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Pour essayer de coincer Nicolas Sarkoky dans l'affaire Bismuth, les enquêteurs ont mis de nombreux avocats sur écoute.

par Denis Hadzovic | 6 juillet 2020

Le télé­phone dans le peignoir

Devant les yeux mi-clos de Thierry Herzog, une cohorte de poli­ciers pénètre dans son appar­te­ment avec une assu­rance que la lumière n’a pas encore. Ce mardi 4 mars 2014, au petit matin, le célèbre avocat est réveillé par une perqui­si­tion. Alors que les agents commencent leurs fouilles, l’un d’eux lui demande combien de télé­phone il possède. « Un seul », répond Me Herzog, impas­sible. Après avoir demandé au conseil de l’an­cien président Nico­las Sarkozy de confir­mer sa réponse, le poli­cier compose un numéro, qui fait aussi­tôt sonner un mobile. Ce deuxième appa­reil se cachait dans le peignoir de Thierry Herzog.

Les forces de l’ordre connais­saient l’exis­tence de cette ligne non-offi­cielle, car voilà des semaines que le péna­liste est sur écoute. Il est loin d’être le seul. Au fil des mois, on a appris que plusieurs ténors du barreau de Paris ont été secrè­te­ment écou­tés par le parquet natio­nal finan­cier (PNF). Pour savoir comment Nico­las Sarkozy avait été informé qu’il était sur écoute, ainsi que Thierry Herzog, le PNF aurait notam­ment placé Eric Dupond-Moretti, Hervé Témime, Jean Veil, Jacque­line Laffont et Marie-Alix Canu-Bernard sous surveillance.

Pour faire la lumière sur cette affaire, et répondre à l’in­di­gna­tion de l’Ordre des avocats de Paris, la garde des Sceaux Nicole Bellou­bet a saisi le PNF le 1er juillet 2020. Une enquête sera ainsi menée afin de « déter­mi­ner l’éten­due et la propor­tion­na­lité des inves­ti­ga­tions effec­tuées et le cadre procé­du­ral de cette enquête ». Le rapport de l’ins­pec­tion devra être remis le 15 septembre prochain.

Selon MeCanu-Bernard, avocate péna­liste au Barreau de Paris depuis 1991, « le parquet a détourné la procé­dure légale permet­tant les écoutes d’un avocat, ce qui impose norma­le­ment d’in­for­mer le bâton­nier et de préci­ser le motif ». Car il faut savoir, confirme au télé­phone l’avo­cat au Barreau de Paris, Me Benoit David, que « la mise sur écoute d’un avocat doit se faire dans un cadre très précis. » Le bâton­nier de Paris « n’est pas obligé d’aver­tir les avocats concer­nés, mais il doit être prévenu que des avocats ont été mis sur écoute », précise l’avo­cat.

Juste­ment, le bâton­nier de Paris, Olivier Coussi, estime que « si ces faits sont avérés, ils repré­sentent une menace inquié­tante pour le secret profes­sion­nel ». Le fait que le bâton­nier n’ait pas été prévenu des écoutes peut entraî­ner leur nullité. Cela carac­té­ri­se­rait aussi un « dysfonc­tion­ne­ment de la justice », valant à l’État d’être « assi­gné devant le tribu­nal de grande instance en répa­ra­tion du préju­dice subi », précise Me Benoît David.

Le célèbre avocat Eric Dupont-Moretti fait partie des personnes qui ont été placées sur écoute par le PNF. Il a indiqué avoir déposé plainte mardi 30 juin pour « viola­tion de la vie privée et du secret des corres­pon­dances » et « abus d’au­to­rité ». Un autre avocat, Me Hervé Temime, dénonce l’em­ploi de moyens « dispro­por­tion­nés et déloyaux pour s’en prendre à tout prix à Nico­las Sarkozy et à son avocat, dans un dossier tota­le­ment incon­sis­tant ».

L’avo­cate de Nico­las Sarkozy, Me Jacque­line Laffont, assure que le résul­tat de cette enquête du PNF aurait été caché à la défense jusqu’au moment où Nico­las Sarkozy allait être renvoyé devant le tribu­nal correc­tion­nel. L’an­cien président de la Répu­blique a lui tweeté le 25 juin dernier en n’ex­pri­mant « qu’une seule demande : le respect de l’État de droit ». Il exige que la vérité soit établie sur les circons­tances dans lesquelles a été menée l’enquête. L’ins­pec­tion de Nicole Bellou­bet va dans le sens de cette demande.

« Le but de l’ins­pec­tion est de véri­fier si le PNF n’a pas dépassé le rôle qu’il doit avoir norma­le­ment, s’il n’a pas abusé de ses droits, et de voir s’il y a eu un dysfonc­tion­ne­ment. C’est comme une enquête de police où l’IGPN est saisie », explique Me Benoît David en réfé­rence à la police des polices. L’ac­tuel chef du PNF, Jean François Bohnert, défend le travail de son insti­tu­tion en affir­mant qu’à aucun moment, les magis­trats et les enquê­teurs « ne sont sortis des clous ».

Bismuth est au courant

Un mois avant de sonner dans son peignoir, en février 2014, le second télé­phone de Thierry Herzog sonne. À l’autre bout du fil, c’est Nico­las Sarkozy. Les deux hommes se parlent sur leurs mobiles secon­daires, puisqu’ils se savent écou­tés sur leurs télé­phones prin­ci­paux. La justice cherche à savoir si des fonds libyens sont venus abon­der le compte de campagne de l’an­cien ministre de l’In­té­rieur en 2007. Dans le cadre de cette inves­ti­ga­tion, les enquê­teurs ont décidé de placer Sarkozy sur écoute en septembre 2013.

Pour éviter de se faire espion­ner, Nico­las Sarkozy a donc ouvert une seconde ligne télé­pho­nique au nom d’un certain « Paul Bismuth ». Malheu­reu­se­ment pour lui, les auto­ri­tés ne sont pas tombées dans le panneau et ont placé une nouvelle fois Sarkozy sur écoute. Ces écoutes révèlent que l’an­cien président est un peu trop bien rensei­gné sur une procé­dure couverte par le secret à la Cour de cassa­tion : l’af­faire Betten­court.

Les enquê­teurs découvrent alors que les deux hommes auraient tenté de corrompre un magis­trat à la Cour de Cassa­tion : Gilbert Azibert. Ce dernier a rensei­gné Nico­las Sarkozy et son avocat sur l’avan­cée de la procé­dure, dans le cadre de l’af­faire Betten­court. En échange, Nico­las Sarkozy est suspecté de lui avoir promis un poste de procu­reur à Monaco. Le 25 février, Nico­las Sarkozy a rendez-vous avec le ministre d’État Michel Roger pour appuyer la candi­da­ture de Gilbert Azibert à Monaco, présument les enquê­teurs.

L’an­cien président prévoyait de « faire la démarche à midi », mais le lende­main, il se serait rétracté. « Ça m’em­bête de deman­der quelque chose », ce serait « un peu ridi­cule » jugeait Sarkozy. À ce moment-là, le PNF a ouvert une enquête pour viola­tion du secret de l’ins­truc­tion afin de déter­mi­ner l’iden­tité de la personne qui a indiqué à Nico­las Sarkozy et son avocat qu’ils étaient sur écoute. En paral­lèle, le PNF a ouvert une enquête pour trafic d’in­fluence contre Nico­las Sarkozy.

Eric Dupont-Moretti

Pour iden­ti­fier la taupe, le PNF a utilisé les « fadettes » de Thierry Herzog, c’est-à-dire ses rele­vés d’ap­pels télé­pho­niques, puis celles d’Eric Dupont-Moretti, qui a essayé de le joindre le 25 février. Pour faire avan­cer l’enquête, ils ont décidé de pour­suivre les inves­ti­ga­tions en 2016 en plaçant sur écoute de nombreux grands avocats du Barreau de Paris qui ont été en contact avec Nico­las Sarkozy ou son avocat, ou qui ont colla­boré avec eux. Parmi les avocats concer­nés on retrouve Eric Dupont-Moretti, Jean Veil, Jacque­line Laffont ou encore Hervé Témime.

Trois ans plus tard, à la fin de l’an­née 2019, l’af­faire a été clas­sée sans suite pour infrac­tion insuf­fi­sam­ment carac­té­ri­sée. Cepen­dant, les avocats placés sur écoute pendant plus de trois années n’ont jamais été mis au courant de cette procé­dure. Ces derniers ont décou­vert l’am­pleur de la surveillance au début de l’an­née 2020.  « Ça montre l’as­pect déses­péré de la procé­dure, on va cher­cher jusqu’au bout du monde des preuves qui n’existent pas, tout ça pour débou­cher sur un constat d’échec et le cacher à la défense », a réagi auprès de l’AFP Paul-Albert Iweins, l’avo­cat de Me Herzog.

La mise sur écoute des avocats a appa­rem­ment été réali­sée en cati­mini par le PNF, sans que quiconque en soit averti. Avec une telle méthode, peut-être les enquê­teurs cher­chaient-ils à éviter à tous prix que Sarkozy apprenne qu’il était sur écoute. Mais ils devront en répondre. Quant à Nico­las Sarkozy, Thierry Herzog et Gilbert Azibert, ils seront jugé entre le 23 novembre et le 10 décembre prochains.


Couver­ture : Taylor Grote


 

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