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Le royaume s'est lancé dans une course à l'arme atomique en prétextant vouloir développer l'énergie nucléaire à des fins civiles.

par Denis Hadzovic | 16 septembre 2020

Déve­lop­pe­ment nucléaire

Au nord-ouest de l’Ara­bie saou­dite, au milieu des dunes de sable, les radars améri­cains ont détecté une étrange instal­la­tion. D’après un article publié par le Wall Street Jour­nal début août 2020, elle fait partie d’un programme d’ex­trac­tion d’ura­nium saou­dien, réalisé en parte­na­riat avec la Chine. C’est la première étape de l’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium qui permet le fonc­tion­ne­ment d’un réac­teur nucléaire, ou d’une bombe atomique.

Si l’Ara­bie saou­dite est en train de construire son premier réac­teur de recherche pour la science et la tech­no­lo­gie dans la Ville du roi Adbu­la­ziz, les agences de rensei­gne­ment améri­caines craignent que ses visées soient plus mili­taires que civiles. Mercredi 5 août, le minis­tère des Affaires étran­gères des États-Unis aver­tis­sait d’ailleurs Riyad des « dangers » que repré­sentent les parte­na­riats avec la Chine en matière nucléaire. « Nous encou­ra­geons ferme­ment nos parte­naires à ne travailler qu’a­vec des four­nis­seurs de confiance, qui ont des stan­dards de non-proli­fé­ra­tion stricts », ajou­tait le minis­tère.

Image du 27 mai montrant, en haut à droite, deux bâti­ments carrés qui pour­raient être une instal­la­tion nucléaire saou­dienne

À la tête de l’Ins­ti­tute for Science and Inter­na­tio­nal Secu­rity, David Albright s’in­té­resse juste­ment à la proli­fé­ra­tion nucléaire. Au terme d’une analyse des images satel­lites du nouveau site saou­dien, construit entre 2013 et 2018, il a publié un rapport dans lequel cette instal­la­tion est décrite comme suspecte. D’abord, elle est isolée dans le désert et diffi­cile d’ac­cès. Ensuite, des images satel­lites de 2014 montraient quatre grandes grues capables de dépla­cer du maté­riel lourd.

Sur des clichés de mars et mai dernier, on pouvait voir qu’un toit avait été construit au-dessus du réac­teur, ce qui a alarmé l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie atomique (AIEA). Cette dernière n’a toujours pas été auto­ri­sée à surveiller le site et à inspec­ter la concep­tion du réac­teur. Selon Albright, les bâti­ments ressemblent aux instal­la­tions iraniennes de conver­sion d’ura­nium, qui ont été élabo­rées avec l’aide de Pékin à Ispa­han. Celles-ci sont au cœur des ambi­tions nucléaires de l’Iran et elles inquiètent parti­cu­liè­re­ment Riyad.

Les auto­ri­tés saou­diennes n’ont jamais caché leur déter­mi­na­tion à suivre le rythme de Téhé­ran dans la course à la bombe nucléaire. Le prince héri­tier Moham­med ben Salmane (MBS) a déclaré publique­ment en 2018 son inten­tion de pour­suivre le déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires tant que l’Iran irait en ce sens. Or pour Mycle Schnei­der, mili­tant anti­nu­cléaire et consul­tant dans les domaines de l’éner­gie et de la poli­tique nucléaire, une « centrale nucléaire dans un pays repré­sente pour l’en­nemi une arme nucléaire pré-déployée ». La course paraît donc bien lancée.

Inspec­tion

Les ambi­tions nucléaires de l’Ara­bie saou­dite remontent au moins à 2006. À cette époque, le royaume commençait à s’in­té­res­ser à l’éner­gie nucléaire dans le cadre d’un programme conjoint avec d’autres membres du Conseil de coopé­ra­tion du Golfe. Riyad a ensuite inté­gré ses plans nucléaires dans le projet « Vision 2030 » de MBS pour diver­si­fier l’éco­no­mie du pays et atté­nuer sa dépen­dance au pétrole. Et puis la Chine a décidé de lui donner un coup de main.

Offi­ciel­le­ment, Pékin aide Riyad a déve­lop­per des projets de nucléaire civil. Mais selon des respon­sables du rensei­gne­ment améri­cains cités par le New York Times, l’Ara­bie saou­dite travaille sur la trans­for­ma­tion d’ura­nium brut sous une forme qui pour­rait servir de carbu­rant pour des armes nucléaires. Contrai­re­ment aux Émirats arabes unis, les Saou­diens ont toujours refusé de s’en­ga­ger à ne jamais construire de carbu­rant nucléaire, suscep­tible d’ali­men­ter des bombes. Washing­ton aime­rait les y contraindre, mais les négo­cia­tions sont bloquées depuis un an. Autre­ment dit, les Saou­diens se sont tour­nés vers la Chine et ont rompu avec les États-Unis.

Selon Paul Dorf­man, cher­cheur à l’Uni­ver­sity College de Londres et fonda­teur du Nuclear Consul­ting Group, l’Ara­bie saou­dite n’a pas d’in­té­rêt à déve­lop­per une centrale nucléaire. « Les éner­gies renou­ve­lables repré­sentent peut-être entre un cinquième et un septième du coût du nucléaire », compare-t-il. « Il n’y a pas de poli­tique écono­mique ou éner­gé­tique ou de raisons indus­trielles pour construire une centrale nucléaire », abonde Mycle Schnei­der. « Si des pays décident quand même de construire une centrale, alors il va falloir discu­ter des raisons derrière ces projets. »

Riyad conti­nue de prétendre que ses ambi­tions sont civiles, sans toute­fois fermer la porte aux armes nucléaires. La course à l’ar­me­ment avec l’Iran, les négo­cia­tions bloquées avec les États-Unis et les rela­tions crois­santes avec la Chine, laissent plutôt penser qu’elle est en train de mettre le pied dans la porte.


Couver­ture : US Air Force


 

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