par Cengiz Yar | 26 janvier 2015

Je me trouve dans un village pous­­sié­­reux entouré de champs de blé dorés, en bordure de la ville syrienne de Kame­­shli. Installé dans une cour sur une chaise en plas­­tique bancale, je sirote un thé trop sucré. Le nord-est de la Syrie – comme tout le reste du Kurdis­­tan – doit être un nid à diabé­­tiques. Chaque tasse vous donne envie de boire un peu de thé seul pour accom­­pa­­gner ce sirop de sucre. Nous sommes au début du mois de juin, et l’air reste étouf­­fant alors que le soleil décline. Moham­­med Amin est assis face à moi.

J’ai rencon­­tré Amin quatre jours plus tôt, à son entrée dans la maison kurde dans laquelle je logeais. Nous avons discuté – lui dans son anglais hési­­tant et limité – de ce que je venais faire dans son quar­­tier. Il voulait en savoir davan­­tage sur l’image qu’a­­vait l’Oc­­ci­dent du côté kurde de la guerre en Syrie.

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Un village kurde
Nord-est de la Syrie
Crédits : Cengiz Yar

Comme de nombreux Kurdes, Amin remer­­cie George Bush d’avoir libéré les Kurdes irakiens du joug de Saddam Hussein. Il voue une admi­­ra­­tion sans borne aux États-Unis et aux liber­­tés dont jouissent ses citoyens, et il est inta­­ris­­sable sur les merveilles d’in­­fra­s­truc­­tures et l’éga­­lité qui existe là-bas.

Si une grande partie de la Syrie est aujourd’­­hui plon­­gée dans le chaos, sa région kurde, au nord-est du pays, avait jusqu’ici été majo­­ri­­tai­­re­­ment épar­­gnée. Les Kurdes appellent cet endroit Rojava, ce qui se traduit litté­­ra­­le­­ment par « l’ouest », ou plus poétique­­ment « là où le soleil se lève ». Rojava est la partie la plus occi­­den­­tale d’un Kurdis­­tan à cheval sur l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie.

La paix fragile

 

Une semaine plus tard, alors que je dîne avec Amin, l’homme de 62 ans désigne les plats dispo­­sés devant nous. Les œufs sont ceux des poules du jardin. Le yaourt et le fromage viennent de la ferme laitière d’un ami. La confi­­ture et les feuilles de figuier farcies ont été prépa­­rées par sa femme et ses filles, et les concombres et les tomates ramas­­sés dans sa ferme. Le pain, qui accom­­pagne chaque repas au Moyen-Orient, est pétri par un boulan­­ger local qui le fabrique avec du blé ramassé dans un champ voisin. Les Kurdes sont auto­­nomes. Pour survivre, c’est une néces­­sité.

La Syrie est plon­­gée depuis près de quatre ans dans une guerre civile sanglante, et elle s’en­­fonce un peu plus chaque jour dans une spirale de désastres huma­­ni­­taires qui semble sans fin. Autour des villes de Homs, Hama et Alep, à l’ouest du pays, les violences entre frac­­tions rebelles divi­­sées ont épuisé les popu­­la­­tions locales, tandis que les atten­­tats à la bombe commis par l’ar­­mée de l’air du régime de Bachar el-Assad tuent sans distinc­­tion civils et rebelles. La popu­­la­­tion kurde a, de son côté, refusé de prendre parti dans ce conflit.

Résul­­tat, les rebelles syriens accusent les Kurdes d’être du côté d’As­­sad, et les parti­­sans du régime les accusent de soute­­nir les rebelles. Les Kurdes, eux, se disent enga­­gés dans une révo­­lu­­tion visant à obte­­nir plus d’au­­to­­no­­mie pour leur région. Ils comptent instau­­rer une démo­­cra­­tie, ne s’ap­­puyant pour cela ni sur les rebelles ni sur le régime, mais unique­­ment sur eux-mêmes. Ils reven­­diquent une « troi­­sième révo­­lu­­tion », la leur.

Kame­­shli est animée et semble n’avoir pas été atteinte par la guerre qui gronde à quelques dizaines de kilo­­mètres.

Jusqu’ici, cette révo­­lu­­tion semble porter ses fruits. Alors que le gouver­­ne­­ment d’As­­sad était obligé d’in­­ves­­tir toute ses forces dans la bataille contre les rebelles – et plus récem­­ment contre Daesh –, les Kurdes ont réussi au cours de l’an­­née écou­­lée à mettre en place un gouver­­ne­­ment d’in­­té­­rim, avec ses auto­­ri­­tés locales et ses forces armées, comme les Unités de protec­­tion du peuple kurde (YPG) et l’Asayesh, la police kurde.

Face à la dévas­­ta­­tion d’autres villes syriennes, le contraste est saisis­­sant : Kame­­shli, l’une des plus grande loca­­li­­tés sous contrôle kurde, est animée et semble n’avoir pas été atteinte par la guerre qui gronde à quelques dizaines de kilo­­mètres de là. On y célèbre des mariages, les trans­­ports en commun fonc­­tionnent, les équipes de trai­­te­­ment de l’eau et des déchets sont à pied d’œuvre, chaque coin de rue est gardé par un poli­­cier ou un agent de sécu­­rité, et les écoles et les hôpi­­taux restent ouverts.

À la sortie de la ville, dans la campagne de Rojava, la récolte des nombreuses cultures permet aux popu­­la­­tions locales de subsis­­ter. Sur les routes, on croise des bergers et leurs trou­­peaux de moutons, qu’ils mènent de pâtu­­rage en pâtu­­rage, ainsi que de nombreux ouvriers en chemin vers leur lieu de travail.

« Les Kurdes n’as­­pirent qu’à la paix et n’ont pas le goût du sang et des massacres. Ils ne se consi­­dèrent pas comme faisant partie des rebelles ou du camp d’As­­sad. Ils sont la Troi­­sième Ligne », m’ex­­plique Akram Hasso. Pour les Kurdes, il est le Premier ministre du canton de Jazira, une des trois régions du Kurdis­­tan syrien. Installé à l’ar­­rière de sa Mercedes métal­­li­­sée des années 1980, je ne peux m’em­­pê­­cher de jeter de furtifs coups d’œil à la mitrailleuse posée sur le siège avant.

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Akram Hasso, Premier ministre du canton de Jazira
Rencontre avec des membres de l’Asayesh avant leur départ au combat
Crédits : Cengiz Yar

Le prix du sang

 

Nous filons vers la bordure ouest de Jazira, où se situe le front de la bataille des Kurdes contre Daesh. Lancés à près de 120 km/h, nous sommes secoués par les cahots de la route. Le temps presse. Des civils arabes et kurdes auraient été massa­­crés dans le village d’al-Tali­­liya. Hasso, qui porte offi­­ciel­­le­­ment le titre de « Président du Conseil exécu­­tif » dans le gouver­­ne­­ment d’in­­té­­rim de la région – le Conseil suprême kurde –, se rend sur place pour en savoir plus.

De chaque côté du véhi­­cule, à perte de vue, l’or pâle des champs de blé se heurte à l’azur d’un ciel sans nuages. L’ho­­ri­­zon est taché de volutes d’une épaisse fumée noire issue de raffi­­ne­­ries de fortune, qui ondulent dans le vent. Nous dépas­­sons des villages, des grappes de huttes en terre reliées à la route par des pistes étroites.

Hasso est une figure contro­­ver­­sée de la poli­­tique syrienne, ce qui fait de lui une sorte de méta­­phore de la situa­­tion des Kurdes dans le pays. Comme beau­­coup de Kurdes au gouver­­ne­­ment, il incarne une cible pour les parti­­sans du régime syrien autant que pour les groupes rebelles. Daesh veut sa tête, et les Turcs, qui s’op­­posent de façon agres­­sive à l’in­­dé­­pen­­dance kurde, repré­­sentent égale­­ment une menace. Face au danger, Hasso reste détendu. Il souligne l’iro­­nie de la situa­­tion et plai­­sante sur la faible proba­­bi­­lité de voir un jour Obama au volant de sa voiture. Alors que nous passons près d’un nouveau tas de gravas, il désigne par la fenêtre les gardes en faction devant un poste de contrôle de fortune : « On se protège. Tout cela, on l’a construit pour défendre notre peuple. »

La tenta­­tive kurde d’éta­­blir une démo­­cra­­tie et d’ac­qué­­rir l’au­­to­­no­­mie en pleine guerre civile ne va pas sans un prix à payer. Rojava demeure coupée du reste du monde : ses fron­­tières avec l’Irak à l’est et la Turquie au nord ont été fermées. Les combats contre les extré­­mistes de l’État isla­­mique, de plus en plus violents, ont égale­­ment conduit à la ferme­­ture des routes vers l’ouest et le sud. L’iso­­le­­ment a fait payer un lourd tribut à l’éco­­no­­mie de la région, et le prix des biens de consom­­ma­­tion à triplé, voire quadru­­plé… lorsqu’ils ne sont pas deve­­nus simple­­ment introu­­vables.

Trou­­ver du travail à Rojava n’est pas une mince affaire. Il n’y a plus d’em­­ploi dans le secteur des services, et le commerce avec l’étran­­ger est quasi­­ment impos­­sible. C’est dans ce contexte écono­­mique tendu qu’un grand nombre de dépla­­cés sont arri­­vés à Rojava. Après avoir fui les villes rava­­gées par la guerre comme Raqqa et Alep, ils sont venus y trou­­ver une sécu­­rité rela­­tive sous la protec­­tion du Conseil suprême kurde et de l’Asayesh.

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Si les Kurdes veulent la paix, ils sont loin de l’avoir. Après quarante-cinq minutes de trajet en voiture, Hasso et moi arri­­vons au village d’al-Tali­­liya, dans un hôpi­­tal aban­­donné qui fait désor­­mais office de morgue de fortune. Avant même d’avoir vu les morts, les gémis­­se­­ments d’une femme viennent nous fendre le cœur. Les corps de quatre hommes sont éten­­dus sur une couver­­ture. Ils sont criblés de balles, leurs visages défon­­cés. Au bout de la bâche, un adoles­cent. Il manque un morceau de sa jambe gauche, comme si la peau avait été conge­­lée puis déta­­chée.

Pendant qu’Hasso inspecte les cadavres, un homme, mitrailleuse à l’épaule, nous emmène plus loin. Il s’ar­­rête et nous indique deux bosses sous une couver­­ture. Il se penche pour la soule­­ver, décou­­vrant les restes de deux enfants, un garçon et une fille. On leur a tiré dessus à bout portant au moyen d’armes à gros calibre, braqués sur leurs têtes. Le dernier corps de la rangée est celui d’une femme. Il est couvert et tenu à l’écart des autres. Une main ensan­­glan­­tée dépasse de sous la couver­­ture.

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Les pleurs déchi­­rants des femmes kurdes
Enter­­re­­ment d’hommes tombés au combat contre Daesh
Crédits : Cengiz Yar

Les corps que j’ai sous les yeux sont ceux de la moitié des membres d’une famille arabe, tués dans leurs lits à l’aube. C’est la marque de Daesh. Ils ont fui Alep et la guerre pour se rendre dans les régions contrô­­lées par les Kurdes, préten­­du­­ment plus sûres. Mais alors que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion isla­­miste tente d’élar­­gir son « cali­­fat », elle conti­­nue de répandre la violence, et les civils en sont souvent la cible.

Il y a les atten­­tats suicides, comme ceux de la première semaine d’oc­­tobre dernier, diri­­gés contre des point de passages à Hasaké. Ils ont tué trente personnes. Il y a les enlè­­ve­­ments, comme celui des cent trente écoliers du mois de juin. Certains ont été libé­­rés par petits groupes, mais la plupart ont été rete­­nus jusqu’en septembre. Sans comp­­ter les vidéos de déca­­pi­­ta­­tions de combat­­tants kurdes faits prison­­niers et de civils. Postées en ligne, elles sont visibles par n’im­­porte qui dispo­­sant d’une connexion à Inter­­net.

J’ai devant moi le nouvel ennemi des Kurdes, tout près, des plaies béantes et fraîches à l’ar­­rière de leurs têtes.

Alors que nous arri­­vons devant le dernier corps, des cris et des coups de feu nous parviennent depuis le parking. Deux tirs, puis trois autres. Déso­­rien­­tés, les gens qui se tenaient près des cadavres se dispersent. Sur l’al­­lée qui mène à l’hô­­pi­­tal, Hasso est rapi­­de­­ment entouré d’hommes armés. Un mini-van arrive à toute allure et s’ar­­rête dans un cris­­se­­ment de pneus.

À l’ar­­rière du van gisent les corps de quatre hommes barbus aux cheveux longs. Il y a du sang partout. On ne sait pas s’ils ont été tués ici, à l’hô­­pi­­tal, ou ailleurs. Un homme court autour de l’at­­trou­­pe­­ment, montrant la scène du doigt et hurlant : « DAESH ! DAESH ! »

J’ai devant moi le nouvel ennemi des Kurdes, tout près, des plaies béantes et fraîches à l’ar­­rière de leurs têtes.

Danser avec Daesh

Hasso est escorté par une poignée d’hommes, du van jusqu’à sa voiture. La pous­­sière se soulève autour de lui lorsqu’il grimpe dans le véhi­­cule. Sa chemise trem­­pée de sueur, ses yeux restent fixes et il s’em­­pare à nouveau du volant de sa Mercedes. Je m’as­­sieds sur la banquette arrière et nous nous élançons sur une route pous­­sié­­reuse.

La menace de l’État isla­­mique s’est accrue de façon galo­­pante ces derniers mois, avec le retour en Syrie des armes lourdes de leur campagne irakienne. En ces temps diffi­­ciles, les Kurdes reçoivent peu ou pas d’aide de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale. Cet isole­­ment amer sur la scène inter­­­na­­tio­­nale est un trait par trop récur­rent dans la longue histoire des Kurdes. Ils n’ont pas de rela­­tions mili­­taires avec les pays occi­­den­­taux, pas d’ac­­cords sur l’ar­­me­­ment, et ne reçoivent presque aucun soutien huma­­ni­­taire dans le nord-est de la Syrie. Il y a que le gouver­­ne­­ment kurde de Syrie et les Unités de protec­­tion du peuple sont proches du Parti des travailleurs kurdes (PKK), consi­­déré par l’Otan et les États-Unis comme une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste.

Malgré tout, les Unités de protec­­tion du peuple kurde conti­­nuent de montrer qu’elles sont l’une des forces les plus effi­­caces pour combattre Daesh, si ce n’est la seule. L’an dernier, elles ont repris des terri­­toires dont l’or­­ga­­ni­­sa­­tion isla­­miste s’était empa­­rée, et sont parve­­nues à défendre leurs fron­­tières. Mais Daesh est désor­­mais beau­­coup plus fort, mieux armé, et ses incur­­sions dans la région se font plus fréquentes.

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Des combat­­tants du YPG
Moment de détente à proxi­­mité du front
Crédits : Cengiz Yar

L’as­­saut mené par Daesh à Kobané, ville syrienne contrô­­lée par les Kurdes, a cepen­­dant marqué un tour­­nant dans la guerre. Les Unités de protec­­tion ont réussi à faire face au poids de l’ar­­tille­­rie lourde des semaines durant, atti­­rant sur elles l’at­­ten­­tion des médias inter­­­na­­tio­­naux. La bataille de Kobané a été le théâtre de l’une des premières inter­­­ven­­tions de la coali­­tion menée par les États-Unis, venue en aide aux Unités de protec­­tion du peuple kurde en bombar­­dant des posi­­tions de Daesh, le 28 septembre 2014.

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Plus tard dans la jour­­née, Hasso se gare à la sortie d’al-Tali­­liya, où une longue file de combat­­tants de l’Asayesh s’or­­ga­­nise. Ils se préparent à lancer une attaque de repré­­sailles conjointe avec les Unités de protec­­tion. Tous les véhi­­cules, mini-vans et four­­gon­­nettes, ont été alignés et couverts de boue, un camou­­flage à bas coût idéal pour le désert. Hasso est escorté vers un endroit d’où il pourra faire signe aux combat­­tants. C’est aussi là que se trouvent les autres figures poli­­tiques locales, en nage sous la chaleur épaisse. Alors que les véhi­­cules partent pour la ligne de front, on entend au loin réson­­ner un chant de guerre kurde, à travers un haut-parleur grésillant. Après le passage des camions, Hasso me fait signe de retour­­ner à la voiture et j’avance à sa rencontre. Un grand jeune homme qui marche à mes côtés se tourne vers moi pour me deman­­der si j’ai entendu la musique. Je hoche la tête. Un grand sourire se dessine sur son visage : « L’Asayesh va danser, dit-il. Danser avec Daesh. »


Traduit de l’an­­glais par Agathe Ranc d’après l’ar­­ticle « The Third Front », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Les terres brûlées du nord-est de la Syrie, par Cengiz Yar.

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