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Ces dernières semaines, la laboratoire américain Gilead a peu à peu imposé le remdésivir comme remède au coronavirus.

par Denis Hadzovic | 10 juillet 2020

Cher remède

Devant deux hommes en blouses blanches coif­fés de char­lottes, de petits tubes se bous­culent par centaines sur un tapis qui mène à un tour­niquet. Sous chaque bouchon bleu, 27 atomes de carbone, 35 d’hy­dro­gène, 6 d’azote, 8 d’oxy­gène et un de phos­phore s’ap­prêtent à quit­ter les labo­ra­toires de Gilead. Ils composent le remdé­si­vir. Initia­le­ment utilisé contre Ebola, cet anti­vi­ral permet­trait d’ac­cé­lé­rer de 31 % le temps de réta­blis­se­ment des malades atteints du nouveau coro­na­vi­rus (Covid-19). Alors les États-Unis ont acheté la quasi-tota­lité de la produc­tion pour les prochains mois.

« La France s’est assu­rée de la dispo­ni­bi­lité de doses suffi­santes », assu­rait l’Agence du médi­ca­ment (ANSM) le 6 juillet. Trois jours plus tard, la direc­trice de Gilead Alle­magne confiait au maga­zine Wirt­schaftsWoche que le géant phar­ma­ceu­tique allait faire passer son volume de trai­te­ments produits chaque mois de 190 000 à 2 millions en décembre. Pour­tant « le remdé­si­vir ne soigne pas », esti­mait le profes­seur Didier Raoult le 9 juillet, parti­san de l’hy­dro­chlo­roquine.

Contre son avis, Gilead est pour­tant parvenu à l’im­po­ser comme le remède le plus en vue dans le monde. Fin avril, le Dr Anthony Fauci annonçait des résul­tats préli­mi­naires promet­teurs pour le remdé­si­vir dans le trai­te­ment de la mala­die. Cet immu­no­logue améri­cain, membre des forces opéra­tion­nelles de la Maison-Blanche char­gées de la crise du Covid-19, se basait sur une étude publiée dans le New England Jour­nal of Mede­cine. Cette étude a aussi incité l’Agence euro­péenne des médi­ca­ments (EMA) a recom­man­der l’au­to­ri­sa­tion d’une mise sur le marché condi­tion­nelle de l’an­ti­vi­ral remdé­si­vir au sein de l’Union euro­péenne pour les patients atteints du Covid-19 le 25 juin dernier. 

La veille, lors de son audi­tion à l’As­sem­blée natio­nale, Didier Raoult affir­mait qu’il existe une corré­la­tion entre l’opi­nion défa­vo­rable pour l’hy­droxy­chlo­roquine et la somme perçue par les membres du Collège des univer­si­taires des mala­dies infec­tieuses et tropi­cales (CMIT), qui regroupe les experts des mala­dies infec­tieuses en France, de la part de Gilead. Ces allé­ga­tions sont même détaillées dans un article scien­ti­fique paru le 6 juin. Autre­ment dit, beau­coup d’infec­tio­logues auraient inté­rêt à soute­nir l’en­tre­prise Gilead.

Lundi 29 juin, Gilead annonçait que le remdé­si­vir coûte­rait 3 120 dollars pour un patient couvert par une assu­rance privée et 2 340 dollars pour les malades béné­fi­ciant des programmes d’as­su­rance gouver­ne­men­taux. Ce tarif est valable pour tous les autres pays déve­lop­pés, alors que la dose coûte 10 dollars, selon le Wall Street Jour­nal. Or le labo­ra­toire a béné­fi­cié de 62 millions d’eu­ros de subven­tions de la part du Natio­nal Insti­tute of Health pour ses recherches. « Les contri­buables vont payer des milliards en plus pour des médi­ca­ments au déve­lop­pe­ment desquels ils ont déjà parti­cipé finan­ciè­re­ment », a déclaré l’élu Démo­crate Lloyd Doggett. Gilead a bien manœu­vré.

Lobbying

Créé en juin 1987, Gilead Sciences s’est rapi­de­ment faite une place dans le monde de la recherche phar­ma­ceu­tique à coups de rachats et colla­bo­ra­tions. En 2011, la société cali­for­nienne a racheté Phar­mas­set, une société qui déve­lop­pait des médi­ca­ments anti­vi­raux contre le VIH et les hépa­tites B et C, pour la somme colos­sale de 11 milliards de dollars. Un prix que Gilead a renta­bi­lisé dès 2014, en instau­rant un prix exor­bi­tant pour le Sovaldi, un trai­te­ment contre l’hé­pa­tite C, de l’ordre de 40 000 euros. Cela n’a pas empê­ché l’of­fice euro­péen des brevets de lui garan­tir l’ex­clu­si­vité du brevet en 2018.

Gilead a pour­suivi ses opéra­tions canni­bales en rache­tant derniè­re­ment Forty Seven, spécia­liste des cancers du sang, pour 4,9 milliards de dollars. Cette stra­té­gie s’est doublée d’un intense lobbying : l’en­tre­prise a dépensé plus de deux millions d’eu­ros en influence dans les trois premiers mois de l’an­née, une augmen­ta­tion de 32 % par rapport à la même période en 2019. Et début mai, la Food and Drug Admi­nis­tra­tion (FDA) auto­ri­sait Gilead à distri­buer le remdé­si­vir. Aujourd’­hui, c’est le seul trai­te­ment offi­ciel­le­ment auto­risé pour faire face au Covid-19 en Europe.

Crédits : Gilead Sciences

Du côté français, Gilead a financé 97 des 114 membres du Collège des univer­si­taires des mala­dies infec­tieuses et tropi­cales (CMIT), qui regroupe les experts des mala­dies infec­tieuses en France, soit via une rému­né­ra­tion (contre des pres­ta­tions de forma­tion par exemple), soit en tant qu’a­van­tages en nature (comme l’hé­ber­ge­ment, le trans­port et/ou les repas lors d’un congrès scien­ti­fique). Alors que Sanofi rétri­bue dix fois plus les méde­cins français que Gilead depuis 2012 (874 316 378 euros contre 63 399 522 euros), le labo­ra­toire français est large­ment battu en ce qui concerne les infec­tio­logues : Gilead leur a apporté 637 839 euros sur la même période, alors que Sanofi a sorti 162 365 euros.

Mais ces apports ne sont pas néces­sai­re­ment syno­nymes d’in­fluence. « Assi­mi­ler un lien d’in­té­rêt à une quel­conque subor­di­na­tion est un raccourci trop facile et erroné », affirme Chris­tian Chidiac, chef du service des mala­dies infec­tieuses et tropi­cales du centre hospi­ta­lier univer­si­taire de Lyon. Ce raccourci, Didier Raoult l’em­prunte d’au­tant plus faci­le­ment qu’il conforte son senti­ment d’injus­tice devant l’au­to­ri­sa­tion du remdé­si­vir et la mise au ban de l’hy­dro­chlo­roquine. Le lobbying de Gilead n’a sans doute pas été étran­ger à cette situa­tion. Mais il a aussi pour lui quelques études favo­rables.


Couver­ture : Gilead Sciences


 

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