par David Pilling | 12 décembre 2016

Dr Martine

Martine Hennaux traverse le camp comme une flèche, passant une main dans ses cheveux coupés au carré. « Chanel », dit-elle en plai­­san­­tant. Quoi qu’elle porte, il est peu probable qu’il s’agisse de ce genre de parfum. Avec l’épi­­dé­­mie de fièvre typhoïde qui fait rage dans la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo, on se pare plus volon­­tiers d’an­­ti­­mous­­tique et d’un puis­­sant anti­­sep­­tique. « Dr Martine », comme tout le monde l’ap­­pelle ici, pratique souvent l’hu­­mour noir. C’est une armure bien utile pour cette femme de 60 ans qui a passé la majeure partie de sa vie à pratiquer la chirur­­gie dans les endroits les plus défa­­vo­­ri­­sés du monde.

Surgeon, Martine Hennaux. Material for the 2016 Seasonal appeal story in support of Médecins Sans Frontières. Democratic republic of Congo.
Martine Hennaux, alias « Dr Martine »
Crédits : Char­­lie Bibby

Son visage à la peau tannée est parche­­miné, mais lorsqu’elle entre dans une pièce, sa présence irra­­die. Pour l’heure, elle se trouve dans une cour en terre à l’ar­­rière d’une vieille maison de mission­­naire, où Méde­­cins Sans Fron­­tières a installé ses quar­­tiers. Elle porte des baskets, des chaus­­settes bleues, un short kaki et un petit sac à dos par-dessus son t-shirt blanc MSF. Derrière ses lunettes à monture d’acier, elle a le regard de quelqu’un qui en a beau­­coup vu, mêlé de déta­­che­­ment, d’amu­­se­­ment et de cynisme désin­­volte. « Le soir, il n’y a rien à faire », dit-elle en inspec­­tant le camp, qui est pourvu de toilettes sèches et de douches à l’eau froide. « Pas d’opéra, pas de films. Et la nour­­ri­­ture est abomi­­nable », ajoute-t-elle en grimaçant devant les bacs en plas­­tique remplis de riz gluant, de tofu de manioc écrasé, de verdure afri­­caine et de morceaux de viande de chèvre. Cette épidé­­mie de fièvre typhoïde est la 21e « mission » que le Dr Martine réalise pour MSF. Leur rela­­tion a débuté en Éthio­­pie il y a 25 ans.

En 1995, elle a été envoyée en Angola, où elle a appris sur le tas à ampu­­ter un bras en 25 minutes. Puis on l’a vue en Sierra Leone, où elle a aidé à guérir les bles­­sures des enfants dont les mains avaient été tailla­­dées à la machette, durant la sanglante guerre civile. Quand elle a quitté le pays, elle pesait moins de 40 kilos. Au milieu des années 1990, elle a passé trois ans au Rwanda, après le géno­­cide au cours duquel 800 000 personnes ont été tuées en l’af­­faire de quelques semaines. « C’était très bien », dit-elle spon­­ta­­né­­ment de sa mission, signe d’un déta­­che­­ment profes­­sion­­nel qu’elle a acquis après avoir été témoin des pires horreurs pendant des décen­­nies. C’est la neutra­­lité de MSF qui lui donne envie de conti­­nuer. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion ne fait aucune distinc­­tion entre les bour­­reaux et les victimes, les gouver­­ne­­ments et les citoyens, les enfants soldats et les mères déses­­pé­­rées. L’image d’un AK-47 barré en rouge, comme un panneau d’in­­ter­­dic­­tion de fumer, est collée sur toutes les fenêtres des voitures de MSF. « Pour nous, ce sont tous des patients », explique un autre volon­­taire de MSF. « Ils laissent leurs armes et leur iden­­tité à la porte. » Au Rwanda, où les Hutus ont perpé­­tré un géno­­cide contre les Tutsis et leurs complices Hutus, le Dr Martine ne se préoc­­cu­­pait pas de savoir quelles étaient les racines du conflit, ou de qui était qui. « Je ne voulais pas savoir que l’homme en face de moi était un tueur qui avait pris les vies de nombreuses personnes », dit-elle. « Il vaut mieux ne pas savoir. »

De Paris au Biafra

MSF a ses racines dans mai 1968. Inspi­­rés par l’idéa­­lisme estu­­dian­­tin, six volon­­taires – deux docteurs, deux clini­­ciens et deux infir­­mières – sont partis soigner des patients au Biafra, dans le sud du Nige­­ria. Le Biafra avait déclaré son indé­­pen­­dance quelques années plus tôt, après que le Nige­­ria s’était sous­­trait lui-même à la coupe des colons britan­­niques. Le gouver­­ne­­ment central a réagi en bombar­­dant l’État séces­­sion­­niste et en instau­­rant un blocus. Une famine géné­­ra­­li­­sée s’en est suivie.

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Un membre de MSF
Crédits : MSF

Les six béné­­voles, parmi lesquels Bernard Kouch­­ner, n’ont pas seule­­ment soigné les patients en plein milieu de la guerre. Ils ont égale­­ment dénoncé haut et fort les atro­­ci­­tés dont ils étaient témoins. Le témoi­­gnage est devenu un aspect essen­­tiel de la culture de MSF. Tout comme la néga­­tion des fron­­tières décré­­tées par l’homme. « Il faut aller là où sont les patients. Ça paraît évident, mais à l’époque c’était un concept révo­­lu­­tion­­naire », explique Kouch­­ner. MSF a été offi­­ciel­­le­­ment fondé en 1971. Leur première opéra­­tion d’en­­ver­­gure s’est dérou­­lée dans la capi­­tale nica­­ra­­guayenne de Mana­­gua, où un trem­­ble­­ment de terre avait détruit une grande partie de la ville et tué des milliers de personnes. Depuis ce moment-là, on a pu voir les méde­­cins de MSF accou­­rir dans les zones de catas­­trophes – natu­­relles ou causées par l’homme – partout dans le monde. Ils sont allés au Cambodge pour soigner ceux qui fuyaient le régime géno­­ci­­daire de Pol Pot et, en 1976, au Liban, où avait éclaté une guerre civile.

En 1979, MSF s’est divisé. La nouvelle géné­­ra­­tion de diri­­geants étaient d’avis qu’il fallait que l’as­­so­­cia­­tion soit mieux orga­­ni­­sée si elle voulait être plus qu’une poignée de méde­­cins courant d’une zone dange­­reuse à l’autre avec des sacs plas­­tique remplis de médi­­ca­­ments. Kouch­­ner, pour sa part, voulait conser­­ver cet esprit anar­­chique, aussi a-t-il quitté MSF pour fonder sa propre orga­­ni­­sa­­tion, Méde­­cins du Monde. Le nouveau MSF a grossi et a muté en struc­­ture perma­­nente. Ils ont néan­­moins conservé de nombreux idéaux de leurs fonda­­teurs : ils font preuve d’une extrême méfiance à l’égard des subven­­tions propo­­sées par les gouver­­ne­­ments, les entre­­prises et les grosses orga­­ni­­sa­­tions. L’as­­so­­cia­­tion préfère la flexi­­bi­­lité que permettent les dons plus modestes. En 1980, en accord avec son prin­­cipe « sans fron­­tières », ils ont envoyé une équipe médi­­cale au Pakis­­tan pour traver­­ser clan­­des­­ti­­ne­­ment la fron­­tière du pays et aller soigner les civils afghans bles­­sés dans la guerre contre les Sovié­­tiques. Ils ont conti­­nué à témoi­­gner de ce qu’ils voyaient. En 1985, ils ont été expul­­sés d’Éthio­­pie après avoir dénoncé le gouver­­ne­­ment marxiste de Mengistu Haile Mariam, qui rete­­nait l’aide alimen­­taire et utili­­sait la famine comme arme de guerre.

Aujourd’­­hui, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion dispose d’un budget annuel de plus d’un milliard d’eu­­ros.

Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que je suis entré en contact direct avec MSF. Ils étaient en première ligne d’une bataille contre les grands groupes phar­­ma­­ceu­­tiques, qu’ils accu­­saient de refu­­ser l’ac­­cès à des trai­­te­­ments vitaux aux patients pauvres, notam­­ment ceux atteints du VIH. Pour MSF, la posture pure­­ment commer­­ciale de l’in­­dus­­trie était mora­­le­­ment indé­­fen­­dable. Avec d’autres, ils ont lancé une vaste campagne qui a fini par forcer les grands groupes phar­­ma­­ceu­­tiques – via des pres­­sions légales et commer­­ciales – à mettre de côté leur poli­­tique dans des cas d’ur­­gences médi­­cales comme le sida. Cela les a encou­­ra­­gés à déve­­lop­­per un nouveau modèle tari­­faire, basé sur la capa­­cité des gens à payer leur trai­­te­­ment en fonc­­tion du pays où ils vivent. C’est en partie grâce à cela que des millions de gens malades du sida en Afrique et en Asie peuvent aujourd’­­hui avoir accès à des versions peu coûteuses des trai­­te­­ments anti­­ré­­tro­­vi­­raux, capables de repous­­ser la mala­­die indé­­fi­­ni­­ment.

En octobre 1999, j’ai assisté à une confé­­rence de MSF à Paris sur un thème voisin : la négli­­gence des compa­­gnies phar­­ma­­ceu­­tiques face aux mala­­dies tropi­­cales comme la mala­­die du sommeil ou le palu­­disme. J’étais sur le point de débu­­ter mon entre­­tien avec James Orbinski, le président de MSF de l’époque, quand son télé­­phone portable a sonné. Son visage a soudai­­ne­­ment perdu ses couleurs. « C’était le comité Nobel », a-t-il dit. « Nous venons de gagner le prix Nobel de la paix. » Dans son discours à Oslo deux mois plus tard, Orbinski a exposé les grands prin­­cipes de MSF. « L’ac­­tion huma­­ni­­taire est plus que de la simple géné­­ro­­sité, plus que de la simple charité », a-t-il déclaré avec une grande éloquence. « Plus que d’of­­frir une assis­­tance maté­­rielle, nous visons à permettre aux indi­­vi­­dus de rega­­gner leurs droits et leur dignité en tant qu’êtres humains. » Aujourd’­­hui, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion dispose d’un budget annuel de plus d’un milliard d’eu­­ros et emploie plus de 30 000 personnes dans près de 70 pays, dont la plupart sont enga­­gés sur place. MSF possède 24 asso­­cia­­tions et cinq centres opéra­­tion­­nels en Europe – basés à Bruxelles, Paris, Amster­­dam, Barce­­lone et Genève – qui se chargent de faire tour­­ner l’or­­ga­­ni­­sa­­tion et dispat­­cher les équipes sur chaque urgence. D’après son site, MSF a réalisé en 2015 plus de huit millions de consul­­ta­­tions ambu­­la­­toires, soigné 2,3 millions de personnes du palu­­disme, secouru 23 700 migrants en mer et assisté 219 300 nais­­sances.

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Au Congo-Kinshasa, le person­­nel se déplace par de multiples moyens
Crédits : MSF

Il est cepen­­dant inévi­­table qu’une partie du person­­nel craigne que plus elle gros­­sit, plus l’or­­ga­­ni­­sa­­tion risque de s’éloi­­gner de la vision radi­­cale de ses fonda­­teurs. Il arrive encore à MSF de faire entendre sa voix. Mais ils ont aussi appris à se taire, si c’est le prix à payer pour pouvoir soigner les patients de pays aux régimes irri­­tables. Le Dr Martine a assisté à ces trans­­for­­ma­­tions. Elle se moque de ses collègues en appe­­lant MSF « Meetings Sans Fron­­tières », une pique en réfé­­rence aux procé­­dures et à la pape­­rasse qui ne cessent de se complexi­­fier, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion devant faire preuve de trans­­pa­­rence vis-à-vis des dona­­teurs comme des patients. Le but essen­­tiel de son action est de soigner les malades, rappelle Martine Hennaux. « Pas de taper sur un clavier », dit-elle en mimant dédai­­gneu­­se­­ment une personne piano­­tant sur son ordi­­na­­teur. « Mais il est vrai que plus on gros­­sit, plus il doit y avoir de règles à respec­­ter. Il est très diffi­­cile d’évi­­ter ça dans notre évolu­­tion. C’est comme ça que les choses doivent se passer », recon­­naît-elle. Puis, avec un regard plein de nostal­­gie, elle soupire : « C’était mieux avant. »

Route Numéro Un

La Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo, où MSF est en acti­­vité depuis 1981, est une de ses plus grosses opéra­­tions. Cela s’ex­­plique proba­­ble­­ment du fait que le pays est plus ou moins en crise conti­­nuel­­le­­ment depuis des décen­­nies. MSF emploie 3 000 personnes sur place et dépense envi­­ron 100 millions d’eu­­ros pour ses opéra­­tions chaque année. Une somme impres­­sion­­nante qui ne repré­­sente qu’une goutte d’eau dans l’océan de cette vaste nation, dix fois plus grande que l’An­­gle­­terre. Elle abrite une popu­­la­­tion de 80 millions d’ha­­bi­­tants et son État est spec­­ta­­cu­­lai­­re­­ment défaillant.

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Patrice Lumumba, 1er président du Congo-Kinshasa
Crédits : DR

Comme beau­­coup de pays afri­­cains nouvel­­le­­ment indé­­pen­­dants, le Congo-Kinshasa – à ne pas confondre avec le Congo-Braz­­za­­ville voisin, beau­­coup plus petit – nour­­ris­­sait de grands espoirs. Sous le règne de son premier diri­­geant élu, Patrice Lumumba, il a été capable de surmon­­ter l’hé­­ri­­tage colo­­nial brutal des Belges. En théo­­rie, c’était un pays riche, doté de quan­­ti­­tés prodi­­gieuses de diamants, d’or, de cuivre et d’ura­­nium. Mais il a été happé par les poli­­tiques de la guerre froide.

En 1965, Mobutu Sese Seko a renversé Lumumba par un coup d’État. Protégé par les nations occi­­den­­tales, qui voyaient en lui un rempart contre le commu­­nisme, il a passé les trois décen­­nies suivantes à piller les ressources du pays qu’il avait renommé Zaïre. Dans son village reculé de Gbado­­lite, il a fait construire un « Versailles dans la jungle » ainsi qu’une piste d’at­­ter­­ris­­sage pour le Concorde, afin de faci­­li­­ter ses jour­­nées shop­­ping super­­­so­­niques à Paris. Le pays qu’il « gouver­­nait » a pourri lente­­ment. Dénué d’in­­fra­s­truc­­ture insti­­tu­­tion­­nelle ou maté­­rielle, ce n’était pas tant un État qu’ « un trou en forme de Zaïre au milieu de l’Afrique », comme The Econo­­mist le décri­­vait à l’époque. Mobutu a été renversé à son tour en 1997 et le pays, pas plus démo­­cra­­tique qu’a­­vant, a cepen­­dant repris le nom de Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo. Aujourd’­­hui, le revenu annuel moyen au Congo est infé­­rieur à 500 euros et l’es­­pé­­rance de vie plafonne à 57 ans. En dépit de ses mira­­cu­­leuses ressources natu­­relles, c’est un des pays les plus pauvres du monde. MSF n’a aucun répit au Congo.

Cette année, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a mené une énorme campagne de vacci­­na­­tion contre la fièvre jaune après qu’une épidé­­mie menaçait d’écla­­ter ; ils se sont occu­­pés des réfu­­giés affluant du Soudan du Sud ; et ont aidé à soigner les bles­­sés de Kinshasa après les violents affron­­te­­ments entre la police et les mani­­fes­­tants qu’a provoqué l’ajour­­ne­­ment des élec­­tions. Je m’y suis rendu pour couvrir une épidé­­mie de fièvre typhoïde – l’une des 10 à 15 urgences auxquelles MSF fait face au Congo chaque année. Je retrouve Julien Binet, qui dirige l’unité de réponse d’ur­­gence sur place, dans un des complexes rési­­den­­tiels de MSF à Kinshasa. La capi­­tale est en effer­­ves­­cence. Elle abrite 12 millions d’ha­­bi­­tants et la musique résonne à tous les coins de rue. « Le but est de répondre aux urgences huma­­ni­­taires », dit-il. « Il peut s’agir de choléra, d’Ebola ou de fièvre typhoï­­de… voire même de la peste. » Nous allons voya­­ger ensemble jusqu’à Mukedi, un village de 13 000 habi­­tants situé dans la province de Kwilu, qui se situe au centre de l’épi­­dé­­mie de fièvre typhoïde. Nous allons suivre une section de route goudron­­née qui relie Kinshasa à Lubum­­ba­­shi, la deuxième ville du pays, plus au sud. Se rendre à Lubum­­ba­­shi prend dix jours ou plus, selon la saison, mais notre trajet pren­­dra moins de deux jours.

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Le camp de MSF à Mukedi
Crédits : Char­­lie Bibby

La majeure partie du pays ne béné­­fi­­cie pas de route du tout. MSF se rend dans les foyers d’ur­­gences par avion, en moto, en quatre roues, par bateau et en pirogue. « Demain », dit Binet, « tu vas prendre la Route Numéro Un. » Il fait une pause. « Il n’y a pas de Route Numéro Deux, donc profites-en. »

Mavi

La Route Numéro Un est une étroite auto­­route à deux voies, dans un état décent sur certaines portions, criblée de nids-de-poule le reste du temps. À certains moments, l’as­­phalte dispa­­raît pour lais­­ser la place à la boue et la pous­­sière. Nous voya­­geons sous un ciel immense à bord de deux Toyota Land Crui­­ser, en direc­­tion de la province de Kwilu. Des femmes marchent sur le bord de la route avec des seaux, des pelles et des bottes de racines de manioc de la taille de vieux chevaux, qu’elles perchent sur leur tête sans effort. Les gens sont pauvres mais très portés sur la mode. Un homme portant un chapeau mou, le col de sa chemise relevé, danse au rythme des tinte­­ments du lingala dans un champ à l’ex­­té­­rieur d’une hutte. Les femmes se coiffent de façon extra­­or­­di­­naire, leurs cheve­­lures évoquant l’ex­­plo­­sion d’une étoile. Le lende­­main en milieu de jour­­née, nous arri­­vons au camp de MSF. Le complexe semble tout droit sorti de M*A*S*H, la comé­­die sur une unité médi­­cale mobile durant la guerre de Corée. On y trouve une vieille maison de mission­­naire en pierre, dont les murs sont recou­­verts de cartes qui montrent l’éten­­due de l’épi­­dé­­mie de fièvre typhoïde.

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Une mère et son enfant au centre
Crédits : Char­­lie Bibby

Des membres du person­­nel sont assis à des tables, affai­­rés à entrer des données dans les ordi­­na­­teurs. Ils tendent l’oreille pour écou­­ter atten­­ti­­ve­­ment le grésille­­ment de la radio. À l’ex­­té­­rieur, il y a des tentes, qui servent de loge­­ment aux 32 personnes qui composent l’équipe ; un petit coin repas avec des chaises en plas­­tique ; ainsi qu’une tente plus grande où des femmes congo­­laises préparent la nour­­ri­­ture. Elles battent le manioc et le tofu avec un long bâton, et cuisinent du pois­­son salé – une spécia­­lité locale. Outre Martine Hennaux, la chirur­­gienne, les respon­­sables incluent Emma­­nuel Onoya, le méde­­cin en chef, et Joseph Musa­­kane, qui dirige l’équipe d’in­­ter­­ven­­tion d’ur­­gence. Musa­­kane est un homme silen­­cieux, la cinquan­­taine, qui a reçu une forma­­tion d’in­­fir­­mier. Il a rejoint MSF il y a dix ans après les avoir vus s’oc­­cu­­per d’une épidé­­mie de choléra, près de sa ville natale de Lubum­­ba­­shi. La fièvre typhoïde est un mal courant par ici, même si la ville Mukedi n’a jamais été direc­­te­­ment touchée. L’épi­­dé­­mie résulte proba­­ble­­ment de la nouvelle route, pour Musa­­kane. Des travailleurs jour­­na­­liers ont afflué dans la zone pour trou­­ver du travail. Ils ont établi un campe­­ment de squat­­teurs en amont de la rivière, sans toilettes – ils défé­quaient dans l’eau. La mala­­die a été portée par le courant jusqu’à l’en­­droit de la rivière où les habi­­tants se lavent et récu­­pèrent leur eau.

Chaque jour, les infir­­miers se rendent à moto dans les zones les plus isolées.

MSF a entendu parler de l’épi­­dé­­mie en septembre. Ils ont envoyé une petite équipe pour mener l’enquête. Les véri­­tables opéra­­tions ont débuté une semaine plus tard. Une équipe de MSF s’est instal­­lée dans la région pour moder­­ni­­ser l’hô­­pi­­tal local et établir quatre cliniques mobiles et deux centres ambu­­la­­toires. Chaque jour, ils se rendent à moto dans les zones les plus isolées, où les infir­­miers iden­­ti­­fient de nouveaux cas. MSF dispose égale­­ment d’une équipe éduca­­tive sépa­­rée, qui explique les symp­­tômes de la fièvre typhoïdes et montre aux gens comment empê­­cher sa propa­­ga­­tion avec des images et des chan­­sons. Six semaines après le début des opéra­­tions, plus de 5 000 patients ont été analy­­sés et 1 700 cas de fièvre typhoïde ont été déce­­lés. Pour les plus graves, lorsque la typhoïde s’est attaquée aux intes­­tins, la seule option est la chirur­­gie. Le Dr Martine a réalisé plusieurs opéra­­tions à l’hô­­pi­­tal tout proche. Elle peut tout faire, des césa­­riennes aux greffes de peau en passant par les ampu­­ta­­tions. À Mukedi, elle utilise une tech­­nique déve­­lop­­pée en Colom­­bie, appe­­lée « la Bogota ». Le mur muscu­­laire de l’ab­­do­­men est laissé ouvert après l’opé­­ra­­tion pour que les méde­­cins puissent surveiller l’évo­­lu­­tion de l’in­­fec­­tion. Si tout se passe bien, le patient peut être recousu. Dans le cas contraire, une seconde opéra­­tion peut être pratiquée sans avoir à le rouvrir. Grâce à cette tech­­nique, elle a déjà sauvé la vie d’un jeune homme de 17 ans, Mavi Kube­­teka. Il a été décou­­vert par l’équipe de MSF dans un hôpi­­tal de Gungu, un district voisin, après une opéra­­tion qui s’était mal passée. Son père avait dépensé tout son argent – rassem­­blé grâce à la vente de ses quatre chèvres – pour payer l’in­­ter­­ven­­tion. Mais ça n’a pas marché.

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Mavi et son père
Crédits : Char­­lie Bibby

Quand Mavi est arrivé à l’hô­­pi­­tal de Mukedi quelques jours plus tard, il était à l’ar­­ticle de la mort. Après deux opéra­­tions supplé­­men­­taires, il est aujourd’­­hui en voie de guéri­­son. C’est un garçon mutique et maigre comme un clou, mais il peut à présent déam­­bu­­ler douce­­ment dans l’hô­­pi­­tal avec son maillot du Milan AC et son short jaune. Son père est recon­­nais­­sant, même si aujourd’­­hui, il est ruiné. Je lui demande s’il pense que l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Kabila, à la prési­­dence depuis 2001, devrait faire davan­­tage pour prodi­­guer des soins à la commu­­nauté. « Je suis pauvre et igno­­rant de ces choses là », répond-t-il en médi­­tant sur l’étrange idée dont je lui fais part lorsque j’évoque la possi­­bi­­lité d’un gouver­­ne­­ment qui pren­­drait soin de ses citoyens. « Mais je n’ai jamais entendu une chose pareille. »

Felly

Le matin suivant, nous partons à bord de deux véhi­­cules pour aller cher­­cher une petite fille de 13 ans, Felly Katembo. Elle est dans une situa­­tion simi­­laire à celle de Mavi. Elle a subi une opéra­­tion dans un hôpi­­tal local au cours de laquelle les méde­­cins ont ôté une partie de ses intes­­tins, infec­­tée par la typhoïde. Mais les choses ne se sont pas bien passées et elle a besoin d’une nouvelle opéra­­tion. Nous devons la rame­­ner pour que le Dr Martine puisse effec­­tuer l’opé­­ra­­tion. La nuit précé­­dente, elle nous a souhaité bonne nuit avec une pointe d’hu­­mour noir carac­­té­­ris­­tique. « Faites bon voyage demain », nous a-t-elle dit. « Et ne reve­­nez pas ici avec un cadavre. » Le trajet de quatre heures débute sur l’as­­phalte, mais nous finis­­sons bien­­tôt par faire des bonds sur une piste de terre rouge, si inégale qu’on dirait la surface de Mars. Nous attei­­gnons enfin l’hô­­pi­­tal miteux où Felly est instal­­lée seule, dans une salle sans lumière du jour. Sa famille campe auprès du lit, ils mangent dans une marmite fumante. Felly est éten­­due, presque incons­­ciente, sur un lit vétuste et sans draps.

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Les méde­­cins se pressent autour de Felly
Crédits : Char­­lie Bibby

Les méde­­cins locaux ont arrêté de la soigner. Il est évident que sa famille n’a plus d’argent. Dans cet hôpi­­tal, où le person­­nel dit ne pas toucher de salaire, rien ne se passe si le patient ne paye pas rubis sur l’ongle L’équipe de MSF entoure le corps pros­­tré de Felly. Ils lui posent une perfu­­sion et offrent une mixture à base de caca­­huète conte­­nue dans un petit sachet en plas­­tique. La nour­­ri­­ture ravive Felly, qui commence à mâcher lente­­ment. Mais se nour­­rir réveille égale­­ment sa douleur. Elle commence à pous­­ser des gémis­­se­­ments et appe­­ler sa mère. Il n’y a pas une seconde à perdre : il faut la rame­­ner immé­­dia­­te­­ment au complexe de MSF à Mukedi. Docteurs et infir­­miers la soulèvent et sa tête retombe molle­­ment en arrière. À cet instant, dans sa souf­­france presque chris­­tique, elle m’évoque une Pietà congo­­laise. On l’ins­­talle à l’ar­­rière d’un des Land Crui­­ser pour le trajet du retour jusqu’à Mukedi. Les méde­­cins nous montrent où ils ont effec­­tué l’opé­­ra­­tion initiale – une salle insa­­lubre de la taille d’un placard, avec un auto­­clave sur du char­­bon de bois pour stéri­­li­­ser l’équi­­pe­­ment médi­­cal.

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Felly est emme­­née au centre de Mukedi
Crédits : Char­­lie Bibby

Sur un chariot tout près s’en­­tassent les boîtes vides des anti­­bio­­tiques et des médi­­ca­­ments que la famille a pu ache­­ter avant de se retrou­­ver à court d’argent. Alors que la Toyota redé­­marre, une dispute éclate. Les docteurs reprochent à MSF d’avoir « volé » leur patiente sans leur offrir de compen­­sa­­tion. Je suis le Land Crui­­ser dans un second véhi­­cule. Après deux heures de route, la radio se met à grésiller. Le message provient de la voiture de devant. Quelque chose à propos du patient. La radio retourne au silence et nous nous deman­­dons bien ce dont il s’agis­­sait. La voix finit par reten­­tir à nouveau. Un employé de MSF a compris et ôte sa casquette. Felly est morte. Tout ce que nous pouvons voir à l’in­­té­­rieur de l’autre Land Crui­­ser, ce sont les bras de sa mère, levés au ciel pour expri­­mer sa douleur. Nous restons silen­­cieux durant le reste du trajet. Des enfants sortent en courant de huttes en terre pour aper­­ce­­voir les voitures blanches étin­­ce­­lantes sous le soleil, sans savoir qu’ils font de grands signes enjoués à un corbillard. Lorsque nous attei­­gnons enfin l’hô­­pi­­tal, la mère de Felly nous informe qu’elle doit retour­­ner immé­­dia­­te­­ment à son village. La coutume locale exige que sa fille passe sa première nuit dans l’au-delà à la maison.

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La famille regarde Felly partir
Crédits : Char­­lie Bibby

Le Land Crui­­ser les accom­­pa­­gnera une partie du chemin, mais à la tombée de la nuit, les chauf­­feurs de MSF ne sont pas auto­­ri­­sés à conduire. La famille termi­­nera son chemin en moto, le corps de Felly installé à la verti­­cale, coincé entre le chauf­­feur et sa mère.

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À l’hô­­pi­­tal, le Dr Martine fait ses rondes. « Si l’en­­fant ne veut pas manger, ne le forcez pas », dit-elle d’un ton abrupt en parlant d’un patient dont les intes­­tins n’ont pas suffi­­sam­­ment guéri pour digé­­rer la nour­­ri­­ture solide. « Ils mangent ce fufu et ça leur colle à l’es­­to­­mac », dit-elle avec exas­­pé­­ra­­tion. Le Dr Martine n’au­­rait jamais pensé avoir cette vie. Lorsqu’elle était à l’école à Bruxelles, elle avait d’autres projets. « Ce n’était pas mon rêve quand j’étais ado. Je voulais avoir une maison et une famille. »

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Ce bébé s’ap­­pelle Martine
Crédits : Char­­lie Bibby

Mais après avoir étudié la phar­­ma­­co­­lo­­gie et la méde­­cine, puis pratiqué durant plusieurs années en Europe, elle s’est portée volon­­taire pour partir en Afrique. Une affec­­ta­­tion après l’autre, elle a eu 40 ans sans s’en rendre compte, dit-elle, puis 50, et 60. « En salle d’opé­­ra­­tion, je sais quoi faire, mais dans la vie je suis pleine de doutes », soupire-t-elle. Il est plus facile pour elle de se lais­­ser porter d’une urgence à l’autre. Dans une des salles, elle s’oc­­cupe d’une mère et de son bébé. Elle a effec­­tué une césa­­rienne sur la mère il y a seule­­ment quelques jours et le bébé, à présent emmi­­tou­­flé dans un tissu de couleur vive, est étendu sur le lit près de l’heu­­reuse maman. Elle examine sa patiente puis s’en va. Martine Hennaux peut sembler déta­­chée, mais c’est en partie un air qu’elle se donne. À l’heure du déjeu­­ner, je la rencontre qui se balade sur le marché local. Je décou­­vri­­rai plus tard qu’elle est allée ache­­ter des vête­­ments pour le bébé. De retour dans la pièce, je demande à la mère comment elle a appelé son enfant. Avant qu’elle ne le dise, je connais déjà la réponse : « Martine. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The world’s emer­­gency service », paru dans le Finan­­cial Times. Couver­­ture : L’équipe de MSF tente de sauver Felly. (Char­­lie Bibby)


COMMENT SURVIVENT LES YÉZIDIS IRAKIENS ?

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À Zakho, dans le nord de l’Irak, des bâti­­ments en construc­­tion se dressent dans la pous­­sière. Cinq mois aux côtés des réfu­­giés de Dabin City.

ulyces-dabincity-couv01-2 « On a entendu l’écho d’une bombe au loin, puis un proche nous a appelé et a dit : “Il faut partir, ils arrivent.” On n’a pas réflé­­chi, on a pris quelques affaires dans un sac et on a fui. » Depuis janvier 2014, l’his­­toire s’est répé­­tée, encore et encore. Terro­­ri­­sées à l’idée de finir entre les mains des hommes en noir de l’État isla­­mique, des centaines de milliers de personnes sont parties en direc­­tion du nord de l’Irak. Entre juillet et septembre, alors que les tempé­­ra­­tures dépas­­saient par moment 50°C, elles ont trouvé refuge partout où elles le pouvaient : dans les parcs, les écoles ou encore les innom­­brables bâti­­ments en construc­­tion de la région. C’est notam­­ment le cas à Zakho, à quelques kilo­­mètres des fron­­tières turque et syrienne. Dabin City, du nom de son promo­­teur immo­­bi­­lier, est un groupe d’im­­meubles inache­­vés au cœur de cette ville de 350 000 habi­­tants, où plus de 120 000 personnes se sont réfu­­giées en août dernier. Prin­­ci­­pa­­le­­ment origi­­naires du Sinjar, elles ont fui l’hor­­reur, laissé leur vie derrière elles et mené un incroyable périple à travers la montagne et la Syrie avant de retrou­­ver le sol irakien. Au côté de l’ONG Action contre la Faim, je pars à la rencontre de ces familles quelques jours après leur arri­­vée. Des bâti­­ments en construc­­tion pour des vies détruites, tel est le premier senti­­ment que j’éprouve face à la détresse de ces femmes qui fixent l’objec­­tif de l’ap­­pa­­reil à la recherche de réponses. C’est la première fois que je viens à Dabin City. Une cinquan­­taine de personnes m’en­­tourent et dans leurs regards règne une même angoisse, qui traduit leurs mots que je ne comprends pas.

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Des habi­­tants de Zakho viennent distri­­buer des repas chauds
Ils sont pour­­sui­­vis par des enfants gamelles à la main
Crédits : Florian Seriex

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