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Alors que les études se contredisent sur l'efficacité des traitements contre le Covid-19, les laboratoires tenteraient d'avantager leurs substances.

par Denis Hadzovic | 8 juin 2020

Les Pieds Nicke­lés

Le décor commence à être connu. Ces dernières semaines, le profes­­seur Raoult a accueilli les jour­­na­­listes assis près de son bureau, devant une toile turquoise, où un petit scien­­ti­­fique monte sur un micro­­scope pour obser­­ver un cerveau doté de trois yeux. Plus les jours défi­laient, plus le profes­­seur marseillais de l’IHU Médi­­ter­­ra­­née Infec­­tion se montrait agacé, les jambes croi­­sées et l’air renfro­­gné. Et puis, vendredi 5 juin, les faits ont semblé lui donner raison devant le monde entier. L’étude qui présen­tait l’hy­­dro­­chlo­­roquine comme un trai­­te­­ment inef­­fi­­cace voire dange­­reux contre le Covid-19 a été reti­rée par le Lancet et désa­vouée par ses auteurs eux-mêmes. Sur Twit­ter, le méde­cin convaincu de l’ef­fi­ca­cité de cet anti-inflam­­ma­­toire a donc comparé ses auteurs aux Pieds Nicke­lés.

Capture d’écran de l’étude reti­rée

Ces Pieds Nicke­lés s’ap­pellent Mandeep Mehra, Frank Ruschitzka, Amit Patel et Sapan Desai. Tous recon­naissent une erreur à l’ex­cep­tion du dernier. Direc­teur du centre cardiaque et vascu­laire de l’hô­pi­tal Brigham and Women’s à Boston, dans le Massa­chu­setts, Mandeep Mehra a présenté des excuses le jeudi 4 juin. Son travail sur l’uti­li­sa­tion de l’hy­droxy­chlo­roquine dans le cadre d’un trai­te­ment du Covid-19 conte­nait des failles. « Je n’ai pas assez œuvré pour m’as­su­rer que les données étaient appro­priées à l’étude », admet-il. « Pour cela, et pour tous les problèmes que cela a pu engen­drer, je suis vrai­ment désolé. » Mandeep Mehra et ses collègues Frank Ruschitzka et Amit Patel se déso­li­da­risent ainsi offi­ciel­le­ment du Dr Sapan Desai, ce coau­teur de l’étude dont la société, Surgis­phere, refuse de dévoi­ler l’ori­gine de ses données pour des raisons de confi­den­tia­lité.

En analy­sant les données de 96 032 patients, l’étude démon­trait que ni la chlo­roquine, ni l’hy­droxy­chlo­roquine ne sont effi­caces contre le Covid-19 chez les malades hospi­ta­li­sés. Elle indiquait même que ces molé­cules augmen­te­raient le risque de décès ou de troubles du rythme cardiaque, ce qui avait poussé l’Or­ga­ni­sa­tion mondiale de la santé (OMS) à suspendre ses essais cliniques sur l’hy­droxy­chlo­roquine et les auto­ri­tés sani­taires françaises à inter­dire son usage pour trai­ter le Covid-19. Pour­tant, dans une lettre ouverte publiée vendredi 29 mai, 120 cher­­cheurs poin­taient le manque de trans­pa­rence sur les données utili­sées.

Sapan Desai

« Nous ne pouvons plus nous porter garants de la véra­cité des sources des données primaires », déclarent les trois auteurs au Lancet. Le rédac­teur en chef de la revue scien­ti­fique britan­nique, Richard Horton, recon­naît que la publi­ca­tion de cette étude est « un exemple choquant de mauvaise conduite scien­ti­fique au milieu d’une urgence sani­taire mondiale ». Pour Philippe Douste-Blazy, c’est « la preuve que cette étude du Lancet est basée sur des données fausses et peut-être même des données inven­tées. »

Le 23 mai dernier, l’an­cien ministre de la Santé français avait déjà évoqué ses doutes sur le plateau de BFM TV. « Les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques sont telle­ment forts finan­ciè­re­ment et arrivent à avoir de telles métho­do­lo­gies pour nous faire accep­ter des papiers qui […] au fond, font dire ce qu’ils veulent à cela », justi­fiait-il. En pleine crise sani­taire inter­na­tio­nale, ces labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques ont-il pesé sur la recherche afin de favo­ri­ser leurs substances ? Pour réali­ser cette étude si contro­ver­sée, Mandeep Mehra a utilisé une dota­tion de deux millions de dollars accor­dée par des philan­thropes privés. « Il n’y a pas eu de finan­ce­ments de labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques », assure pour­tant l’hô­pi­tal Brigham and Women’s. Mais cela ne veut pas dire que lesdits labo­ra­toires ne s’in­té­ressent pas aux recherches sur le Covid-19.

Le maquis des finan­ce­ments

Cinq jours avaient passé depuis la décla­ra­tion de l’état d’ur­gence sani­taire par l’Or­ga­ni­sa­tion mondiale de la santé, le 4 février 2020, quand des cher­cheurs chinois ont publié une lettre dans la revue Cell Research. Ils affir­maient que la chlo­roquine ainsi que le remde­si­vir jouent un rôle inhi­bi­teur sur le Covid-19. Une quin­zaine d’es­sais cliniques ont été lancés en Chine pour tester l’ef­fi­ca­cité de ce trai­te­ment chez les malades et, à Marseille, Didier Raoult s’y est mis. Avec une étude parue le 4 mars, il soute­nait non seule­ment les scien­ti­fiques chinois mais affir­mait que la chlo­roquine et l’hy­droxy­chlo­roquine sont « des armes dispo­nibles pour combattre le Covid-19 ».

Depuis 2012, la fonda­tion de Didier Raoult a reçu près d’un million d’eu­ros en prove­nance de labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques. Sanofi a versé 50 000 euros pour un « parte­na­riat de recherche lors de la mise en place de l’IHU Médi­ter­ra­née en 2015 ». Or, ce dernier a été créé en janvier 2012. De toute façon, répond Sanofi, « ce parte­na­riat n’a pas permis de mettre en place de nouvelles solu­tions théra­peu­tiques. Nous avons donc cessé la colla­bo­ra­tion avec l’IHU Médi­ter­ra­née en 2015. » Les études du Pr Raoult sur le Covid-19 ont été finan­cées par le programme « Inves­tis­se­ments d’ave­nir » du gouver­ne­ment français. Et l’IHU Médi­­ter­­ra­­née Infec­­tion affirme que cela n’a en rien influencé les méthodes utili­sées.

Mais aux États-Unis, les labo­ra­toires jouent un rôle autre­ment plus actif dans la science. Entre 2009 et 2018, les 18 grandes entre­prises phar­ma­ceu­tiques améri­caines ont investi 544 milliards dans la recherche sur leurs 588 milliards de reve­nus. De janvier à avril 2020, elles ont lancé des tests sur 80 candi­dats médi­ca­ments et 50 candi­dats vaccins pour le Covid-19. Le 7 mai, 31 insti­tu­tions améri­caines se sont réunies pour attaquer une propo­si­tion de loi visant fixer des prix raison­nables pour les médi­ca­ments contre le Covid-19. Selon The Inter­cept, 15 d’entre elles avaient reçu des finan­ce­ments des labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques.

Dans un article paru le 23 mars, le site d’enquête rappelle que le géant Gilead « entre­tient des liens étroits avec la task force mise en place par Donald Trump pour faire face à la crise du coro­na­vi­rus ». Ce groupe de travail comprend d’ailleurs Joe Grogan, qui œuvrait comme lobbyiste à Gilead entre 2011 et 2017. Trois jours plus tôt, Gilead avait obtenu le clas­se­ment de son médi­ca­ment, le remde­si­vir, comme « médi­ca­ment orphe­lin », ce qui garan­tis­sait à l’en­tre­prise sept ans d’ex­clu­si­vité sur la vente de cette substance poten­tiel­le­ment utile pour trai­ter les malades du coro­na­vi­rus. Gilead y a fina­le­ment renoncé pour éviter un scan­dale. Mais en coulisse, chacun tente de pous­ser sa substance : Roche expé­ri­mente l’Ac­temra, AbbVie le Kale­tra, alors que Sanofi et Novar­tis parient sur la chlo­roquine.

Joe Grogan à la Maison Blanche (à gauche)

Le scan­dale de The Lancet a eu un précé­dent. En avril dernier, une étude menée au Brésil a été arrê­tée préma­tu­ré­ment après le décès de 11 patients qui ont reçu une trop grande dose d’hy­droxy­chlo­roquine. Les cher­cheurs avaient conclu que ce trai­te­ment était dange­reux et inef­fi­cace contre le Covid-19. Là encore, les critiques n’ont pas tardé, mais elles n’étaient cette fois-ci pas justi­fiées. Pour l’en­tre­pre­neur améri­cain Michael Coudrey, soutien de Donald Trump, des finan­ce­ments « d’ex­trême gauche » avaient conduit les cher­cheurs à « admi­nis­trer inten­tion­nel­le­ment une dose très élevée d’une version plus dange­reuse de l’hy­droxy­chlo­roquine, et a utilisé les décès comme un prétexte pour démon­trer que ce trai­te­ment était inef­fi­cace et dange­reux ». Eduardo Bolso­naro, le fils du président brési­lien, a dénoncé une « fausse étude dont le but était de discré­di­ter le médi­ca­ment ».

Cette étude a été finan­cée par les États d’Ama­zo­nas, de Farman­guin­hos (Fiocruz), la zone franche de Manaus, la Fonda­tion de soutien à la recherche de l’État d’Ama­zo­nas, le gouver­ne­ment central brési­lien et une agence du minis­tère de l’Édu­ca­tion (la Coor­de­nação de Aper­feiçoa­mento de Pessoal de Nível Supe­rior). Elle a donc avant tout reçu des fonds publics, et les auteurs notent que « les finan­ceurs n’ont exercé aucun rôle dans la conduite de l’étude ». Les docteurs Lacerda et Monteiro prennent aussi soin de préci­ser qu’ils ont eu « accès à toutes les données de l’étude et endossent la respon­sa­bi­lité de l’in­té­grité et de la véra­cité de ces données comme de son analyse. »

Dans le cadre de l’étude de The Lancet, c’est tout le problème. Mandeep Mehra, Frank Ruschitzka et Amit Patel n’ont pas eu accès aux données déli­vrées par Sapan Desai et sa société, Surgis­phere. Or, beau­coup de scien­ti­fiques doutent aujourd’­hui qu’une société de 11 employés aient pu agré­ger les données de 96 032 patients aussi rapi­de­ment. Sapan Desai explique utili­ser un logi­ciel, QuartzC­li­ni­cal, pour siphon­ner les données dès lors qu’il est installé par un hôpi­tal. Mais dans de nombreux pays, les données des patients ne peuvent être trans­mises qu’a­près un accord défi­nis­sant le cadre précis des recherches. Et cela prend du temps. Dès lors, seul le dévoi­le­ment des établis­se­ments sources serait de nature à lever les doutes. Mais Surgis­phere s’y refuse.


Couver­ture : Laury­nas Mere­ckas


 

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