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L'État islamique a utilisé le pillage et le trafic de vestiges archéologiques pour se financer. Facebook était l'un de ses principaux points de vente.

par Denis Hadzovic | 21 septembre 2020

Groupes privés

À une tren­taine de kilo­mètres à l’ouest de l’Eu­phrate, dans la petite ville syrienne de Manbij, Adnan Al Moha­mad saute de page en page sur Face­book. Ses enfants jouent dans son dos. L’ar­chéo­logue a fondé une famille au milieu de terres fertiles, bordées par des routes commer­ciales et en-dessous desquelles se trou­vaient des vestiges narrant l’his­toire de la région. Des mosaïques byzan­tines, des statues de divi­ni­tés ou encore des tombes romaines remplies de pièces d’or repré­sen­taient un véri­table trésor histo­rique protégé. Mais en 2012, des pilleurs se les sont acca­pa­rés pour les revendre sur diffé­rentes plate­formes en ligne, dont Face­book. Certains appar­te­naient à Daech.

Depuis ce jour-là, Adnan s’est engagé dans un combat contre le pillage et la revente de vestiges archéo­lo­giques, une cause qui n’en finit pas de le mobi­li­ser. Dans un rapport publié en juillet 2020, l’Ins­ti­tut pour le dialogue stra­té­gique (un think tank britan­nique) a dénom­bré 288 comptes Face­book liés à l’État isla­mique. Six mois plus tôt, en janvier, le Conseil de sécu­rité des Nations unies a publié un rapport sur le finan­ce­ment du terro­risme.

Face­book y est cité comme un « outil pour le trafic illi­cite de biens cultu­rels » qui finance Daech. D’Irak, de Syrie et jusqu’en Turquie, la plate­forme a été utili­sée comme point de vente par l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste pour revendre des trésors archéo­lo­giques qui ont été pillés. En juin 2019, Face­book était abon­dam­ment cité dans un rapport de 90 pages publié par le projet Antiqui­ties Traf­fi­cking and Heri­tage Anthro­polgy Research (ATHAR), qui regroupe des spécia­listes de la région.

Une mosaïque en vente sur Face­book

Ses experts enquêtent sur le monde du trafic numé­rique inter­na­tio­nal, sur le finan­ce­ment du terro­risme et sur le crime orga­nisé. Dans leur rapport, ils proposent que Face­book inter­dise la circu­la­tion de biens cultu­rels illi­cites et, au lieu de suppri­mer le contenu, le signale aux auto­ri­tés. Lesquelles pour­raient alors pour­suivre les auteurs des publi­ca­tions et faire en sorte que les objets soient resti­tués.

À l’été 2019, Face­book a commencé à suppri­mer certains groupes liés au terro­risme. L’en­tre­prise affirme en avoir anni­hilé 49. Mais l’hydre renaît sans cesse. Profi­tant du confi­ne­ment imposé en temps de pandé­mie de Covid-19, les pillards ont visité des sites archéo­lo­giques déser­tés. Dans leur sillage, au moins cinq nouveaux groupes ont apparu sur le réseau social. De mi-avril à mi-mai, l’un d’eux est parvenu à rassem­bler quelque 120 000 membres.

Certains membres étaient spécia­listes du pillage et expliquaient aux autres comment déro­ber un vestige en fonc­tion du site archéo­lo­gique ou de l’objet en ques­tion. Ils ont même réalisé des vidéos avec des images d’illus­tra­tions afin d’être plus clairs dans leurs expli­ca­tions. Avec de telles méthodes, Daech aurait gagné plusieurs millions d’eu­ros.

Pillage et revente

En tant qu’ar­chéo­logue, Adnan Al Moha­mad n’en revient pas de voir des pièces ines­ti­mables propo­sées sur les réseaux sociaux. « Je suis devenu archéo­logue car j’aime mon patri­moine », explique-t-il. Des centaines d’an­nées d’his­toire et des héri­tages à la valeur cultu­relle immense dispa­raissent constam­ment sous ses yeux. « La contre­bande et le trafic de vestiges repré­sentent un crime de guerre, alors pourquoi Face­book n’ap­plique-t-il pas les lois inter­na­tio­nales ? » s’in­ter­roge l’homme.

Il y a encore quelques années, très peu de personnes utili­saient Face­book au Moyen-Orient, à l’ex­cep­tion de la Turquie. Mais de 2011 à 2017, le nombre d’uti­li­sa­teurs dans la région a augmenté de 1 900 %. Durant ces six années, l’État isla­mique cher­chait des finan­ce­ments de tous côtés. À Alep, en Syrie, l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste a profité du chaos pour piller les biens cultu­rels et les revendre sur Face­book à des prix exor­bi­tants.

Par exemple, une mosaïque qui s’échan­geait à 15 euros en Syrie pouvait être reven­due pour 35 000 euros sur Face­book. Certains objets partaient même pour des centaines de milliers d’eu­ros. Plusieurs années se sont écou­lées sans que Face­book réagisse pour empê­cher Daech de détruire une grande partie du patri­moine de l’Unesco. En Syrie, de nombreuses mosaïques romaines se sont ainsi perdues dans la nature.

Le lion devant le musée de Palmyre

Le profes­seur améri­cain d’ori­gine syrienne Amr Al-Azm a passé deux ans à enquê­ter. Il a déni­ché des centaines de groupes sur les réseaux, dont la plupart sont privés et rassemblent des milliers de membres. Ces recherches ont mené en 2018 à la publi­ca­tion d’un rapport sur le trafic au Moyen-Orient via Face­book. Elles ont aidé les auto­ri­tés à retrou­ver les traces de nombreux pillards. La police de Barce­lone a par exemple saisi plusieurs mosaïques et sarco­phages en prove­nance de sites en Libye. Deux hommes ont alors été accu­sés d’avoir parti­cipé au trafic d’objets antiques pour finan­cer un groupe affi­lié à l’État isla­mique.

Selon l’Unesco, le pillage de Daech a été réalisé à une « échelle indus­trielle ». « Ce qui se passe en Syrie est terrible », déclare le docteur St John Simp­son, conser­va­teur au British Museum. « C’est déchi­rant. Chaque site est endom­magé et le sera pour toujours. » L’ur­gence de la situa­tion pour la préser­va­tion du patri­moine cultu­rel a fina­le­ment poussé Face­book à réagir. En juin dernier, la plate­forme a publié sa nouvelle poli­tique sur les biens histo­riques. Elle inter­dit le commerce de décou­vertes archéo­lo­giques, d’an­ciens manus­crits, de pierres tombales, d’objets funé­raires et de momies.

Mais encore faut-il que ces objets soient repé­rés par les modé­ra­teurs du réseau social. Or pendant la pandé­mie, ils n’ont pas été capables de censu­rer un groupe de près de 120 000 membres. Autant dire que même si Daech a été sensi­ble­ment affai­bli, le commerce de vestiges n’est pas près de s’ar­rê­ter.


Couver­ture : Tim Benett/Ulyces


 

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