par Damon Tabor | 2 mars 2016

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Le Sexton

À Moscou, le quar­­tier géné­­ral des Loups de la Nuit se trouve dans le lit d’inon­­da­­tion d’une rivière déso­­lée en dehors de la ville, où le diri­­geant sovié­­tique Nikita Kroucht­­chev voulait autre­­fois faire construire une sorte de Disney­­land. Le Sexton est devenu la Mecque des motards russes, et la propriété possède une boîte de nuit, plusieurs bars et un restau­­rant servant des sushis et du « thé criméen ». J’ai lu que le Chirur­­gien dort sur un canapé conver­­tible, quelque part dans l’en­­ceinte de ce grand complexe. L’es­­thé­­tique de la propriété rappelle celle de Barter­­town dans Mad Max, déga­­geant de fortes ondes martiales en plus. Dans la cour inté­­rieure, deux obusiers encadrent une scène ressem­­blant à un bateau de guerre. Un char sovié­­tique est stationné non loin de là. Les Loups de la Nuit se sont pris d’un inté­­rêt parti­­cu­­lier pour l’édu­­ca­­tion de la jeunesse russe, et le Sexton sert aussi de lieu de spec­­tacle pour ces shows, toujours finan­­cés par le Krem­­lin. Ces spec­­tacles pour enfants se tiennent durant les vacances. Lors de la repré­­sen­­ta­­tion de 2013, le person­­nage de la Statue de la Liberté tente de kidnap­­per la prin­­cesse des neiges Snégou­­rot­­chka. Les Loups de la Nuit contre­­carrent son plan. « Nous nous sommes fixés pour objec­­tif de créer une alter­­na­­tive à la domi­­na­­tion étran­­gère », s’est expliqué le Chirur­­gien auprès d’un jour­­nal russe. « Les enfants doivent se rendre compte que le Mal est vrai­­ment terri­­fiant. »


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Le Sexton semble tout droit sorti de Mad Max 2
Crédits : Ronald Chop­­per

L’es­­prit du club est devenu parti­­cu­­liè­­re­­ment natio­­na­­liste aux alen­­tours de 2009. Ce mois de juillet-là, Poutine, alors Premier ministre, a enchaîné une réunion avec Barack Obama et une visite au Sexton. Les médias russes ont rapporté que Poutine avait donné un gigan­­tesque drapeau russe au Chirur­­gien, afin qu’il les protège sur la route du show prévu à Sébas­­to­­pol. D’après Elisa­­beth Wood, spécia­­liste de la Russie au MIT et co-auteur du livre Roots of Russia’s War in Ukraine (« Les racines de la guerre de la Russie en Ukraine »), les deux hommes se sont depuis lors souvent rencon­­trés : « Zaldos­­ta­­nov a ramené à Poutine des lettres et des souve­­nirs de Sébas­­to­­pol, et Poutine a encou­­ragé Zaldos­­ta­­nov à mettre en place des spec­­tacles pro-Russes en Crimée. » De son côté, le Chirur­­gien me dit que la disso­­lu­­tion de l’URSS lui a laissé un goût très amer. « Toutes les valeurs ont été perdues, tout le monde s’est mis à renier son histoire, crachant sur leurs propres grands-pères », regrette-t-il. « Tous ces impos­­teurs que j’ai toujours détes­­tés… Ils sont très vite passés de commu­­nistes à capi­­ta­­listes. » Sa désillu­­sion, conti­­nue-t-il, l’a conduit dans une phase d’er­­rance déserte, une quête de réponses. Il a fini par iden­­ti­­fier les coupables : les défen­­seurs de la démo­­cra­­tie, le libé­­ra­­lisme, Wall Street. Derrière chacun d’eux se cache la main invi­­sible. « Ce système démo­­cra­­tique est le même que le commu­­nisme. Je ne vois aucune diffé­­rence, les mêmes mensonges, les mêmes conne­­ries », dédaigne-t-il. (D’après lui, il est devenu reli­­gieux après avoir rencon­­tré un prêtre à l’en­­ter­­re­­ment d’un membre du club.)

Enfin, il a refaçonné les Loups de la Nuit dans le but de combattre ces forces du Mal, la moto comme véhi­­cule de libé­­ra­­tion. « Le modèle est né aux États-Unis », m’ex­­plique Evgeny Stro­­gov, le chef du chapitre nomade des Loups de la Nuit. « On prend, mais on adapte à notre sauce. » Plusieurs jour­­na­­listes russes ont iden­­ti­­fié un autre membre, Alexeï Weitz, comme respon­­sable prin­­ci­­pal du revi­­re­­ment des Loups de la Nuit. Ancien acteur de théâtre, Weitz a rejoint le club au milieu des années 2000 alors qu’il travaillait aussi pour un think tank natio­­na­­liste. Il est devenu plus tard un appa­­rat­­chik au sein de Juste Cause, un parti poli­­tique au « parti pris patrio­­tique » auto­­pro­­clamé, soutenu par le Krem­­lin. Aux dires du jour­­na­­liste britan­­nique Peter Pome­­rant­­sev, Weitz a permis au Chirur­­gien de déve­­lop­­per ses pulsions reli­­gieuses et patrio­­tiques. Alors que le Krem­­lin initiait sa large campagne d’étouf­­fe­­ment de la contes­­ta­­tion tout en mobi­­li­­sant une ferveur patrio­­tique, il a trouvé un allié idéal auprès du club de motards. « Le pays a besoin de nouvelles stars patriotes, le grand reality show du Krem­­lin a lancé ses audi­­tions, et les Loups de la Nuit… aident le Krem­­lin à réécrire l’his­­toire des mani­­fes­­tants contre l’injus­­tice poli­­tique et la corrup­­tion vers une version de la Sainte Russie contre les Diables étran­­gers », écrit Pome­­rant­­sev dans son livre Rien n’est vrai tout est possible : aven­­tures dans la Russie d’aujourd’­­hui.

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Alexeï Weitz
Crédits : Alex Weitz/Face­­book

Weitz, avec sa queue de cheval, ressemble étran­­ge­­ment au comé­­dien Ricky Gervais. Il a accepté de me rencon­­trer un mercredi soir au Sexton. Lorsque j’ar­­rive, il est tranquille­­ment installé à une table, siro­­tant son thé. J’ex­­plique que j’ai­­me­­rais en apprendre plus sur son rôle au sein des Loups de la Nuit. « L’His­­toire déter­­mi­­nera ma posi­­tion », me répond-il évasi­­ve­­ment. Si je veux comprendre les Loups de la Nuit, pour­­suit-il, je dois cher­­cher à comprendre le « phéno­­mène de l’âme russe ». La rela­­tion qui unit les Loups de la Nuit et l’État n’est pas, selon Weitz, une simple coopé­­ra­­tion astu­­cieuse, mais un mariage de conve­­nance. « Quand les gens voient Poutine et les Loups de la Nuit ensemble, ils se disent que c’est poli­­tique », dit-il. « En ce moment, nos inté­­rêts et ceux du gouver­­ne­­ment se rejoignent. Nous défen­­drons l’État, car dès que l’État se sera effon­­dré, ce sera l’anar­­chie. Les Anglo-Saxons ont tout prévu pour désta­­bi­­li­­ser le pays et mena­­cer les valeurs du peuple russe : les idées euro­­péennes et des lobbies libé­­raux sont ancrés au sein-même du pays. » Un peu plus tard, Weitz me montre un grand tableau accro­­ché au mur du Sexton. On y voit un moine ortho­­doxe russe du XVIe siècle, Alexan­­der Peres­­vet.

De nombreux récits narrent la mort héroïque de Peres­­vet alors qu’il se battait en duel contre un soldat de l’Em­­pire mongol. Dans la bataille qui s’en­­sui­­vit, une petite troupe russe parvint à vaincre l’ar­­mée mongole, bien supé­­rieure en nombre – une victoire dont l’im­­por­­tance est contes­­tée par les histo­­riens, mais procla­­mée aujourd’­­hui par les natio­­na­­listes russes comme la première bataille menant à la libé­­ra­­tion de la Russie, alors sous le joug mongol. D’autres membres des Loups de la Nuit avaient déjà mentionné Peres­­vet, j’avais même aperçu son image sur un de leurs t-shirts. Il semble­­rait qu’il était le tout premier patriote, leur saint patron. Dans le tableau du Sexton, Peres­­vet chevauche son destrier – le vaillant moine-guer­­rier se prépa­­rant à vaincre l’en­­va­­his­­seur et rendre sa gloire à la Russie. L’ar­­tiste, en revanche, a doté le cheval d’un détail éton­­nant : son ombre n’a pas la forme d’un équidé, mais celle d’un loup en chas­­se…

Les Loups de Louhansk

Durant l’été 2014, l’ar­­mée ukrai­­nienne rega­­gnait du terrain sur les milices pro-Russes dans les villes de Louhansk et Donetsk, dont ces dernières avaient pris le contrôle dans la région du Donbass. Des centaines de civils ont perdu la vie dans les affron­­te­­ments. À Louhansk, les coupures d’eau et d’élec­­tri­­cité sont deve­­nues monnaie courante. La nour­­ri­­ture venait à manquer. Plusieurs habi­­tants ont emmé­­nagé dans les caves pour éviter les tirs d’obus, tandis que d’autres creu­­saient des tunnels entre les appar­­te­­ments pour ne pas avoir à sortir. Un employé de morgue a survécu en ne consom­­mant que des barres choco­­la­­tées et du lard, et en jouant « Round Midnight » de Thelo­­nious Monk au saxo­­phone, pour ne plus penser à la guerre. Quelques mois plus tard, des respon­­sables ukrai­­niens ont signé un cessez-le-feu avec les sépa­­ra­­tistes, mais les combats ont très vite repris. Les États-Unis et les autres pays occi­­den­­taux accusent la Russie de four­­nir des hommes et des armes aux sépa­­ra­­tistes, ce que Poutine nie en dépit des preuves acca­­blantes. Fin 2014, le gouver­­ne­­ment ukrai­­nien a mis en place un blocus écono­­mique à l’en­­contre des deux régions dissi­­dentes. Ce geste visait à en faire perdre le contrôle aux milices, mais a laissé dans le même temps une popu­­la­­tion déjà souf­­frante sans nour­­ri­­ture ou médi­­ca­­ments. En plus des milliers de morts, cette guerre a déplacé plus d’un million d’Ukrai­­niens et détruit des villages entiers.

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Les armes de la RPL

À la mi-juillet, lors de mon voyage vers la Répu­­blique popu­­laire de Louhansk contrô­­lée par les rebelles, les stig­­mates de la guerre sont évidents. Les tirs d’ar­­tille­­rie ont arra­­ché le coin d’un immeuble d’ap­­par­­te­­ments. À part un vendeur de kebabs au toit orange, presque tous les commerces ont fermé. « Bien­­ve­­nue dans la Répu­­blique bana­­nière rebelle », ironise Taras, le garde du corps que m’a assi­­gné le gouver­­ne­­ment rebelle, alors que nous arri­­vons au centre-ville. « C’est de l’ar­­chi­­tec­­ture d’ex­­té­­rieur ukrai­­nienne », soupire-t-il, poin­­tant du doigt un immeuble tota­­le­­ment aplati. « C’était un maga­­sin végé­­ta­­rien. Une lourde cible mili­­taire, sans aucun doute. » Taras a 26 ans. Il est le jeune adjoint au minis­­tère de l’in­­for­­ma­­tion de la Répu­­blique popu­­laire de Louhansk. Ancien graphiste, il a rejoint les rebelles en 2014, et a mis en place une chaîne d’in­­for­­ma­­tions pro-russe. Il a égale­­ment conçu le blason de la Répu­­blique : une étoile rouge cernée de deux épis de blé. Avec sa forte carrure et son langage plus que fleuri, Taras arbore une barbe épaisse et ne quitte que rare­­ment ses ciga­­rettes.

D’après lui, les Ukrai­­niens l’ont quali­­fié de terro­­riste, mais je le trouve affable, avec un côté subver­­sif plutôt attrayant. Chipo­­tant à la stéréo, il enchaîne avec « Policy of Truth » de Depeche Mode. « C’est une excel­­lente musique de fond pour un propa­­gan­­diste », lâche-t-il d’un ton mali­­cieux. J’ai fait le long trajet jusqu’à Louhansk pour en apprendre plus sur le chapitre des Loups de la Nuit local, large­­ment sous-média­­tisé comparé à leurs confrères de Moscou. Des bribes d’in­­for­­ma­­tion m’avaient intri­­gué : sur sa liste de sanc­­tions, le gouver­­ne­­ment améri­­cain accu­­sait le club de motards d’avoir recruté des combat­­tants à la solde du groupe rebelle, et déployé ses membres aux premières lignes de Louhansk et Khar­­kiv. Plusieurs d’entre eux, dont l’un était surnommé « le Vampire », sont présu­­més morts. Les Loups de la Nuit de Louhansk semblent s’être cris­­tal­­li­­sés en une forme plus mili­­tante – une incar­­na­­tion moderne du moine-guer­­rier Peres­­vet. À la tombée de la nuit, Taras se rend au sommet d’une colline, surplom­­bant la ville. Le gouver­­ne­­ment rebelle impose un couvre-feu à 23 heures, et les habi­­tants sont rentrés chez eux. Louhansk, qui comp­­tait plus de 400 000 habi­­tants avant la guerre, est désor­­mais sombre et immo­­bile. Tout près, un flot constant de fusées anti­aé­­riennes zèbre le ciel. « L’avan­­tage de la guerre civile, c’est que toutes les tech­­no­­lo­­gies sont mortes », observe Taras. « Encore trois ans de conflit, et ça ressem­­blera à Jumanji, ici. »

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Le quar­­tier géné­­ral des Loups à Lougansk
Crédits : John MacDou­­gall

Le lende­­main matin, Taras et moi visi­­tons le quar­­tier géné­­ral local des Loups de la Nuit, un complexe spor­­tif désaf­­fecté à côté de la rivière Olkhovka. À notre arri­­vée, une trac­­to­­pelle soulève une grande quan­­tité de boue hors de l’eau, pour la dépo­­ser ensuite dans une benne à ordures. « Je veux rame­­ner à la vie ce qui a été tué arti­­fi­­ciel­­le­­ment », nous explique Vitaly, le chef du club, à l’ombre d’un arbre. « J’en­­tends ma voix inté­­rieure, c’est la mission que je dois à la Mère-Patrie. » Quelques autres membres des Loups de la Nuit s’ac­­tivent dans les envi­­rons, mais à part cela, le complexe est calme. Beau­­coup de membres sont partis quelques temps plus tôt à moto vers la Russie pour promou­­voir « l’in­­dé­­pen­­dance du Donbass ». Sévère et laco­­nique, Vitaly porte une arme de poing et s’est choisi un nom de guerre : « le Procu­­reur ». Il confirme que le club de bikers agit aujourd’­­hui comme un esca­­dron poli­­cier. Un autre membre me dira plus tard qu’ils gardent les stations d’es­­sence et d’autres sites, et patrouillent la ville à la recherche de crimi­­nels ou d’ivrognes. « Nous faisons partie du minis­­tère des Affaires inté­­rieures », affirme Vitaly. « Nous sommes la divi­­sion d’élite de la police. » Le chef d’un autre chapitre des Loups de la Nuit a nié toute impli­­ca­­tion du club dans le conflit ukrai­­nien, mais Vitaly est éton­­nam­­ment franc sur le sujet. « Ce n’est pas un secret. Nous n’avons pas honte », décrète-t-il. « Le gouver­­ne­­ment ukrai­­nien est fasciste. Ici, c’est la Russie. C’est pour cela qu’on y reste et qu’on la défend. »

D’après Vitaly, en 2014, alors que l’ar­­mée ukrai­­nienne se rappro­­chait de Louhansk, les Loups de la Nuit ont aidé à barri­­ca­­der la ville. Ils ont ensuite pris part aux affron­­te­­ments dans au moins quatre villes et, avec l’aide de chars russes, ont tenu un siège sur l’aé­­ro­­port de Louhansk, qui était aux mains des para­­chu­­tistes ukrai­­niens – une bataille dévas­­ta­­trice qui a laissé l’aé­­ro­­port en ruines. Envi­­ron 40 Loups de la Nuit comp­­taient parmi les belli­­gé­­rants, et au moins trois d’entre eux sont morts. Un membre du nom de Sergeï Koptev a été tué lors d’une attaque au mortier. Un autre, surnommé « le Bison », a marché sur une mine. « Le Vampire » est mort dans un char en feu. Leurs photos, ainsi que celles d’une centaine d’autres rebelles, sont main­­te­­nant expo­­sées en mémo­­rial au centre-ville de Louhansk.

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Les Loups de la Nuit s’in­­ves­­tissent dans la vie de Louhansk
Crédits : Miais­­tok

Depuis lors, les Loups de la Nuit semblent s’être trans­­for­­més en un régi­­ment de reprise en main de la ville. Ils orga­­nisent des concerts locaux. Ils ont dragué des tonnes de déchets de l’Ol­­khovka et ont déversé du sable pour créer une plage pour les habi­­tants du coin. Dans un parc adja­cent à leur quar­­tier géné­­ral, ils ont installé un bac à sable et des belvé­­dères. Des chars en ruines, des véhi­­cules blin­­dés et des douilles de roquettes jonchent leur complexe – le club envi­­sa­­geait de tout trans­­for­­mer en musée de « l’art brisé ukrai­­nien » à ciel ouvert. Dans une serre toute proche, les Loups de la Nuit cultivent des tomates. « Notre nation est frois­­sée, écra­­sée depuis des années », constate Vitaly. « Nous essayons de faire en sorte que tout ne soit pas détruit. Les bonnes choses étaient entre­­po­­sées dans un coin sombre, mais tout peut être ramené à la vie. » Au début, je prenais la notion de résur­­rec­­tion de Vitaly comme un désir de recons­­truire les parcs locaux, comme une recons­­truc­­tion de la nation à petite échelle. Mais il est très vite devenu évident que l’en­­ver­­gure de son rêve était bien plus large. « La mission des Loups de la Nuit », souligne-t-il, « est de redon­­ner vie à la Mère-Patrie, de recon­­nec­­ter ses parties ampu­­tées. Nous sommes une terre, un peuple. Nous avons été arti­­fi­­ciel­­le­­ment divi­­sés. Nous avons des chapitres des Loups de la Nuit en ancien terri­­toire sovié­­tique. Notre mission est d’ap­­por­­ter le patrio­­tisme, l’or­­tho­­doxie, l’amour de la Mère-Patrie et de nous réuni­­fier. » J’ai suggéré que pour­­tant, bon nombre de personnes, au sein de ces répu­­bliques, ne souhai­­taient pas la réuni­­fi­­ca­­tion. « Tout le monde a le droit de penser diffé­­rem­­ment », me répond-il. « Et pour ceux qui ne veulent pas de réuni­­fi­­ca­­tion, j’ai une ques­­tion : pourquoi ces pays les retiennent-il ? » La vision de Vitaly de réin­­té­­grer les anciens États sovié­­tiques est à la fois auda­­cieuse et provo­­cante, certaine d’alar­­mer ces gouver­­ne­­ments : au moins un d’entre eux a déjà commencé à aligner son armée aux fron­­tières, au cas où.

Pendant que l’ar­­mée ukrai­­nienne cher­­chait à récu­­pé­­rer le Donbass, aux rebelles pro-russes durant l’été 2014, un village en bordure de Louhansk du nom de Novos­­vit­­livka a subi l’une des batailles les plus dévas­­ta­­trices. Petit mais stra­­té­­gique­­ment impor­­tant, le village se situe sur une auto­­route reliant Louhansk à la fron­­tière russe, 32 kilo­­mètres à l’est – un conduit liant l’État satel­­lite au paque­­bot-mère. Les Loups de la Nuit, aidés d’autres forces rebelles, ont combattu deux semaines pour le contrôle de Novos­­vit­­livka. La moitié du village a été rasée dans le proces­­sus : un nombre incal­­cu­­lable de maisons, un jardin d’en­­fants, l’hô­­pi­­tal. La Maison de la Culture du village, dont la façade arbo­­rait une fresque en mosaïque de 18 mètres de haut inti­­tu­­lée « L’arbre de la Vie », s’est évanouie sous les bombes. Au moins 100 civils y ont perdu la vie. ulyces-putinbikers-12« Les affron­­te­­ments étaient violents », se souvient Vitaly, abor­­dant le sujet avec lassi­­tude. « Artille­­rie et combats de rue. Lance-roquettes. Beau­­coup de gens sont morts dans leur cave. » Les soldats ukrai­­niens ont égale­­ment barri­­cadé les habi­­tants dans l’église du village : « Si quelqu’un résis­­tait, ils le tuaient. » Sur une place battue par le vent en dehors de Novos­­vit­­livka, la Maison de la Culture gît toujours, carbo­­ni­­sée et aban­­don­­née. Mais l’hô­­pi­­tal a été recons­­truit, grâce aux dons d’un chan­­teur du Donbass, connu sous le nom du Frank Sina­­tra russe, si l’on en croit la rumeur. Les tirs d’ar­­tille­­rie ont défoncé le clocher à bulbe de l’église. Son remplaçant se trouve sur des blocs de bois juste à côté, prêt à être ajusté sur le toit, comme un chapeau. Le long de la rue, je m’ar­­rête devant un immeuble à appar­­te­­ments blanc de quatre étages. Dans la cage d’es­­ca­­lier menant à la cave, quelqu’un a écrit à la main sur le mur : « Atten­­tion. Ne jetez pas de grenades dans le sous-sol !!! Il n’y a pas de terro­­riste. Seule­­ment des civils. » Pendant les combats, beau­­coup de rési­­dents se sont cachés dans les caves des bâti­­ments. « L’ar­­mée ukrai­­nienne était là », montre Tamara, une retrai­­tée aux cheveux couleur auber­­gine, poin­­tant du doigt une zone proche de nous. « Le côté pro-russe les bombar­­dait pour les faire partir. » Son mari et elle, ainsi que d’autres rési­­dents, ont passé trois semaines dans un couloir humide, dans le sous-sol de son immeuble. Plusieurs mate­­las souillés traînent toujours sur le sol cras­­seux. « Il faisait vrai­­ment très froid. On a mangé ce qu’on avait dans nos maisons », explique-t-elle.

Un jour, en sortant, elle a décou­­vert un homme assis dans sa voiture. Il s’était fait déca­­pi­­ter par un éclat d’obus. « Nous avons parfois enterré des gens dans le jardin, et nous les avons trans­­fé­­rés au cime­­tière ensuite », pour­­suit-elle, le regard perdu vers un lit de belles-de-jour emmê­­lées. Mais quelqu’un a posé des mines dans le cime­­tière. Elle a donc laissé les corps restants enter­­rés là où ils étaient. La guerre du Donbass a commencé à adop­­ter sa propre logique. Alors que le nombre de victimes civiles gran­­dis­­sait et que les deux côtés commet­­taient des atro­­ci­­tés, les gens se sont inévi­­ta­­ble­­ment joints au conflit, tant pour des raisons ethniques ou de souve­­rai­­neté natio­­nale qu’en guise de repré­­sailles. Les deux camps se sont répan­­dus en propa­­gande : les Ukrai­­niens pro-Kiev étaient des « néo-nazis fascistes », les pro-russes des « terro­­ristes ». On parlait de camps de concen­­tra­­tion, de cruci­­fixions d’en­­fants. À Novos­­vit­­livka, les médias russes accu­­saient les forces ukrai­­niennes d’avoir abattu des civils et d’en avoir enfermé d’autres dans l’église avant de miner la zone. Le prêtre de l’église m’a dit, en revanche, que les Ukrai­­niens avaient distri­­bué des repas, et que personne n’avait été tué malgré deux tirs d’obus directs. Dans cette vision défor­­mée de la réalité, cela se passait tel que George Orwell l’avait écrit : « Tout le monde croit aux atro­­ci­­tés commises par l’en­­nemi et met en doute celles de son propre camp. » Un après-midi, Taras et moi nous rendons dans la campagne vallon­­née des alen­­tours de Louhansk, dans une église ortho­­doxe perchée au sommet de la colline. Elle a été construite par Niko­­laï Tara­­senko, un énig­­ma­­tique archéo­­logue russe qui, inspiré par une instruc­­tion divine, a aban­­donné sa profes­­sion dans les années 1990 pour bâtir un temple dans la région du Donbass. Depuis, le site est devenu célèbre et, d’après Taras, Tara­­senko est aussi connu pour être un ermite philo­­sophe, prophète à ses heures, pouvant donner des nouvelles de la guerre. En tant que membre des Cosaques, les cava­­liers légen­­daires gardant la loin­­taine fron­­tière russe, il a livré combat dès le début du conflit.

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Les ruines d’un monas­­tère près de Donestk
Crédits : Msty­­slav Cher­­nov

« Avant la guerre, nous priions et nous construi­­sions », se souvient Tara­­senko, qui se rapproche des 70 ans avec fort peu de dents et un œil humide, assis à une longue table de cuisine. « Et quand la guerre est venue, nous avons pris les armes. Aujourd’­­hui, nous prions et nous nous battons. » Il a passé ces vingt dernières années à construire l’église, mais elle n’est toujours pas termi­­née. Le conflit semble avoir tota­­le­­ment englouti son travail. Toutes les semaines, un petit groupe d’ha­­bi­­tants – souvent incluant Tara­­senko lui-même – se rend aux premières lignes, à 65 kilo­­mètres de là. La guerre a passé un point de non retour, d’après lui, et il ne peut bais­­ser les armes. Kiev a d’ailleurs des « équipes spéciales » desti­­nées à le tuer, et a engagé des merce­­naires – une histoire large­­ment diffu­­sée par la propa­­gande russe. Quit­­tant la table de cuisine, Tara­­senko nous emmène au dehors pour nous montrer l’église. Dans le sanc­­tuaire vide, il grimpe sur une échelle bancale, puis pose le pied sur un petit balcon avec une vue prenante sur la vallée. « La grande guerre est encore à venir », prédit-il. « D’après les prophé­­cies, la guerre s’éten­­dra au nord de Louhansk et Donetsk jusqu’en Fédé­­ra­­tion de Russie, et à l’est du terri­­toire ukrai­­nien. C’est la Troi­­sième Guerre mondiale. Les États-Unis, l’Eu­­rope, l’Asie… Tout le monde sera impliqué. Je ne le veux pas, mais je l’ai vu. »

Le spec­­tacle commence

En août, une longue colonne de motards s’est rendue à Sébas­­to­­pol pour inau­­gu­­rer le show de 2015 des Loups de la Nuit, « la Forge de la Victoire ». Chevau­­chant une moto agré­­men­­tée de peau de croco­­dile, le Chirur­­gien guide la proces­­sion. Vitaly est juste derrière, aux côtés de centaines de motards venant de Grozny, du Tatars­­tan, de Biélo­­rus­­sie et du Tadji­­kis­­tan. Même un groupe de Yakoutsk, en Sibé­­rie, a fait près de 16 000 kilo­­mètres pour l’oc­­ca­­sion. Le Chirur­­gien est resté énig­­ma­­tique quant au contenu du show, mais quelques détails ont filtré : l’évé­­ne­­ment présen­­te­­rait la victoire sovié­­tique sur l’Al­­le­­magne nazie et, d’après le site inter­­­net du club, forme­­rait « les jeunes, dans l’es­­prit du patrio­­tisme, à construire une alter­­na­­tive paci­­fique à Maïdan pour détruire l’Ukraine – une alter­­na­­tive au terro­­risme impi­­toyable et à ses spon­­sors ».

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Partout où il passe, le Chirur­­gien est reconnu
Crédits : DR

Sur les lieux, des milliers de fans ont monté leurs tentes autour du maré­­cage. Il y a des motards occa­­sion­­nels, des membres d’autres clubs, des adoles­­cents, des familles avec leurs bébés. Il y a des échoppes propo­­sant des kebabs et des bières, d’autres sur l’éle­­vage des animaux. La flotte de la mer Noire possède son stand de recru­­te­­ment. Le Chirur­­gien semble être partout : posant pour des photos, signant des auto­­graphes, dévoi­­lant un nouveau modèle de moto surnommé « la Stali­­nette ». Vers minuit, le 21 août, le spec­­tacle prin­­ci­­pal commence. Une sirène anti­aé­­rienne hurle, menaçante. Un bombar­­dier nazi, suspendu du haut d’un immeuble, s’élève au-dessus de la foule. Des explo­­sions s’en­­suivent, des nuages de fumée. Une mère russe s’en­­fuit, saisis­­sant sa fille terro­­ri­­sée, un homme en feu saute d’un balcon. Soudain, la voix guttu­­rale du Chirur­­gien déferle sur la foule, depuis un nid de corbeau au-dessus de la bataille : « La grande guerre patrio­­tique était la guerre du Bien contre le Mal, de la Lumière contre les Ténèbres, du Para­­dis contre l’En­­fer. » Des chars blin­­dés alle­­mands et des colonnes de soldats SS font leur appa­­ri­­tion. Ils exécutent sans merci plusieurs hommes, et conduisent les femmes et les enfants dans des camions-plateaux. Soudain, dans l’ombre : une brigade de l’Ar­­mée rouge. Leurs fusils et leurs mitraillettes tirent, ils parviennent à avan­­cer. Les SS commencent à tomber les uns après les autres. Un cri triom­­phant fend l’air, sous une charge russe défer­­lante. Un char Soviet T-34 gronde, pièce de musée rappor­­tée de Volgo­­grad. Les Alle­­mands sont défaits. De son perchoir, le Chirur­­gien déclare : « Le Saint Graal de la victoire et de la lumière éter­­nelle, la même que celle du Buis­­son ardent, brillait lors des temps les plus sombres du chagrin russe. Avec ce Graal, nous avons arrosé les germes du nouvel État, l’État de Russie, et il s’est déve­­loppé malgré les séche­­resses et les tempêtes. »

Plusieurs digni­­taires de Crimée, parmi lesquels le gouver­­neur de Sébas­­to­­pol, assistent au spec­­tacle depuis une plate­­forme VIP. Les Loups de la Nuit ont invité Poutine, mais il a préféré ne pas s’y rendre. L’ab­­sence du président est un mystère, étant donné le soutien flam­­boyant qu’il accorde au Chirur­­gien, mais la presse russe l’a à peine mention­­née. Peu de temps après, cepen­­dant, des marines russes et des chars ont été repé­­rés près d’une base aérienne syrienne. En l’es­­pace de quelques semaines, Poutine a dévoilé une pous­­sée diplo­­ma­­tique majeure – plus d’aide mili­­taire, un plan de paix poten­­tiel pour la Syrie – pour conso­­li­­der les pouvoirs du président en place, Bachar el-Assad. L’état désas­­treux de la Syrie a permis à Poutine, d’après plusieurs analystes, d’éla­­bo­­rer une tactique infaillible : soute­­nir un allié et détour­­ner l’at­­ten­­tion du conflit en Ukraine, tout en permet­­tant à la Russie de rasseoir son statut de grande puis­­sance sur la scène inter­­­na­­tio­­nale. https://www.youtube.com/watch?v=WrwsJAq07Jk Alors que le spec­­tacle conti­­nue, de gigan­­tesques marteaux pneu­­ma­­tiques se balancent de haut en bas, et une petite armée de prolé­­taires sovié­­tiques – métal­­lur­­gistes, travailleurs d’usine, fabri­­cants de bombes atomiques – commencent à recons­­truire héroïque­­ment le pays. Le spec­­tacle est la descen­­dance mécon­­nais­­sable des éditions précé­­dentes. Elles étaient désor­­don­­nées, cousues de fil blanc, paillardes et anar­­chiques : des hommes dégui­­sés en cheva­­liers s’af­­fron­­tant sur des motos. Des numé­­ros de strip-tease avec des serpents. Un motard arbo­­rait même un drapeau améri­­cain. « J’ai toujours la liberté. Je l’ai toujours, mais peut-être moins qu’a­­vant », m’avouait le Chirur­­gien lorsque nous nous sommes rencon­­trés à Sébas­­to­­pol. « Mais main­­te­­nant, d’autres choses sont plus impor­­tantes pour moi : nous sommes en lutte pour la Mère-Patrie, et je suis un soldat de cette lutte. C’est mon combat, c’est ma guerre pour mon pays. »

Le spec­­tacle atteint son apothéose. Des feux d’ar­­ti­­fice explosent dans le ciel. Les Loups de la Nuit défilent pour accueillir l’im­­mense foule. Ils acclament la pres­­ta­­tion, miroir de la Russie telle qu’elle fut, et comme ils sont persua­­dés qu’elle pour­­rait être à nouveau un jour : invain­­cue, indis­­ci­­pli­­née, redou­­table. Au moins 100 000 personnes sur les lieux du show, des millions d’autres devant le direct retrans­­mis par la télé­­vi­­sion d’État, lèvent les yeux vers un blason en cage. Il repré­­sente une étoile sovié­­tique, un aigle à deux têtes tsariste et deux épis de blé, symbole de natio­­na­­lisme et d’hé­­roïsme créé par les Loups de la Nuit. Le blason s’élève bien haut, au-dessus de la foule de Sébas­­to­­pol. Une véri­­table mise en scène de l’em­­pire.


Traduit de l’an­­glais par Natha­­lie Delhove d’après l’ar­­ticle « Putin’s Angels: Inside Russia’s Most Infa­­mous Motor­­cycle Club », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Les Loups de la Nuit à Louhansk. Créa­­tion graphique par Ulyces.


Les histoires les plus dingues de l’ex-URSS

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