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par David Peisner | 11 janvier 2016

Mansou­rah → Malmö

Nous sommes à Malmö en Suède et la nuit de mars est fraîche, mais Ramy Essam entrouvre la porte du balcon de son appar­te­ment au troi­sième pour lais­ser filtrer un peu de l’ex­té­rieur à l’in­té­rieur. « J’aime entendre la rue. » À dire vrai, il n’y a pas grand chose à entendre en ce mercredi soir : le bruit des voitures passant sur la route glis­sante, le clic-clac des talons sur le trot­toir, le croas­se­ment étrange de l’un des pigeons impo­sants qui vivent perchés en équi­libre précaire sur les branches nues des arbres adja­cents. « C’est telle­ment calme ici, pas comme en Égypte », dit-il en s’en­fonçant dans son petit canapé brunâtre. « Quand je suis arrivé, j’ai habité pendant un temps dans un appar­te­ment situé dans un beau quar­tier, mais chaque fois que je jouais de la guitare, le voisin cognait contre le mur pour que j’ar­rête. Je n’ai pas l’ha­bi­tude du calme. »

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Ramy chante place Tahrir
Crédits : Ramy Essam/Face­book

Il y a cinq ans, Essam, aujourd’­hui âgé de 28 ans, était au centre de l’un des moments histo­riques les plus sonores qu’ait connu sa géné­ra­tion. Alors que des millions de personnes se rassem­blaient au Caire sur la place Tahrir au début de l’an­née 2011 pour une occu­pa­tion de 18 jours qui a mis fin aux trente années au pouvoir de Hosni Mouba­rak, Essam galva­ni­sait les mani­fes­tants avec des hymnes révo­lu­tion­naires illus­trant leur lutte commune et appe­lant à des chan­ge­ments qui, encore un mois aupa­ra­vant, auraient été quasi­ment incon­ce­vables. Accusé d’avoir trou­blé l’ordre public, il a été arrêté, inter­rogé et bruta­le­ment torturé. Mais il est aussi devenu célèbre, un symbole vivant de la révo­lu­tion, en tenant un rôle de premier plan dans The Square, docu­men­taire nommé aux Oscars en 2014, ainsi que dans un repor­tage du maga­zine d’in­for­ma­tion améri­cain 60 Minutes, et en ralliant des milliers de fans à ses concerts. Quand l’ar­mée, avec à sa tête le géné­ral et futur président Abdel Fattah al-Sisi, a repris le pouvoir en 2013 avec la volonté de réduire au silence la dissi­dence, Essam est devenu une cible évidente.

En mai 2014, après avoir été arrêté par la police à un point de contrôle dans la ville de Suez, puis placé en déten­tion et inter­rogé toute la nuit – et alors que se rappro­chait dange­reu­se­ment son service mili­taire obli­ga­toire –, Essam a décidé de partir. Le réseau ICORN (Inter­na­tio­nal Cities of Refuge Network), orga­ni­sa­tion qui accueille des écri­vains en danger, lui a offert une rési­dence de deux ans à Malmö. Fin août, il a pris sa guitare et a quitté le pays. Grand, large d’épaule, le visage enca­dré de longs cheveux noirs aux boucles serrées, on croi­rait qu’il a géné­tique­ment été conçu pour deve­nir une rock star. Même recroque­villé sur le canapé miteux de son appar­te­ment de Malmö, avec ses jeans foncés et son t-shirt gris, les genoux rame­nés contre la poitrine, il respire le charisme. Si on ajoute à cela son idéa­lisme juvé­nile et son humour noir rava­geur, il incarne presque l’image du parfait révo­lu­tion­naire. On comprend faci­le­ment les craintes du régime.

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Selfie
Crédits : Ramy Essam/Face­book

Avant d’ar­ri­ver à Malmö, la vision qu’a­vait Essam de la Suède, si tant est qu’il en avait une, diffé­rait peu de celle qu’ont beau­coup d’autres étran­gers : la Suède comme para­dis socia­liste, paisible et prag­ma­tique. Dans les faits, la Suède, à l’ins­tar d’autres pays euro­péens, est aujourd’­hui aux prises avec la dure réalité de certaines de ses plus célèbres poli­tiques progres­sistes, et avec les réac­tions que suscitent l’im­mi­gra­tion et le multi­cul­tu­ra­lisme. Ce pays, qui s’est long­temps consi­déré comme une super­puis­sance de l’hu­ma­ni­taire, souffre d’une montée de l’is­la­mo­pho­bie et du ressen­ti­ment contre les migrants. « J’ai toujours entendu dire que la Suède, c’était le para­dis. Ce n’est pas vrai. » Depuis qu’Es­sam a quitté l’Égypte, la répres­sion de Sisi sur l’op­po­si­tion n’a fait que s’in­ten­si­fier, tant sur les libé­raux laïques comme Essam que sur les isla­mistes comme les Frères musul­mans. On estime que le nombre de morts s’élève à plus de 2 000 et qu’il y aurait eu jusqu’à 40 000 arres­ta­tions. Beau­coup de mili­tants ont été jugés dans des procès de masse expé­di­tifs puis condam­nés à des peines draco­niennes, y compris à des peines de prison à vie et à des condam­na­tions à mort. Et puis, ce qui a peut-être été le coup de grâce : la condam­na­tion à mort à la mi-mai 2015 de Moham­med Morsi, premier président égyp­tien élu démo­cra­tique­ment, pour son impli­ca­tion dans une évasion de prison en 2011.

Comme le dit Ganzeer, artiste devenu célèbre pour les fresques anti-gouver­ne­men­tales qu’il a réali­sées à travers le Caire pendant la révo­lu­tion et qui a discrè­te­ment démé­nagé en mai 2014 à Brook­lyn : « Ces cercles mili­tants ont assisté à un disper­se­ment de tous leurs acteurs. Tout le monde est soit en prison, soit exilé, soit mort ou bien tout simple­ment décou­ragé ou désen­chanté. » En Égypte, certains mili­tants ont accusé Essam d’avoir aban­donné la cause. Mais même si c’est main­te­nant à presque 5 000 kilo­mètres du cœur fati­gué de la révo­lu­tion qu’il enre­gistre ses chan­sons enga­gées et qu’il joue ses concerts pour de petites foules discrètes – pour les convaincre, et se convaincre lui-même, que le combat n’est pas terminé –, il sait aussi que sa sécu­rité a un prix. « Mes amis souffrent main­te­nant plus que jamais et moi, ça va. Ce n’est pas que je me sente coupable, mais c’est un moment diffi­cile à vivre. » Le petit appar­te­ment d’Es­sam n’a rien d’ex­tra­or­di­naire, mais il aurait quelque chose de fami­lier pour n’im­porte quelque jeune musi­cien en galère : des murs blancs dénu­dés, un MacBook Pro ouvert sur une petite table basse en bois à côté d’em­bal­lages de repas à empor­ter, une flopée de bouteilles d’al­cool vides entas­sées dans un coin du salon, un tas de vête­ments jetés à même le sol dans la chambre, de la vais­selle entas­sée dans et autour de l’évier de la cuisine, ainsi qu’un petit ampli Ibanez à côté du canapé. Il répète pour un concert qu’il jouera dans un théâtre de Malmö quelques jours plus tard. Un guita­riste et ami égyp­tien, Rami Sidky, qui a quitté l’Égypte à peu près au même moment qu’Es­sam pour étudier les rela­tions inter­na­tio­nales à l’uni­ver­sité d’Am­ster­dam, est à ses côtés, un verre de whisky à la main, pendant qu’ils travaillent sur des arran­ge­ments pour les chan­sons d’Es­sam. Sidky et Essam se sont rencon­trés en 2012 dans un studio du Caire. Sidky n’avait pris part qu’oc­ca­sion­nel­le­ment à la révo­lu­tion et ne connais­sait pas la musique d’Es­sam, simple­ment son nom. « Je pensais qu’il serait très arro­gant », commente Sidky au sujet de leur première rencontre. « Il avait cette répu­ta­tion-là. Mais ce n’est pas vrai du tout. »

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Sur scène avec son groupe
Crédits : Ramy Essam/Face­book

Quand il est avec Sidky – ex-employé dans une ONG, mince et petit, le crâne rasé, la barbe clair­se­mée, l’air caus­tique et studieux à la fois –, Essam écoute plus qu’il ne parle, dési­reux d’avoir l’avis de son ami sur tout : depuis l’État isla­mique aux rela­tions inter­eth­niques en Égypte, en passant par Bolly­wood et les albums cruel­le­ment sous-esti­més de Van Halen époque Sammy Hagar. Une guitare acous­tique confor­ta­ble­ment calée sur les genoux, Essam se lance dans l’in­ter­pré­ta­tion d’une chan­son dont on pour­rait traduire le titre par « Je me suis réveillé ». Comme la quasi-tota­lité de ses chan­sons, elle traite de la révo­lu­tion égyp­tienne. Il gratte les cordes avec précau­tion en chan­tant d’une voix profonde, rocailleuse et meur­trie, tandis que Sidky joue d’élé­gants contre­points sur sa guitare. Hors de son contexte agité, la fougue de cette chan­son paraît un peu dépla­cée dans cet appar­te­ment tranquille, et Essam en a conscience. Depuis son départ d’Égypte, Essam a joué dans plusieurs villes euro­péennes et réalisé une mini-tour­née en Amérique du Nord passant par New York, Washing­ton, Los Angeles, Seat­tle, Boston et Vancou­ver, où le public pour lequel il chante appré­cie poli­ment la portée histo­rique de son message, mais n’a aucun lien réel avec sa musique ou les senti­ments qu’elle incarne. « Ils veulent connaître cette histoire, mais il y a un fossé à cause de la langue. Je n’ai jamais connu ça. »

Tahrir

Essam est né à Mansou­rah, une ville d’un demi-million d’ha­bi­tants de la rive orien­tale du delta du Nil. Son père était ingé­nieur et il est mort d’un acci­dent céré­bral quand Ramy avait 12 ans. Après la mort de son père, son frère Shady, de seule­ment deux ans son aîné, est devenu pour lui une figure pater­nelle.

Les auteurs des paroles les plus contro­ver­sées restent mécon­nus et peu inquié­tés par la police.

En dépit des diffi­cul­tés, la famille d’Es­sam était soli­de­ment ancrée dans la classe moyenne. C’est Shady qui le premier lui a fait connaître les groupes de rock améri­cains comme Metal­lica ou Linkin Park. Essam a ensuite décou­vert Rage Against the Machine, System of a Down et Nirvana. À l’époque, alors adoles­cent, Essam ne parlait pas très bien anglais et ne compre­nait pas les paroles : « J’ai­mais juste leur éner­gie. » Quand il a eu 17 ans, Shady lui a acheté sa première guitare. En quelques mois, Essam a décou­vert qu’il était doué pour compo­ser des mélo­dies et des arran­ge­ments. « Pendant deux ou trois ans, je n’ai chanté que des chan­sons d’amour un peu idiotes. » Il rit : « Mon rêve était de deve­nir une rock star. » Shady, un passionné de litté­ra­ture qui enseigne main­te­nant le droit inter­na­tio­nal, souligne l’im­por­tance des paroles. « Je lui ai dit : “Tu dois avoir une vision” », explique-t-il sur Skype depuis Mansoura. « “Tu dois avoir un message, tu ne dois pas deve­nir célèbre pour deve­nir célèbre. C’est du gâchis. Tu dois essayer d’in­fluen­cer les gens.” »

Vers 2008, Essam a rencon­tré un poète, Amgad El Kawhagy, dans un café-librai­rie qui faisait aussi office de petite salle de concert. « Il m’a aidé parce que lui-même écri­vait beau­coup de choses poli­tiques, révo­lu­tion­naires », raconte Essam. Ils ont débuté tous les deux une colla­bo­ra­tion régu­lière et, à ce jour, Kawhagy est l’au­teur des trois quarts des paroles des chan­sons d’Es­sam. Bien que ses chan­sons aient fait de lui une figure célèbre et persé­cu­tée, il n’a écrit qu’une partie infime de leurs textes. Il travaille avec des poètes et des paro­liers en compo­sant sur des textes déjà exis­tants ou, le plus souvent, en suggé­rant des thèmes et en faisant écrire des paroles plus ou moins sur mesure. Bizar­re­ment, les auteurs des paroles même les plus contro­ver­sées restent large­ment mécon­nus et peu inquié­tés par la police. Comme l’ex­plique Sidky, « dans la culture popu­laire égyp­tienne, on ne se préoc­cupe que des chan­teurs. Ce qu’ils chantent est leur respon­sa­bi­lité et celle de personne d’autre ». Malgré le contenu engagé de sa musique, Essam était loin de s’at­tendre à la révo­lu­tion de janvier 2011. Quand on l’in­ter­roge sur ce qu’il faisait lorsque les premières protes­ta­tions ont éclaté le 25 janvier, il répond avec un sourire gêné : « Rien. » Les mani­fes­ta­tions n’avaient rien d’ex­cep­tion­nel à l’époque et elles n’abou­tis­saient géné­ra­le­ment qu’à très peu de résul­tats. Essam pensait que ce serait la même chose cette fois-là aussi. « Je passais une jour­née normale : je suis allé à la salle de sport, j’ai retrouvé mes amis », raconte-t-il. Mais Shady était un fervent mani­fes­tant dès les premières mani­fes­ta­tions à Mansou­rah et il a convaincu Essam de le rejoindre trois jours plus tard. Mais même à ce moment-là, sa moti­va­tion était, admet-il, un brin douteuse.

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Mansou­rah, la ville natale de Ramy
Crédits

« Le 28, le gouver­ne­ment a coupé les réseaux de commu­ni­ca­tion. » Il rit. « Tu es chez toi bien au chaud et là : plus de portable, plus d’In­ter­net. Tu te dis : “Hé, c’est quoi ce bordel ! Je descends dans la rue !” C’était la pire déci­sion qu’ils aient prise. S’ils m’avaient laissé la possi­bi­lité d’être spec­ta­teur depuis chez moi, c’est peut-être ce que j’au­rais fait ! » Malgré cela, une fois arrivé dans les mani­fes­ta­tions, il s’est laissé empor­ter par l’émo­tion et l’exal­ta­tion de la scène. Essam a pris part à une bataille rangée contre les forces locales de police dans les rues de Mansou­rah en lançant pierres et des cock­tails Molo­tov, alors que la police leur tirait dessus – prin­ci­pa­le­ment avec des muni­tions en caou­tchouc. Les exigences origi­nelles des mani­fes­tants (réformes de la police, du minis­tère de l’In­té­rieur et du système écono­mique) ont tout d’un coup semblé ne pas suffire. « Nous nous sommes mis à chan­ter : “À bas, Mouba­rak !” » Essam en rit encore telle­ment l’idée parais­sait auda­cieuse. « La première fois, tu te dis : “Vrai­ment ? On demande vrai­ment ça ?” » Après trois jours à Mansou­rah, la police a disparu et Essam a décidé de voya­ger avec un ami jusqu’au Caire pour se joindre aux mani­fes­ta­tions qui avaient lieu là-bas. Shady a insisté pour qu’il emporte sa guitare. Au début, Essam jouait pour de petits groupes de mani­fes­tants sur la place Tahrir, puis peu à peu pour des groupes plus impor­tants, jusqu’à ce qu’il soit invité à jouer sur une scène impro­vi­sée à l’un des angles de la place. Pendant tout cette période, son réper­toire était très réduit.

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Pendant les mani­fes­ta­tions
Crédits : Ramy Essam/YouTube

« Je devais déjà avoir 25 chan­sons poli­tiques et la plupart pouvaient s’ap­pliquer aux événe­ments, mais je choi­sis­sais celles qui permet­taient au public d’in­te­ra­gir et de chan­ter. Parce que ce n’était pas un concert. Ce sont des mani­fes­tants, ils sont remplis de colère. Tu as beau avoir la plus belle voix au monde ou être le meilleur musi­cien, si tu ne fais que chan­ter pour eux, ils te tour­ne­ront le dos. Certains jours, je chan­tais dix heures, les six mêmes chan­sons en boucle. » La plus connue de ses chan­sons est peut-être « Ihral (Pars) », une reprise d’hymnes qui avaient déjà du succès sur la place, combi­née à quelques vers qu’il a lui-même écrits. « J’ai chanté pour la première fois le premier février, après le discours de Mouba­rak », explique Essam, en se lançant dans une imita­tion du plai­doyer larmoyant que Mouba­rak a donné ce jour-là : « “Je ne me présen­te­rai pas à la prochaine élec­tion. Lais­sez-moi juste six mois.” Beau­coup de gens présents sur la place ont reçu des appels de leurs parents qui leur disaient : “Hé, il a promis que tout se passe­rait bien. Tu peux rentrer à la maison.” Nous étions déçus parce qu’il n’avait rien écouté de ce que nous disions. Alors, j’ai joué “Irhal” et l’am­biance a tout de suite changé. » Mais Essam raconte que, même après cette perfor­mance galva­ni­sante, certains mani­fes­tants doutaient encore de son ardeur révo­lu­tion­naire. « Beau­coup se disaient : “Ce gars a juste envie de deve­nir célèbre.” »

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Crédits : Ramy Essam/Face­book

Le 2 février, les hommes de main de Mouba­rak, dont un grand nombre à cheval ou à dos de droma­daire, ont pris d’as­saut la place Tahrir et ont attaqué les mani­fes­tants, lors de ce qui a été surnommé la Bataille des chameaux. Ils ne sont pas parve­nus à vider la place mais Essam est sorti ensan­glanté de ces deux jours de mêlée, qui ont repré­senté un tour­nant déci­sif pour les débuts de la révo­lu­tion. Par la suite, le crâne et la lèvre supé­rieure cachés sous des bandages blancs, Essam a donné une inter­view pleine de défiance à une chaîne anglo­phone, avant de jouer, toujours recou­vert de bandages, pour la foule tabas­sée mais triom­phante. Ces deux moments ont été diffu­sés en boucle sur les chaînes de télé­vi­sion du monde entier. « Beau­coup de gens sont venus me dire : “Désolé, on pensait que tu étais juste un connard qui voulait chan­ter et deve­nir célèbre.” Après m’avoir vu à leurs côtés en première ligne, en train de me battre, les types qui géraient la scène se sont mis à me présen­ter comme “le chan­teur de la révo­lu­tion”. » On a du mal à trou­ver un chan­teur qui occupe un rôle semblable dans la culture améri­caine. « C’est un peu comme Bob Dylan dans les années 1960 », explique son ami Ganzeer. « Il n’était pas le seul à faire dans la chan­son enga­gée mais Dylan avait quelque chose, la simpli­cité de sa musique – simple mais aussi terri­ble­ment percu­tante. » Certes, les chan­sons de Dylan trai­taient de cock­tails Molo­tov et de pierres lancées contre les flics, mais il ne l’a jamais fait lui-même. Et jamais n’a-t-il été forcé de quit­ter son pays.

L’exil

Pour des jeunes Égyp­tiens dans la ving­taine, comme Essam, Mouba­rak a toujours été président. Leur désir tenace de chan­ge­ment, comme il l’ex­plique, était prin­ci­pa­le­ment dû au fait qu’ils étaient allés trop loin pour recu­ler : s’ils avaient aban­donné, ils auraient certai­ne­ment tous fini en prison. « Tu ne peux pas imagi­ner ce que ça fait de chan­ter pour des centaines de milliers de personnes à ce point en colère, toutes unies contre une seule et unique personne. L’éner­gie qu’il y avait sur la place était incroyable à vivre. » anigif_optimized-7126-1432864911-3 Essam était sur scène le 11 février, le jour où le vice-président, Omar Soulei­man, a annoncé la démis­sion de Mouba­rak, qui lais­sait ainsi les rênes du pouvoir au Conseil suprême des forces armées (CSFA). Cette nuit-là, la majo­rité des mani­fes­tants ont quitté la place Tahrir, satis­faits, mais Essam a aussi été témoin du désar­roi de certaines personnes à la tête du mouve­ment, qui criaient à la foule de reve­nir. Le but était de former un gouver­ne­ment composé de citoyens ordi­naires, une nouvelle consti­tu­tion et un train de réformes, pas seule­ment l’évic­tion de Mouba­rak. Deux semaines plus tard, Essam faisait partie d’un petit groupe de quelques milliers de personnes qui ont démarré un nouveau sit-in place Tahrir. Toute­fois, sans reven­di­ca­tion claire et cohé­rente, le mouve­ment a vu ses soutiens dispa­raître peu à peu. Puis, le 9 mars, l’ar­mée a décidé de vider la place une fois pour toutes. La foule a violem­ment été disper­sée et Essam, ainsi que d’autres, a été traîné jusqu’au Musée égyp­tien tout proche. « Je me suis dit que j’al­lais trou­ver un mili­taire éduqué qui, lui, compren­drait. Je lui dirais : “Hé, mec, je suis Ramy Essam, le mec qui chante sur la place ! J’ai un concert à faire !” » Il rit. « Et puis j’ai passé le premier portail et l’obs­cu­rité s’est abat­tue sur moi. » Essam a été désha­billé, ligoté puis torturé par les offi­ciers qui, dit-il, faisaient partie d’une unité des forces spéciales. Ils lui ont coupé les cheveux avec des bris de verre, lui ont cogné la tête à plusieurs reprises dans une colonne. Il a reçu des coups de barres de bois et de fer, des coups de pieds, et s’est fait élec­tro­cu­ter. « Ils ne me posaient pas de ques­tion », raconte-t-il. « Alors j’ai cru qu’ils allaient me tuer. » Il perdait conscience, se réveillait, puis la perdait à nouveau, et ainsi de suite. « Un des types des forces spéciales me sautait sur la tête. Je me suis dit : ça y est, je vais mourir. Et puis j’ai entendu une voix dans ma tête qui me disait : “Ne leur donne pas l’oc­ca­sion de te tuer. Tiens aussi long­temps que possible.” »

Envi­ron huit heures plus tard, il a été relâ­ché. ulyces-ramyessam-03Il est retourné dans sa famille à Mansou­rah pour se réta­blir. Une vidéo filmée à ce moment-là, diffu­sée plus tard au cours de l’an­née 2011, le montre allongé à plat ventre sur un lit avec à peine assez de force pour rele­ver la tête, le visage et le dos couverts de bleus, de marques et de plaies encore fraîches. Shady a eu un élan de culpa­bi­lité : après tout, c’était lui qui l’avait encou­ragé à conti­nuer sur la voie de la musique, à rejoindre la contes­ta­tion et à jouer des chan­sons révo­lu­tion­naires. « C’était la pire chose qui était arri­vée à ma famille depuis la mort de mon père », explique Shady. « Ma mère et tous nos amis proches ont dit à Ramy : “Assez, main­te­nant. Arrête avec la poli­tique.” Mais je lui ai dit : “Tu as deux options : aban­don­ner ou conti­nuer à te battre.” » Il a mis deux mois à récu­pé­rer mais, chose éton­nante, son passage à tabac n’a laissé que peu de séquelles : à peine quelques cica­trices sur sa poitrine et un doigt qui n’est plus aussi perfor­mant qu’il l’était dans le passé. Ce qu’il a vécu au musée, quoi qu’hor­rible, a aussi été une révé­la­tion. « Ce jour a eu un effet béné­fique sur ma person­na­lité. J’ai pu me débar­ras­ser de ma peur. » Après sa conva­les­cence, Essam a repris le combat, l’es­prit vengeur. Il s’est produit un peu partout dans le pays, dans des théâtres, sur des scènes de festi­val, dans la rue, peu impor­tait. Dans la confu­sion de la bataille pour le pouvoir qui a suivi la chute de Mouba­rak, plusieurs partis nais­sants l’ont appro­ché. Mais il refu­sait systé­ma­tique­ment de les rejoindre, farou­che­ment atta­ché à son indé­pen­dance. Quand le CSFA a accédé aux reven­di­ca­tions popu­laires et a permis les élec­tions parle­men­taires et prési­den­tielles de la fin 2011 et de 2012 (élec­tions rempor­tées par Moha­med Morsi et les Frères musul­mans), Essam n’est pas allé voter.

Pratique­ment du jour au lende­main, le public a arrêté d’af­fluer à ses concerts.

« Je ne veux prendre part à aucun proces­sus gouver­ne­men­tal car je ne leur fais pas confiance. J’ai vu beau­coup de sang. J’ai perdu des amis. S’il y avait à nouveau des massacres, des morts, de la torture, je me senti­rais coupable car j’au­rais voté pour eux. » Pendant presque deux ans, entre 2011 et 2013, la vie d’Es­sam n’a été qu’un tour­billon de concerts et de mani­fes­ta­tions. « J’étais un malade des sit-ins, des batailles, de la lutte. À certains d’entre eux, nous n’étions que 15 ou 20, sans médias, personne n’était au courant. » En 2012, Essam a épousé une femme qui travaillait pour lui comme mana­ger et elle a donné l’an­née suivante nais­sance à leur fils. Au cours des quatre jours que j’ai passés avec lui à Malmö, c’est le sujet qu’il avait le plus de diffi­culté à abor­der. « Tout donner à la révo­lu­tion a changé ma vie toute entière. J’étais à l’écart de tout. » Dès la première moitié de l’an­née 2013, le gouver­ne­ment de Morsi composé majo­ri­tai­re­ment des Frères musul­mans est devenu extrê­me­ment impo­pu­laire.

Le 30 juin, un nombre record de mani­fes­tants sont descen­dus dans la rue pour deman­der la démis­sion de Morsi. Même si Essam avait passé l’an­née précé­dente à mili­ter pour la desti­tu­tion de Morsi et passé la jour­née devant le quar­tier géné­ral des Frères musul­mans au Caire à affron­ter leurs parti­sans, il se sentait décon­necté des millions d’Égyp­tiens qui voyaient en l’ar­mée un sauveur. Le lende­main, il s’est rendu à Tahrir, « notre maison » selon ses mots : « La place était remplie d’idiots qui accla­maient l’ar­mée, les chars, les héli­co­ptères et serraient les soldats dans leurs bras. Même les poli­ciers étaient descen­dus sur la place pour danser avec la foule. » Il est monté sur scène, a commencé par jouer des chan­sons hostiles aux Frères musul­mans, mais il a terminé avec une chan­son dont on peut traduire le titre par « Nique le conseil mili­taire ». « C’était la première fois que je chan­tais face à une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes sans qu’ils ne reprennent les paroles avec moi. Mais je suis quand même allé au bout de la chan­son et je leur ai dit : “Nous ne sommes pas avec l’ar­mée. Ils ont tué nos amis et nous ne l’ou­blie­rons pas !” J’étais si énervé. Personne ne disait rien. Ils écou­taient sans rien dire. » Deux jours plus tard, il a donné une repré­sen­ta­tion semblable et a obtenu la même réac­tion. Quand Sisi a pris la parole plus tard ce jour-là pour annon­cer que Morsi avait été évincé et que l’ar­mée avait une fois de plus pris le pouvoir, Essam avait déjà déserté la place Tahrir. Peu de temps après, il est rentré à Mansou­rah, abattu et épuisé.

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Abdel Fattah al-Sissi

Pratique­ment du jour au lende­main, le public a arrêté d’af­fluer à ses concerts. Il était inter­dit de repré­sen­ta­tion dans toutes les salles contrô­lées par l’État et les orga­ni­sa­teurs indé­pen­dants refu­saient en géné­ral de le program­mer par peur de frois­ser le régime. Fin 2013, une loi a été votée, restrei­gnant sévè­re­ment le droit de mani­fes­ter publique­ment et inter­di­sant de facto le genre de mani­fes­ta­tions qui avaient fait chuter les deux gouver­ne­ments précé­dents. En un clin d’œil, Essam se retrou­vait privé des deux acti­vi­tés autour desquelles s’ar­ti­cu­lait sa vie. Quand Sisi a été « élu » avec 97 % des voix en mai 2014, il a augmenté encore d’un cran la répres­sion. Essam a vu certains de ses amis condam­nés à des années, voire des décen­nies de prison. Ce même mois de mai, alors qu’Es­sam reve­nait du Sinaï en voiture avec des amis, ils ont croisé sur leur chemin à un point de contrôle de la police. Les offi­ciers l’ont pris pour cible, l’ont fait descendre de la voiture et l’un d’eux s’est appro­ché pour lui chan­ter une de ses chan­sons, « Taty Taty », d’un air moqueur. L’of­fi­cier a alors dégainé une tablette et a montré une vidéo d’Es­sam en train de jouer place Tahrir une chan­son appe­lant au rassem­ble­ment contre la police. Essam a été fouillé et inter­rogé toute la nuit avant d’être relâ­ché. Ole Reitov, direc­teur de Free­muse, une ONG dédiée à la cause des musi­ciens persé­cu­tés dans le monde entier, a rendu visite à Essam le mois suivant. « L’en­chaî­ne­ment d’évé­ne­ments était fami­lier : la présence de la police et les inter­ro­ga­toires nocturnes », explique Reitov. « Avec l’in­ter­ro­ga­toire de Suez, il était clair qu’ils voulaient que Ramy se taise, sans quoi ils sévi­raient. Nous nous sommes dits qu’il ne pouvait plus attendre pour quit­ter le pays. »

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Ramy Essam en 2011

Essam raconte que sa crainte première n’était pas de se faire arrê­ter mais plutôt de devoir faire son service mili­taire, prévu pour le mois de juin suivant. (À quelques excep­tions près, tous les hommes égyp­tiens âgés de moins de 30 ans sont obli­gés de servir dans l’ar­mée pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans.) « J’ai reçu beau­coup de menaces, dans la vraie vie et sur les réseaux sociaux : “On t’at­tend.” Si j’avais rejoint l’ar­mée, c’était plus que la prison qui m’at­ten­dait. Ç’au­rait été la fin pour moi. Pour toujours. »

Mon pouvoir

Reitov a contacté Essam avec ICORN. En août 2014, Essam, qui avait été empê­ché de quit­ter l’Égypte à plusieurs reprises au cours des deux années passées, a réussi à obte­nir un visa et les papiers néces­saires pour s’échap­per du pays. Il a passé un mois à Helsinki, où son tout premier concert a été perturbé par des Égyp­tiens qui lui hurlaient dessus en bran­dis­sant des pancartes de Sisi. Il a décou­vert plus tard que les pertur­ba­teurs avaient été payés par l’am­bas­sade. « Je crois que le gouver­ne­ment voulait me dire : “Hé, on t’a à l’œil même si tu es parti.” » Il rit. « Pour ça, ils ont réussi. » Quand Essam est arrivé à Malmö, il ne connais­sait personne. Sa seule vraie connais­sance était Reitov, un sexa­gé­naire aux cheveux blancs, dont l’or­ga­ni­sa­tion, Free­muse, a ses bureaux à Copen­hague, à trente minutes de train de là sur l’autre rive de l’Öre­sund, le détroit sépa­rant la Suède du Dane­mark. Reitov, ancien jour­na­liste à la télé­vi­sion publique danoise, a rencon­tré pour la première fois Essam en 2011. « Quand vous marchez avec Ramy sur la place Tahrir, ça n’ar­rête pas, les gens viennent vers lui pour lui parler, les vieux comme les jeunes », raconte Reitov. « Quand il se promène ici, personne ne le recon­naît. »

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Une vue aérienne de Malmö
Crédits : ESN Copen­ha­gen

Essam passe la majeure partie de ses jour­nées à écrire des chan­sons. Il travaille beau­coup et a commencé à prendre des cours de musique à l’uni­ver­sité de la ville, mais il n’a pas encore l’im­pres­sion de s’être fait de vrais amis. « Ici, j’ai le mal du pays. Je suis toujours seul. » Depuis son arri­vée, Essam a posté plusieurs chan­sons en ligne, dont « Age of the Pimp » (« L’Ère du maque­reau »), qui est une charge directe contre Sisi. Son album Mamnoua (« L’ou­blié ») est sorti le 1er mai 2014 et il y chante des chan­sons sur l’Égypte, même s’il n’y vit pas pour l’ins­tant. « Ça parle de ce qui se passe là-bas en ce moment, les senti­ments et les émotions de cette période diffi­cile. » À part comp­ter le nombre de vues sur YouTube, d’écoutes sur SoundC­loud et lire les commen­taires, il n’est pas facile d’avoir une idée précise de l’im­pact que produit Essam à distance, mais il n’a pas perdu courage. « Il est très impor­tant que je conti­nue mon travail en ce moment car peu de gens font la même chose. Je pense que ceux qui croient en la lutte, en la révo­lu­tion, ont besoin d’en­tendre une musique nouvelle, qui leur parle de ce qu’ils font, de ce qu’ils ressentent, pour qu’ils sachent au moins qu’ils ne sont pas seuls. Si tu es révo­lu­tion­naire et que tu découvres une nouvelle chan­son, tu te dis : “Ouah, on est des milliers à croire en la même chose, il n’y a pas que moi.” » Avant de démé­na­ger à Malmö, Essam n’avait quitté l’Égypte que quatre fois, entre 2011 et 2012, pour rece­voir des récom­penses ou jouer des concerts en Europe. Depuis, l’Eu­rope vit ce qu’on pour­rait appe­ler une trans­for­ma­tion : dans le chaos qui succède aujourd’­hui au Prin­temps arabe, des millions de migrants et de réfu­giés cherchent asile en Europe.

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À Stock­holm
Crédits : Ramy Essam/Face­book

La Suède notam­ment, avec ses promesses géné­reuses en matière d’aides sociales et de programmes d’ac­com­pa­gne­ment, est une desti­na­tion de premier choix, puisqu’elle a répondu posi­ti­ve­ment à plus de 80 000 demandes d’asile rien qu’en 2014, le record d’Eu­rope par habi­tant. Le parti d’ex­trême-droite des Démo­crates de Suède, issu d’un rassem­ble­ment de supré­ma­tistes blancs créé en 1988, a doublé son nombre d’élus au parle­ment lors des élec­tions d’au­tomne 2014 en prônant une réduc­tion de 90 % de l’im­mi­gra­tion ; ils consti­tuent désor­mais le troi­sième parti de Suède.

Au moment de Noël 2014, trois incen­dies volon­taires contre des mosquées ont eu lieu en dix jours à travers le pays. Malmö, dont 31 % de la popu­la­tion est née à l’étran­ger, est une zone où les tensions sont parti­cu­liè­re­ment exacer­bées : en mars dernier, quatre néo-nazis ont attaqué à l’arme blanche un homme d’ori­gine iranienne dans un quar­tier fréquenté de la ville ; deux mois plus tôt, deux hommes agres­saient un jeune fille de 16 ans qui venait de donner un discours sur l’im­mi­gra­tion. Les compor­te­ments de l’ex­trême-droite n’ont fait qu’être renfor­cés par les récents atten­tats de novembre, le massacre de janvier dans les bureaux de Char­lie Hebdo et les fusillades visant un centre cultu­rel et une syna­gogue qui ont fait deux morts à Copen­hague en février. « Beau­coup de gens se mettent à paniquer », commente Essam. Il raconte qu’à Malmö, il passe la plupart de son temps chez lui. La rhéto­rique et les compor­te­ments d’une mino­rité de Suédois à l’en­contre des migrants ne lui ont cepen­dant pas échap­pés. On lui a égale­ment refusé l’en­trée d’un bar : « Il n’a pas voulu me lais­ser entrer à cause de mon appa­rence. Ici, il y en a encore certains qui n’aiment pas les gens comme moi. » Reitov explique que son orga­ni­sa­tion s’inquié­tait de para­chu­ter Essam dans cet envi­ron­ne­ment explo­sif. « Nous avons beau­coup commu­niqué avec la ville de Malmö avant son arri­vée. Cela pose problème quand on veut mettre un artiste en sécu­rité et qu’il arrive dans un endroit où il ne le sera peut-être pas. » Fredrik Elg, chargé en chef du déve­lop­pe­ment aux services cultu­rels de la ville de Malmö et coor­di­na­teur local pour ICORN, explique : « Nous avions un plan pour la sécu­rité et nous restons toujours atten­tifs. Ramy souhaite être une person­na­lité publique mais nous ne donnons jamais son adresse. Son appar­te­ment est équipé de fenêtres et de portes sécu­ri­sées. Il doit pouvoir dormir tranquille. »

« En arabe, mou se dit tari, et tari est la pire insulte qu’on puisse t’adres­ser. »

ICORN met à la dispo­si­tion d’Es­sam un appar­te­ment et une bourse mensuelle, sans contre­par­tie, jusqu’en octobre 2016. Il prévoit de rester en Suède jusqu’au mois de juin suivant, au-delà de son tren­tième anni­ver­saire, pour n’avoir qu’à payer une légère amende en guise de sanc­tion pour s’être sous­trait au service mili­taire. Après cela, il aime­rait retour­ner en Égypte, peu importe la situa­tion poli­tique du pays, « même si c’est risqué, car ce sera toujours risqué ». Il pense que gagner des fans et une renom­mée inter­na­tio­nale lors de son séjour en Suède – un défi en soi pour n’im­porte quel musi­cien, encore plus pour un artiste qui chante unique­ment sur la poli­tique étran­gère, dans une langue étran­gère – sera pour lui une mesure de protec­tion à son retour en Égypte. Si les médias lui prêtent atten­tion, si les gens savent qui il est, le régime aura bien plus de mal à le faire discrè­te­ment dispa­raître. « Mon pouvoir, ce sont les gens. »

Le retour ?

Essam n’a pas de solu­tion miracle pour la situa­tion poli­tique en Égypte et il ne prétend pas l’in­verse. Il évoque avec une certaine hési­ta­tion une gouver­nance par un genre de « conseil prési­den­tiel », ou d’une trans­crip­tion des fonda­men­taux de la démo­cra­tie parle­men­taire à la suédoise à son pays d’ori­gine, mais il est bien plus à l’aise quand il s’agit d’ex­pri­mer des critiques : l’ar­mée, la police, les Frères musul­mans, les poli­tiques qui détournent l’es­prit de la contes­ta­tion à leurs propres fins… Toute­fois, il insiste : il n’est pas nihi­liste. « Je ne suis pas du genre à être contre tout. Je ne me bats pas pour me battre. Je me bats pour la paix. C’est tota­le­ment diffé­rent. Je veux arri­ver à quelque chose de posi­tif. Je veux faire une pause. Loin de tout un tas de choses. » Le prochain concert d’Es­sam a lieu dans un cinéma de Malmö, Panora, si neuf que, lorsque nous y arri­vons, il nous est demandé, à Essam, Sidky et moi, de mettre des surchaus­sures couleur bleu vif pour éviter de marquer la nouvelle moquette avec la pous­sière des travaux. L’en­droit est magni­fique mais extra­or­di­nai­re­ment stérile. L’or­ga­ni­sa­trice de l’évé­ne­ment prend un soin méti­cu­leux à expliquer le dérou­le­ment de la soirée : d’abord, séance de ques­tions-réponses tenue par Reitov à 18 h 30, puis concert à 19 h 30 et enfin, projec­tion de Art War, docu­men­taire sur le rôle qu’a joué l’art dans la révo­lu­tion égyp­tienne, à 21 h 00. Elle nous guide jusqu’à une loge impro­vi­sée dans les coulisses en préci­sant bien qu’elle devra nous accom­pa­gner lors de nos allées et venues dans le couloir afin d’ou­vrir toutes les portes et de désac­ti­ver le système d’alarme. Essam trouve tout ce cirque hila­rant, tout comme plus géné­ra­le­ment le malaise des Suédois face au désordre.

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Ramy mani­feste aussi en Suède
Crédits : Ramy Essam/Face­book

« Je vais te dire quelque chose de bizarre », me confie-t-il. « Il y a une sorte de liberté en Égypte qui me manque ici, où tout est trop orga­nisé. Mêmes les musi­ciens ou les artistes sont des gens orga­ni­sés. En Égypte, si tu te tiens à l’écart de la poli­tique et si tu trouves un coin loin de la police, tu peux faire ce que tu veux. Tu te sens libre, quoi. » Ce n’est pas juste un regret super­fi­ciel. Une part d’Es­sam désire le chaos et le trouble de l’Égypte mais, plus encore, il craint que son séjour en Suède ne le rende moins apte à la vie dans son pays d’ori­gine. « Je veux de l’ac­tion. Je ne veux pas être mou. En arabe, mou se dit “tari”, et “tari” est la pire insulte qu’on puisse t’adres­ser. » Il y a deux mois, il s’est mis au kick-boxing. « Je suis sûr d’en avoir besoin à l’ave­nir. Si j’avais eu ce genre d’ap­ti­tudes, j’au­rais peut-être pu répondre à certaines attaques. J’au­rais pu aider certains de mes amis qui se sont faits arrê­ter devant moi. Je ne pouvais même pas me défendre moi-même. » Essam prend bien soin de ne pas parler d’ « exil » concer­nant sa situa­tion. Il n’a ni demandé l’asile, ni aban­donné son passe­port, ni postulé à un quel­conque statut de réfu­gié. En réalité, tout ce que fait Essam ces jours-ci, il le fait en gardant à l’es­prit son retour en Égypte. Il travaille déjà sur un nouvel album et a même commencé à écrire des chan­sons en anglais afin de pouvoir échan­ger davan­tage avec ses publics euro­péen et améri­cain : un virage profes­sion­nel habile mais égale­ment une tactique de survie. L’en­semble – le kick-boxing, les cours à l’uni­ver­sité, sa nouvelle musique – s’ins­crit dans un effort destiné à faire de lui un révo­lu­tion­naire plus influent et plus effi­cace à son retour en Égypte. Mais alors qu’il s’adapte à la vie suédoise, qu’il apprend à commu­niquer avec des publics étran­gers et qu’il lutte contre la soli­tude, le senti­ment de déra­ci­ne­ment ou même les préju­gés de certains citoyens de son pays d’adop­tion, lui est-il possible de rester au diapa­son de la place Tahrir depuis son troi­sième étage à Malmö ? Il pense que oui. Il garde un contact quoti­dien avec ses amis et sa famille en Égypte et n’a aucun mal à comprendre les récentes diffi­cul­tés rencon­trées par la contes­ta­tion. « J’ai vécu ces choses-là. Les arres­ta­tions, la prison, la torture, les coups, les combats en première ligne, les nuits passées à dormir dans la rue simple­ment parce qu’on croit en quelque chose : ce sont des choses que je connais. Je les porte en moi. Ça n’a pas disparu parce que je suis ici. »

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Concert en Suède
Crédits : Ramy Essam/Face­book

Son frère Shady a dit à Essam qu’il voyait son séjour suédois comme un événe­ment d’en­ver­gure histo­rique. « Tous les grandes person­na­li­tés de l’His­toire, à un moment ou un autre de leur lutte, sont parties à l’étran­ger afin de gagner des forces en atten­dant que faiblisse le régime injuste de leur pays. Jésus, Moïse, le prophète Maho­met : tous ont quitté leur pays, avant d’y reve­nir et de conti­nuer la lutte. » En dépit de cette rhéto­rique exal­tée, Shady s’inquiète du plan d’Es­sam, qui souhaite rentrer en Égypte après seule­ment deux ans. « Si les circons­tances n’ont pas changé, il courra un grand danger. » En coulisse, avant le début de son concert, Essam exécute une rapide série d’éti­re­ments et d’exer­cices vocaux qu’il a appris à l’un de ses cours. Il avale d’un coup un shot de Fire­ball et monte sur scène avec Sidky. L’au­di­to­rium doit être rempli au tiers, 70 ou 80 personnes maxi­mum. La plupart sont suédois, même s’il y a aussi une poignée de Syriens et d’Ira­kiens. Tous écoutent poli­ment sa musique, brisant le silence avec leurs applau­dis­se­ments chaleu­reux mais succincts entre chaque chan­son. « La culture du public… Ils sont telle­ment polis, ils te sont trop recon­nais­sants », me disait Essam quelques jours aupa­ra­vant. « Je déteste ça. » Essam et Sidky sont assis sur des tabou­rets avec dans leur dos le grand écran de projec­tion blanc. Essam intro­duit chaque chan­son avec une histoire, en anglais, pour expliquer sa signi­fi­ca­tion. Sur la plupart des chan­sons, les guitares s’en­tre­mêlent et font évoluer la musique à une cadence enle­vée. Un des titres, « Hela Hela », d’abord paru dans le cadre du groupe formé avec Sidky, baptisé Eks, résonne comme une grande ballade rock – genre « Yellow Ledbet­ter » de Pearl Jam –, entre les notes douces et mélo­dieuses jouées par Sidky à la guitare et la voix lasse et emplie d’émo­tion d’Es­sam. En guise de rappel, Essam se contente de jouer une des chan­sons qu’il a déjà jouées : « Al Shaheed » (« Le Martyr »).

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En atten­dant l’Égypte
Crédits : Ramy Essam/Face­book

Plus tard, proba­ble­ment envi­ron la moitié du public descend pour serrer la main d’Es­sam. Nous restons pour regar­der Art War, bien qu’Es­sam l’ait déjà vu. Le film comporte des séquences incroyables filmées sur le terrain au cours des jour­nées les plus violentes et mouve­men­tées qu’ait connue la place Tahrir, dont des images d’Es­sam lui-même en train de chan­ter et de combattre dans la rue. Au cours de la projec­tion, il se penche à plusieurs reprises au-dessus de Sidky pour me toucher de la main, montrer l’écran d’un signe de tête et me murmu­rer telle ou telle anec­dote : « Tu vois, le gars à côté de moi ? C’était mon ami. C’est un martyr. Il est mort. » Un autre gars, me raconte-t-il, est en prison. Un autre encore a fui le pays. Aucun de ces apar­tés n’at­triste, ni ne décou­rage Essam. Au contraire, il a l’air revi­goré tandis qu’il laisse diva­guer sa mémoire jusqu’à cette époque marquée par la rage. Rien d’éton­nant à ce que les publics polis des concerts asep­ti­sés le laissent un peu de marbre. « Impos­sible de ressen­tir la même chose. » La seule chose, selon lui, qui pour­rait égaler cette exal­ta­tion serait de retour­ner en Égypte et de recom­men­cer. « Ce ne sera peut-être pas facile avec mon nom de chan­ter en Égypte, mais je peux toujours trou­ver une guitare pas chère, aller aux mani­fes­ta­tions avec un petit ampli dans mon sac et puis chan­ter. » Il éclate de rire. « Ça me donnera l’oc­ca­sion de courir ! »


Traduit de l’an­glais par Alexis Grat­penche d’après l’ar­ticle « Ramy Essam Needs To Stay Famous So He Doesn’t Get Killed », paru dans BuzzFeed. Couver­ture : Ramy Essam dans son appar­te­ment de Masnö, en Suède, par Rasmus.

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