par David Peisner | 11 janvier 2016

Mansou­­rah → Malmö

Nous sommes à Malmö en Suède et la nuit de mars est fraîche, mais Ramy Essam entrouvre la porte du balcon de son appar­­te­­ment au troi­­sième pour lais­­ser filtrer un peu de l’ex­­té­­rieur à l’in­­té­­rieur. « J’aime entendre la rue. » À dire vrai, il n’y a pas grand chose à entendre en ce mercredi soir : le bruit des voitures passant sur la route glis­­sante, le clic-clac des talons sur le trot­­toir, le croas­­se­­ment étrange de l’un des pigeons impo­­sants qui vivent perchés en équi­­libre précaire sur les branches nues des arbres adja­­cents. « C’est telle­­ment calme ici, pas comme en Égypte », dit-il en s’en­­fonçant dans son petit canapé brunâtre. « Quand je suis arrivé, j’ai habité pendant un temps dans un appar­­te­­ment situé dans un beau quar­­tier, mais chaque fois que je jouais de la guitare, le voisin cognait contre le mur pour que j’ar­­rête. Je n’ai pas l’ha­­bi­­tude du calme. »

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Ramy chante place Tahrir
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Il y a cinq ans, Essam, aujourd’­­hui âgé de 28 ans, était au centre de l’un des moments histo­­riques les plus sonores qu’ait connu sa géné­­ra­­tion. Alors que des millions de personnes se rassem­­blaient au Caire sur la place Tahrir au début de l’an­­née 2011 pour une occu­­pa­­tion de 18 jours qui a mis fin aux trente années au pouvoir de Hosni Mouba­­rak, Essam galva­­ni­­sait les mani­­fes­­tants avec des hymnes révo­­lu­­tion­­naires illus­­trant leur lutte commune et appe­­lant à des chan­­ge­­ments qui, encore un mois aupa­­ra­­vant, auraient été quasi­­ment incon­­ce­­vables. Accusé d’avoir trou­­blé l’ordre public, il a été arrêté, inter­­­rogé et bruta­­le­­ment torturé. Mais il est aussi devenu célèbre, un symbole vivant de la révo­­lu­­tion, en tenant un rôle de premier plan dans The Square, docu­­men­­taire nommé aux Oscars en 2014, ainsi que dans un repor­­tage du maga­­zine d’in­­for­­ma­­tion améri­­cain 60 Minutes, et en ralliant des milliers de fans à ses concerts. Quand l’ar­­mée, avec à sa tête le géné­­ral et futur président Abdel Fattah al-Sisi, a repris le pouvoir en 2013 avec la volonté de réduire au silence la dissi­­dence, Essam est devenu une cible évidente.

En mai 2014, après avoir été arrêté par la police à un point de contrôle dans la ville de Suez, puis placé en déten­­tion et inter­­­rogé toute la nuit – et alors que se rappro­­chait dange­­reu­­se­­ment son service mili­­taire obli­­ga­­toire –, Essam a décidé de partir. Le réseau ICORN (Inter­­na­­tio­­nal Cities of Refuge Network), orga­­ni­­sa­­tion qui accueille des écri­­vains en danger, lui a offert une rési­­dence de deux ans à Malmö. Fin août, il a pris sa guitare et a quitté le pays. Grand, large d’épaule, le visage enca­­dré de longs cheveux noirs aux boucles serrées, on croi­­rait qu’il a géné­­tique­­ment été conçu pour deve­­nir une rock star. Même recroque­­villé sur le canapé miteux de son appar­­te­­ment de Malmö, avec ses jeans foncés et son t-shirt gris, les genoux rame­­nés contre la poitrine, il respire le charisme. Si on ajoute à cela son idéa­­lisme juvé­­nile et son humour noir rava­­geur, il incarne presque l’image du parfait révo­­lu­­tion­­naire. On comprend faci­­le­­ment les craintes du régime.

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Selfie
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Avant d’ar­­ri­­ver à Malmö, la vision qu’a­­vait Essam de la Suède, si tant est qu’il en avait une, diffé­­rait peu de celle qu’ont beau­­coup d’autres étran­­gers : la Suède comme para­­dis socia­­liste, paisible et prag­­ma­­tique. Dans les faits, la Suède, à l’ins­­tar d’autres pays euro­­péens, est aujourd’­­hui aux prises avec la dure réalité de certaines de ses plus célèbres poli­­tiques progres­­sistes, et avec les réac­­tions que suscitent l’im­­mi­­gra­­tion et le multi­­cul­­tu­­ra­­lisme. Ce pays, qui s’est long­­temps consi­­déré comme une super­­­puis­­sance de l’hu­­ma­­ni­­taire, souffre d’une montée de l’is­­la­­mo­­pho­­bie et du ressen­­ti­­ment contre les migrants. « J’ai toujours entendu dire que la Suède, c’était le para­­dis. Ce n’est pas vrai. » Depuis qu’Es­­sam a quitté l’Égypte, la répres­­sion de Sisi sur l’op­­po­­si­­tion n’a fait que s’in­­ten­­si­­fier, tant sur les libé­­raux laïques comme Essam que sur les isla­­mistes comme les Frères musul­­mans. On estime que le nombre de morts s’élève à plus de 2 000 et qu’il y aurait eu jusqu’à 40 000 arres­­ta­­tions. Beau­­coup de mili­­tants ont été jugés dans des procès de masse expé­­di­­tifs puis condam­­nés à des peines draco­­niennes, y compris à des peines de prison à vie et à des condam­­na­­tions à mort. Et puis, ce qui a peut-être été le coup de grâce : la condam­­na­­tion à mort à la mi-mai 2015 de Moham­­med Morsi, premier président égyp­­tien élu démo­­cra­­tique­­ment, pour son impli­­ca­­tion dans une évasion de prison en 2011.

Comme le dit Ganzeer, artiste devenu célèbre pour les fresques anti-gouver­­ne­­men­­tales qu’il a réali­­sées à travers le Caire pendant la révo­­lu­­tion et qui a discrè­­te­­ment démé­­nagé en mai 2014 à Brook­­lyn : « Ces cercles mili­­tants ont assisté à un disper­­se­­ment de tous leurs acteurs. Tout le monde est soit en prison, soit exilé, soit mort ou bien tout simple­­ment décou­­ragé ou désen­­chanté. » En Égypte, certains mili­­tants ont accusé Essam d’avoir aban­­donné la cause. Mais même si c’est main­­te­­nant à presque 5 000 kilo­­mètres du cœur fati­­gué de la révo­­lu­­tion qu’il enre­­gistre ses chan­­sons enga­­gées et qu’il joue ses concerts pour de petites foules discrètes – pour les convaincre, et se convaincre lui-même, que le combat n’est pas terminé –, il sait aussi que sa sécu­­rité a un prix. « Mes amis souffrent main­­te­­nant plus que jamais et moi, ça va. Ce n’est pas que je me sente coupable, mais c’est un moment diffi­­cile à vivre. » Le petit appar­­te­­ment d’Es­­sam n’a rien d’ex­­tra­or­­di­­naire, mais il aurait quelque chose de fami­­lier pour n’im­­porte quelque jeune musi­­cien en galère : des murs blancs dénu­­dés, un MacBook Pro ouvert sur une petite table basse en bois à côté d’em­­bal­­lages de repas à empor­­ter, une flopée de bouteilles d’al­­cool vides entas­­sées dans un coin du salon, un tas de vête­­ments jetés à même le sol dans la chambre, de la vais­­selle entas­­sée dans et autour de l’évier de la cuisine, ainsi qu’un petit ampli Ibanez à côté du canapé. Il répète pour un concert qu’il jouera dans un théâtre de Malmö quelques jours plus tard. Un guita­­riste et ami égyp­­tien, Rami Sidky, qui a quitté l’Égypte à peu près au même moment qu’Es­­sam pour étudier les rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales à l’uni­­ver­­sité d’Am­s­ter­­dam, est à ses côtés, un verre de whisky à la main, pendant qu’ils travaillent sur des arran­­ge­­ments pour les chan­­sons d’Es­­sam. Sidky et Essam se sont rencon­­trés en 2012 dans un studio du Caire. Sidky n’avait pris part qu’oc­­ca­­sion­­nel­­le­­ment à la révo­­lu­­tion et ne connais­­sait pas la musique d’Es­­sam, simple­­ment son nom. « Je pensais qu’il serait très arro­­gant », commente Sidky au sujet de leur première rencontre. « Il avait cette répu­­ta­­tion-là. Mais ce n’est pas vrai du tout. »

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Sur scène avec son groupe
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Quand il est avec Sidky – ex-employé dans une ONG, mince et petit, le crâne rasé, la barbe clair­­se­­mée, l’air caus­­tique et studieux à la fois –, Essam écoute plus qu’il ne parle, dési­­reux d’avoir l’avis de son ami sur tout : depuis l’État isla­­mique aux rela­­tions inter­­e­th­­niques en Égypte, en passant par Bolly­­wood et les albums cruel­­le­­ment sous-esti­­més de Van Halen époque Sammy Hagar. Une guitare acous­­tique confor­­ta­­ble­­ment calée sur les genoux, Essam se lance dans l’in­­ter­­pré­­ta­­tion d’une chan­­son dont on pour­­rait traduire le titre par « Je me suis réveillé ». Comme la quasi-tota­­lité de ses chan­­sons, elle traite de la révo­­lu­­tion égyp­­tienne. Il gratte les cordes avec précau­­tion en chan­­tant d’une voix profonde, rocailleuse et meur­­trie, tandis que Sidky joue d’élé­­gants contre­­points sur sa guitare. Hors de son contexte agité, la fougue de cette chan­­son paraît un peu dépla­­cée dans cet appar­­te­­ment tranquille, et Essam en a conscience. Depuis son départ d’Égypte, Essam a joué dans plusieurs villes euro­­péennes et réalisé une mini-tour­­née en Amérique du Nord passant par New York, Washing­­ton, Los Angeles, Seat­tle, Boston et Vancou­­ver, où le public pour lequel il chante appré­­cie poli­­ment la portée histo­­rique de son message, mais n’a aucun lien réel avec sa musique ou les senti­­ments qu’elle incarne. « Ils veulent connaître cette histoire, mais il y a un fossé à cause de la langue. Je n’ai jamais connu ça. »

Tahrir

Essam est né à Mansou­­rah, une ville d’un demi-million d’ha­­bi­­tants de la rive orien­­tale du delta du Nil. Son père était ingé­­nieur et il est mort d’un acci­dent céré­­bral quand Ramy avait 12 ans. Après la mort de son père, son frère Shady, de seule­­ment deux ans son aîné, est devenu pour lui une figure pater­­nelle.

Les auteurs des paroles les plus contro­­ver­­sées restent mécon­­nus et peu inquié­­tés par la police.

En dépit des diffi­­cul­­tés, la famille d’Es­­sam était soli­­de­­ment ancrée dans la classe moyenne. C’est Shady qui le premier lui a fait connaître les groupes de rock améri­­cains comme Metal­­lica ou Linkin Park. Essam a ensuite décou­­vert Rage Against the Machine, System of a Down et Nirvana. À l’époque, alors adoles­cent, Essam ne parlait pas très bien anglais et ne compre­­nait pas les paroles : « J’ai­­mais juste leur éner­­gie. » Quand il a eu 17 ans, Shady lui a acheté sa première guitare. En quelques mois, Essam a décou­­vert qu’il était doué pour compo­­ser des mélo­­dies et des arran­­ge­­ments. « Pendant deux ou trois ans, je n’ai chanté que des chan­­sons d’amour un peu idiotes. » Il rit : « Mon rêve était de deve­­nir une rock star. » Shady, un passionné de litté­­ra­­ture qui enseigne main­­te­­nant le droit inter­­­na­­tio­­nal, souligne l’im­­por­­tance des paroles. « Je lui ai dit : “Tu dois avoir une vision” », explique-t-il sur Skype depuis Mansoura. « “Tu dois avoir un message, tu ne dois pas deve­­nir célèbre pour deve­­nir célèbre. C’est du gâchis. Tu dois essayer d’in­­fluen­­cer les gens.” »

Vers 2008, Essam a rencon­­tré un poète, Amgad El Kawhagy, dans un café-librai­­rie qui faisait aussi office de petite salle de concert. « Il m’a aidé parce que lui-même écri­­vait beau­­coup de choses poli­­tiques, révo­­lu­­tion­­naires », raconte Essam. Ils ont débuté tous les deux une colla­­bo­­ra­­tion régu­­lière et, à ce jour, Kawhagy est l’au­­teur des trois quarts des paroles des chan­­sons d’Es­­sam. Bien que ses chan­­sons aient fait de lui une figure célèbre et persé­­cu­­tée, il n’a écrit qu’une partie infime de leurs textes. Il travaille avec des poètes et des paro­­liers en compo­­sant sur des textes déjà exis­­tants ou, le plus souvent, en suggé­­rant des thèmes et en faisant écrire des paroles plus ou moins sur mesure. Bizar­­re­­ment, les auteurs des paroles même les plus contro­­ver­­sées restent large­­ment mécon­­nus et peu inquié­­tés par la police. Comme l’ex­­plique Sidky, « dans la culture popu­­laire égyp­­tienne, on ne se préoc­­cupe que des chan­­teurs. Ce qu’ils chantent est leur respon­­sa­­bi­­lité et celle de personne d’autre ». Malgré le contenu engagé de sa musique, Essam était loin de s’at­­tendre à la révo­­lu­­tion de janvier 2011. Quand on l’in­­ter­­roge sur ce qu’il faisait lorsque les premières protes­­ta­­tions ont éclaté le 25 janvier, il répond avec un sourire gêné : « Rien. » Les mani­­fes­­ta­­tions n’avaient rien d’ex­­cep­­tion­­nel à l’époque et elles n’abou­­tis­­saient géné­­ra­­le­­ment qu’à très peu de résul­­tats. Essam pensait que ce serait la même chose cette fois-là aussi. « Je passais une jour­­née normale : je suis allé à la salle de sport, j’ai retrouvé mes amis », raconte-t-il. Mais Shady était un fervent mani­­fes­­tant dès les premières mani­­fes­­ta­­tions à Mansou­­rah et il a convaincu Essam de le rejoindre trois jours plus tard. Mais même à ce moment-là, sa moti­­va­­tion était, admet-il, un brin douteuse.

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Mansou­­rah, la ville natale de Ramy
Crédits

« Le 28, le gouver­­ne­­ment a coupé les réseaux de commu­­ni­­ca­­tion. » Il rit. « Tu es chez toi bien au chaud et là : plus de portable, plus d’In­­ter­­net. Tu te dis : “Hé, c’est quoi ce bordel ! Je descends dans la rue !” C’était la pire déci­­sion qu’ils aient prise. S’ils m’avaient laissé la possi­­bi­­lité d’être spec­­ta­­teur depuis chez moi, c’est peut-être ce que j’au­­rais fait ! » Malgré cela, une fois arrivé dans les mani­­fes­­ta­­tions, il s’est laissé empor­­ter par l’émo­­tion et l’exal­­ta­­tion de la scène. Essam a pris part à une bataille rangée contre les forces locales de police dans les rues de Mansou­­rah en lançant pierres et des cock­­tails Molo­­tov, alors que la police leur tirait dessus – prin­­ci­­pa­­le­­ment avec des muni­­tions en caou­t­chouc. Les exigences origi­­nelles des mani­­fes­­tants (réformes de la police, du minis­­tère de l’In­­té­­rieur et du système écono­­mique) ont tout d’un coup semblé ne pas suffire. « Nous nous sommes mis à chan­­ter : “À bas, Mouba­­rak !” » Essam en rit encore telle­­ment l’idée parais­­sait auda­­cieuse. « La première fois, tu te dis : “Vrai­­ment ? On demande vrai­­ment ça ?” » Après trois jours à Mansou­­rah, la police a disparu et Essam a décidé de voya­­ger avec un ami jusqu’au Caire pour se joindre aux mani­­fes­­ta­­tions qui avaient lieu là-bas. Shady a insisté pour qu’il emporte sa guitare. Au début, Essam jouait pour de petits groupes de mani­­fes­­tants sur la place Tahrir, puis peu à peu pour des groupes plus impor­­tants, jusqu’à ce qu’il soit invité à jouer sur une scène impro­­vi­­sée à l’un des angles de la place. Pendant tout cette période, son réper­­toire était très réduit.

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Pendant les mani­­fes­­ta­­tions
Crédits : Ramy Essam/YouTube

« Je devais déjà avoir 25 chan­­sons poli­­tiques et la plupart pouvaient s’ap­­pliquer aux événe­­ments, mais je choi­­sis­­sais celles qui permet­­taient au public d’in­­te­­ra­­gir et de chan­­ter. Parce que ce n’était pas un concert. Ce sont des mani­­fes­­tants, ils sont remplis de colère. Tu as beau avoir la plus belle voix au monde ou être le meilleur musi­­cien, si tu ne fais que chan­­ter pour eux, ils te tour­­ne­­ront le dos. Certains jours, je chan­­tais dix heures, les six mêmes chan­­sons en boucle. » La plus connue de ses chan­­sons est peut-être « Ihral (Pars) », une reprise d’hymnes qui avaient déjà du succès sur la place, combi­­née à quelques vers qu’il a lui-même écrits. « J’ai chanté pour la première fois le premier février, après le discours de Mouba­­rak », explique Essam, en se lançant dans une imita­­tion du plai­­doyer larmoyant que Mouba­­rak a donné ce jour-là : « “Je ne me présen­­te­­rai pas à la prochaine élec­­tion. Lais­­sez-moi juste six mois.” Beau­­coup de gens présents sur la place ont reçu des appels de leurs parents qui leur disaient : “Hé, il a promis que tout se passe­­rait bien. Tu peux rentrer à la maison.” Nous étions déçus parce qu’il n’avait rien écouté de ce que nous disions. Alors, j’ai joué “Irhal” et l’am­­biance a tout de suite changé. » Mais Essam raconte que, même après cette perfor­­mance galva­­ni­­sante, certains mani­­fes­­tants doutaient encore de son ardeur révo­­lu­­tion­­naire. « Beau­­coup se disaient : “Ce gars a juste envie de deve­­nir célèbre.” »

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Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Le 2 février, les hommes de main de Mouba­­rak, dont un grand nombre à cheval ou à dos de droma­­daire, ont pris d’as­­saut la place Tahrir et ont attaqué les mani­­fes­­tants, lors de ce qui a été surnommé la Bataille des chameaux. Ils ne sont pas parve­­nus à vider la place mais Essam est sorti ensan­­glanté de ces deux jours de mêlée, qui ont repré­­senté un tour­­nant déci­­sif pour les débuts de la révo­­lu­­tion. Par la suite, le crâne et la lèvre supé­­rieure cachés sous des bandages blancs, Essam a donné une inter­­­view pleine de défiance à une chaîne anglo­­phone, avant de jouer, toujours recou­­vert de bandages, pour la foule tabas­­sée mais triom­­phante. Ces deux moments ont été diffu­­sés en boucle sur les chaînes de télé­­vi­­sion du monde entier. « Beau­­coup de gens sont venus me dire : “Désolé, on pensait que tu étais juste un connard qui voulait chan­­ter et deve­­nir célèbre.” Après m’avoir vu à leurs côtés en première ligne, en train de me battre, les types qui géraient la scène se sont mis à me présen­­ter comme “le chan­­teur de la révo­­lu­­tion”. » On a du mal à trou­­ver un chan­­teur qui occupe un rôle semblable dans la culture améri­­caine. « C’est un peu comme Bob Dylan dans les années 1960 », explique son ami Ganzeer. « Il n’était pas le seul à faire dans la chan­­son enga­­gée mais Dylan avait quelque chose, la simpli­­cité de sa musique – simple mais aussi terri­­ble­­ment percu­­tante. » Certes, les chan­­sons de Dylan trai­­taient de cock­­tails Molo­­tov et de pierres lancées contre les flics, mais il ne l’a jamais fait lui-même. Et jamais n’a-t-il été forcé de quit­­ter son pays.

L’exil

Pour des jeunes Égyp­­tiens dans la ving­­taine, comme Essam, Mouba­­rak a toujours été président. Leur désir tenace de chan­­ge­­ment, comme il l’ex­­plique, était prin­­ci­­pa­­le­­ment dû au fait qu’ils étaient allés trop loin pour recu­­ler : s’ils avaient aban­­donné, ils auraient certai­­ne­­ment tous fini en prison. « Tu ne peux pas imagi­­ner ce que ça fait de chan­­ter pour des centaines de milliers de personnes à ce point en colère, toutes unies contre une seule et unique personne. L’éner­­gie qu’il y avait sur la place était incroyable à vivre. » anigif_optimized-7126-1432864911-3 Essam était sur scène le 11 février, le jour où le vice-président, Omar Soulei­­man, a annoncé la démis­­sion de Mouba­­rak, qui lais­­sait ainsi les rênes du pouvoir au Conseil suprême des forces armées (CSFA). Cette nuit-là, la majo­­rité des mani­­fes­­tants ont quitté la place Tahrir, satis­­faits, mais Essam a aussi été témoin du désar­­roi de certaines personnes à la tête du mouve­­ment, qui criaient à la foule de reve­­nir. Le but était de former un gouver­­ne­­ment composé de citoyens ordi­­naires, une nouvelle consti­­tu­­tion et un train de réformes, pas seule­­ment l’évic­­tion de Mouba­­rak. Deux semaines plus tard, Essam faisait partie d’un petit groupe de quelques milliers de personnes qui ont démarré un nouveau sit-in place Tahrir. Toute­­fois, sans reven­­di­­ca­­tion claire et cohé­­rente, le mouve­­ment a vu ses soutiens dispa­­raître peu à peu. Puis, le 9 mars, l’ar­­mée a décidé de vider la place une fois pour toutes. La foule a violem­­ment été disper­­sée et Essam, ainsi que d’autres, a été traîné jusqu’au Musée égyp­­tien tout proche. « Je me suis dit que j’al­­lais trou­­ver un mili­­taire éduqué qui, lui, compren­­drait. Je lui dirais : “Hé, mec, je suis Ramy Essam, le mec qui chante sur la place ! J’ai un concert à faire !” » Il rit. « Et puis j’ai passé le premier portail et l’obs­­cu­­rité s’est abat­­tue sur moi. » Essam a été désha­­billé, ligoté puis torturé par les offi­­ciers qui, dit-il, faisaient partie d’une unité des forces spéciales. Ils lui ont coupé les cheveux avec des bris de verre, lui ont cogné la tête à plusieurs reprises dans une colonne. Il a reçu des coups de barres de bois et de fer, des coups de pieds, et s’est fait élec­­tro­­cu­­ter. « Ils ne me posaient pas de ques­­tion », raconte-t-il. « Alors j’ai cru qu’ils allaient me tuer. » Il perdait conscience, se réveillait, puis la perdait à nouveau, et ainsi de suite. « Un des types des forces spéciales me sautait sur la tête. Je me suis dit : ça y est, je vais mourir. Et puis j’ai entendu une voix dans ma tête qui me disait : “Ne leur donne pas l’oc­­ca­­sion de te tuer. Tiens aussi long­­temps que possible.” »

Envi­­ron huit heures plus tard, il a été relâ­­ché. ulyces-ramyessam-03Il est retourné dans sa famille à Mansou­­rah pour se réta­­blir. Une vidéo filmée à ce moment-là, diffu­­sée plus tard au cours de l’an­­née 2011, le montre allongé à plat ventre sur un lit avec à peine assez de force pour rele­­ver la tête, le visage et le dos couverts de bleus, de marques et de plaies encore fraîches. Shady a eu un élan de culpa­­bi­­lité : après tout, c’était lui qui l’avait encou­­ragé à conti­­nuer sur la voie de la musique, à rejoindre la contes­­ta­­tion et à jouer des chan­­sons révo­­lu­­tion­­naires. « C’était la pire chose qui était arri­­vée à ma famille depuis la mort de mon père », explique Shady. « Ma mère et tous nos amis proches ont dit à Ramy : “Assez, main­­te­­nant. Arrête avec la poli­­tique.” Mais je lui ai dit : “Tu as deux options : aban­­don­­ner ou conti­­nuer à te battre.” » Il a mis deux mois à récu­­pé­­rer mais, chose éton­­nante, son passage à tabac n’a laissé que peu de séquelles : à peine quelques cica­­trices sur sa poitrine et un doigt qui n’est plus aussi perfor­­mant qu’il l’était dans le passé. Ce qu’il a vécu au musée, quoi qu’hor­­rible, a aussi été une révé­­la­­tion. « Ce jour a eu un effet béné­­fique sur ma person­­na­­lité. J’ai pu me débar­­ras­­ser de ma peur. » Après sa conva­­les­­cence, Essam a repris le combat, l’es­­prit vengeur. Il s’est produit un peu partout dans le pays, dans des théâtres, sur des scènes de festi­­val, dans la rue, peu impor­­tait. Dans la confu­­sion de la bataille pour le pouvoir qui a suivi la chute de Mouba­­rak, plusieurs partis nais­­sants l’ont appro­­ché. Mais il refu­­sait systé­­ma­­tique­­ment de les rejoindre, farou­­che­­ment atta­­ché à son indé­­pen­­dance. Quand le CSFA a accédé aux reven­­di­­ca­­tions popu­­laires et a permis les élec­­tions parle­­men­­taires et prési­­den­­tielles de la fin 2011 et de 2012 (élec­­tions rempor­­tées par Moha­­med Morsi et les Frères musul­­mans), Essam n’est pas allé voter.

Pratique­­ment du jour au lende­­main, le public a arrêté d’af­­fluer à ses concerts.

« Je ne veux prendre part à aucun proces­­sus gouver­­ne­­men­­tal car je ne leur fais pas confiance. J’ai vu beau­­coup de sang. J’ai perdu des amis. S’il y avait à nouveau des massacres, des morts, de la torture, je me senti­­rais coupable car j’au­­rais voté pour eux. » Pendant presque deux ans, entre 2011 et 2013, la vie d’Es­­sam n’a été qu’un tour­­billon de concerts et de mani­­fes­­ta­­tions. « J’étais un malade des sit-ins, des batailles, de la lutte. À certains d’entre eux, nous n’étions que 15 ou 20, sans médias, personne n’était au courant. » En 2012, Essam a épousé une femme qui travaillait pour lui comme mana­­ger et elle a donné l’an­­née suivante nais­­sance à leur fils. Au cours des quatre jours que j’ai passés avec lui à Malmö, c’est le sujet qu’il avait le plus de diffi­­culté à abor­­der. « Tout donner à la révo­­lu­­tion a changé ma vie toute entière. J’étais à l’écart de tout. » Dès la première moitié de l’an­­née 2013, le gouver­­ne­­ment de Morsi composé majo­­ri­­tai­­re­­ment des Frères musul­­mans est devenu extrê­­me­­ment impo­­pu­­laire.

Le 30 juin, un nombre record de mani­­fes­­tants sont descen­­dus dans la rue pour deman­­der la démis­­sion de Morsi. Même si Essam avait passé l’an­­née précé­­dente à mili­­ter pour la desti­­tu­­tion de Morsi et passé la jour­­née devant le quar­­tier géné­­ral des Frères musul­­mans au Caire à affron­­ter leurs parti­­sans, il se sentait décon­­necté des millions d’Égyp­­tiens qui voyaient en l’ar­­mée un sauveur. Le lende­­main, il s’est rendu à Tahrir, « notre maison » selon ses mots : « La place était remplie d’idiots qui accla­­maient l’ar­­mée, les chars, les héli­­co­­ptères et serraient les soldats dans leurs bras. Même les poli­­ciers étaient descen­­dus sur la place pour danser avec la foule. » Il est monté sur scène, a commencé par jouer des chan­­sons hostiles aux Frères musul­­mans, mais il a terminé avec une chan­­son dont on peut traduire le titre par « Nique le conseil mili­­taire ». « C’était la première fois que je chan­­tais face à une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes sans qu’ils ne reprennent les paroles avec moi. Mais je suis quand même allé au bout de la chan­­son et je leur ai dit : “Nous ne sommes pas avec l’ar­­mée. Ils ont tué nos amis et nous ne l’ou­­blie­­rons pas !” J’étais si énervé. Personne ne disait rien. Ils écou­­taient sans rien dire. » Deux jours plus tard, il a donné une repré­­sen­­ta­­tion semblable et a obtenu la même réac­­tion. Quand Sisi a pris la parole plus tard ce jour-là pour annon­­cer que Morsi avait été évincé et que l’ar­­mée avait une fois de plus pris le pouvoir, Essam avait déjà déserté la place Tahrir. Peu de temps après, il est rentré à Mansou­­rah, abattu et épuisé.

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Abdel Fattah al-Sissi

Pratique­­ment du jour au lende­­main, le public a arrêté d’af­­fluer à ses concerts. Il était inter­­­dit de repré­­sen­­ta­­tion dans toutes les salles contrô­­lées par l’État et les orga­­ni­­sa­­teurs indé­­pen­­dants refu­­saient en géné­­ral de le program­­mer par peur de frois­­ser le régime. Fin 2013, une loi a été votée, restrei­­gnant sévè­­re­­ment le droit de mani­­fes­­ter publique­­ment et inter­­­di­­sant de facto le genre de mani­­fes­­ta­­tions qui avaient fait chuter les deux gouver­­ne­­ments précé­­dents. En un clin d’œil, Essam se retrou­­vait privé des deux acti­­vi­­tés autour desquelles s’ar­­ti­­cu­­lait sa vie. Quand Sisi a été « élu » avec 97 % des voix en mai 2014, il a augmenté encore d’un cran la répres­­sion. Essam a vu certains de ses amis condam­­nés à des années, voire des décen­­nies de prison. Ce même mois de mai, alors qu’Es­­sam reve­­nait du Sinaï en voiture avec des amis, ils ont croisé sur leur chemin à un point de contrôle de la police. Les offi­­ciers l’ont pris pour cible, l’ont fait descendre de la voiture et l’un d’eux s’est appro­­ché pour lui chan­­ter une de ses chan­­sons, « Taty Taty », d’un air moqueur. L’of­­fi­­cier a alors dégainé une tablette et a montré une vidéo d’Es­­sam en train de jouer place Tahrir une chan­­son appe­­lant au rassem­­ble­­ment contre la police. Essam a été fouillé et inter­­­rogé toute la nuit avant d’être relâ­­ché. Ole Reitov, direc­­teur de Free­­muse, une ONG dédiée à la cause des musi­­ciens persé­­cu­­tés dans le monde entier, a rendu visite à Essam le mois suivant. « L’en­­chaî­­ne­­ment d’évé­­ne­­ments était fami­­lier : la présence de la police et les inter­­­ro­­ga­­toires nocturnes », explique Reitov. « Avec l’in­­ter­­ro­­ga­­toire de Suez, il était clair qu’ils voulaient que Ramy se taise, sans quoi ils sévi­­raient. Nous nous sommes dits qu’il ne pouvait plus attendre pour quit­­ter le pays. »

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Ramy Essam en 2011

Essam raconte que sa crainte première n’était pas de se faire arrê­­ter mais plutôt de devoir faire son service mili­­taire, prévu pour le mois de juin suivant. (À quelques excep­­tions près, tous les hommes égyp­­tiens âgés de moins de 30 ans sont obli­­gés de servir dans l’ar­­mée pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans.) « J’ai reçu beau­­coup de menaces, dans la vraie vie et sur les réseaux sociaux : “On t’at­­tend.” Si j’avais rejoint l’ar­­mée, c’était plus que la prison qui m’at­­ten­­dait. Ç’au­­rait été la fin pour moi. Pour toujours. »

Mon pouvoir

Reitov a contacté Essam avec ICORN. En août 2014, Essam, qui avait été empê­­ché de quit­­ter l’Égypte à plusieurs reprises au cours des deux années passées, a réussi à obte­­nir un visa et les papiers néces­­saires pour s’échap­­per du pays. Il a passé un mois à Helsinki, où son tout premier concert a été perturbé par des Égyp­­tiens qui lui hurlaient dessus en bran­­dis­­sant des pancartes de Sisi. Il a décou­­vert plus tard que les pertur­­ba­­teurs avaient été payés par l’am­­bas­­sade. « Je crois que le gouver­­ne­­ment voulait me dire : “Hé, on t’a à l’œil même si tu es parti.” » Il rit. « Pour ça, ils ont réussi. » Quand Essam est arrivé à Malmö, il ne connais­­sait personne. Sa seule vraie connais­­sance était Reitov, un sexa­­gé­­naire aux cheveux blancs, dont l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, Free­­muse, a ses bureaux à Copen­­hague, à trente minutes de train de là sur l’autre rive de l’Öre­­sund, le détroit sépa­­rant la Suède du Dane­­mark. Reitov, ancien jour­­na­­liste à la télé­­vi­­sion publique danoise, a rencon­­tré pour la première fois Essam en 2011. « Quand vous marchez avec Ramy sur la place Tahrir, ça n’ar­­rête pas, les gens viennent vers lui pour lui parler, les vieux comme les jeunes », raconte Reitov. « Quand il se promène ici, personne ne le recon­­naît. »

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Une vue aérienne de Malmö
Crédits : ESN Copen­­ha­­gen

Essam passe la majeure partie de ses jour­­nées à écrire des chan­­sons. Il travaille beau­­coup et a commencé à prendre des cours de musique à l’uni­­ver­­sité de la ville, mais il n’a pas encore l’im­­pres­­sion de s’être fait de vrais amis. « Ici, j’ai le mal du pays. Je suis toujours seul. » Depuis son arri­­vée, Essam a posté plusieurs chan­­sons en ligne, dont « Age of the Pimp » (« L’Ère du maque­­reau »), qui est une charge directe contre Sisi. Son album Mamnoua (« L’ou­­blié ») est sorti le 1er mai 2014 et il y chante des chan­­sons sur l’Égypte, même s’il n’y vit pas pour l’ins­­tant. « Ça parle de ce qui se passe là-bas en ce moment, les senti­­ments et les émotions de cette période diffi­­cile. » À part comp­­ter le nombre de vues sur YouTube, d’écoutes sur SoundC­­loud et lire les commen­­taires, il n’est pas facile d’avoir une idée précise de l’im­­pact que produit Essam à distance, mais il n’a pas perdu courage. « Il est très impor­­tant que je conti­­nue mon travail en ce moment car peu de gens font la même chose. Je pense que ceux qui croient en la lutte, en la révo­­lu­­tion, ont besoin d’en­­tendre une musique nouvelle, qui leur parle de ce qu’ils font, de ce qu’ils ressentent, pour qu’ils sachent au moins qu’ils ne sont pas seuls. Si tu es révo­­lu­­tion­­naire et que tu découvres une nouvelle chan­­son, tu te dis : “Ouah, on est des milliers à croire en la même chose, il n’y a pas que moi.” » Avant de démé­­na­­ger à Malmö, Essam n’avait quitté l’Égypte que quatre fois, entre 2011 et 2012, pour rece­­voir des récom­­penses ou jouer des concerts en Europe. Depuis, l’Eu­­rope vit ce qu’on pour­­rait appe­­ler une trans­­for­­ma­­tion : dans le chaos qui succède aujourd’­­hui au Prin­­temps arabe, des millions de migrants et de réfu­­giés cherchent asile en Europe.

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À Stock­­holm
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

La Suède notam­­ment, avec ses promesses géné­­reuses en matière d’aides sociales et de programmes d’ac­­com­­pa­­gne­­ment, est une desti­­na­­tion de premier choix, puisqu’elle a répondu posi­­ti­­ve­­ment à plus de 80 000 demandes d’asile rien qu’en 2014, le record d’Eu­­rope par habi­­tant. Le parti d’ex­­trême-droite des Démo­­crates de Suède, issu d’un rassem­­ble­­ment de supré­­ma­­tistes blancs créé en 1988, a doublé son nombre d’élus au parle­­ment lors des élec­­tions d’au­­tomne 2014 en prônant une réduc­­tion de 90 % de l’im­­mi­­gra­­tion ; ils consti­­tuent désor­­mais le troi­­sième parti de Suède.

Au moment de Noël 2014, trois incen­­dies volon­­taires contre des mosquées ont eu lieu en dix jours à travers le pays. Malmö, dont 31 % de la popu­­la­­tion est née à l’étran­­ger, est une zone où les tensions sont parti­­cu­­liè­­re­­ment exacer­­bées : en mars dernier, quatre néo-nazis ont attaqué à l’arme blanche un homme d’ori­­gine iranienne dans un quar­­tier fréquenté de la ville ; deux mois plus tôt, deux hommes agres­­saient un jeune fille de 16 ans qui venait de donner un discours sur l’im­­mi­­gra­­tion. Les compor­­te­­ments de l’ex­­trême-droite n’ont fait qu’être renfor­­cés par les récents atten­­tats de novembre, le massacre de janvier dans les bureaux de Char­­lie Hebdo et les fusillades visant un centre cultu­­rel et une syna­­gogue qui ont fait deux morts à Copen­­hague en février. « Beau­­coup de gens se mettent à paniquer », commente Essam. Il raconte qu’à Malmö, il passe la plupart de son temps chez lui. La rhéto­­rique et les compor­­te­­ments d’une mino­­rité de Suédois à l’en­­contre des migrants ne lui ont cepen­­dant pas échap­­pés. On lui a égale­­ment refusé l’en­­trée d’un bar : « Il n’a pas voulu me lais­­ser entrer à cause de mon appa­­rence. Ici, il y en a encore certains qui n’aiment pas les gens comme moi. » Reitov explique que son orga­­ni­­sa­­tion s’inquié­­tait de para­­chu­­ter Essam dans cet envi­­ron­­ne­­ment explo­­sif. « Nous avons beau­­coup commu­­niqué avec la ville de Malmö avant son arri­­vée. Cela pose problème quand on veut mettre un artiste en sécu­­rité et qu’il arrive dans un endroit où il ne le sera peut-être pas. » Fredrik Elg, chargé en chef du déve­­lop­­pe­­ment aux services cultu­­rels de la ville de Malmö et coor­­di­­na­­teur local pour ICORN, explique : « Nous avions un plan pour la sécu­­rité et nous restons toujours atten­­tifs. Ramy souhaite être une person­­na­­lité publique mais nous ne donnons jamais son adresse. Son appar­­te­­ment est équipé de fenêtres et de portes sécu­­ri­­sées. Il doit pouvoir dormir tranquille. »

« En arabe, mou se dit tari, et tari est la pire insulte qu’on puisse t’adres­­ser. »

ICORN met à la dispo­­si­­tion d’Es­­sam un appar­­te­­ment et une bourse mensuelle, sans contre­­par­­tie, jusqu’en octobre 2016. Il prévoit de rester en Suède jusqu’au mois de juin suivant, au-delà de son tren­­tième anni­­ver­­saire, pour n’avoir qu’à payer une légère amende en guise de sanc­­tion pour s’être sous­­trait au service mili­­taire. Après cela, il aime­­rait retour­­ner en Égypte, peu importe la situa­­tion poli­­tique du pays, « même si c’est risqué, car ce sera toujours risqué ». Il pense que gagner des fans et une renom­­mée inter­­­na­­tio­­nale lors de son séjour en Suède – un défi en soi pour n’im­­porte quel musi­­cien, encore plus pour un artiste qui chante unique­­ment sur la poli­­tique étran­­gère, dans une langue étran­­gère – sera pour lui une mesure de protec­­tion à son retour en Égypte. Si les médias lui prêtent atten­­tion, si les gens savent qui il est, le régime aura bien plus de mal à le faire discrè­­te­­ment dispa­­raître. « Mon pouvoir, ce sont les gens. »

Le retour ?

Essam n’a pas de solu­­tion miracle pour la situa­­tion poli­­tique en Égypte et il ne prétend pas l’in­­verse. Il évoque avec une certaine hési­­ta­­tion une gouver­­nance par un genre de « conseil prési­­den­­tiel », ou d’une trans­­crip­­tion des fonda­­men­­taux de la démo­­cra­­tie parle­­men­­taire à la suédoise à son pays d’ori­­gine, mais il est bien plus à l’aise quand il s’agit d’ex­­pri­­mer des critiques : l’ar­­mée, la police, les Frères musul­­mans, les poli­­tiques qui détournent l’es­­prit de la contes­­ta­­tion à leurs propres fins… Toute­­fois, il insiste : il n’est pas nihi­­liste. « Je ne suis pas du genre à être contre tout. Je ne me bats pas pour me battre. Je me bats pour la paix. C’est tota­­le­­ment diffé­rent. Je veux arri­­ver à quelque chose de posi­­tif. Je veux faire une pause. Loin de tout un tas de choses. » Le prochain concert d’Es­­sam a lieu dans un cinéma de Malmö, Panora, si neuf que, lorsque nous y arri­­vons, il nous est demandé, à Essam, Sidky et moi, de mettre des surchaus­­sures couleur bleu vif pour éviter de marquer la nouvelle moquette avec la pous­­sière des travaux. L’en­­droit est magni­­fique mais extra­­or­­di­­nai­­re­­ment stérile. L’or­­ga­­ni­­sa­­trice de l’évé­­ne­­ment prend un soin méti­­cu­­leux à expliquer le dérou­­le­­ment de la soirée : d’abord, séance de ques­­tions-réponses tenue par Reitov à 18 h 30, puis concert à 19 h 30 et enfin, projec­­tion de Art War, docu­­men­­taire sur le rôle qu’a joué l’art dans la révo­­lu­­tion égyp­­tienne, à 21 h 00. Elle nous guide jusqu’à une loge impro­­vi­­sée dans les coulisses en préci­­sant bien qu’elle devra nous accom­­pa­­gner lors de nos allées et venues dans le couloir afin d’ou­­vrir toutes les portes et de désac­­ti­­ver le système d’alarme. Essam trouve tout ce cirque hila­­rant, tout comme plus géné­­ra­­le­­ment le malaise des Suédois face au désordre.

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Ramy mani­­feste aussi en Suède
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

« Je vais te dire quelque chose de bizarre », me confie-t-il. « Il y a une sorte de liberté en Égypte qui me manque ici, où tout est trop orga­­nisé. Mêmes les musi­­ciens ou les artistes sont des gens orga­­ni­­sés. En Égypte, si tu te tiens à l’écart de la poli­­tique et si tu trouves un coin loin de la police, tu peux faire ce que tu veux. Tu te sens libre, quoi. » Ce n’est pas juste un regret super­­­fi­­ciel. Une part d’Es­­sam désire le chaos et le trouble de l’Égypte mais, plus encore, il craint que son séjour en Suède ne le rende moins apte à la vie dans son pays d’ori­­gine. « Je veux de l’ac­­tion. Je ne veux pas être mou. En arabe, mou se dit “tari”, et “tari” est la pire insulte qu’on puisse t’adres­­ser. » Il y a deux mois, il s’est mis au kick-boxing. « Je suis sûr d’en avoir besoin à l’ave­­nir. Si j’avais eu ce genre d’ap­­ti­­tudes, j’au­­rais peut-être pu répondre à certaines attaques. J’au­­rais pu aider certains de mes amis qui se sont faits arrê­­ter devant moi. Je ne pouvais même pas me défendre moi-même. » Essam prend bien soin de ne pas parler d’ « exil » concer­­nant sa situa­­tion. Il n’a ni demandé l’asile, ni aban­­donné son passe­­port, ni postulé à un quel­­conque statut de réfu­­gié. En réalité, tout ce que fait Essam ces jours-ci, il le fait en gardant à l’es­­prit son retour en Égypte. Il travaille déjà sur un nouvel album et a même commencé à écrire des chan­­sons en anglais afin de pouvoir échan­­ger davan­­tage avec ses publics euro­­péen et améri­­cain : un virage profes­­sion­­nel habile mais égale­­ment une tactique de survie. L’en­­semble – le kick-boxing, les cours à l’uni­­ver­­sité, sa nouvelle musique – s’ins­­crit dans un effort destiné à faire de lui un révo­­lu­­tion­­naire plus influent et plus effi­­cace à son retour en Égypte. Mais alors qu’il s’adapte à la vie suédoise, qu’il apprend à commu­­niquer avec des publics étran­­gers et qu’il lutte contre la soli­­tude, le senti­­ment de déra­­ci­­ne­­ment ou même les préju­­gés de certains citoyens de son pays d’adop­­tion, lui est-il possible de rester au diapa­­son de la place Tahrir depuis son troi­­sième étage à Malmö ? Il pense que oui. Il garde un contact quoti­­dien avec ses amis et sa famille en Égypte et n’a aucun mal à comprendre les récentes diffi­­cul­­tés rencon­­trées par la contes­­ta­­tion. « J’ai vécu ces choses-là. Les arres­­ta­­tions, la prison, la torture, les coups, les combats en première ligne, les nuits passées à dormir dans la rue simple­­ment parce qu’on croit en quelque chose : ce sont des choses que je connais. Je les porte en moi. Ça n’a pas disparu parce que je suis ici. »

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Concert en Suède
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Son frère Shady a dit à Essam qu’il voyait son séjour suédois comme un événe­­ment d’en­­ver­­gure histo­­rique. « Tous les grandes person­­na­­li­­tés de l’His­­toire, à un moment ou un autre de leur lutte, sont parties à l’étran­­ger afin de gagner des forces en atten­­dant que faiblisse le régime injuste de leur pays. Jésus, Moïse, le prophète Maho­­met : tous ont quitté leur pays, avant d’y reve­­nir et de conti­­nuer la lutte. » En dépit de cette rhéto­­rique exal­­tée, Shady s’inquiète du plan d’Es­­sam, qui souhaite rentrer en Égypte après seule­­ment deux ans. « Si les circons­­tances n’ont pas changé, il courra un grand danger. » En coulisse, avant le début de son concert, Essam exécute une rapide série d’éti­­re­­ments et d’exer­­cices vocaux qu’il a appris à l’un de ses cours. Il avale d’un coup un shot de Fire­­ball et monte sur scène avec Sidky. L’au­­di­­to­­rium doit être rempli au tiers, 70 ou 80 personnes maxi­­mum. La plupart sont suédois, même s’il y a aussi une poignée de Syriens et d’Ira­­kiens. Tous écoutent poli­­ment sa musique, brisant le silence avec leurs applau­­dis­­se­­ments chaleu­­reux mais succincts entre chaque chan­­son. « La culture du public… Ils sont telle­­ment polis, ils te sont trop recon­­nais­­sants », me disait Essam quelques jours aupa­­ra­­vant. « Je déteste ça. » Essam et Sidky sont assis sur des tabou­­rets avec dans leur dos le grand écran de projec­­tion blanc. Essam intro­­duit chaque chan­­son avec une histoire, en anglais, pour expliquer sa signi­­fi­­ca­­tion. Sur la plupart des chan­­sons, les guitares s’en­­tre­­mêlent et font évoluer la musique à une cadence enle­­vée. Un des titres, « Hela Hela », d’abord paru dans le cadre du groupe formé avec Sidky, baptisé Eks, résonne comme une grande ballade rock – genre « Yellow Ledbet­­ter » de Pearl Jam –, entre les notes douces et mélo­­dieuses jouées par Sidky à la guitare et la voix lasse et emplie d’émo­­tion d’Es­­sam. En guise de rappel, Essam se contente de jouer une des chan­­sons qu’il a déjà jouées : « Al Shaheed » (« Le Martyr »).

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En atten­­dant l’Égypte
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Plus tard, proba­­ble­­ment envi­­ron la moitié du public descend pour serrer la main d’Es­­sam. Nous restons pour regar­­der Art War, bien qu’Es­­sam l’ait déjà vu. Le film comporte des séquences incroyables filmées sur le terrain au cours des jour­­nées les plus violentes et mouve­­men­­tées qu’ait connue la place Tahrir, dont des images d’Es­­sam lui-même en train de chan­­ter et de combattre dans la rue. Au cours de la projec­­tion, il se penche à plusieurs reprises au-dessus de Sidky pour me toucher de la main, montrer l’écran d’un signe de tête et me murmu­­rer telle ou telle anec­­dote : « Tu vois, le gars à côté de moi ? C’était mon ami. C’est un martyr. Il est mort. » Un autre gars, me raconte-t-il, est en prison. Un autre encore a fui le pays. Aucun de ces apar­­tés n’at­­triste, ni ne décou­­rage Essam. Au contraire, il a l’air revi­­goré tandis qu’il laisse diva­­guer sa mémoire jusqu’à cette époque marquée par la rage. Rien d’éton­­nant à ce que les publics polis des concerts asep­­ti­­sés le laissent un peu de marbre. « Impos­­sible de ressen­­tir la même chose. » La seule chose, selon lui, qui pour­­rait égaler cette exal­­ta­­tion serait de retour­­ner en Égypte et de recom­­men­­cer. « Ce ne sera peut-être pas facile avec mon nom de chan­­ter en Égypte, mais je peux toujours trou­­ver une guitare pas chère, aller aux mani­­fes­­ta­­tions avec un petit ampli dans mon sac et puis chan­­ter. » Il éclate de rire. « Ça me donnera l’oc­­ca­­sion de courir ! »


Traduit de l’an­­glais par Alexis Grat­­penche d’après l’ar­­ticle « Ramy Essam Needs To Stay Famous So He Doesn’t Get Killed », paru dans BuzzFeed. Couver­­ture : Ramy Essam dans son appar­­te­­ment de Masnö, en Suède, par Rasmus.

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