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La Nouvelle-Zélande, la Finlande, Taïwan ou l'Allemagne ont mieux géré la crise du coronavirus que beaucoup d'autres pays. Est-ce un hasard s'ils sont tous dirigés par des femmes ?

par Denis Hadzovic | 1 septembre 2020

Le 12 août dernier, Auck­land, la plus grande ville de Nouvelle-Zélande, a été immé­dia­te­ment recon­fi­née après l’ap­pa­ri­tion de nouveaux cas de Covid-19. Trois semaines plus tard, la Première ministre néo-zélan­daise Jacinda Arden annonce que la deuxième vague de confi­ne­ment est termi­née et que les habi­tants de la ville peuvent désor­mais reprendre un semblant de vie normale. Cette réac­ti­vité face à la crise sani­taire a poten­tiel­le­ment sauvé de nombreuses vies, mais elle n’a pas été propre à Jacinda Arden. Il semble­rait que cette atti­tude soit très répan­due parmi les diri­geantes poli­tiques.

C’est la conclu­sion d’une nouvelle étude inter­na­tio­nale menée par Supriya Gari­ki­pati, cher­cheuse à l’uni­ver­sité de Liver­pool, et Uma Kamb­ham­pati, de l’uni­ver­sité de Reading. Elles ont comparé un échan­tillon de 19 pays diri­gés par les femmes avec leurs « voisins les plus proches » en fonc­tion d’un ensemble de facteurs compre­nant la popu­la­tion, l’éco­no­mie, l’éga­lité des sexes, l’ou­ver­ture aux voyages, les dépenses de santé et la propor­tion de personnes âgées. Bien que Taïwan, qui n’a compté que 7 décès liés au coro­na­vi­rus, soit gouver­née par une femme, l’île a été lais­sée de côté car elle ne fait pas partie des Nations unies.

La conclu­sion de l’ana­lyse des cher­cheuses est sans équi­voque : en moyenne, les pays diri­gés par des femmes ont subi deux fois moins de décès à cause du Covid-19 que ceux gouver­nés par des hommes. Selon Gari­ki­pati et Kamb­hampti, la première expli­ca­tion à cela est que les femmes auraient plus de faci­lité à confi­ner leur popu­la­tion que les hommes. Contrai­re­ment à leurs homo­logues mascu­lins, les cheffes d’État seraient prêtes à faire courir plus de risques à leur écono­mie pour proté­ger les vies humaines.

La deuxième expli­ca­tion est qu’elles seraient plus enclines à commu­niquer avec leurs citoyens, et ce de façon plus démo­cra­tique. Les chefs d’État, eux, se montre­raient plus auto­ri­taires et direc­tifs. Véri­fier l’une ou l’autre expli­ca­tion reste cepen­dant diffi­cile à prou­ver, les cher­cheuses sont donc toujours en train d’étu­dier si les femmes intègrent effec­ti­ve­ment plus d’in­for­ma­tions émotion­nelles dans leur prise de déci­sion.

S’ils sont avérés, ces éléments explique­raient pourquoi les diri­geantes comme Jacinda Arden, Erna Solberg, Sanna Marin et bien d’autres ont mieux géré la crise que la plupart des hommes poli­tiques, large­ment majo­ri­taires. D’autres éléments pour­raient expliquer ça.

Les épar­gnées

Un sourire se pose sur le visage de Jacinda Ardern pour s’en­vo­ler aussi­tôt. « Je suis une perfec­tion­niste », se reprend la Première ministre néo-zélan­daise ce lundi 4 mai 2020 devant les camé­ras de télé­vi­sion. Certes aucun nouveau cas de coro­na­vi­rus (Covid-19) n’a été recensé ces 24 dernières heures mais, comme l’in­dique un panneau situé derrière elle, le niveau d’alerte est main­tenu à 3. « Je veux voir ces chiffres une fois que nous aurons été au niveau 3 assez long­temps être sûrs que c’est la consé­quence de ce niveau d’alerte », pour­suit-elle.

Ces résul­tats tendent à montrer le succès des mesures de confi­ne­ment, mais Jacinda Ardern reste prudente. « La Nouvelle-Zélande ne doit pas gâcher son dur travail, ainsi nous pour­rons abais­ser le niveau d’alerte au niveau 2 et obte­nir plus de liberté », déclare-t-elle. Le compor­te­ment exem­plaire du pays pour endi­guer l’épi­dé­mie doit se pour­suivre afin « d’ache­ver le travail commencé ».

En Nouvelle-Zélande, 1 487 cas confir­més de Covid-19 ont été recen­sés, 86 % ont guéri et sept patients sont encore à l’hô­pi­tal. Seules 20 personnes sont décé­dées. Le gouver­ne­ment néo-zélan­dais a reçu les louanges de l’Or­ga­ni­sa­tion mondiale de la santé (OMS) pour sa mise en place rapide et stricte du confi­ne­ment. La cheffe du gouver­ne­ment a baissé son salaire, ainsi que ceux de ses ministres, de 20 % depuis le 15 avril et ce pour les six prochains mois. Sa vertu et sa vigi­lance ne sont donc pas étran­gères à ce bilan.

Jacinda Ardern

Parmi les autres pays qui s’en sont très bien tirés face au coro­na­vi­rus, beau­coup sont diri­gés par des femmes. En janvier, au premier signe d’une épidé­mie venue de Chine, la Première ministre taïwa­naise Tsai Ing-wen a mis en place 124 mesures pour bloquer la propa­ga­tion sans avoir à recou­rir aux mesures de confi­ne­ment. Taïwan est si bien prépa­rée qu’elle envoie 10 millions de masques aux États-Unis et en Europe depuis avril. Tsai Ing-wen a réussi ce que CNN quali­fie de « l’une des meilleures réponses au monde » face à l’épi­dé­mie. Aujourd’­hui, l’ar­chi­pel ne compte que six décès sur 437 cas malgré sa proxi­mité avec la Chine.

En Europe égale­ment, certains gouver­ne­ments prési­dés par des femmes affichent des résul­tats posi­tifs face à la crise sani­taire. C’est le cas de Sanna Marin, qui est deve­nue la plus jeune cheffe d’État du monde lorsqu’elle a été élue en décembre dernier en Finlande. À 34 ans, elle a utilisé les « influen­ceurs » des réseaux sociaux comme agents clés dans la lutte contre l’épi­dé­mie. Un moyen effi­cace pour sensi­bi­li­ser les plus jeunes qui ne lisent pas forcé­ment la presse écrite. Le pays compte aujourd’­hui 5 327 cas confir­més et 230 morts.

Sa voisine norvé­gienne, la Première ministre Erna Solberg, a eu l’idée d’uti­li­ser la télé­vi­sion pour parler direc­te­ment aux enfants de son pays. Elle a tenu une confé­rence de presse où aucun adulte n’était auto­risé et a répondu aux ques­tions des enfants de tout le pays, prenant le temps d’ex­pliquer pourquoi il était normal d’avoir peur. Le pays compte actuel­le­ment 7 904 cas confir­més pour 214 décès au total.

Enfin, l’Al­le­magne a été l’élève modèle face à cette crise sani­taire. La chan­ce­lière Angela Merkel a très rapi­de­ment fermé les fron­tières avec les pays voisins afin d’évi­ter toute propa­ga­tion du virus. Le pays a procédé très tôt à des centaines de milliers de tests de dépis­tage hebdo­ma­daires qui ont parti­cipé à faire chuter le taux de morta­lité à 1 %. Cela a évité l’en­gor­ge­ment des hôpi­taux connus ailleurs et l’Al­le­magne a pu accueillir des malades en prove­nance d’autres pays euro­péens, notam­ment des Français.

Des hommes dépas­sés

Ces respon­sables ne se sont pas retrou­vées au pouvoir par hasard. Alors que seule­ment 21 des 194 diri­geants natio­naux mondiaux sont des femmes selon les Nations unies, la Nouvelle-Zélande a été le premier pays auto­nome du monde à leur donner le droit de vote en 1893. Et les pays nordiques comme l’Is­lande, la Norvège, le Dane­mark et la Finlande sont ceux où la condi­tion des femmes est la plus appré­ciable. Ils leur font donc davan­tage confiance et cela leur est béné­fique : la prépa­ra­tion de Sanna Marin pour faire face au coro­na­vi­rus a été approu­vée par 85 % des Finlan­dais. Malgré son jeune âge, elle a su inno­ver et sensi­bi­li­ser l’in­té­gra­lité de sa popu­la­tion.

Sous la direc­tion de la Première ministre Katrín Jakobsdót­tir, l’Is­lande offre des tests de dépis­tage du coro­na­vi­rus gratuits à tous ses citoyens. Propor­tion­nel­le­ment à sa popu­la­tion, elle a déjà dépisté cinq fois plus de personnes que la Corée du Sud et a mis en place un système de suivi appro­fondi. Cela explique peut-être pourquoi on dénombre 1 723 guéri­sons pour 1 799 cas confir­més sur l’île, et seule­ment 10 décès. Un indi­ca­teur fort lorsqu’on sait que de nombreux pays ont limité leurs tests aux personnes présen­tant des symp­tômes.

Comment expliquer une telle diffé­rence ? Selon Kath­leen Gerson, profes­seure de socio­lo­gie à l’uni­ver­sité de New York, les femmes ont plus de chance d’être élues dans un pays où les gens ont confiance dans leur gouver­ne­ment et où les diffé­rences entre les genres sont moins marquées. Pendant que les hommes ne peuvent pas aisé­ment se sous­traire aux atti­tudes martiales qu’on attend tradi­tion­nel­le­ment d’eux dans des pays patriar­caux, les femmes ont une palette de choix plus large : elles pour­raient se montrer à la fois fortes et compré­hen­sives, aussi bien tran­chantes qu’en­clines au compro­mis. Aussi montrent-elles d’après Gerson que « ce ne sont pas des quali­tés qui entrent en conflit, mais complé­men­taires et néces­saires pour un bon leader­ship ».

Sanna Marin

Au Brésil, le très peu fémi­niste Jair Bolso­naro défend depuis plusieurs mois le mouve­ment anti-confi­ne­ment, décla­rant que le pays ne suppor­te­rait pas de telles mesures. Résul­tat, le Brésil compte offi­ciel­le­ment plus de 100 000 cas posi­tifs au coro­na­vi­rus et envi­ron 7 000 morts. Quant aux États-Unis, où Donald Trump n’est pas parti­san des mesures de confi­ne­ment, la crise est drama­tique avec près de 70 000 personnes décé­dées et plus d’1,2 million de cas confir­més.

Le Premier ministre britan­nique Boris John­son avait pour sa part expliqué que la popu­la­tion ne montrant pas de symp­tômes du virus pouvait conti­nuer à vivre norma­le­ment. Il s’était aussi vanté de conti­nuer à serrer la main à tout le monde avant d’être testé posi­tif. Son impru­dence se traduit aujourd’­hui en chiffres : le Royaume-Uni dénombre plus de 190 000 cas et près de 30 000 décès.

En compi­lant de nombreuses études sur le sujet, la psycho­logue améri­caine Alice Eagly a observé que « la diffé­rence la plus marquée est la tendance des femmes à être plus favo­rables à la parti­ci­pa­tion et à la colla­bo­ra­tion dans le leader­ship, alors que les hommes sont plus auto­ri­taires. » D’ailleurs, une étude publiée par l’uni­ver­sité de Wiscon­sin démontre que la supé­rio­rité numé­rique des diri­geants hommes n’est pas due à un talent inné de leader­ship chez les hommes. Au contraire, elle indique que les diffé­rences de talent en termes de leader­ship entre les genres n’existent pas.

Pour sauver des vies, peut-être faudrait-il que davan­tage de socié­tés élisent leurs Jacinda Ardern, Sanna Marin ou Katrín Jakobsdót­tir.


Couver­ture : Gouver­ne­ment de Nouvelle-Zélande


 

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