l’en­tre­prise aux instances de régu­la­tions des Îles Vierges britan­niques, en avril 2014.

Et à la mi-mai, un employé de longue date de Mossack Fonseca mettait les inves­tis­seurs inquiets en rela­tion avec un avocat repré­sen­tant le proprié­taire de Swiss Group Corpo­ra­tion. « Nous avons bien pris note de vos remarques et de vos inquié­tudes, mais cepen­dant, nous n’avons agi qu’en qualité d’agent d’en­re­gis­tre­ment auprès de Swiss Group Corpo­ra­tion », a écrit une respon­sable confor­mité à au moins dix inves­tis­seurs qui avaient pris contact avec le cabi­net. Mais au même moment, Mossack Fonseca a eu le plus grand mal à envoyer les docu­ments deman­dés sur Swiss Group pour ne pas avoir à payer d’éven­tuelles amendes régle­men­taires, comme le montrent les emails.

Le 10 avril 2014, la respon­sable confor­mité a écrit au cabi­net d’avo­cats de Panama qui avait aidé le proprié­taire de Swiss Group Corpo­ra­tion à faire enre­gis­trer la compa­gnie, ainsi qu’un autre à Mossack Fonseca. « Ne pas tenir à jour de tels fichiers peut entraî­ner de lourdes amendes légales et admi­nis­tra­tives », a-t-elle écrit, « nous devons donc travailler ensemble pour mettre à jour les fichiers de ces entre­prises. » Dans la bataille, les employés du cabi­net ont réalisé que Swiss Group avait déjà été sujet à des enquêtes de la part des auto­ri­tés. Mossack Fonseca a immé­dia­te­ment cessé de servir d’agent d’en­re­gis­tre­ment à la compa­gnie.

Si vous voulez vrai­ment comprendre le tableau, le Panama est un bon endroit où commen­cer.

Plus tard la même année, en septembre 2014, la Banque centrale de l’Uru­guay a annulé la licence et ordonné la liqui­da­tion d’une société de place­ment appe­lée OpenWorld Socie­dad de Bolsa, en raison de viola­tions de la sécu­rité dans son offre de produits de place­ment « Swiss Group ». De multiples sources m’ont rapporté qu’O­penWorld est la cible d’une enquête crimi­nelle en Uruguay ; un tribu­nal uruguayen a donné son accord l’an­née dernière pour l’émis­sion d’un mandat d’ar­rêt à l’en­contre de l’an­cien action­naire majo­ri­taire de l’en­tre­prise, Pedro Orlando Magen­ties. Mais selon Nico­las Pereyra, l’avo­cat qui repré­sente les inves­tis­seurs clamant qu’O­penWorld les a escroqués, il avait déjà quitté le pays. Les dossiers judi­ciaires montrent que Magen­ties nient les accu­sa­tions qui pèsent contre lui. Mes nombreuses tenta­tives de contac­ter les repré­sen­tants de Swiss Group Corpo­ra­tion se sont avérées infruc­tueuses. Pereyra affirme que rien qu’en Uruguay, les pertes s’élèvent à 3,5 millions d’eu­ros, et que de nombreux inves­tis­seurs n’étaient pas des gens aisés. Leurs avocats disent avoir iden­ti­fié de multiples socié­tés écrans asso­ciées à OpenWorld et Swiss Group, et Pereyra souligne qu’elles ont joué un rôle impor­tant dans la fraude qu’ils dénoncent. « Ils ont une appa­rence. On faisait confiance à Swiss Group. Ils avaient une marque et un logo », dit-il. « Et ils ont berné les inves­tis­seurs qui leur ont fait confiance, parce qu’il s’agis­sait d’une société fictive. C’était du vent, il n’y avait rien. »

Au bord du canal

En roulant pendant 20 minutes hors de Panama, après avoir dépassé les conte­neurs mari­times Maersk entas­sés près des chemins de fer, on arrive sur le fameux canal. « J’ai entendu dire que le canal de Panama était plus petit qu’on l’ima­gine », m’a écrit mon meilleur ami depuis New York. C’est vrai. C’est un matin de semaine, le mois dernier, et le soleil se déverse sur les collines irré­gu­lières qui s’étendent au-delà de la clôture de barbe­lés. Devant elles, un pétro­lier rouge et blanc se tient immo­bile dans un chenal étroit, en atten­dant que les portes vieilles d’un siècle de l’écluse de Mira­flores, couvertes d’algues, s’ouvrent pour le lais­ser rejoindre l’At­lan­tique. Six moteurs de loco­mo­tives tractent des câbles atta­chés au bateau – trois de chaque côté – roulant vers l’avant. Les touristes se pressent le long de la terrasse au cinquième étage de l’of­fice de tourisme et prennent des photos de la scène, tandis qu’une voix dans un haut-parleur débite des âneries à propos d’une des plus remarquables prouesses d’in­gé­nie­rie de l’his­toire. Notre équipe est venue au Panama pour inter­vie­wer Mossack Fonseca en personne, et nous sommes là pour repé­rer le terrain. Avant ça, j’ai enchaîné une confé­rence sur l’in­ves­tis­se­ment offshore qui se tenait à notre hôtel,  un tour dans le centre histo­rique et une marche le long de la baie sur l’Avenida Balboa, où vit le président Juan Carlos Varela, dans un grand immeuble luxueux près de l’hô­tel Inter­con­ti­nen­tal. Le président a fait de Ramon Fonseca l’un de ses plus proches conseillers.

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Un bateau dans le canal
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Si vous voulez vrai­ment comprendre le tableau – ce qu’off­shore signi­fie et en quoi c’est problé­ma­tique –, le Panama est un bon endroit où commen­cer. La signi­fi­ca­tion de termes comme « juri­dic­tion opaque », « para­dis fiscal » et « offshore » se recoupe. Cela se traduit grosso modo comme la possi­bi­lité d’échap­per aux lois d’un endroit précis en exilant son entre­prise dans une loca­lité qui pratique des taux d’im­po­si­tion proches de zéro ou nuls. Ce à quoi il faut ajou­ter les outils qui permettent de cacher l’iden­tité du béné­fi­ciaire effec­tif d’une entre­prise, d’après le Réseau pour la justice fiscale. Il s’agit d’un groupe d’ac­tion qui affirme que les para­dis fiscaux ont aggravé la pauvreté à l’échelle mondiale et accru l’iné­ga­lité sala­riale, en donnant aux riches et aux corrom­pus un endroit idéal où planquer leurs avoirs. Le Panama est en trei­zième posi­tion sur l’In­dice d’opa­cité finan­cière du groupe.

En mars, peu avant mon voyage, le dépar­te­ment d’État améri­cain a publié son rapport annuel sur les menaces de blan­chi­ment de capi­taux : la régu­la­tion laxiste du Panama, son écono­mie basée sur le dollar et sa posi­tion géogra­phique en font une « cible de choix », tout parti­cu­liè­re­ment pour les trafiquants de drogue qui ont de l’argent sale à blan­chir. L’hi­ver dernier, à la suite d’une opéra­tion d’in­fil­tra­tion du FBI, deux hommes ont plaidé coupable devant un tribu­nal améri­cain pour avoir conspiré en vue de blan­chir 2,6 millions de dollars issus d’une opéra­tion frau­du­leuse, utili­sant à cette fin un jet privé (le véhi­cule parfait pour trans­por­ter des sacs marins Louis Vuit­ton remplis de liasses de billets) et des comptes bancaires panaméens. Mais il ne faut pas oublier que les États-Unis ont large­ment contri­bué à façon­ner le destin du Panama. À l’époque où le canal n’était encore qu’une chimère, un cercle de finan­ciers améri­cain a posé les bases de son système écono­mique actuel. Présidé par J.P. Morgan, le cercle a empo­ché 40 millions de dollars dans le deal du canal, grâce à un lobbying discret qui a eu pour effet de pous­ser les légis­la­teurs à choi­sir le Panama plutôt que le Nica­ra­gua. À l’époque, l’ac­cord du canal repré­sen­tait l’en­tente foncière la plus chère de tous les temps.

Après ça, Morgan et William Nelson Crom­well, le lobbyiste en chef du cercle de finan­ciers, ont eu la main­mise sur les finances du pays jusque dans les années 1930. Crom­well, qui a cofondé le cabi­net d’avo­cats inter­na­tio­nal Sulli­van & Crom­well, est alors devenu de facto le procu­reur géné­ral du Panama. « Le Panama est dans une large mesure une créa­tion des États-Unis », explique Barney Warf, profes­seur de géogra­phie à l’uni­ver­sité du Kansas qui étudie les insti­tu­tions bancaires offshore. Aujourd’­hui, dit-il, « le Panama est dans le prolon­ge­ment de l’éco­no­mie améri­caine ». Cela remonte au début du XXe siècle, quand les ouvriers du canal étaient payés en dollars améri­cains. Dans les années 1920, où le libre marché battait son plein, le Panama adopta un droit des socié­tés dans le style de celui des États-Unis. Certains bateaux améri­cains, cher­chant à contour­ner les restric­tions de la Prohi­bi­tion leur inter­di­sant de servir de l’al­cool à bord, préfé­raient alors s’en­re­gis­trer au Panama. L’ad­mi­nis­tra­tion Roose­velt fut alar­mée de décou­vrir que pendant que l’Amé­rique se débat­tait pour sortir de la Grande Dépres­sion, ses plus riches citoyens utili­saient le Panama comme para­dis fiscal.

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Panama, dans les années 1970

La famille de Jurgen Mossack posa ses valises ici dans les années 1960. Durant la Seconde Guerre mondiale, son père avait servi dans les Waffen-SS, d’après des docu­ments issus du rensei­gne­ment de l’ar­mée améri­caine obte­nus par l’ICIJ. Une fois au Panama, le vieux Mossack proposa à la CIA d’es­pion­ner pour son compte les commu­nistes à Cuba. (Mossack Fonseca a déclaré que le cabi­net « ne répon­drait pas aux ques­tions liées à des infor­ma­tions sur la vie privée des cofon­da­teurs de l’en­tre­prise ».) Gran­dir en Amérique centrale mit Jurgen Mossack dans la posi­tion idéale pour surfer sur la vague du finan­ce­ment offshore née au Panama (et ailleurs dans le monde) dans les années 1970, alors que le pays avait adopté une légis­la­tion du secret bancaire conçue pour appâ­ter l’in­ves­tis­se­ment étran­ger. Mossack fut diplômé de droit dans une univer­sité catho­lique privée, avant d’ob­te­nir un MBA à Londres.

En 1977, de retour à Panama, il ouvrit son propre cabi­net d’avo­cat, qui ne comp­tait que deux personnes : lui et son assis­tant. En 1986, il fusionna sa société avec celle de Ramon Fonseca, qui avait étudié à la London School of Econo­mics avant de passer six ans à travailler au siège de l’ONU à Genève. Depuis ses débuts, l’ac­ti­vité de l’en­tre­prise implique des clients aux secrets obscurs, comme le montre l’enquête de l’ICIJ. En 1983, six braqueurs ont dérobé 35 millions d’eu­ros en lingots d’or dans un entre­pôt Brink’s-Mat situé près de l’aé­ro­port de Londres Heathrow. Moins de 18 mois plus tard, Mossack a consti­tué une société écran panaméenne pour un homme du nom de Gordon Parry. Parry avait été condamné en 1992 pour avoir blan­chi de l’argent prove­nant du casse de Londres – le second plus grand braquage de l’his­toire anglaise. Mais Mossack a conti­nué à faire affaires avec eux, bien qu’il ait réalisé dès 1986 qu’elle était « appa­rem­ment impliquée dans la gestion de l’argent du célèbre braquage de Brink’s-Mat à Londres », comme il l’a écrit sur un memo interne. « La compa­gnie elle-même n’a pas été utili­sée illé­ga­le­ment, mais peut-être que la société a placé de l’argent prove­nant de sources illé­gales sur des comptes en banque et acheté des proprié­tés avec. » Après cela, indique l’enquête de l’ICIJ, le cabi­net a pris des mesures qui ont empê­ché les auto­ri­tés britan­niques de prendre contrôle de la société. Ce n’est qu’en 1995 que Mossack Fonseca a mis fin à ses acti­vi­tés avec elle.

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Source : ICIJ

Un porte-parole de Mossack Fonseca a répondu à l’ICIJ que les accu­sa­tions disant que le cabi­net avait aidé à dissi­mu­ler l’argent issu du braquage Brink’s-Mat étaient « entiè­re­ment fausses ». Jurgen Mossack « n’a jamais eu de rela­tions » avec Parry et n’a jamais été contacté par la police à propos de l’af­faire, a précisé le porte-parole à l’ICIJ. Dans beau­coup de cas, à vrai dire, le cabi­net conseil n’au­rait eu aucune idée de l’iden­tité des personnes peu recom­man­dables avec qui ils trai­taient ou de leurs agis­se­ments à travers les entre­prises créées par la firme – comme quand Jurgen a décou­vert en 2005, d’après des emails échan­gés en interne, qu’il était l’agent d’en­re­gis­tre­ment et le direc­teur d’une société contrô­lée par le baron de la drogue mexi­cain Rafael Caro Quin­tero. Le cofon­da­teur du cartel de Guada­lajara a été condamné au Mexique en 1985 pour le meurtre de l’agent de la DEA améri­cain Enrique « Kiki » Cama­rena. (Aujourd’­hui, Quin­tero est encore consi­déré comme un fugi­tif par les États-Unis après qu’il est sorti de prison en 2013 pour un vice de procé­dure.) Les asso­ciés prin­ci­paux de Mossack Fonseca ont demandé à un employé de se char­ger de leur démis­sion. « Pablo Esco­bar était un tendre comparé à R. Caro Quin­tero ! » a écrit Jurgen en appre­nant la nouvelle. « Je ne voudrais pas faire partie de ceux à qui il rendra visite après sa sortie de prison ! »

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Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « Dirty Little Secrets », paru dans Fusion. Couver­ture : Le siège de Mossack Fonseca à Panama (AFP)


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