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par Charles Russo | 24 mai 2016

L’an­née du dragon

Au prin­temps 1941, Lee Hoi Chuen et sa femme Grace se prépa­rèrent à quit­ter San Fran­cisco avec leur fils, alors âgé de quatre mois, pour retour­ner chez eux à Hong Kong. Le couple était arrivé aux États-Unis 17 mois plus tôt, en tour­née avec l’opéra canton­nais. Hoi Chuen était un comé­dien chinois célèbre et pros­père, sur scène comme à l’écran. Son épouse, Grace, une belle femme aux racines eurasia­tiques, l’ac­com­pa­gnait en voyage en qualité de respon­sable de sa garde-robe. Leur nouveau-né, Lee Jun-fan, vit le jour à la fin du mois d’oc­tobre dans le quar­tier de China­town, à San Fran­cisco. Il arriva à l’heure du dragon, l’an­née du dragon. Il fallait cepen­dant donner à l’en­fant un prénom améri­cain, et le docteur suggéra « Bruce ».

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Baby Bruce Lee et sa mère
Crédits : Natio­nal Archives and Records Admi­nis­tra­tion in San Bruno, CA

Bien déci­dés à préser­ver la citoyen­neté améri­caine de leur fils, le couple passa méti­cu­leu­se­ment toutes les étapes exigées par les services de l’Im­mi­gra­tion améri­cains, avant de repar­tir une fois tout en ordre. Les fonc­tion­naires deman­dèrent à Grace si ses deux parents étaient chinois. « Mon père est chinois et ma mère est anglaise », répon­dit-elle. Depuis de nombreuses années main­te­nant, les fans de Bruce Lee répètent à tout-va qu’il avait des origines alle­mandes, par son grand-père mater­nel. Non seule­ment les données généa­lo­giques à notre dispo­si­tion ne four­nissent aucune preuve de cette hypo­thèse, mais la dépo­si­tion de sa mère consi­gnée dans les docu­ments d’im­mi­gra­tion de la famille aux Archives natio­nales améri­caines contre­disent cette affir­ma­tion. Le métis­sage de Bruce Lee a été un facteur impor­tant dans sa vie, et il a vrai­sem­bla­ble­ment joué un rôle central dans le déve­lop­pe­ment de sa vision du monde et son ouver­ture d’es­prit. Durant sa jeunesse, Bruce a dû faire face à des moque­ries et à l’ex­clu­sion car il n’était pas chinois « à 100 % ». Adoles­cent, il a été exclu du cours de son célèbre maître de boxe wing-chun Ip Man, après que ses condis­ciples ont souli­gné que ses origines eurasiennes étaient into­lé­rables au sein de la tradi­tion des arts martiaux chinois.

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Bruce Lee avait à peine quatre mois à cette date
Crédits : Natio­nal Archives and Records Admi­nis­tra­tion in San Bruno, CA

Malgré cela, les détails parti­cu­liers de sa généa­lo­gie sont restés flous au cours des quarante années qui se sont écou­lées depuis sa mort. Une partie de cette incer­ti­tude s’ex­plique en raison de l’arbre généa­lo­gique laby­rin­thique de sa famille du côté de sa mère. C’est aussi proba­ble­ment dû au fait que Bruce Lee n’a jamais eu de biographe atti­tré, fait inha­bi­tuel compte tenu de sa célé­brité plané­taire. Des nombreux livres qui ont été écrits à son sujet, la biogra­phie la plus vendue est celle de l’Amé­ri­cain Bruce Thomas, Bruce Lee: Figh­ting Spirit. Thomas (qui est par ailleurs le bassiste d’El­vis Costello), raconte que la mère de Bruce Lee « était née d’une mère chinoise et d’un père alle­mand ». Comme quoi, bien que des cher­cheurs et des proches de la famille mater­nelle de Bruce Lee à Hong Kong certi­fient que ce n’est pas vrai, l’idée persiste malgré tout. Au cours des récentes années, la famille immé­diate de Bruce Lee a expliqué que les racines euro­péennes de sa mère étaient plus géné­ra­le­ment « cauca­siennes » – comme dans le docu­men­taire de 2012 Je suis Bruce Lee –, ce qui est proba­ble­ment la façon la plus prudente et la plus fidèle de quali­fier son ascen­dance, compte tenu des incer­ti­tudes qui planent encore à ce sujet. Néan­moins, on peut apprendre beau­coup de choses en procé­dant à un examen des infor­ma­tions dispo­nibles, et bien qu’il ne faille pas tirer hâti­ve­ment de conclu­sion, les pistes les plus sérieuses laissent penser qu’il avait des ancêtres anglais.

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Lee Hoi Chuen, un acteur chinois célèbre
Crédits : Natio­nal Archives and Records Admi­nis­tra­tion in San Bruno, CA

Une histoire de famille incroyable

Pour se plon­ger dans l’his­toire de la famille de Bruce Lee du côté de sa mère, le mieux est de commen­cer par un livre écrit pas son cousin éloi­gné Eric Peter Ho, inti­tulé Tracing My Chil­dren’s Lineage. Beau­coup de gens se lancent dans des arbres généa­lo­giques, mais rares sont ceux qui écrivent près de 400 pages sur la ques­tion et sont publiés par une presse univer­si­taire – ici, celle de Hong Kong. Par sa mère, Grace, Bruce descen­dait du clan Ho-Tung Bosman, une famille hong-kongaise influente et pres­ti­gieuse, dont les membres étaient issus d’eth­nies très diverses. En ce sens, la famille de Bruce Lee n’est pas sans rappe­ler celle des Kennedy. Cela appa­raît évident non seule­ment à travers les impres­sion­nants portraits des membres de la famille dres­sés dans le livre d’Eric Peter Ho, mais parce qu’il y accorde très peu d’at­ten­tion à Bruce Lee. En dépit de la recherche extrê­me­ment fouillée que renferme l’ou­vrage, la rela­tion de la famille Ho-Tung Bosman à Bruce Lee – une icône mondiale à l’image de laquelle on a érigé des statues sur quatre conti­nents – n’est mention­née qu’une fois, et encore sous forme d’aparté amusé. Au dos du livre, on peut voir une photo­gra­phie de Sir Robert Ho Tung – le grand-oncle de Bruce Lee –, marchant et conver­sant avec Mary, la reine d’An­gle­terre, lors de la British Empire Exhi­bi­tion de 1924. Robert était un busi­ness­man très pros­père et un philan­thrope réputé. À 35 ans, il était l’homme le plus riche de Hong Kong, et il connaî­trait le succès avec diffé­rentes entre­prises lucra­tives au cours de sa vie. Cepen­dant, Robert était davan­tage qu’un homme d’af­faires astu­cieux, c’était aussi un acteur remarqué de la scène poli­tique régio­nale : il avait notam­ment financé la révo­lu­tion de Sun Yat-sen pour renver­ser la dernière dynas­tie impé­riale de Chine.

Des années plus tard, tandis que l’agres­sion japo­naise annonçait la venue de la Seconde Guerre mondiale, Robert voya­gea à travers toute la Chine dans une tenta­tive déses­pé­rée de préser­ver la fragile répu­blique de Chine. Non seule­ment il rencon­tra Sun Yat-sen et Tchang Kaï-chek, mais il se rendit dans des contrées loin­taines pour rencon­trer des seigneurs de guerre de la région et appe­ler (en vain) à l’unité. Les parents de Robert étaient Charles Maurice Bosman, un entre­pre­neur néer­lan­dais, et Lady Tze, une femme chinoise qu’on avait litté­ra­le­ment vendue sur les bords du fleuve à Shan­ghai, lorsqu’elle était adoles­cente. (Sa famille, qui était dans le commerce de la soie, l’avait utili­sée comme monnaie d’échange pour s’ac­quit­ter de leur dette, après que le mildiou eût décimé leurs mûriers.) Si Bruce Lee avait été le petit-fils de Robert, ses origines auraient laissé peu de place à la spécu­la­tion. Mais le grand-père de Bruce – le frère de Robert, Ho Kom-tong – était l’épine dans le pied de cette géné­ra­tion du clan Ho-Tung Bosman.

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Robert et Ho Kom-tong

Il existe encore une photo très parlante de Robert et Ho Kom-tong adultes, assis l’un à côté de l’autre. Elle est fasci­nante car ils n’ont physique­ment rien en commun. Les spécu­la­tions sont long­temps allées bon train quant à savoir qui était le véri­table père d’Ho Kom-tong – il existe une étrange corres­pon­dance entre les dates auxquelles Charles Bosman était loin de Hong Kong et le moment de sa nais­sance ; on suspecte ainsi qu’il fût le fruit d’une aven­ture que Lady Tze aurait eue à cette période. Par consé­quent, il est géné­ra­le­ment admis que Ho Kom-tong était d’as­cen­dance stric­te­ment chinoise. Pour compliquer les choses et les rendre plus inté­res­santes, Ho Kom-tong eut 29 enfants de son épouse et de 13 concu­bines. Sa partie de la carte généa­lo­gique ne ressemble pas telle­ment à un arbre, il s’agi­rait plutôt de vignes qui s’étendent à l’ex­cès hori­zon­ta­le­ment, jusqu’à abou­tir à la mère de Bruce Lee, Grace Ho Oi-yee. Dans son livre, Eric Peter Ho consi­dère la mère de Bruce Lee comme étant « la dernière pièce du puzzle coloré de la famille de Ho Kom-tong », affir­mant que sa mère était la maîtresse de Ho Kom-tong à Shan­ghai, qu’il pense être une femme eurasienne du nom de Cheung King-sin. Pour des raisons qu’on ignore, Grace fut élevée à Hong Kong avec sa tante Clara Ho-tung (la femme de Robert). À l’âge de 18 ans, elle tomba amou­reuse de Hoi Chuen depuis son fauteuil d’or­chestre à l’opéra, et elle le voyait en cachette tandis que sa famille désap­prou­vait leur union. Douze ans plus tard, elle était à San Fran­cisco, racon­tant cette histoire aux fonc­tion­naires améri­cains avant de rapa­trier son fils, un petit Bruce Lee âgé de quatre mois, pour qu’il gran­dît à Hong Kong.

Le twist

Mais il y a un dernier twist dans le passé de Grace, qui aide clari­fie fina­le­ment les choses plutôt qu’il ne les obscur­cit : Grace fut proba­ble­ment adop­tée. Cette infor­ma­tion a été révé­lée récem­ment par le petit-fils de Cheung, et cela permet­trait d’ex­pliquer à la fois pourquoi Grace semblait si diffé­rente de ses autres frères et sœurs, et pourquoi elle aurait dit que sa mère était anglaise et non une métisse eurasienne, comme Cheung. Une lecture atten­tive des docu­ments d’im­mi­gra­tion de Bruce Lee suggère en outre que Grace connais­sait l’iden­tité de sa véri­table mère. Lorsque les fonc­tion­naires du service de l’im­mi­gra­tion lui posèrent davan­tage de ques­tions à propos de ses parents, Grace leur répon­dit sans hési­ta­tion que sa mère n’était pas chinoise du tout et qu’elle était décé­dée sept ans plus tôt à Shan­ghai. En terme de tempo­ra­lité comme de lieux, Grace n’au­rait pu faire réfé­rence ni à Cheung, ni à celle qui s’était occu­pée d’elle durant son enfance, Clara Ho-tung. Il semble­rait donc que la « maîtresse de Shan­ghai » était plutôt une femme anglai­se…

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Les docu­ments d’im­mi­gra­tion de Grace Ho Oi-yee
Crédits : Natio­nal Archives and Records Admi­nis­tra­tion in San Bruno, CA

Malgré cela, certaines circons­tances histo­riques exigent d’être prises en consi­dé­ra­tion : Grace mentait-elle aux services de l’Im­mi­gra­tion améri­cains en raison de l’at­mo­sphère qui régnait durant cette période de guerre ? Même si l’Amé­rique ne décla­re­rait pas offi­ciel­le­ment la guerre contre les forces de l’Axe avant huit mois, la tension était-elle suffi­sam­ment haute pour que Grace crai­gnît de divul­guer ses véri­tables origines – alle­mandes par exemple ? L’his­to­rien sino-améri­cain réputé Philip P. Choy balaye ce scéna­rio d’un revers de main : « Je ne pense pas que cela aurait posé le moindre problème à l’époque. Les gens du commun n’étaient pas si conscients des enjeux poli­tiques, au prin­temps de 1941. Sans comp­ter que ce genre d’en­tre­tiens étaient menés très sérieu­se­ment, et le dépar­te­ment de l’Im­mi­gra­tion améri­cain faisait tout ce qi était en son pouvoir pour limi­ter l’im­mi­gra­tion,. » Choy soulève un point inté­res­sant en faisant réfé­rence à la tendance qu’a­vait le dépar­te­ment de l’Im­mi­gra­tion à tenter de piéger les candi­dats à la citoyen­neté améri­caine durant ces entre­tiens. Il faut savoir que l’en­tre­tien de Grace eut lieu en présence d’avo­cats et de fonc­tion­naires du gouver­ne­ment, qui avaient la répu­ta­tion de se jeter sur la moindre discor­dance dans les récits qu’ils enten­daient. Si Grace avait été prise à défor­mer le moindre aspect de son passé, cela aurait consti­tué une raison suffi­sante pour déchoir Bruce de son droit à la citoyen­neté améri­caine. Photo-6 Il faut égale­ment envi­sa­ger ce scéna­rio dans le sens inverse, car cela pour­rait aider à expliquer d’où vient la rumeur inexacte des origines alle­mandes de la famille. Si Grace voulut induire qui que ce soit en erreur, il y a fort à parier qu’il s’agis­sait plutôt des occu­pants japo­nais de Hong Kong plutôt que de la bureau­cra­tie améri­caine. Hoi Chuen et Grace étaient rentrés chez eux au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale, dans l’at­mo­sphère élec­trique du Paci­fique, où l’in­va­sion du conti­nent chinois par les Japo­nais à l’été 1937 avait donné lieu une campagne de bruta­li­tés contre les popu­la­tions civiles. Par la suite, des vagues de réfu­giés défer­lèrent sur les côtes de la colo­nie britan­nique. Le 7 décembre 1941, les forces japo­naises renver­sèrent Hong Kong où ils ne rencon­trèrent que peu de résis­tance – au même moment, ils lançaient l’as­saut contre la base de Peal Harbor à Hawaï. L’oc­cu­pa­tion qui s’en­sui­vit dura jusqu’à l’été 1945 et s’ac­com­pa­gna de restric­tions alimen­taires drama­tiques, d’une ruine des services publics et d’une rupture géné­rale du fonc­tion­ne­ment quoti­dien de la société. La famille Lee surmonta cette épreuve calfeu­trés dans leur maison de Nathan Road, dans le district hong-kongais de Kowloon – ils donnaient sur un campe­ment mili­taire japo­nais. Peut-être préten­dirent-ils alors que Grace avait des origines alle­mandes pour éviter que les soldats japo­nais ne la harcèlent.

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Bruce Lee à un tour­noi de karaté en Cali­for­nie (1964)
Crédits : Darlene Parker

Si Bruce commanda plus tard à toute une géné­ra­tion de jeunes gens de chérir leurs origines et leurs diffé­rences, il fut inspiré par l’exemple de sa propre famille. Le côté de sa mère lui donna des modèles uniques auxquels s’iden­ti­fier, des indi­vi­dus riches, puis­sants et très influents dans la société hong-kongaise, eux-mêmes issus du métis­sage. Quant à avoir le fin mot de l’his­toire sur ses origines euro­péennes, il reste à espé­rer qu’une des nouvelles biogra­phies en cours d’écri­ture vien­dra clore le débat une fois pour toutes. Pour le moment, les infor­ma­tions les plus valables indiquent forte­ment la direc­tion de la Grande-Bretagne – ce qui était parfai­te­ment inat­tendu. Bruce Lee était unique en ce qu’il parve­nait à se montrer à la fois fier de son héri­tage tout en trans­cen­dant la ques­tion des appar­te­nances ethniques. Il existe de nombreux entre­tiens avec Bruce Lee, et l’un d’eux contient cette échange : L’in­ter­vie­weur : Vous consi­dé­rez-vous comme chinois ou comme améri­cain ? Bruce Lee : Je me vois comme un être humain, car vu du ciel, nous ne formons qu’une grande famille ; nous ne sommes diffé­rents qu’en appa­rence.

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Bruce Lee à Oakland, juste avant qu’il n’aille à Holly­wood
Crédits : Barney Scol­lan

Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « Was Bruce Lee of English Descent? », paru dans Fight­land. Couver­ture : Bruce Lee sur le tour­nage du Jeu de la mort.


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