par Damon Tabor | 19 janvier 2015

Au fond du vallon, diffi­­cile de voir où on met les pieds, et le gros adjoint du shérif qui marche derrière moi trébuche, dérape et manque de tomber, son impo­­sant M14 dans les mains. Invi­­sible mais recon­­nais­­sable à son bruit, un avion de surveillance appar­­te­­nant à la Cali­­for­­nia Air Natio­­nal Guard passe au-dessus de nos têtes. Nous faisons halte dans une prai­­rie seule­­ment éclai­­rée par la Lune.


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Forêt natio­­nale de Mendo­­cino
Une aube brumeuse
Crédits : Rebecca Shiraev

Un garde-chasse à la mous­­tache four­­nie armé d’un fusil à pompe se dissi­­mule derrière un sapin. Un autre rampe derrière la souche d’un chêne, le visage dissi­­mulé sous une cagoule et paré d’un fusil d’as­­saut M4 sur lequel il a peint ce qui ressemble à des feuilles de canna­­bis. Une oreillette grésille. Nous retour­­nons dans les bois, où le chemin se fait de plus en plus pentu. Nous progres­­sons dans l’obs­­cu­­rité, tâton­­nant comme des aveugles dans une pièce incon­­nue. Alors que le ciel vire au violet, nous trou­­vons la trace d’autres hommes : une bouteille de sauce, une tasse de camping, une odeur d’ex­­cré­­ments. Plus loin, quatre tuyaux noirs sortent d’un puits recou­­vert d’une bâche et serpentent à travers les bois – ils nous indiquent où les fermiers s’ap­­pro­­vi­­sionnent en eau. Le jour se lève à présent et nous déci­­dons de nous arrê­­ter. « J’ai pris d’as­­saut les plan­­ta­­tions de fermiers encore pétés à la tequila Patrón à neuf heures du matin », chuchote l’homme cagoulé. « Ils ne nous ont pas entendu arri­­ver. » Nous descen­­dons la colline, avant de la remon­­ter sur quelques mètres. Et là, enfin, nous tombons sur les plants de marijuana. Il y en a des centaines, qui constellent le versant sud de la colline d’un vert émeraude, dans la pâle lueur de l’aube. Ils nous arrivent aux genoux, et leurs bour­­geons font la taille d’une capsule de bière. L’homme cagoulé nous montre un petit chemin qui se faufile à travers le champ. « Nous sommes dans leur campe­­ment », chuchote-t-il. Puis il s’élance entre les arbres, son M4 sur l’épaule, et hurle : « Policí! Policí! »

La revanche du shérif Allman

Quelques heures plus tôt, alors qu’il faisait déjà nuit, j’avais rejoint une douzaine de flics de l’équipe du SWAT du comté de Mendo­­cino et d’autres services de police. Ils étaient sur le point de prendre d’as­­saut une grande plan­­ta­­tion de marijuana cachée dans la Mendo­­cino Natio­­nal Forest – un terrain appar­­te­­nant à l’État –, en Cali­­for­­nie du Nord. Forts et char­­pen­­tés, les hommes étaient équi­­pés comme des Navy SEALs – lunettes de vision nocturne, gilets pare-balles, fusils d’as­­saut –, bien qu’ils soient plus habi­­tués à défon­­cer des portes qu’à parti­­ci­­per à des opéra­­tions furtives. Pendant la marche, la plupart d’entre eux pestaient contre les chemins acci­­den­­tés que nous emprun­­tions au beau milieu de la forêt. Envoyer des repré­­sen­­tants de la loi dans des raids nocturnes en pleine nature pour reconqué­­rir des terres publiques était un phéno­­mène nouveau dans la guerre contre la drogue. Pas forcé­­ment le plus sûr, leurs proies de cette nuit se trou­­vant être des hommes armés et dange­­reux. D’après les porte-paroles du Service des forêts, les rapports de la Maison Blanche sur le sujet et les articles publiés un peu partout – du New York Times aux blogs répu­­bli­­cains –, des gangs mexi­­cains armés jusqu’aux dents cultivent en masse du canna­­bis sur plusieurs terrains publics à travers toute la Cali­­for­­nie.

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Un membre du raid à l’aube
En quête de plan­­ta­­tions illé­­gales
Crédits : Damon Tabor

Nombre d’entre eux entre­­tiennent des liens avec des orga­­ni­­sa­­tions sangui­­naires comme le cartel des Zetas ou celui de Sina­­loa. Selon plusieurs de ces sources, ils auraient migré vers le nord au lende­­main des attaques du 11 septembre, lorsque des normes de sécu­­rité plus strictes ont rendu plus diffi­­cile encore le trans­­port de drogues du Mexique vers les États-Unis. Même si les preuves accré­­di­­tant la thèse des liens avec les cartels sont rares, peu de doutes subsistent quant à la présence de fermiers mexi­­cains dans les bois de Mendo­­cino. Ils y œuvrent depuis la fin des années 1990. Même si hommes et argent traversent régu­­liè­­re­­ment la fron­­tière améri­­cano-mexi­­caine, la DEA (Drug Enfor­­ce­­ment Agency) pense que les fermes instal­­lées sur les terres appar­­te­­nant à la Cali­­for­­nie sont gérées par des gangs mexi­­cains indé­­pen­­dants et de taille modeste, basés sur le sol améri­­cain, qui emploient des sans-papiers pour se char­­ger du labeur quoti­­dien. Ces trafiquants de drogue sont respon­­sables de la montée de la violence et des dégra­­da­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales, dans ces terres recu­­lées de la Cali­­for­­nie. Au cours de la dernière décen­­nie, ces fermiers illé­­gaux qui opèrent à diverses endroits de l’État ont pris en otage des biolo­­gistes travaillant pour le Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire améri­­cain et ont tiré sur des randon­­neurs et des adjoints du shérif. Selon plusieurs témoi­­gnages, ils auraient égale­­ment tiré sur des gardes-chasse et des kaya­­kistes.

En 2010, plus de quatre millions et demi de plants de canna­­bis ont poussé sur des terres publiques, la plupart en Cali­­for­­nie. Le prix de revente de cette récolte fara­­mi­­neuse tourne avoi­­sine onze milliards de dollars – soit l’équi­­valent du produit inté­­rieur brut d’un ancien pays de l’Union sovié­­tique. Mais c’est dans la région de la Mendo­­cino Natio­­nal Forest, où pros­­pèrent des dizaines de fermes illé­­gales, que la situa­­tion est la plus déses­­pé­­rée. Longue et étroite, sa forme évoquant un piment, la « Mendo » dispose de millions d’hec­­tares lais­­sés sans surveillance. Tous sont parfai­­te­­ment appro­­vi­­sion­­nés en eau, établis sur des versants orien­­tés vers le sud et situés non loin de routes et d’au­­to­­routes aisé­­ment acces­­sibles et en excellent état. En 2010, les auto­­ri­­tés ont trouvé plus de marijuana dans les envi­­rons du comté de Mendo­­cino – qui englobe une bonne partie de la forêt, des terres du Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire, des réserves indiennes, ainsi que des villes comme Willits, Ukiah et Fort Bragg – que la DEA a pu en saisir dans trente-cinq autres États : plus d’un demi-million de plants. Valeur à la revente : 1,5 milliards de dollars. Les sommes en jeu ont fait des terres recu­­lées de la Cali­­for­­nie un terri­­toire prisé : les fermiers n’hé­­sitent plus à mena­­cer les chas­­seurs de daim et tirent à vue dès qu’un garde fores­­tier approche de leur fief. En 2006, Robert Corey Want et Ivan Tillot­­son Jr, deux membres d’une tribu indienne, ont été tués par des culti­­va­­teurs de canna­­bis implan­­tés sur la réserve de leur tribu. Deux ans plus tard, dans le comté de Lake (qui couvre une partie de la Mendo), un super­­­vi­­seur du comté du nom de Rob Brown a décou­­vert deux hectares de culture clan­­des­­tine sur sa propriété de trois-cents hectares. L’un d’eux était truffé de trous de loup, ces pièges qui consistent à tapis­­ser le fond d’un trou de pieux acérés, avant de le recou­­vrir d’une bâche camou­­flée par des feuilles et du bois.

« Ces gens chient dans notre jardin ? On va leur botter le cul. » — Shérif Allman

De nombreux habi­­tants de la région sont terro­­ri­­sés et ont tout bonne­­ment cessé d’ar­­pen­­ter des sentiers qu’ils emprun­­taient depuis l’en­­fance, alors que le nombre de batailles rangées à l’arme auto­­ma­­tique entre les auto­­ri­­tés et les fermiers ne cesse d’aug­­men­­ter. En juillet 2010, un adjoint du shérif a abattu un fermier de 24 ans du nom d’An­­gel Hernan­­dez-Farias au cours d’une opéra­­tion menée dans les bois. Trois semaines plus tard, les poli­­ciers de Mendo­­cino ont attaqué un autre champ de canna­­bis et tué un fermier qui bran­­dis­­sait un fusil. Cet été-là, d’autres culti­­va­­teurs ont été tués au cours d’opé­­ra­­tions simi­­laires dans les comtés voisins. Un degré de violence sans précé­dent dans une région qui fut autre­­fois une enclave de hippies, de culti­­va­­teurs de poires et d’er­­mites en tous genres.

En août 2010, la colère des habi­­tants s’est expri­­mée lors d’une meeting avec les super­­­vi­­seurs du comté orga­­nisé à Covelo, une petite ville qui s’étend à l’orée de la forêt de Mendo­­cino, répu­­tée pour sa produc­­tion consé­quente de drogue. Paul Trouette, un commis­­saire en charge de la pêche et de la chasse, reve­­nait ce soir-là d’une équi­­pée de trois jours dans les bois, et disait avoir vu « des convois de véhi­­cules qui ressem­­blaient à ceux qu’u­­ti­­lisent les cartels hispa­­niques sur les routes ». Un commerçant s’est plaint que la forêt était tombée aux mains « d’en­­va­­his­­seurs armés ». Deux proprié­­taires de ranch et une insti­­tu­­trice ont révélé avoir été pris pour cibles par les tirs de plusieurs fermiers. Fou de rage, un autre éleveur a demandé à ce que les super­­­vi­­seurs déclarent la zone en état d’ur­­gence et appellent à l’aide la garde natio­­nale pour nettoyer la forêt, une déci­­sion sans précé­dent dans l’his­­toire des États-Unis. « C’est une occu­­pa­­tion », a ajouté l’éle­­veur nommé Chris Bren­­nan. « On m’a tiré dessus. Ils déciment la popu­­la­­tion de daims. Ils empoi­­sonnent les ours. Autant chan­­ger de nom et rebap­­ti­­ser l’en­­droit la “forêt natio­­nale des cartels”. » Sur le point d’avoir à gérer une véri­­table révolte, le shérif du comté de Mendo­­cino – un homme sociable et mali­­cieux, jamais contre un passage à la télé – leur promit de mener une guerre au sein de sa forêt, au cours de la période de végé­­ta­­tion de l’été 2011. Peu après le meeting de Covelo, Allman est allé frap­­per à toutes les portes de Washing­­ton à la recherche d’argent et de maté­­riel pour sa grande opéra­­tion anti-drogue, l’une des plus impor­­tantes dans l’his­­toire de la Cali­­for­­nie.

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Les daims du comté
Forêt natio­­nale de Mendo­­cino
Crédits

La « Full Court Press », comme il a baptisé son raid, rassem­­ble­­rait tout l’ap­­pa­­reil étatique de lutte contre les narco­­tiques : trois-cents poli­­ciers, des soldats, des agents de la DEA, du Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire et du Bureau des douanes et de l’im­­mi­­gra­­tion, le Service des forêts, six bureaux de shérif et plus d’une douzaine d’autres agen­­ces… Sans oublier un esca­­dron d’hé­­li­­co­­ptères Black Hawks et d’avions de surveillance assor­­tis d’ima­­ge­­rie satel­­lite, des analystes au service d’agences de rensei­­gne­­ment et une poignée de patrouilleurs, tous prêts à arrê­­ter le moindre fermier assez fou pour se croire capable d’échap­­per au piège tendu par le shérif de Mendo­­cino. « C’est le moment de vérité », m’a dit Allman quand je l’ai rencon­­tré au début des opéra­­tions en juillet 2011. « On en a assez de perdre l’argent des touristes, de perdre nos chas­­seurs, nos ressources natu­­relles, notre eau et notre faune. Ces types chient dans notre jardin ? On va leur botter le cul. »

Soupçons

Le shérif Allman a une belle bedaine, une mous­­tache de flic typique et des yeux d’un bleu verre de mer. Repré­­sen­­tant de la loi depuis trente-et-un ans et shérif depuis six, il dirige la police de Mendo­­cino depuis son bureau rempli de pape­­rasse où surnagent des muni­­tions d’ar­­tille­­rie longues comme un avant-bras. Une photo enca­­drée des acteurs des Incor­­rup­­tibles, dédi­­ca­­cée par Kevin Cost­­ner, trône en bonne place sur le mur. Allman, 51 ans, a des allures de Sean Connery, qui incarne un poli­­cier rompu aux histoires de rue dans le film de Brian de Palma. Allman est coriace, Allman est intel­­li­gent, et Allman a de la bouteille : il a entraîné la police du Kosovo dans les années 1990 et, trait rare parmi les poli­­ciers que j’ai pu rencon­­trer, il aime citer Voltaire.

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Le shérif Tom Allman
Cerveau de l’opé­­ra­­tion Full Court Press
Crédits : Damon Tabor

Autre excen­­tri­­cité, Allman ne pense pas que la culture du canna­­bis soit une mauvaise chose. Parmi ses plus grandes réus­­sites, on compte un programme imaginé en 2009, qui consiste à donner un accord offi­­ciel pour certaines plan­­ta­­tions sur des terrains privés. Il en a eu l’idée en 1996, quand les Cali­­for­­niens ont voté la Propo­­si­­tion 215, qui auto­­rise les habi­­tants à culti­­ver et possé­­der de l’herbe pour usage médi­­cal. La loi permet égale­­ment aux comtés d’im­­po­­ser leurs propres stan­­dards quant à la quan­­tité auto­­ri­­sée, et Mendo­­cino est l’un des plus laxistes sur ce point : vingt-cinq plants pour quiconque possède une ordon­­nance et quatre-vingt dix-neuf pour une coopé­­ra­­tive médi­­cale. Mais Allman est allé encore plus loin. Dans son programme, tout culti­­va­­teur doté d’une ordon­­nance de son méde­­cin doit se procu­­rer des attaches Tyrap au bureau du shérif. Les Tyrap sont fixées au pied des plants, aussi le shérif peut-il faci­­le­­ment savoir quels plants sont légaux et lesquels ne le sont pas. À Mendo­­cino, beau­­coup sont illé­­gaux. Après la vali­­da­­tion de la Propo­­si­­tion 215, le marché de l’herbe en Cali­­for­­nie s’est changé en un joyeux mélange de culti­­va­­teurs agréés par les méde­­cins, de malades dotés une ordon­­nance les auto­­ri­­sant à possé­­der des cultures – mais vendant malgré tout une partie de leur récolte au marché noir –, et de fermiers clan­­des­­tins opérant dans le plus pur mépris de la loi.

En 2005, un jour­­nal local de Mendo­­cino a estimé que la culture du canna­­bis pesait pour deux tiers dans l’éco­­no­­mie de la région – envi­­ron 1,5 milliards de dollars par an. Depuis le balcon de mon hôtel à Ukiah, lorsque le vent souffle dans la bonne direc­­tion, le parfum de la skunk me parvient aux narines, l’odeur de la matière première la plus lucra­­tive du comté. Pour Allman, les Tyrap impo­­se­­raient un peu d’ordre dans un paysage chao­­tique : les petits produc­­teurs qui travaillaient dans le cadre de la loi seraient connus de tous, ce qui permet­­trait aux forces de l’ordre de se concen­­trer sur ceux qui sont dans l’illé­­ga­­lité. « Pour vingt-cinq plants, on ne sort même pas l’hé­­lico », me confie Allman dans son bureau d’Ukiah. « Je connais certains Répu­­bli­­cains – des mecs qui vote­­raient pour Nixon s’il était encore en vie – qui possèdent vingt-cinq plants dans leur jardin. »

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Carte d’iden­­tité pour canna­­bis médi­­cal
État de Cali­­for­­nie
Crédits

Néan­­moins, c’est une posi­­tion diffi­­cile à tenir pour un poli­­cier. Allman s’oc­­cu­­pait de déli­­vrer des auto­­ri­­sa­­tions à certains culti­­va­­teurs alors même qu’il fomen­­tait en paral­­lèle une opéra­­tion para­­mi­­li­­taire de grande enver­­gure contre d’autres. Un grand écart qu’au­­cun autre repré­­sen­­tant de la loi améri­­cain n’a jamais eu à réali­­ser (à l’au­­tomne 2011, à la suite d’un raid de la DEA dans une coopé­­ra­­tive locale et de menaces de pour­­suites judi­­ciaires contre le comté prove­­nant du bureau du procu­­reur, Allman a cessé de four­­nir des Tyrap aux coopé­­ra­­tives). Quoi qu’il en soit, pour lui, le topo était clair : les véri­­tables enne­­mis occu­­paient les bois. « Ce n’est pas de la marijuana desti­­née à un usage théra­­peu­­tique », m’ex­­plique Allman. « C’est un terri­­toire public. C’est la cinquième année de suite que les touristes nous disent qu’ils ne vien­­dront pas parce que nos forêts ne sont pas sûres. Je vais faire des courses le soir et je vois des gens avec des caddies remplis de hari­­cots, de tortillas et de riz. Ce ne sont pas des gens du coin. Ils sont là pour une seule raison : se faire du fric. Y réflé­­chissent-ils à deux fois avant de jeter leurs déchets ou d’uti­­li­­ser leurs pesti­­cides pour rendre leurs plants toujours plus gros ? Non, parce que pour eux, la forêt n’est rien d’autre qu’un terrain fertile. »

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Peu après avoir conversé avec Allman, j’ai rencon­­tré John Pinches, un éleveur qui habite non loin de Layton­­ville, et qui offi­­cie égale­­ment comme super­­­vi­­seur du comté de Mendo­­cino. Pinches, la soixan­­taine, est chauve et rond comme un bonhomme de neige. Il a un faible pour les boucles de cein­­ture énormes. Conser­­va­­teur, il est plutôt favo­­rable à la léga­­li­­sa­­tion mais voit la présence des fermiers dans la forêt comme un fléau. En tant que super­­­vi­­seur, il a proposé l’in­­ter­­dic­­tion de trans­­port de maté­­riaux tels que les tubes d’ir­­ri­­ga­­tion en plas­­tique – indis­­pen­­sables aux culti­­va­­teurs d’herbe éloi­­gnés des sources d’eau – dans la forêt de Mendo­­cino. Des points de contrôle gardés par des repré­­sen­­tants de la loi aide­­raient à faire respec­­ter cette inter­­­dic­­tion et, selon ses prévi­­sions, rédui­­raient de 90 % la culture illé­­gale de canna­­bis. Son idée n’a pas été appré­­ciée par le Service des forêts, m’a avoué Pinches. Selon lui, l’agence n’a pas voulu embau­­cher pour mettre en place le projet. « Ils sont assis sur leur cul dans leurs jolis pickups verts, pas en train d’ar­­pen­­ter la forêt », me dit-il. « Là, je parle de nous, les citoyens – culti­­va­­teurs d’herbe honnêtes, métal­­lur­­gistes, barmans – qui repre­­nons le contrôle de notre forêt. On en a assez. » Critiquer le Service des forêts est une spécia­­lité locale. C’est sur ses terres que se cultivent une bonne partie des plants illé­­gaux, mais l’agence, en sous-effec­­tif et très mal finan­­cée, n’est pas suffi­­sam­­ment équi­­pée pour patrouiller sur l’en­­semble de son terri­­toire ou mener des opéra­­tions de main­­tien de l’ordre. En 2009, des membres du service ont conseillé à des randon­­neurs de « pres­­ser le pas » s’ils tombaient sur « des campeurs mangeurs de tortillas, buveurs de Tecate ou amateurs de chan­­sons hispa­­niques » – de poten­­tiels culti­­va­­teurs de canna­­bis, possi­­ble­­ment armés.

À la diffé­­rence des autres équipes déci­­dées à défendre l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, Trouette et ses compa­­gnons sont armés de fusils d’as­­saut.

Sans surprise, les membres du Service des forêts assurent faire tout ce qui est en leur pouvoir. « Nous faisons tout ce que nous pouvons pour diri­­ger nos efforts dans la bonne direc­­tion – et la bonne direc­­tion en Cali­­for­­nie, c’est la culture du canna­­bis », affirme Scott Harris, l’agent spécial respon­­sable de la région Paci­­fique-Sud-ouest au Service des forêts, juste avant une réunion au sujet de l’opé­­ra­­tion Full Court Press à laquelle seuls les poli­­ciers ont le droit d’as­­sis­­ter. « Si on remon­­tait quatre ans en arrière, nous aurions proba­­ble­­ment eu la moitié du staff actuel pour régler le problème de Mendo­­cino », m’as­­sure Lee John­­son, le garde-fores­­tier du district. « Nous commençons à mesu­­rer l’éten­­due du problème, et on a reçu un soutien logis­­tique pour résoudre cette affaire. » Pinches n’est pas le seul habi­­tant à n’en plus pouvoir.

Quelques jours plus tard, assis dans le café d’un centre commer­­cial, je rencontre Paul Trouette, le commis­­saire en charge de la pêche et de la chasse qui avait prévenu les super­­­vi­­seurs au sujet d’une « acti­­vité qui ressemble à celle d’un cartel » dans la forêt. Physique râblé, cheveux ternes, Trouette est proprié­­taire d’un bar qui ne sert que du café et des jus de fruits. Il a récem­­ment formé un groupe de volon­­taires prêts à nettoyer la forêt des plan­­teurs de canna­­bis. Une ferme de cinquante mille plants de marijuana – du jamais-vu il y a dix ans mais du menu fretin de nos jours – est une vraie bombe envi­­ron­­ne­­men­­tale. Les fermiers rasent la forêt sur des hectares entiers et siphonnent les nappes phréa­­tiques. Ils aspergent leurs plantes de pesti­­cides toxiques et sèment des appâts à l’ar­­se­­nic pour élimi­­ner les animaux suscep­­tibles de dévo­­rer leurs bour­­geons. Recon­­di­­tion­­ner un espace passé entre les mains des fermiers coûte envi­­ron quinze mille dollars – une somme préle­­vée sur les comptes publics. Jusque là, Trouette et sa bande sont parve­­nus à reprendre posses­­sion de deux sites dans la forêt de Mendo­­cino, nettoyant la zone de près d’une demi-tonne de détri­­tus, d’ou­­tils de jardi­­nage et d’équi­­pe­­ment de camping, trans­­por­­tant le tout à l’aide d’un héli­­co­­ptère. À la diffé­­rence des autres équipes déci­­dées à défendre l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, Trouette et ses compa­­gnons sont armés de fusils d’as­­saut. Plusieurs de ces volon­­taires sont d’an­­ciens poli­­ciers, et comptent un expert en matières dange­­reuses ainsi qu’un spécia­­liste des pièges dans leurs rangs. Trouette me dit que les auto­­ri­­tés locales lui assurent leur soutien. Je lui ai demandé ce qu’il se passe­­rait s’ils tombaient nez-à-nez avec un gang de fermiers armés jusqu’aux dents.

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Lance­­ment de l’opé­­ra­­tion Full Court Press
Juillet 2011
Crédits : U.S. Army Natio­­nal Guard

« Nous ne sommes pas des merce­­naires ou une milice », dit-il. « On recon­­di­­tionne des zones jonchées de déchets. » Mais, avoue-t-il, « il y a eu des affron­­te­­ments. On ne les cherche pas, mais on ne se défile pas. C’est notre terre. On veut pouvoir se prome­­ner avec nos familles et nous amuser tranquille­­ment. On veut pouvoir pêcher et on veut que les daims se sentent à leur aise ici. On ne va plus suppor­­ter cela long­­temps. Si tu es entré ici illé­­ga­­le­­ment, bravo, tant mieux pour toi. Mais si tu commences à commettre des délits et à vouloir nous inti­­mi­­der, sois certain que ça ne durera pas éter­­nel­­le­­ment. » Plusieurs groupes de ce type sillonnent la forêt de Mendo­­cino, m’as­­sure Trouette, et « ils ont la situa­­tion bien en main ». Puis il scanne le centre commer­­cial avec suspi­­cion. La majo­­rité des clients ce jour-là semblent être des mères de famille, traî­­nant derrière elles des hordes de gamins. Un vieille dame s’ins­­talle à côté de nous avec son petit-fils. « C’est louche », dit Trouette. « On pour­­rait faci­­le­­ment m’abattre sur le bord de la route. »

Raid nocturne

Pour accom­­pa­­gner l’équipe de la Full Court Press au cours d’une opéra­­tion nocturne, j’ai suivi l’adjoint du shérif jusqu’au Golden Ram, un ranch immense dédié à la chasse, situé en bordure de la forêt de Mendo­­cino. Peu après minuit, nous avons garé notre véhi­­cule dans un champ rempli de voitures de poli­­ciers. Un campe­­ment de tentes mili­­taires, des toilettes de chan­­tier et un géné­­ra­­teur élec­­trique de la taille d’un camion sont dispo­­sés dans un coin discret, au bout de la zone. Dans les phares du 4×4 du shérif, une douzaine de poli­­ciers en tenue de camou­­flage et en gilets pare-balles encastrent des char­­geurs au bas de leurs M4.

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Un plant de canna­­bis arra­­ché
Commis­­saire en charge de la pêche et de la chasse
Crédits : Damon Tabor

D’autres étudient des plans du site, certains constel­­lés de punaises colo­­rées, consé­quence d’une longue compa­­rai­­son entre ces dessins topo­­lo­­giques et des photos prises par satel­­lite. La plupart de ces hommes font partie du SWAT de Mendo­­cino – des armoires à glace, mous­­ta­­chus et lour­­de­­ment armés –, mais c’est un garde-fores­­tier du Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire au crâne surmonté d’un chapeau aux bords disten­­dus qui joue le rôle du leader. Non loin de là, sur le côté, se tient l’homme à la cagoule. « — Vous êtes tous au courant de la merde rose qu’ils foutent dans l’eau, hein ? demande un flic du SWAT. Ça vous tue en une demi-heure. — Qu’est ce que c’est ? — C’est mortel, me répond-il. Ça vient du Mexique. Si tu vois un animal mort, éloigne-toi. — Las manos arriba”, dit un autre poli­­cier. C’est tout ce que je dois rete­­nir. — Ça veut dire quoi ? inter­­­viens-je. — Les mains en l’air. » Nous rejoi­­gnons rapi­­de­­ment un convoi de cinq camions qui démarrent de concert, soule­­vant une épaisse pous­­sière, si dense qu’il nous est diffi­­cile de voir le véhi­­cule qui nous précède, à l’ex­­cep­­tion de la faible lueur de ses phares arrière. Je suis monté dans la voiture de Mike Davis, un sergent du bureau du shérif, accom­­pa­­gné d’un molosse de quarante kilos : Dutch. Les exploits de ce chien sont légen­­daires. Il a été poignardé à la gorge par un culti­­va­­teur de plants de canna­­bis qu’il venait de plaquer au sol. « Les gars à qui on a à faire sont au plus bas de l’échelle », m’ex­­plique-t-il alors que nous subis­­sons les cahots de la route. « Ils arrivent au début du prin­­temps et cultivent en mode guérilla. Après quoi leur boss se pointe en mini-van une fois par semaine et leur donne rendez-vous à un endroit et une date bien précis – avec son joli chapeau de cow-boy tout neuf et ses boots au bout chromé. Il se gare et jette des tortillas et des œufs aux ouvriers qui essaient de les attra­­per. Ces mecs sont très orga­­ni­­sés. Ils ont un circuit entier de petites plan­­ta­­tions et de nombreux campe­­ments. » « Depuis que je suis flic, on les effraie avec un héli­­co­­ptère afin de les dissua­­der de conti­­nuer », pour­­suit Davis. « Et puis on débarque et on arrache les plants. Les citoyens nous demandent sans cesse de leur rendre leurs terres, mais courir après ces mecs, c’est super dange­­reux. Tu tombes sur un type dans une manza­­nita, il te sort un AK-47 et t’as pas le temps de savoir s’il va t’épar­­gner ou non parce que t’es offi­­cier de police. »

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Terrain acci­­denté
Raid dans la forêt de Mendo­­cino
Crédits : U.S. Army Natio­­nal Guard

Le convoi fait halte sur le bord de la route. Les hommes se réunissent, véri­­fient leurs fusils et enfilent leurs lunettes de vision nocturne. Le plan est de suivre un chemin long de plusieurs kilo­­mètres au milieu d’un terrain diffi­­cile et pentu, afin d’at­­teindre les plan­­ta­­tions de marijuana qui poussent sur les terres du Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire, à l’orée de la forêt de Mendo­­cino. Après avoir reconnu le site, l’équipe du raid inter­­­vien­­dra juste avant le lever du soleil et arrê­­tera les fermiers. Si tout se passe bien, personne ne sera blessé. À la fin, les membres de l’opé­­ra­­tion seront héli­­treuillés deux par deux. Un problème subsiste. Malgré les infor­­ma­­tions réunies, personne ne sait combien de culti­­va­­teurs se trouvent dans la plan­­ta­­tion que l’équipe est sur le point de prendre d’as­­saut – ni s’ils sont bien armés. « S’il arrive quoi que ce soit, jetez-vous à terre », me chuchote Bob Farrell, le garde-chasse armé d’un le fusil à pompe. Les hommes progressent lente­­ment. La forêt a cette odeur étrange, celle d’une chapelle dans laquelle on aurait brûlé trop d’en­­cens. À la lueur de la lune se dessinent les silhouettes majes­­tueuses des pins et des sapins. L’avion de la Natio­­nal Guard veille sur nous depuis les airs, scru­­tant nos moindres mouve­­ments. Le pas mal assuré alors qu’il descend le ravin derrière moi, un adjoint glisse sur une pierre. Je sens sa main sur mon épaule. « Ne trahis pas notre posi­­tion », dit-il en poin­­tant la lumière orange de mon dicta­­phone, qui enre­­gistre tout ce que nous disons.

~

Deux heures plus tard, le ciel au-dessus de la cano­­pée a pris une couleur de lait. Je distingue à présent les troncs des manza­­ni­­tas, ridés comme des robes frois­­sées. Des embal­­lages, des paquets de ciga­­rettes vides et des poêles à frire jonchent le sol. Tortillas trem­­pées et œufs pour­­ris complètent le tableau.

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Héli­­treuillage
Une fois le raid terminé
Crédits : Damon Tabor

L’homme-cagoule tire une couver­­ture et un énorme rat au pelage brun s’échappe préci­­pi­­tam­­ment d’un lit, tombe au sol et détale en direc­­tion des buis­­sons. Un autre rat est allongé plus loin, la tête prise entre les mâchoires d’un piège en acier. Tout ce qu’on voit ici a été amené par l’homme, à la fin d’une longue marche semée d’em­­bûches qui s’achève, pour les plus coura­­geux, par un boulot misé­­rable de six mois consis­­tant à arro­­ser sans trêve des plants de canna­­bis. Les occu­­pants, vu les piètres défenses qui entourent le camp, comp­­taient reve­­nir, soit ici, soit ailleurs : les fermiers clan­­des­­tins retournent souvent sur les mêmes lieux, encore et encore. Le garde-chasse du Bureau d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire note quelque chose sur son cale­­pin et donne un coup de pied dans un seau d’en­­grais. Puis il remonte le chemin et se dirige vers  l’hé­­li­­co­­ptère. « Ils ont pris peur », dit un flic, assis à flanc de colline. Les hommes sont disper­­sés dans la pous­­sière, leur équi­­pe­­ment ramassé en un tas désor­­donné. Un membre du SWAT se plaint des heures supplé­­men­­taires, un autre de son mal de dos. Presque aucun plant n’a été détruit. Les membres de l’équipe d’ar­­ra­­chage – souvent des saison­­niers – sont censés rappliquer d’une minute à l’autre. Peu après, j’en­­tends le son des pales de l’hé­­li­­co­­ptère. Il descend lente­­ment, son souffle décoif­­fant les manza­­ni­­tas alors qu’il dégage la zone des membres de l’opé­­ra­­tion. Dutch aussi est évacué : muselé, il semble mal à son aise. Quand vient mon tour, je m’ac­­croche au câble d’acier et m’agrippe soli­­de­­ment, contem­­plant la forêt qui s’étend sous mes bottes.

Le vent tourne

Peu après le raid, je me rends à l’aé­­ro­­port du comté à Ukiah pour parti­­ci­­per à un repé­­rage de plan­­ta­­tions dans le cadre de la Full Court Press. Alors que je me gare, un héli­­co­­ptère Black Hawk décolle vers des collines au teint brun-gris, et un Kiowa fait chauf­­fer ses moteurs sur le tarmac. Son pilote, Josh McMinn, un jeune homme roux membre de la Garde natio­­nale cali­­for­­nienne, a effec­­tué deux vols de combat en Irak, et un autre en Afgha­­nis­­tan. Lui et son copi­­lote, le capi­­taine Pete Faeth, ont le profil idéal pour le job – McMinn a un œil d’ex­­pert. Alors que nous décol­­lons et volons au-dessus d’Ukiah, il m’in­­dique les plants d’herbe sous nos pieds. « Ça, c’est une plan­­ta­­tion 215 », hurle-t-il, utili­­sant l’abré­­via­­tion commune pour dési­­gner les plants  légaux de canna­­bis théra­­peu­­tique. Une ving­­taine de plants grands comme des arbres de Noël, au milieu d’une clai­­rière entou­­rée de chênes, sont alignés de façon brouillonne. Plus loin, McMinn me montre le lopin person­­nel d’un fumeur, caché derrière un ranch, puis un autre dissi­­mulé au milieu de vignes. Quelques minutes plus tard, nous survo­­lons les terrains d’une entre­­prise d’abat­­tage d’arbres. Tout un flanc de la colline a été rasé, lais­­sant appa­­raître une terre nue et craque­­lée, piquée d’une ving­­taine de plants ressem­­blant à de mauvais implants capil­­laires. Vu du ciel, Mendo­­cino semble envahi par les mauvaises herbes.

« Ces types font pous­­ser leurs plantes dans des endroits inat­­ten­­dus : à trois mille mètres d’al­­ti­­tude ! » — Laura Mark

McMinn pense avoir repéré une culture clan­­des­­tine au cours d’une mission précé­­dente : nous prenons la direc­­tion du nord pour en avoir le cœur net. L’ombre de l’hé­­li­­co­­ptère glisse sur la cano­­pée alors que le vent s’en­­gouffre dans l’ha­­bi­­tacle de l’hé­­li­­co­­ptère. Faeth confirme l’exis­­tence d’un sentier. Au cours d’une opéra­­tion récente, il a embarqué son VTT à l’ar­­rière d’un héli­­co­­ptère pour ensuite tracer la route parmi les arbres. « Un peu de G, par ici », dit McMinn, forçant le Kiowa à prendre un virage serré afin de le posi­­tion­­ner paral­­lèle au sol. Puis il fait un geste en direc­­tion du sol. D’abord, je ne vois rien. Et puis les plants se maté­­ria­­lisent, des pousses vertes au milieu des couleurs ternes de la forêt. Du travail de profes­­sion­­nel, des centaines de plants parfai­­te­­ment dissi­­mu­­lés parmi les arbres. Il y en avait sûre­­ment beau­­coup plus dans les envi­­rons. McMinn reste à haute alti­­tude, afin d’évi­­ter d’ef­­frayer les fermiers, et note les coor­­don­­nées du site. Les équipes d’All­­man inter­­­vien­­dront bien­­tôt, ajou­­tant cette zone au bilan de l’opé­­ra­­tion de l’été 2011 du Full Court Press : 632 058 plants seront fina­­le­­ment arra­­chés, sur cinquante-six sites (bien plus qu’en 2010), ainsi que près de vingt-cinq mille kilos de déchets, vingt-cinq kilo­­mètres de tuyaux d’ir­­ri­­ga­­tion, trente-huit pisto­­lets, fusils d’as­­saut et autres armes. Les auto­­ri­­tés ont égale­­ment arrêté cent cinquante-neuf fermiers, dont la plupart se trou­­vaient être en situa­­tion irré­­gu­­lière. Ils ont été accu­­sés de plusieurs infrac­­tions, parmi lesquelles culture clan­­des­­tine de canna­­bis, port d’arme illé­­gal et viola­­tions des lois sur l’im­­mi­­gra­­tion.

~

Cepen­­dant, à la fin de l’opé­­ra­­tion au début du mois d’août 2011, il y avait de grandes chances que les gangs reviennent dans la forêt de Mendo­­cino ou s’ins­­tallent dans le comté voisin, avant d’être à nouveau chas­­sés. C’est ce qu’All­­man appelle « l’ef­­fet ping-pong ». Les trafiquants mexi­­cains avaient fini par domi­­ner tout un pan du busi­­ness de la revente du canna­­bis, autre­­fois aux mains de petites frappes aux cheveux longs, et avaient amené le zèle capi­­ta­­liste dans un marché à priori saturé. Ils emploient des éclai­­reurs, des chauf­­feurs, des lunche­­ros qui appro­­vi­­sionnent les plan­­ta­­tions en nour­­ri­­ture et en maté­­riel, et des armées de petites mains pour récol­­ter l’herbe. Ils ont mis en place des camps très élabo­­rés, des sites de végé­­ta­­tion, des points de déchar­­ge­­ment pour le réas­­sort, et ils ont passé des mois à éviter les raids de la police et les vols de surveillance. Aussi sour­­nois qu’un cancer, ils ont repoussé les ambi­­tions d’éra­­di­­ca­­tion des auto­­ri­­tés : en postant des gardes armés non loin de leurs cultures et en plan­­tant tôt dans la saison pour prendre de court les poli­­ciers. Ils sont mêmes parve­­nus à faire fleu­­rir les plantes deux fois par saison, un tour de magie horti­­cole qui a mysti­­fié les auto­­ri­­tés.

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Un ranger examine un camp de culti­­va­­teur
La forêt est pleine de détri­­tus
Crédits : Damon Tabor

« Ces types font pous­­ser leurs plantes dans des endroits inat­­ten­­dus : à trois mille mètres d’al­­ti­­tude ! Même pas besoin de se trou­­ver sur le versant sud », me raconte Laura Mark, agent spécial du Service des forêts forte d’an­­nées d’ex­­pé­­rience, spécia­­li­­sée dans la recherche de ces fermes de canna­­bis. « Ils ont brisé les codes, ils changent de tactique. Quand on a commencé, ils déta­­laient comme des lapins en nous voyant. Main­­te­­nant, non seule­­ment ils nous tirent dessus, mais ils montent des tours de garde et installent des pièges, dont certains peuvent être action­­nés à distance. Leurs comman­­di­­taires leur disent : “Proté­­gez le matos à n’im­­porte quel prix.” » Voici la clé de voûte de toute cette orga­­ni­­sa­­tion : culti­­ver de la marijuana dans une zone telle que la forêt de Mendo­­cino est un excellent calcul écono­­mique. Même un culti­­va­­teur médiocre pour­­rait extraire un demi-kilo d’herbe tout fait consom­­mable d’une plante qui aurait poussé ici. Au prix de revente de cinq mille dollars le kilo, une plan­­ta­­tion rela­­ti­­ve­­ment modeste de dix mille plants peut rappor­­ter vingt-cinq millions de dollars. Avant les assauts nocturnes, le gouver­­ne­­ment avait pour habi­­tude d’en­­voyer sur place des héli­­co­­ptères, des avions et des agents de la DEA armés jusqu’aux dents. Le Service des forêts a récem­­ment dépensé cent mille dollars pour deux drones SkySeer UAV afin de repé­­rer les cultures illé­­gales. Le labo­­ra­­toire en charge du déve­­lop­­pe­­ment des jetpacks de la NASA a mis au point un logi­­ciel capable de compi­­ler les données du système d’in­­for­­ma­­tion géogra­­phique pour déter­­mi­­ner l’em­­pla­­ce­­ment des points d’eau suscep­­tibles d’être utili­­sés par les fermiers. On a même fait venir l’ar­­mée dans de nombreux États pour tenter de persua­­der les culti­­va­­teurs de se recon­­ver­­tir dans une acti­­vité moins lucra­­tive. Mais au cours des dix dernières années, le nombre de plants de marijuana saisis sur les terres publiques n’a cessé d’aug­­men­­ter. « On a des forêts, des montagnes, l’ac­­cès à la mer, un Office Depot… Tout est à dispo­­si­­tion », explique Brent Wood, un agent spécial travaillant au Bureau des narco­­tiques de Cali­­for­­nie. « Pourquoi risque­­rait-on de trans­­por­­ter de la marijuana de qualité à travers la fron­­tière quand on a la possi­­bi­­lité de la faire pous­­ser ici, et de la rame­­ner dans la Central Valley pour la remettre à ceux qui s’oc­­cupent de la distri­­bu­­tion ? C’est un bon calcul. Ces types sont avant tout des busi­­ness­­mans. » Des busi­­ness­­mans qui commencent à étendre leur réseau vers l’est. En juin 2008, le Service des forêts a décou­­vert une méga-ferme de trois cent soixante mille plants dans la Chero­­kee Natio­­nal Forest, au Tennes­­see, la plus grosse décou­­verte de ce genre de cultures sur des terres publiques. En 2010, les auto­­ri­­tés ont mis la main sur douze fermiers hispa­­niques et détruit une plan­­ta­­tion de cinquante mille plants dans une forêt du Wiscon­­sin.

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Légis­­la­­tion par États du canna­­bis aux USA en 2015
Vert : le canna­­bis est légal ; Bleu foncé : la loi prévoit la dépé­­na­­li­­sa­­tion dans certains cas
Bleu : le canna­­bis médi­­cal est légal
Bleu clair : certaines lois permettent la posses­­sion de canna­­bis ; Gris : le canna­­bis est inter­­­dit

Un mémo interne du Service des forêts stipu­­lait que cette même année, des gangs mexi­­cains, profes­­sion­­nels du commerce de la drogue, avaient pris d’as­­saut le Michi­­gan et le Wiscon­­sin, et que le person­­nel en charge du main­­tien de l’ordre au sein de l’agence n’était « abso­­lu­­ment pas prêt » à faire face à une telle oppo­­si­­tion. Sur une carte du Service des forêts retraçant l’évo­­lu­­tion de la menace sur une période de dix ans, on suit le souffle d’un vent fort qui balaie le pays de la Cali­­for­­nie vers le Midwest, disper­­sant sur son passage des graines de canna­­bis. Ce vent est la maté­­ria­­li­­sa­­tion sur une carte colo­­rée des dix-sept millions de fumeurs de marijuana que comptent les États-Unis d’Amé­­rique.

Jesús

J’ai passé mon dernier jour en Cali­­for­­nie à Fresno, en terri­­toire ennemi. Bien que beau­­coup de choses ont été écrites à propos des liens suppo­­sés entre les culti­­va­­teurs et les cartels mexi­­cains, ni le shérif Allman, ni l’agent spécial Wood – du haut de ses quinze années d’ex­­pé­­rience –, ne valident ces rumeurs. À Ukiah, Allman m’avait montré les photos de l’au­­top­­sie d’An­­gel Hernan­­dez-Farias, le fermier tué par son adjoint au cours d’une opéra­­tion. Le corps pâle et sans vie de Faria était allongé sur une table grise. Sa tête, tour­­née sur le côté, suivait un angle bizarre. Il avait déjà été arrêté aupa­­ra­­vant, pour avoir trans­­porté de la marijuana. Il avait un fils, et travaillait égale­­ment chez un vigne­­ron. « Si nous leur injec­­tions à tous du sérum de vérité, je ne pense pas qu’ils nous diraient : “Oui, on bosse avec le cartel de Juarez. » me dit Allman. « Ce ne sont que de pauvres gens à qui on a promis : “Si vous nous four­­nis­­sez une bonne récolte, vos familles rece­­vront des compen­­sa­­tions.” »

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Chef-lieu du comté de Fresno
L’en­­trée de Van Ness Avenue
Crédits : David Jordan

Néan­­moins, le fonc­­tion­­ne­­ment de ces gangs reste opaque. Dans l’es­­poir d’y voir un peu plus clair, je suis parvenu à orga­­ni­­ser un rendez-vous avec un ancien membre d’un réseau appelé la famille Magaña. À leur zénith, en 2000, les Magaña – une nébu­­leuse de parents, de beaux-parents et d’as­­so­­ciés rési­­dant tous à Fresno – s’oc­­cu­­paient de la plus grande plan­­ta­­tion de marijuana connue et basée sur un terrain public : ils dispo­­saient d’une armée de cent travailleurs, la plupart en situa­­tion irré­­gu­­lière, de planques remplies d’AK-47, et de vingt champs instal­­lés dans des forêts natio­­nales, de Los Padres à Mendo­­cino. Ils cuisi­­naient aussi de la meth. L’enquête menée par Wood, qui mit fin au règne des Magaña, dura trois ans et fut la première affaire où un réseau crimi­­nel fut jugé pour avoir cultivé de la marijuana sur des terres publiques – le patient zéro du phéno­­mène. Il avait fallu enre­­gis­­trer des conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques, ache­­ter de la drogue sous couver­­ture, recru­­ter des infor­­ma­­teurs anonymes et effec­­tuer de la surveillance aérienne. « Des modes opéra­­toires aujourd’­­hui systé­­ma­­tique­­ment utili­­sés furent créés pour cette opéra­­tion », rappelle Wood. Dans l’im­­meuble qui abrite l’an­­tenne cali­­for­­nienne du Bureau des narco­­tiques, je suis Isaias Rivera, un agent spécial au crâne rasé et au bras tatoué, jusqu’à une salle de confé­­rence. Rivera sera mon inter­­­prète. Ce n’est pas sa fonc­­tion au quoti­­dien, mais ça le chan­­ge­­rait, lui qui, derniè­­re­­ment, s’était fait passer pour un tueur à gages afin d’ar­­rê­­ter un gardien de prison prêt à tout pour faire tuer sa femme. Un homme d’une soixan­­taine d’an­­nées nous rejoint dans la pièce : Stet­­son blanc, bottes de cow-boy et chemise western barrée de lise­­rais bleus, tendue sur un ventre énorme. Il se met à parler à voix basse. Quand je lui demandé sous quel nom il souhaite appa­­raître dans mon enquête, il a pris le temps de réflé­­chir avant de me dire : « Jesús. » Comme beau­­coup de culti­­va­­teurs hors-la-loi en Cali­­for­­nie, Jesús vient du Michoacán, un État du Mexique célèbre pour sa culture du canna­­bis. Au début, me dit Jesús, il est venu en Amérique pour avoir une vie meilleure et a commencé à travailler dans les vignes avant de gérer leur appro­­vi­­sion­­ne­­ment en travailleurs, ce qui impliquait la gestion d’une flotte de vans. En 1999, Juan et Jose Luis Magaña, deux frères immi­­grés clan­­des­­tins qui tenaient d’une main de fer le busi­­ness fami­­lial – qui tour­­nait prin­­ci­­pa­­le­­ment autour de la commer­­cia­­li­­sa­­tion illé­­gale de canna­­bis – se sont mis à culti­­ver sur les terres publiques de Cali­­for­­nie.

Faire pous­­ser de la marijuana dans les bois implique bien peu de risques pour un retour sur inves­­tis­­se­­ment colos­­sal.

Les Magaña ont promis un emploi à Jesús comme lunchero : il devait se servir des vans qu’il avait à sa dispo­­si­­tion pour amener de la nour­­ri­­ture à ceux qui culti­­vaient dans des terres plus recu­­lées. Pour cela, il commença à toucher trois-cents dollars par semaine. Jesús m’avoue avoir fourni des ouvriers qui s’étaient occu­­pés des plan­­ta­­tions, même si lui-même a toujours refusé d’y exécu­­ter la moindre tâche. La première année, selon les esti­­ma­­tions de Jesús, les Magaña géraient cinquante plan­­ta­­tions, chacune comp­­tant cinq mille plants, ce qui leur promet­­tait un revenu brut de trois cent cinquante millions de dollars. « Mucho », me répond Jesús quand je lui demande s’il avait au départ des réserves à l’égard du busi­­ness. « Je savais que c’était mal, et je me suis long­­temps posé des ques­­tions à ce sujet. J’étais ruiné, je n’avais plus d’argent. Je me suis dit que si j’ar­­ri­­vais à mettre un peu de côté, j’ar­­rê­­te­­rais au bout d’un an. » Au lieu de quoi Jesús a commencé à trans­­por­­ter de la drogue des plan­­ta­­tions jusqu’aux planques sécu­­ri­­sées dans toute la Central Valley. « J’ai commencé à livrer de l’herbe et je me faisais trente mille dollars avec ça, mec », dit-il. « C’est de l’argent facile. » Mais les Magaña lui ont joué un mauvais tour, estime Jesús, en ne lui donnant que quinze mille dollars. Avec le secret espoir de gravir les éche­­lons au sein du réseau, il a égale­­ment pris les rênes de deux plan­­ta­­tions, dont celle qui se situait dans la Mendo. Mais après que les Magaña ont vendu la récolte de Jesús cette année-là, ils ne lui ont donné que vingt-sept mille dollars, un prix bien en deçà de celui du marché. J’ai demandé à Jesús si c’est à ce moment-là qu’il a commencé à se consi­­dé­­rer comme un crimi­­nel. « Jamais de la vie je n’ai eu un tel senti­­ment », répond-il. « Je me disais que c’était la dernière fois. Et puis, avec le coup des vingt-sept mille, je me suis dit : “Plus jamais.” J’avais l’in­­ten­­tion de prendre un vrai job, à l’an­­cienne. » Au moment où Jesús s’est dit cela, Wood avait déjà enclen­­ché les grandes manœuvres. Il avait orga­­nisé des achats de marijuana sous couver­­ture et obtenu des infor­­ma­­tions de la part de sources anonymes, certaines lui détaillant même comment les Magaña faisaient passer l’herbe jusqu’au Mexique. En août 2000, des agents ont pris d’as­­saut une plan­­ta­­tion fami­­liale dans la Sierra Natio­­nal Forest, et tué un fermier. En septembre, ils en ont déman­­telé deux de plus. Un mois plus tard, Wood et son équipe ont arrêté trente personnes ayant des liens avec les Magaña. Ils sont venus pour Jesús à sept heures, un samedi. Ce matin-là, trois cent cinquante mille dollars en cash et presque vingt kilos de meth dormaient paisi­­ble­­ment dans son salon. Jesús a passé deux ans en prison, avant de déci­­der de colla­­bo­­rer avec le gouver­­ne­­ment fédé­­ral. Aujourd’­­hui, c’est un paisible retraité qui s’oc­­cupe de ses quatre enfants aux États-Unis, et des nombreux autres qu’il a au Mexique – avec assez de petits-enfants pour qu’il en perde le compte exact. Jesús a quitté le busi­­ness de la drogue. Enfin presque.

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Un jardin rempli de marijuana à Fresno
Le panneau dit : « Ne faites pas atten­­tion au chien, méfiez-vous du proprié­­taire. »
Crédits

« Je suis orienté plein sud »dit-il en me parlant de son jardin. « Alors j’ai demandé un permis. Ils m’ont donné six plants ! » « Ça reste illé­­gal, du point de vue des fédé­­raux », inter­­­vient l’agent spécial Rivera. « Ça reste illé­­gal, du point de vue des fédé­­raux… » répète Jesús, sourire aux lèvres. La pièce reste silen­­cieuse un moment. Je finis par deman­­der à Jesús s’il est possible de convaincre des gens comme les Magaña de cesser de faire pous­­ser de la marijuana sur les terres publiques. Il prend le temps de la réflexion. « Pour vous dire la vérité, c’est impos­­sible », dit-il enfin. Il pour­­suit après un instant : « Gente con hambre, todo el tiempo. » Cela signi­­fie qu’il y aura toujours des gens affa­­més à la recherche de nour­­ri­­ture. Ce que veut dire Jesús, m’ex­­plique Rivera, c’est que de faire pous­­ser de la marijuana dans les bois implique bien peu de risques pour un retour sur inves­­tis­­se­­ment colos­­sal. Il faudrait être complè­­te­­ment fou pour s’en priver.


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Weed Whackers », paru dans Outside Maga­­zine. Couver­­ture : Une grande forêt cali­­for­­nienne. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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