par Ed Caesar | 30 octobre 2016

Jeu de miroir

Entre l’au­­tomne 2011 et le début de l’an­­née 2015, un cour­­tier en bourse russe du nom d’Igor Volkov appe­­lait le bureau des actions du siège de la Deutsche Bank à Moscou pratique­­ment tous les jours. Volkov avait affaire à un sales trader – le plus souvent une jeune femme du nom de Dina Maksou­­tova – à qui il deman­­dait de passer deux ordres simul­­ta­­né­­ment. Dans le premier, il utili­­sait des roubles pour ache­­ter des actions russes de valeur « phare », comme Lukoil, pour le compte d’une entre­­prise russe. Géné­­ra­­le­­ment, l’ordre repré­­sen­­tait envi­­ron dix millions de dollars d’ac­­tions. Dans le second ordre, Volkov – qui agis­­sait pour le compte d’une autre société, le plus souvent imma­­tri­­cu­­lée dans un terri­­toire offshore comme les îles Vierges britan­­niques – vendait la même quan­­tité des mêmes actions russes, à Londres, en l’échange de dollars, de livres ou d’eu­­ros. L’en­­tre­­prise russe et la société offshore étaient toutes les deux déte­­nues par le même proprié­­taire. La Deutsche Bank aidait donc son client à ache­­ter et à vendre à lui-même.

À première vue, ces tran­­sac­­tions semblaient banales, voire inutiles. La Deutsche Bank touchait une petite commis­­sion pour l’exé­­cu­­tion des ordres d’achat et de vente, et les clients en étaient grosso modo au même point finan­­ciè­­re­­ment. C’est parce qu’ins­­pec­­ter ces tran­­sac­­tions indi­­vi­­duel­­le­­ment était comme se tenir trop près d’un tableau impres­­sion­­niste : on voyait les coups de pinceaux mais pas les nénu­­phars. En réalité, ces tran­­sac­­tions n’avaient pas pour but de faire des béné­­fices. C’était une façon de faire sortir de l’argent du pays. L’en­­tre­­prise russe et la société offshore appar­­te­­nant au même proprié­­taire, ces opéra­­tions appa­­rem­­ment ordi­­naires étaient alchi­­miques : trans­­for­­mer des roubles coin­­cés en Russie en dollars bien planqués à l’étran­­ger. Sur les marchés de Moscou, ce tour de passe-passe avait un surnom : konvert. Dans les médias spécia­­li­­sés, cette pratique est connue sous le nom de trading miroir.


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Les bureaux de la Deutsche Bank à Moscou
Crédits : Andrey Ruda­­kov

Les tran­­sac­­tions miroir ne sont pas illé­­gales en soi. L’objec­­tif du bureau des actions d’une banque d’in­­ves­­tis­­se­­ment est d’ai­­der les clients auto­­ri­­sés à ache­­ter et vendre des actions, et il peut y avoir des raisons légi­­times d’ef­­fec­­tuer des opéra­­tions simul­­ta­­nées. Un client peut par exemple vouloir tirer parti de la diffé­­rence entre la valeur locale d’une action et son cours à l’étran­­ger. Ces tran­­sac­­tions miroir n’en­­frei­­gnant aucune régle­­men­­ta­­tion prises indi­­vi­­duel­­le­­ment, certains employés qui travaillaient au siège russe de la Deutsche Bank à l’époque nient en bloc qu’il s’agis­­sait d’ac­­ti­­vi­­tés frau­­du­­leuses. (J’ai parlé à 14 employés anciens et actuels de la Deutsche Bank à Moscou de ces tran­­sac­­tions miroir, ainsi qu’à plusieurs personnes proches des clients impliqués. La plupart ont demandé à ne pas être nommés, soit parce qu’ils avaient signé des accords de confi­­den­­tia­­lité, soit parce qu’ils travaillent encore dans le secteur bancaire.)

Lorsqu’on prend de la distance pour les obser­­ver, ces tran­­sac­­tions miroir répé­­tées consti­­tuent une ruse diable­­ment effi­­cace pour dépla­­cer et cacher de l’argent d’ori­­gine suspecte. Les acti­­vi­­tés de la Deutsche Bank sont à présent soumises à une enquête menée par le dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain, le dépar­­te­­ment des Services finan­­ciers de l’État de New York et certaines auto­­ri­­tés des marchés finan­­ciers du Royaume-Uni et d’Al­­le­­magne. Trois membres de son bureau des actions russe ont été suspen­­dus pour leur rôle dans les tran­­sac­­tions miroir. Dans un rapport interne, la Deutsche Bank a révélé que jusqu’au mois d’avril 2015, près de dix milliards de dollars ont été sortis de Russie par ce biais. Reste à savoir à qui appar­­te­­nait cet argent et pourquoi il a été déplacé.

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La Deutsche Bank est une insti­­tu­­tion colos­­sale dont le siège est situé à Franc­­fort. Elle compte envi­­ron 100 000 employés dans 70 pays. À sa fonda­­tion en 1870, son but avoué était de faci­­li­­ter les échanges entre l’Al­­le­­magne et les autres pays. Elle s’est rapi­­de­­ment établie à Shan­­ghai, Londres et Buenos Aires. En 1881, la banque est arri­­vée en Russie, où elle a aidé au finan­­ce­­ment de chemins de fer comman­­dés par Alexandre III. Elle y opère depuis ce temps-là.

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Le logo de la Deutsche Bank

Pendant la période nazie, la Deutsche Bank a souillé sa répu­­ta­­tion en finançant le régime d’Hit­­ler et en ache­­tant de l’or volé aux juifs. Après la guerre, la banque s’est concen­­trée sur son marché domes­­tique, où elle a joué un rôle signi­­fi­­ca­­tif dans le « miracle écono­­mique » alle­­mand, au sortir duquel le pays a retrouvé sa posi­­tion d’État le plus puis­­sant d’Eu­­rope. À la suite de la déré­­gle­­men­­ta­­tion des marchés finan­­ciers améri­­cains et britan­­niques, dans les années 1980, la Deutsche Bank a renoué avec ses ambi­­tions inter­­­na­­tio­­nales en faisant l’ac­qui­­si­­tion de banques d’in­­ves­­tis­­se­­ment majeures : l’éta­­blis­­se­­ment londo­­nien Morgan Gren­­fell, en 1989, et l’éta­­blis­­se­­ment améri­­cain Bankers Trust, en 1998. Au début du nouveau millé­­naire, la Deutsche Bank était deve­­nue l’une des dix plus grandes banques du monde. En octobre 2001, elle faisait ses débuts à la bourse de New York.

Bien que le siège de la banque reste en Alle­­magne, son pouvoir a aban­­donné Franc­­fort pour s’ins­­tal­­ler à Londres, para­­dis de l’in­­ves­­tis­­se­­ment où des béné­­fices plus copieux atten­­daient. La confron­­ta­­tion de diffé­­rentes cultures bancaires n’a pas toujours été un succès au sein de l’ins­­ti­­tu­­tion. Dans les années 1990, quand des centaines d’Amé­­ri­­cains sont venus travailler pour la Deutsche Bank à Londres, les respon­­sables alle­­mands ont dû instal­­ler un panneau dans le hall d’en­­trée épelant phoné­­tique­­ment « Deutsche », car beau­­coup d’Amé­­ri­­cains appe­­laient leur employeur douche bank, la banque des gros cons.

En 2007, le cours des actions de la banque a atteint un sommet histo­­rique : 159 dollars. Mais elle enflait aussi vite que mal. Avant l’ef­­fon­­dre­­ment du marché de l’im­­mo­­bi­­lier aux États-Unis en 2008, qui a engen­­dré une crise finan­­cière mondiale, la Deutsche Bank a engen­­dré envi­­ron 32 milliards de dollars de CDO, ce qui n’a fait qu’ag­­gra­­ver la bulle immo­­bi­­lière. En 2010, ce sont ses propres employés qui l’ont accu­­sée d’avoir dissi­­mulé des pertes d’une valeur de 12 milliards de dollars. Eric Ben-Artzi, un ancien analyste risques, était l’un des trois lanceurs d’alerte. Il a confié à la Secu­­ri­­ties and Exchange Commis­­sion (SEC) que si on avait été au fait la véri­­table santé finan­­cière de la banque en 2008, elle aurait pu s’ef­­fon­­drer comme Lehman Brothers. L’an­­née dernière, la Deutsche Bank a dû s’ac­quit­­ter d’une amende de 55 millions de dollars auprès de la SEC mais n’a reconnu aucune malver­­sa­­tion. Ben-Artzi affirme que les respon­­sables de la banque n’ont encouru qu’une petite péna­­lité pour un crime terrible. « Il y avait une vraie culture de la crimi­­na­­lité là-bas », dit-il. « Le mana­­ge­­ment de la Deutsche Bank l’a struc­­tu­­rel­­le­­ment conçue pour permettre aux indi­­vi­­dus corrom­­pus de s’adon­­ner à la fraude. »

Les scan­­dales proli­­fèrent à la Deutsche Bank. Depuis 2008, elle a payé plus de neuf milliards de dollars en amendes et arran­­ge­­ments pour des méfaits qui vont de la conspi­­ra­­tion pour mani­­pu­­ler le prix de l’or et de l’argent, à l’es­­croque­­rie de socié­­tés de prêt hypo­­thé­­caire, en passant par des viola­­tions des sanc­­tions améri­­caines après avoir fait affaire avec l’Iran, la Syrie, la Libye, le Myan­­mar et le Soudan. L’an­­née dernière, la Deutsche Bank a dû payer 2,5 milliards de dollars aux régu­­la­­teurs des marchés finan­­ciers améri­­cains et britan­­niques et licen­­cier sept employés pour son rôle dans la mani­­pu­­la­­tion du Libor londo­­nien, qui repré­­sente le taux d’in­­té­­rêts moyen auquel les banques prêtent aux autres banques. En Grande-Bretagne, une auto­­rité finan­­cière majeure a répri­­mandé la Deutsche Bank non seule­­ment pour sa mani­­pu­­la­­tion du Libor mais aussi pour son manque de fran­­chise. « Les fautes de la Deutsche Bank ont été aggra­­vés par le fait qu’ils nous ont plusieurs fois induits en erreur », explique Geor­­gina Philip­­pou, de la FCA. « La banque a mis bien trop long­­temps à nous four­­nir des docu­­ments cruciaux et ils ont beau­­coup trop traîné à remettre de l’ordre dans leurs systèmes. »

En avril 2015, la combine des tran­­sac­­tions miroir a été révé­­lée. Après une enquête interne de deux mois, trois employés de la Deutsche Bank ont été suspen­­dus. L’un d’eux était Tim Wiswell, un Améri­­cain de 37 ans qui travaillait comme direc­­teur du bureau des actions russe. Les deux autres étaient des traders russes du même bureau : Dina Maksou­­tova et Gueor­­gui Bouz­­nik. Quelques temps plus tard, Bloom­­berg News a révélé qu’une partie de l’argent des tran­­sac­­tions miroir appar­­te­­nait à Igor Poutine, un cousin du président russe, et à Arkadi et Boris Roten­­berg. Les frères Roten­­berg possèdent la plus grande entre­­prise de construc­­tion russe, SGM, et sont de vieux amis de Vladi­­mir Poutine. Ils figurent sur la liste des person­­na­­li­­tés russes sanc­­tion­­nées par l’UE et les États-Unis, qui a été établie en réponse à l’in­­ter­­ven­­tion mili­­taire de Poutine en Crimée. D’après le dépar­­te­­ment du Trésor améri­­cain, les Roten­­berg ont « gagné des milliards de dollars grâce à des contrats » accor­­dés à leur société par le gouver­­ne­­ment russe, souvent après un proces­­sus de candi­­da­­ture opaque. L’an­­née dernière, SGM a notam­­ment décro­­ché un contrat d’une valeur de 5,8 milliards de dollars pour construire un pont de 20 kilo­­mètres entre la Russie et la Crimée.

ST. PETERSBURG - FEBRUARY 27: A picture taken on February 27, 2012, shows billionaire Boris Rotenberg attending a judo competition in Saint Petersburg. US President Barack Obama announced the new round of punitive measures against 20 Russian lawmakers and senior government officials, in addition to 11 individuals already targeted. Obama said Russia risked further isolation if it did not reverse course. Among those named were top businessmen close to President Vladimir Putin such as billionaire Boris Rotenberg. (Photo by SERGEI SNEGOV/AFP/Getty Images)
Les frères Roten­­berg
Crédits : Sergei Snegov

En juin 2015, cédant sous la pres­­sion accrue des action­­naires après le scan­­dale de trading miroir et d’autres affaires, les co-PDG de la Deutsche Bank, Anshu Jain et Jürgen Fitschen, ont présenté leur démis­­sion. Ils ont été rempla­­cés par John Cryan, dont la mission est de nettoyer la banque. En septembre dernier, il a annoncé la cessa­­tion immi­­nente de toute acti­­vité d’in­­ves­­tis­­se­­ment bancaire en Russie. Quand la banque d’in­­ves­­tis­­se­­ment de Moscou a fermé ses portes, en mars 2016, les employés au chômage ont orga­­nisé un dîner dans un restau­­rant proche de leurs anciens bureaux. À la fin de la soirée, les banquiers dansaient sur les tables.

Le cour­­tier russe

Un grand nombre d’em­­ployés passés et présents de la Deutsche Bank comprennent mal comment le bureau des actions d’une succur­­sale mineure a pu enta­­cher l’ins­­ti­­tu­­tion toute entière. La fonc­­tion du bureau de Moscou était simple : il ache­­tait et vendait des actions pour les entre­­prises clientes auto­­ri­­sées – fonds communs, socié­­tés de cour­­tage, fonds spécu­­la­­tifs, etc. Le bureau comp­­tait une ving­­taine d’em­­ployés parmi lesquels des cher­­cheurs, qui analy­­saient les données finan­­cières ; des sales traders, qui prenaient les appels des clients pour ache­­ter et vendre des ordres ; et des traders, qui exécu­­taient les ordres. D’après un ancien employé, le béné­­fice annuel du bureau avant le crash de 2008 était approxi­­ma­­ti­­ve­­ment de 300 millions de dollars. Après le crash, les béné­­fices ont chuté de plus de moitié. Dans ce contexte de décrois­­sance massive, le bureau de Moscou a dû trou­­ver de nouveaux flux de reve­­nus hors des sentiers battus.

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Karina Roten­­berg dans Tatler
Crédits : Tatler

Au sein de la fédé­­ra­­tion de Russie, de nombreuses entre­­prises se sous­­traient aux impôts en instal­­lant leur siège dans des juri­­dic­­tions offshore, comme Chypre. Les Russes fortu­­nés, de leur côté, déplacent souvent leurs fortunes privées dans des para­­dis fiscaux, pour cacher leurs avoirs aux yeux d’un État qu’ils jugent préda­­teur et capri­­cieux. Cet argent fugi­­tif est fréquem­­ment investi dans des biens immo­­bi­­liers : sur Park Lane à Londres ou Park Avenue à New York. (La femme de Boris Roten­­berg, Karina, a révélé à l’édi­­tion russe de Tatler que la famille avait trois rési­­dences prin­­ci­­pales : une à Moscou, une à Monaco, et une « dacha » en Provence, où elle a ses chevaux.)

L’im­­pact de cette fuite de capi­­taux se ressent aux deux extré­­mi­­tés du voyage. Un rapport publié l’an­­née dernière par des analystes de la Deutsche Bank estiment que les afflux de capi­­taux non comp­­ta­­bi­­li­­sés au Royaume-Uni en prove­­nance de Russie sont forte­­ment corré­­lés à l’aug­­men­­ta­­tion du prix des maisons en Angle­­terre et, dans une moindre mesure, à un renfor­­ce­­ment de la livre ster­­ling. Les fuites de capi­­taux affai­­blissent l’assiette fiscale russe et sa monnaie. En 2012, Poutine a lancé un programme de « dés-offsho­­ri­­sa­­tion », pres­­sant les entre­­prises et les oligarques de conser­­ver leurs sièges et leurs fortunes au pays. Deux ans plus tard, après que l’in­­cur­­sion de la Russie en Crimée a conduit à des sanc­­tions de l’Union euro­­péenne et des États-Unis, Poutine a déclaré l’off­­sho­­ri­­sa­­tion illé­­gale. Mais avec le naufrage du rouble, les Russes nour­­rissent plus que jamais le désir de sortir leur argent du pays. Le trading miroir était le plan d’éva­­sion idéal.

Selon certaines personnes au fait du trading miroir de la Deutsche Bank, les prin­­ci­­paux clients impliqués dans la combine sont venus trou­­ver la banque en 2011 en la personne de Serguei Souve­­rov, un analyste finan­­cier. Souve­­rov a quitté la banque peu de temps après. (Il n’a été accusé d’au­­cun méfait.) Igor Volkov, le cour­­tier russe, est devenu le prin­­ci­­pal repré­­sen­­tant des clients. Au départ, les comptes dont s’oc­­cu­­pait Volkov – des fonds basés en Russie et à l’étran­­ger, avec des noms anodins tels que West­­mins­­ter, Chad­­borg, Cher­­ry­­field, Finan­­cial Bridge et Lotus – passaient des ordres clas­­siques. Mais Volkov n’a pas tardé à préve­­nir ses contacts à la Deutsche Bank qu’il voulait réali­­ser de plus gros volumes d’échanges simul­­ta­­nés. (Il m’a été impos­­sible de le contac­­ter.)

Que savait la Deutsche Bank à propos des entre­­prises repré­­sen­­tées par Volkov ? Chaque nouveau fonds qui souhai­­tait commer­­cer avec la Deutsche Bank – les « contre­­par­­ties » – était soumis à un « double examen » par les dépar­­te­­ments confor­­mité de Londres et Moscou, afin de s’as­­su­­rer que leurs papiers étaient en ordre. Toutes les contre­­par­­ties ont passé les examens sans encombre. La banque devait aussi complé­­ter une évalua­­tion KYC (Know Your Client) et déter­­mi­­ner si le client avait la moindre tendance crimi­­nelle. La Deutsche Bank ne s’est pas appe­­santi sur la source des fonds – cela vaut pour West­­mins­­ter et les autres clients de Volkov. D’après d’an­­ciens employés du bureau, la procé­­dure KYC exigeait simple­­ment des sales traders qu’ils demandent aux contre­­par­­ties d’écrire un para­­graphe dans lequel ils indiquaient la source de leurs fonds. « Personne ne posait davan­­tage de ques­­tions », se souvient un ancien employé.

Le bureau des actions russe avait en temps normal quatre sales traders pour prendre les appels des clients. Deux étaient améri­­cains et deux – Maksou­­tova et Bouz­­nik – étaient russes. Les sales traders en réfé­­raient à Tim Wiswell, l’Amé­­ri­­cain en charge de l’équipe du bureau, et Carl Hayes, un respon­­sable de Londres. Deux autres mana­­gers – Batou­­bay Ozkan à Moscou et Max Koep à Londres – super­­­vi­­saient les acti­­vi­­tés du bureau.

Plusieurs employés de la Deutsche Bank à Londres étaient au courant des tran­­sac­­tions miroir.

Maksou­­tova et Bouz­­nik se char­­geaient des clients russes. C’est à Maksou­­tova que reve­­naient les clients repré­­sen­­tés par Volkov. Ses collègues racontent qu’elle savait peu de choses de Volkov. Un ancien collègue trader de Volkov le décrit comme un homme corpu­lent d’une quaran­­taine d’an­­nées. Il ajoute qu’ « il aime la bière ». Un autre de ses anciens collègues dit de lui que « ce n’était pas un grand trader, mais un excellent pêcheur ». Volkov avait aupa­­ra­­vant travaillé chez Antanta Kapi­­tal, une société de cour­­tage déte­­nue par Arcadi Gayda­­mak, un milliar­­daire russe-israé­­lien. Antanta Kapi­­tal a cessé ses acti­­vi­­tés de trading en 2008 et Gayda­­mak a plus tard été mis en examen en Israël pour fraude et blan­­chi­­ment d’argent. (Il a fait du sursis à l’époque, mais il a récem­­ment passé trois mois en prison en France pour trafic d’armes illé­­gal.)

En 2009, des hauts diri­­geants d’An­­tanta Kapi­­tal ont formé West­­mins­­ter Capi­­tal Mana­­ge­­ment, qui est devenu l’un des premiers gros clients du bureau en matière de trading miroir. Un employé de la Deutsche Bank décrit Volkov comme le « bras armé » de West­­mins­­ter. Ce dernier a commencé à réali­­ser des tran­­sac­­tions miroir pour d’autres entre­­prises.

Quatre employés de la Deutsche Bank à Moscou se souviennent que personne ne cher­­chait à dissi­­mu­­ler la combine. Wiswell, Bouz­­nik et Maksou­­tova ont tous rencon­­tré Volkov, et ses ordres étaient discu­­tés ouver­­te­­ment au bureau. Leurs collègues se rappellent aussi que Hayes a inter­­­rogé Bouz­­nik et Wiswell à propos des tran­­sac­­tions miroir. Rares sont les conver­­sa­­tions de ce type à avoir été enre­­gis­­trées par les système de surveillance de la Deutsche Bank, malheu­­reu­­se­­ment. Au bureau, ces discus­­sions avaient lieu en face à face au détour d’un couloir, et les vidéo­­con­­fé­­rences avec leurs collègues de Londres n’étaient pas enre­­gis­­trées.

Plusieurs employés de la Deutsche Bank à Londres étaient au courant des tran­­sac­­tions miroir, bien que les ordres soient passés à Moscou. Le bureau de Londres réali­­sait la moitié des tran­­sac­­tions. Les opéra­­tions ont été consi­­gnées par un système infor­­ma­­tique appelé DB Cat, qui cata­­lo­­guait chaque tran­­sac­­tion réali­­sée par la banque. Hayes et Koep, les super­­­vi­­seurs de Londres, pouvaient consul­­ter les reçus d’opé­­ra­­tions depuis leurs ordi­­na­­teurs.

Beau­­coup d’em­­ployés de la Deutsche Bank étaient au fait des tran­­sac­­tions miroir, mais tout le monde n’était pas en accord avec ces pratiques pour autant. Fin 2012, Maksou­­tova est partie en congé mater­­nité et Bouz­­nik a tempo­­rai­­re­­ment travaillé avec Volkov. Il n’était pas à l’aise avec ces ordres d’achat et de vente iden­­tiques, et il a demandé deux fois à rencon­­trer Wiswell pour discu­­ter du trading miroir. Ses collègues racontent que Wiswell a person­­nel­­le­­ment consulté les comptes de Volkov. Il l’a assuré que les opéra­­tions étaient légales, et Bouz­­nik n’a pas fait part de ses préoc­­cu­­pa­­tions à d’autres mana­­gers. (Ni Wiswell, ni son avocat n’ont répondu à mes dizaines de solli­­ci­­ta­­tions de commen­­taires.)

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La Deutsche Bank dans la tour­­mente
Crédits : DR

Un jour de 2011, le côté russe d’une tran­­sac­­tion miroir – d’une valeur d’en­­vi­­ron dix millions de dollars – n’a pas pu abou­­tir : la contre­­par­­tie, West­­mins­­ter Capi­­tal Mana­­ge­­ment, venait de perdre sa licence de trading. Le Service fédé­­ral des marchés finan­­ciers (FFMS) en Russie a péna­­lisé West­­mins­­ter et Finan­­cial Bridge pour s’être servi de la bourse de façon irré­­gu­­lière afin de faire sortir de l’argent du pays. L’échec de l’opé­­ra­­tion était un vrai problème pour la Deutsche Bank. La banque avait acheté plusieurs millions de dollars d’ac­­tions sans rece­­voir un centime de la part de West­­mins­­ter. Lorsqu’un bureau de trading est soudai­­ne­­ment défi­­ci­­taire de plusieurs millions de dollars, tous les employés de l’ins­­ti­­tu­­tion le remarquent. L’épi­­sode aurait dû donner lieu à de sérieux soupçons – surtout compte tenu de la révo­­ca­­tion de la licence de West­­mins­­ter –, mais ça n’a appa­­rem­­ment pas été le cas.

Les employés racontent que l’échec de la tran­­sac­­tion a trouvé une issue en novembre 2012, quand West­­mins­­ter a remboursé la Deutsche Bank. Volkov a recom­­mencé à appe­­ler le bureau pour effec­­tuer des tran­­sac­­tions miroir, pour le compte d’autres contre­­par­­ties. Ces socié­­tés ont suppo­­sé­­ment été soumises à un examen rigou­­reux, et la tota­­lité d’entre elles ont été jugées satis­­fai­­santes par le dépar­­te­­ment confor­­mité de la Deutsche Bank. Pour­­tant, un détail lais­­sait penser qu’il y avait quelque chose de louche. Ces clients perdaient constam­­ment de petites sommes d’argent : la diffé­­rence entre le cours de l’ac­­tion à Moscou et sa valeur à Londres jouait souvent contre eux, et ils devaient payer à la Deutsche Bank une commis­­sion pour chaque tran­­sac­­tion – entre dix centièmes et quinze centièmes de point de pour­­cen­­tage par tran­­sac­­tion. Un ancien mana­­ger de la Deutsche Bank explique que ce curieux entê­­te­­ment des contre­­par­­ties à perdre de l’argent encore et encore aurait dû « sonner une alarme de tous les diables » : il était évident que le véri­­table but des tran­­sac­­tions miroir était de faci­­li­­ter la fuite des capi­­taux.

Wiswell, Bouz­­nik et Maksou­­tova savaient qu’un inté­­rêt commun devait exis­­ter entre les contre­­par­­ties, car la plupart étaient repré­­sen­­tées par Volkov. Mais même les employés de la Deutsche Bank ne travaillant pas au bureau auraient pu remarquer après un rapide examen à quel point les fonds étaient uniformes. D’après des docu­­ments publics, Chad­­borg Trade LLP, qui est basé au Royaume-Uni, déte­­nait la tota­­lité de Lotus Capi­­tal, qui était basé en Russie. Une autre entité britan­­nique qui faisant partie de la combine, ErgoIn­­vest, était enre­­gis­­trée au même bureau du Hert­­ford­­shire que Chad­­borg. Par ailleurs, West­­mins­­ter Capi­­tal Mana­­ge­­ment a été acheté en 2010 par un homme du nom d’An­­dreï Gorba­­tov. En 2014, Gorba­­tov a acheté une autre société de cour­­tage russe impliquée dans les tran­­sac­­tions miroir : Rye, Man & Gor. Certains disent que les mêmes personnes qui ont fondé West­­mins­­ter sont égale­­ment à l’ori­­gine d’une des autres contre­­par­­ties : Cher­­ry­­field Mana­­ge­­ment, enre­­gis­­trée dans les îles Vierges britan­­niques.

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Bien à l’abri sur les îles Vierges britan­­niques

Les contre­­par­­ties n’étaient pas la propriété d’oli­­garques russes. Il s’agis­­sait de socié­­tés de cour­­tage diri­­gées par des inter­­­mé­­diaires qui prenaient des commis­­sions pour effec­­tuer des tran­­sac­­tions miroir, pour le compte de riches indi­­vi­­dus et d’en­­tre­­prises cher­­chant à mettre leur argent à l’abri en terri­­toire offshore. Un homme d’af­­faires voulant sortir son argent de cette façon inves­­tis­­sait dans un fonds russe comme West­­mins­­ter, puis il avait ensuite recours à des tran­­sac­­tions miroir pour trans­­fé­­rer cet argent dans un fonds offshore comme Cher­­ry­­field. Le fonds offshore trans­­fé­­rait à son tour l’argent, en dollars, sur le compte offshore privé de l’homme d’af­­faires. Un inter­­­mé­­diaire ayant fondé l’un des fonds russes en ques­­tion m’a confié que le coût de ses services dépen­­dait du désir des auto­­ri­­tés russes de mettre un frein à la fuite de capi­­taux. En 2011, quand les contrôles étaient laxistes, ses hono­­raires étaient de 0,2 %. En 2015, les sanc­­tions se sont raffer­­mies et Poutine s’est montré déter­­miné à rete­­nir autant d’argent que possible en Russie : ses hono­­raires sont montés à plus de 5 %.

L’em­­preinte de chaque tran­­sac­­tion miroir est minus­­cule. Un employé de la Deutsche Bank raconte qu’en 2014, le bureau des actions de Moscou opérait entre 70 et 90 millions de dollars d’ac­­tions par jour. Les tran­­sac­­tions miroir, elles, n’ex­­cé­­daient jamais 20 millions de dollars par jour et se situaient la plupart du temps aux alen­­tours de dix millions de dollars. (La Deutsche Bank affirme que certaines des tran­­sac­­tions suspectes étaient « à sens unique », c’est-à-dire qu’une autre banque se char­­geait de l’ordre miroir – une tran­­sac­­tion plus labo­­rieuse mais moins aisé­­ment traçable.)

Tout est en ordre

À qui appar­­tiennent les fortunes qui ont été dissi­­mu­­lées ? En avril dernier, j’ai rencon­­tré un cour­­tier de Moscou qui a travaillé avec certains des clients suspects de la Deutsche Bank. Il m’a expliqué que la combine du trading miroir n’avait rien de nouveau. Elle a été inven­­tée au cours de la décen­­nie passée par d’autres banques en Russie, pour aider les impor­­ta­­teurs à éviter de payer de lourdes taxes sur leurs produits. L’ar­­naque était simple mais ingé­­nieuse. Un impor­­ta­­teur russe disait dans ses factures qu’il avait acheté, disons, dix canards en plas­­tique plutôt que de révé­­ler le véri­­table chiffre, qui était de 10 000 canards en plas­­tique. Cela lui permet­­tant de ne payer des taxes que sur dix canards en plas­­tique. Bien sûr, l’im­­por­­ta­­teur devait tout de même payer son four­­nis­­seur étran­­ger pour les canards en plas­­tique restants. Il le faisait en faisant sortir de l’argent du pays au moyen de tran­­sac­­tions miroir. Plutôt que de payer de lourdes taxes au trésor russe, l’im­­por­­ta­­teur s’ac­quit­­tait des hono­­raires d’un blan­­chis­­seur d’argent, beau­­coup moins élevés.

Le cour­­tier auquel j’ai parlé a du mal à croire que les Russes les plus fortu­­nés, comme les frères Roten­­berg, utilisent les tran­­sac­­tions miroir. Il est vrai qu’il existe de nombreux moyens pour les amis de Poutine d’en­­voyer leur argent offshore, en utili­­sant par exemple les banques déte­­nues par le gouver­­ne­­ment russe, comme Gazprom­­bank, qui possède des succur­­sales à l’étran­­ger. D’autres personnes auxquelles j’ai parlé remettent en cause l’ana­­lyse du cour­­tier russe : les sanc­­tions des États-Unis et de l’Union euro­­péenne ont rendu diffi­­cile pour les milliar­­daires russes de mettre leur argent au chaud, et les tran­­sac­­tions miroir ont l’avan­­tage d’être une méthode discrète, du fait des montants rela­­ti­­ve­­ment bas de chaque tran­­sac­­tion.

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Ramzan Kady­­rov
Crédits : Krem­­lin

Un autre banquier russe, qui a parti­­cipé à l’éla­­bo­­ra­­tion de la combine, m’a confié qu’une grande partie de l’argent appar­­te­­nait à des Tchét­­chènes ayant des connexions avec le Krem­­lin. La Tchét­­ché­­nie, cette région semi-auto­­nome au nord du Caucase, est diri­­gée par l’exu­­bé­­rant et barbare Ramzan Kady­­rov, proche de Poutine. La Tchét­­ché­­nie reçoit d’im­­por­­tantes subven­­tions de la part de la Russie, et une bonne part de cet argent finit dans les poches de person­­nages proches de Kady­­rov.

Mais l’opé­­ra­­tion des tran­­sac­­tions miroir de la Deutsche Bank semble être liée à une tenta­­tive plus globale d’ex­­pa­­trier de l’argent : le scan­­dale moldave. Depuis 2010, de faux prêts et accords de dettes impliquant des socié­­tés britan­­niques ont aidé à sortir envi­­ron 20 milliards de dollars de Russie vers une banque lettone, en passant par la Molda­­vie. Quand la combine moldave a été décou­­verte, à la fin de l’an­­née 2015, plusieurs personnes ont été arrê­­tées. L’une d’elles étaient Alexan­­der Grigo­­riev, un finan­­cier russe déte­­nant Prom­s­ber­­bank – une insti­­tu­­tion aujourd’­­hui fermée, basée à Podolsk, qui comp­­tait Igor Poutine parmi les membres de son conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Deux des action­­naires majo­­ri­­taires de Prom­s­ber­­bank – dont Finan­­cial Bridge – ont été accu­­sés d’ef­­fec­­tuer des tran­­sac­­tions miroir. L’agence de presse russe RBC a rapporté que « les agis­­se­­ments crimi­­nels de Prom­s­ber­­bank » et les tran­­sac­­tions miroir de la Deutsche Bank étaient connec­­tés.

La Deutsche Bank ne s’est pas expri­­mée sur l’iden­­tité des clients impliqués dans les tran­­sac­­tions incri­­mi­­nées. Toute­­fois, John Cryan, le PDG, a affirmé que la banque n’avait pas sciem­­ment soutenu des person­­na­­li­­tés russes figu­­rant sur la liste des sanc­­tions. Dans l’ar­­got abscons de la finance, le fiasco russe de la Deutsche Bank est fréquem­­ment taxé de « défaillance des contrôles ». Dans une inter­­­view datant de mars 2016, Cryan décla­­rait : « À notre connais­­sance, ces tran­­sac­­tions en elles-mêmes étaient inof­­fen­­sives. Cela dit, l’af­­faire nous pousse à nous deman­­der à quel point nos systèmes et nos contrôles sont effi­­caces, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment ceux concer­­nant l’ac­­cueil de nouveaux clients, un domaine dans lequel nous avons éprouvé des diffi­­cul­­tés à collec­­ter des infor­­ma­­tions suffi­­santes. »

Ce langage passif cadre diffi­­ci­­le­­ment avec la nature flagrante de la combine. Roman Bori­­so­­vich, un ancien banquier d’in­­ves­­tis­­se­­ment pour la Deutsche Bank à Londres qui s’oc­­cu­­pait des socié­­tés russes, insiste sur le fait que la corrup­­tion des Russes était flagrante.

deutsche-bankLa myopie de la Deutsche Bank n’est pas passée inaperçue auprès des régu­­la­­teurs. En mars, la FCA du Royaume-Uni leur a envoyé une lettre stipu­­lant que la branche britan­­nique de la banque faisait montre de « graves lacunes en matière de lutte contre le blan­­chi­­ment d’argent et le finan­­ce­­ment du terro­­risme, de nature struc­­tu­­relle ». Un mois plus tard, Georg Thoma, un avocat siégeant au comité d’in­­té­­grité de la Deutsche Bank – il avait été nommé préci­­sé­­ment pour amélio­­rer les contrôles et analy­­ser les mauvaises conduites passées de la banque – a été débarqué. Il venait de se dispu­­ter avec les respon­­sables lors d’une réunion du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Le président adjoint du conseil, Alfred Herling, a confié au jour­­nal de Franc­­fort Allge­­meine Sonn­­tag­s­zei­­tung que Thoma avait fait preuve d’ « excès de zèle » en cher­­chant des liens entre les hauts diri­­geants de la banque et les fautes qu’elle avait commise par le passé.

Le rapport de l’enquête interne de la Deutsche Bank sur les tran­­sac­­tions miroir n’ins­­pire pas la confiance. Il a fallu deux ans avant que ne s’ex­­prime la moindre inquié­­tude vis-à-vis des tran­­sac­­tions miroir, et quand tous les voyants sont passés au rouge, il s’est écoulé des mois avant qu’ils ne réagissent. Le rapport interne indique qu’au début de l’an­­née 2014, diffé­­rentes parties ont posé des ques­­tions à propos de la propriété des tran­­sac­­tions miroir, parmi lesquelles l’Hel­­le­­nic Bank, à Chypre, la Banque centrale de Russie, et même certains membres du staff de la Deutsche Bank. Quand les respon­­sables de l’Hel­­le­­nic Bank ont contacté la Deutsche Bank et posé des ques­­tions sur ces tran­­sac­­tions inha­­bi­­tuelles, ce n’est pas le dépar­­te­­ment confor­­mité qui leur a répondu. Leur demande a été trai­­tée par le bureau des actions qui effec­­tuait lesdites tran­­sac­­tions… Evidem­­ment, les employés de Moscou ont assuré l’Hel­­le­­nic Bank que tout était en ordre.

Le blan­­chis­­seur

Tim Wiswell, le direc­­teur du bureau des actions, était surnommé Wiz par ses collègues. Il a grandi à Essex, dans le Connec­­ti­­cut, et a toujours entre­­tenu des liens étroits avec la Russie. Son père, George C. Wiswell III, a travaillé pendant de nombreuses années dans le secteur des hydro­­car­­bures à Moscou. Tim y a fait une année de lycée.

Wiswell a été diplômé du Colby College, dans le Maine, en 2001. Il n’avait pas encore 30 ans quand il est arrivé à Moscou et il parlait déjà russe. Il a fait un stage chez Alfa-Bank, la banque privée de Mikhail Frid­­man, le deuxième homme le plus riche de Russie. Lorsqu’il a compris qu’il ne serait pas engagé, il a accepté un poste de subal­­terne chez United Finan­­cial Group, la banque d’in­­ves­­tis­­se­­ment russe cofon­­dée par Char­­lie Ryan, pion­­nier améri­­cain de la finance russe post-sovié­­tique. En 2006, UFG a été rache­­tée par la Deutsche Bank. En quelques années, Wiswell est devenu le direc­­teur du bureau des actions.

Ses collègues chez UFG se rappellent de lui comme d’un type très améri­­cain, qui aimait faire de la voile et skier. Son ancien patron là-bas, Martin Skelly, m’a confié que Wiswell était un employé très travailleur et appré­­cié. Il l’a comparé au person­­nage de Matt Damon dans les films Jason Bourne – « le même genre de type robuste, qui présente bien, serein et réflé­­chi ». En 2010, Wiswell et Nata­­lia Mako­­siy, une histo­­rienne de l’art de Moscou, se sont mariés à New Port, dans l’État de Rhode Island. Les photo­­gra­­phies de l’évé­­ne­­ment, sur lesquelles ont peut voir un samo­­var gorgé d’al­­cool russe, ont paru dans un maga­­zine de mariage.

Natalia Makosiy and Timothy Wiswell
Nata­­lia Mako­­siy et Timo­­thy Wiswell
Crédits : Chris­­tian Oth Studio

De nombreux jeunes améri­­cains ont été enga­­gés par des banques de Moscou ces dernières années. Will Hammond, un Améri­­cain qui a travaillé avec Wiswell à UFG, a écrit un livre sur son expé­­rience du trading – et des boîtes de nuit – de Moscou. La Russie était pour lui « l’est sauvage » : « Si vous vouliez être compé­­ti­­tif, il fallait faire beau­­coup de choses qu’on ne faisait pas dans le monde occi­­den­­tal, car on était en Russie. Il y avait une menta­­lité commer­­ciale très agres­­sive, qu’on retrou­­vait dans toutes les banques russes. » D’autres se souviennent qu’il était fréquent de recou­­rir au front running, c’est-à-dire d’uti­­li­­ser un ordre passé par un client pour s’en­­ri­­chir person­­nel­­le­­ment. En Amérique, cette méthode serait consi­­dé­­rée comme du délit d’ini­­tié. (Le délit d’ini­­tié n’est devenu illé­­gal en Russie qu’en 2011.)

Un ancien collègue de Wiswell à la Deutsche Bank raconte que même avant les tran­­sac­­tions miroir, certaines de ses acti­­vi­­tés en tant que direc­­teur du bureau des actions étaient louches. Au cours des dernières années, un fonds appelé Lanturno a fait quelque­­fois affaire avec la Deutsche Bank « de gré à gré ». Ce genre de tran­­sac­­tions ne se font pas sur un marché bour­­sier ; c’est le cour­­tier qui établit le prix en fonc­­tion de la valeur du marché. (De nombreuses tran­­sac­­tions miroir se sont faites de cette façon-là.) L’an­­cien collègue de Wiswell se rappelle certaines occa­­sions où Lanturno perdait de l’argent sur une tran­­sac­­tion, soit en ache­­tant trop cher, soit en vendant trop bas. Mais le lende­­main matin, les rele­­vés bancaires n’in­­diquaient pas qu’ils avaient perdu de l’argent.

Inter­­rogé par ses collègues, Wiswell disait qu’il avait modi­­fié les registres de Lanturno pour recti­­fier une erreur de sa part. Les sommes en ques­­tion étaient petites, donc on les igno­­rait – les pertes annu­­lées variaient entre dix et vingt mille dollars. Son ancien collègue se souvient que Wiswell s’est envolé quelques temps après aux îles Maurice dans un jet privé appar­­te­­nant au proprié­­taire de Lanturno, Dmitry Pere­­va­­lov, pour célé­­brer le quaran­­tième anni­­ver­­saire de ce dernier. Deux photo­­gra­­phies sur Face­­book montrent que les deux hommes ont égale­­ment fait du ski ensemble. (Pere­­va­­lov nie avoir demandé le moindre chan­­ge­­ment dans une tran­­sac­­tion, et ajoute qu’il aurait été « impos­­sible » de chan­­ger un ordre une fois entré dans les systèmes de la Deutsche Bank. D’an­­ciens employés affirment pour leur part qu’il était fréquent que des tran­­sac­­tions soient modi­­fiées après coup.)

J’ai reçu la photo­­co­­pie d’une de ces tran­­sac­­tions, de la part d’une source à l’in­­té­­rieur de la Deutsche Bank. Elle montre qu’entre le 13 octobre 2009 et le 27 octobre 2009, Wiswell a effec­­tué une série curieuse de tran­­sac­­tions de gré à gré pour le compte d’une contre­­par­­tie du nom de Giga­­lo­­gic Holdings. D’après d’an­­ciens employés de la Deutsche Bank, il s’agit du fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment person­­nel de Stephen Lynch, un inves­­tis­­seur améri­­cain en Russie – et ami de Wiswell. Comme c’est le trader qui fixe le prix de ces échanges, en fonc­­tion d’une esti­­ma­­tion de la valeur de l’ac­­tion sur le marché, il a toute lati­­tude pour se faire une marge. Le docu­­ment montre que Wiswell a plusieurs fois acheté bas et vendu cher pour le compte de Giga­­lo­­gic, versant à Lynch près d’un million de dollars de l’argent de la Deutsche Bank. D’après ses collègues, quand Wiswell a dû s’ex­­pliquer sur ces tran­­sac­­tions, il a répondu qu’elle avaient été approu­­vées par ses supé­­rieurs. Lynch, disait-il, avait été d’une grande aide dans une enchère à laquelle la Deutsche Bank avait parti­­cipé, et le repayer de gré à gré était « plus simple que de lui faire un chèque ». (L’avo­­cat de Lynch nie qu’il a un jour été payé par Wiswell, ainsi que toute connexion entre Lynch et Giga­­lo­­gic. Lorsqu’on lui a présenté des docu­­ments prou­­vant que Lynch déte­­nait toutes les parts de Giga­­lo­­gic entre 2007 et 2012, l’avo­­cat a refusé de faire davan­­tage de commen­­taires.)

Quand les tran­­sac­­tions miroir de la Deutsche Bank ont débuté, en 2011, les reve­­nus du bureau de Wiswell étaient en chute libre, et il était proba­­ble­­ment sous pres­­sion pour amélio­­rer les résul­­tats. Pour Maksou­­tova et Bouz­­nik, il n’y avait aucun avan­­tage finan­­cier évident à effec­­tuer ces tran­­sac­­tions : le volume excé­dent n’a eu aucun impact sur leurs bonus. Ils sont en revanche nombreux à penser à la Deutsche Bank que Wiswell a profité person­­nel­­le­­ment de la combine.

En août 2015, peu de temps après que Wiswell a été suspendu, il a été viré. Il a alors engagé un procès pour renvoi injus­­ti­­fié. Les audiences à Moscou étaient ouvertes à la presse. Le 1er février 2016, un avocat de la Deutsche Bank a quali­­fié Wiswell de « cerveau de l’opé­­ra­­tion qui a permis de faire sortir des milliards de dollars du pays ». Il a égale­­ment dit que la femme de Wiswell avait reçu un verse­­ment de 250 000 dollars pour « services finan­­ciers », sur le compte en banque d’une société enre­­gis­­trée à son nom. Wiswell a perdu le procès.

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Wiswell en voyage
Crédits : Face­­book

La Deutsche Bank refuse de se pronon­­cer sur l’af­­faire, peut-être à cause de l’enquête toujours en cours sur son bureau de Moscou. Mais d’après certains employés de la Deutsche Bank, de hauts respon­­sables auraient affirmé que Wiswell avait reçu des sommes bien plus impor­­tantes que le verse­­ment de 250 000 dollars cité par l’avo­­cat lors du procès.

Will Hammond, le collègue de Wiswell à l’UFG, a l’im­­pres­­sion que ces accu­­sa­­tions faisaient partie d’une tenta­­tive de tout mettre sur le dos de Wiswell et de sauver la mise aux super­­­vi­­seurs de la Deutsche Bank. L’un d’eux, Batu­­bay Ozkan, prévoit de quit­­ter la banque cette année à l’amiable ; Hayes et Koep – qui pouvaient surveiller les tran­­sac­­tions réali­­sées par le bureau de Wiswell à distance – travaillent encore pour la Deutsche Bank à Londres. (Aucun des trois n’a été accusé du moindre méfait.) « Ils vont au devant de graves problèmes s’ils veulent faire porter le chapeau à Wiz », dit Hammond.

Par une soirée d’avril à Moscou, j’ai rencon­­tré un cour­­tier fami­­lier de la struc­­ture des tran­­sac­­tions miroir. La ville sortait à peine d’un hiver glacial, et des jeunes gens flir­­taient à la sortie de la station Pave­­lets­­kaya comme en plein été. Alors que nous traver­­sions la place, il parlait des tran­­sac­­tions miroir comme d’une ruse parmi des milliers d’autres employées par les hommes d’af­­faires avisés. Mais pourquoi, lui ai-je demandé, une personne jouis­­sant d’une posi­­tion aussi impor­­tante dans une grande banque aurait-elle parti­­cipé à une telle combine ? Le salaire annuel de Wiswell avoi­­si­­nait après tout le million et demi de dollars. Le cour­­tier a ri avant de répondre que Wiswell avait été payé gras­­se­­ment par les clients dont ils s’oc­­cu­­paient. Pour les archi­­tectes de la combine, grais­­ser la patte d’un employé de la banque valait le coup, m’a-t-il expliqué. « Ces types mettent toujours la main au porte­­feuille. Ils pensent que c’est un moyen de vous tenir. Comme ça vous ne faites rien d’inat­­tendu. » Il estime que Wiswell était plus un fonc­­tion­­naire zélé qu’un génie crimi­­nel. Certaines fois, l’argent était trans­­féré sur un compte offshore géré par sa femme, d’autres fois de l’argent liquide lui était livré dans un sac.

L’en­­droit où se trouve actuel­­le­­ment Wiswell n’est pas certain. Il a récem­­ment lancé une entre­­prise de bière arti­­sa­­nale, Barbell Brewery, à Moscou, mais il a quitté le pays il y a plusieurs mois avec sa femme et ses deux enfants pour un voyage en Asie du Sud-Est. En mars, sa femme a publié une annonce sur Face­­book dans laquelle elle cher­­chait une nounou, indiquant que sa famille se trou­­vait pour une durée indé­­ter­­mi­­née à Bali, dans la cité balnéaire de Semi­­nyak. Elle a dit plus tard à un profes­­seur de danse bali­­nais que la famille prévoyait de rester sur l’île pour un an. (La femme de Wiswell a refusé ma demande d’in­­ter­­view par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un avocat.)

Certains de ses anciens collègues pensent que Wiswell revien­­dra à Moscou, où il possède un appar­­te­­ment. La Russie sera proba­­ble­­ment clémente envers lui. Lorsque les régu­­la­­teurs de Moscou ont mis leur nez dans les tran­­sac­­tions miroir, ils ont trouvé peu de choses à y redire. Ils ont simple­­ment déclaré que la Deutsche Bank avait été victime d’une combine illé­­gale, et ils ont imposé à la banque une sanc­­tion symbo­­lique – envi­­ron 5 000 dollars. Les régu­­la­­teurs améri­­cains et euro­­péens seront autre­­ment plus sévères. Il est peu probable qu’on revoie Wiswell aux États-Unis avant long­­temps, compte tenu de l’enquête du dépar­­te­­ment de la Justice sur la Deutsche Bank. Un des amis de Wiswell, aujourd’­­hui en Amérique, l’ap­­pelle le « Edward Snow­­den de la finance ».

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Semi­­nyak, à Bali
Crédits : DR

Hors radar

Le 9 mars 2015, moins d’un mois avant que le scan­­dale des tran­­sac­­tions miroir ne soit révélé au public, Oliver Harvey et Robin Wink­­ler, deux stra­­tèges du dépar­­te­­ment recherche de la Deutsche Bank à Londres, ont publié un rapport inti­­tulé « Dark Matter », qui décrit les mouve­­ments de capi­­taux non comp­­ta­­bi­­li­­sés entre les pays. La plupart des articles écono­­miques sont poli­­ment igno­­rés par le monde entier, mais « Dark Matter » a beau­­coup attiré l’at­­ten­­tion. Plusieurs jour­­naux ont publié des articles à son sujet, et Harvey est apparu sur CNN et à la BBC pour parler de ses recherches.

Les conclu­­sions du rapport confirment des suspi­­cions de longue date. Les auteurs expliquent que dans n’im­­porte quelle écono­­mie natio­­nale, il y a des mouve­­ments de capi­­taux qui n’ap­­pa­­raissent pas sur ce qu’on appelle la « balance des paie­­ments ». Les erreurs et les omis­­sions acci­­den­­telles doivent être aléa­­toires, et ne révèlent par consé­quent aucun schéma. Les auteurs ont décou­­vert qu’au Royaume-Uni, elles n’avaient rien d’aléa­­toire. La Grande-Bretagne tota­­lise « un grand nombre d’er­­reurs posi­­tives » qui suggèrent un nombre signi­­fi­­ca­­tif « de rentrées de capi­­taux non comp­­ta­­bi­­li­­sées ». En analy­­sant les données d’autres pays, Harvey et Wink­­ler ont pu déduire d’où prove­­nait la majeure partie des capi­­taux non comp­­ta­­bi­­li­­sés parve­­nant au Royaume-Uni. Depuis 2010, écrivent-ils, envi­­ron un milliard et demi de dollars non comp­­ta­­bi­­li­­sés arrivent à Londres tous les mois, dont « une grosse partie » de Russie. Les auteurs expliquent que les fuites de capi­­taux non comp­­ta­­bi­­li­­sés en prove­­nance de Moscou incluent notam­­ment « des acti­­vi­­tés crimi­­nelles comme l’éva­­sion fiscale et le blan­­chi­­ment d’argent ».

Dans un système finan­­cier connecté et numé­­risé, comment une telle fuite de capi­­taux peut-elle avoir lieu ? Les trans­­ferts bancaires laissent une trace. Impor­­ta­­tions et expor­­ta­­tions sont comp­­ta­­bi­­li­­sées. Comment de l’argent peut-il dispa­­raître quelque part et resur­­gir autre part ? Les deux stra­­tèges n’ont pas eu à creu­­ser beau­­coup pour trou­­ver la réponse, déso­­lante : sur les 18 milliards de dollars qui entre­­raient chaque année au Royaume-Uni selon eux, envi­­ron 20 % sont arri­­vés là grâce aux tran­­sac­­tions effec­­tuées par leur propre banque. La moitié de ces tran­­sac­­tions étaient gérées au siège de la Deutsche Bank à la City de Londres, à deux pas du bureau où Harvey et Wink­­ler ont mené leur enquête.

John Cryan a annoncé qu’il y aurait des licen­­cie­­ments.

John Cryan, le PDG de la Deutsche Bank, a peu de temps pour penser à l’em­­bar­­ras que cause toute cette affaire. Quel que soit ce qui ressort des diffé­­rentes enquêtes sur le trading miroir, la banque a des ennuis jusqu’au cou. Elle a perdu 7,5 milliards de dollars l’an­­née dernière. Cryan dit des résul­­tats de 2015 qu’ils « donnent à réflé­­chir ». La récente déci­­sion de la Grande-Bretagne de quit­­ter l’Union euro­­péenne met encore davan­­tage la Deutsche Bank en péril. En 2016, la banque a pour le moment perdu la moitié de sa valeur sur le marché, et début août le prix de son action a atteint la valeur la plus basse de son histoire : 12,58 dollars. Les seuls inves­­tis­­seurs qui aiment la banque ces temps-ci sont les vendeurs à décou­­vert.

Le magnat de la finance George Soros a pris une posi­­tion courte à la Deutsche Bank juste avant le réfé­­ren­­dum du Brexit. Il a parié contre le cours de l’ac­­tion et aurait réalisé un béné­­fice de plus de 100 millions de dollars lorsque l’ac­­tion a piqué du nez. Pendant ce temps, contrai­­re­­ment à beau­­coup d’autres créan­­ciers de Wall Street, la Deutsche Bank conti­­nue de prêter des millions de dollars à des entre­­prises asso­­ciées avec Donald Trump. Quand le Times a ques­­tionné Trump sur ses réfé­­rences à Wall Street, il a répondu qu’une gestion­­naire de fortune privée de la Deutsche Bank, Rose­­mary Vrablic, pouvait se porter garante pour lui.

L’am­­biance n’est pas à la fête à la Deutsche Bank, d’au­­tant plus que Cryan a annoncé qu’il y aurait des licen­­cie­­ments. Une étude récente montre que moins de la moitié des employés de la Deutsche Bank sont fiers d’y travailler. (Cryan a une nouvelle fois estimé que cela donnait à réflé­­chir.) Chez les action­­naires, la situa­­tion est la même. Ingo Speich, gestion­­naire de fonds chez Union Invest­­ment, une entre­­prise alle­­mande qui figure parmi les plus gros action­­naires de Deutsche Bank, raconte qu’en 2015, il y a eu des huées à l’as­­sem­­blée géné­­rale annuelle de la banque. Cette année, Speich s’est levé et a déploré à voix haute « une décen­­nie de mauvaise gestion ». Pendant ce temps, la capi­­ta­­li­­sa­­tion bour­­sière de la Deutsche Bank est deve­­nue une plai­­san­­te­­rie acide à Wall Street. Cet été, la Deutsche Bank, qui fête ses 146 ans, a été valo­­ri­­sée à envi­­ron 18 milliards de dollars – la même somme que Snap­­chat.

Depuis 2011, le Réserve fédé­­rale réalise un test de résis­­tance annuel des bailleurs de fonds améri­­cains, pour évaluer si les banques disposent d’as­­sez de capi­­tal pour tenir le coup en cas de crise écono­­mique. La Deutsche Bank a échoué au test en 2015 et de nouveau en juin dernier. Peu après la paru­­tion du dernier rapport de la Réserve fédé­­rale, le FMI a émis un aver­­tis­­se­­ment. La Deutsche Bank, a-t-il dit, n’est pas seule­­ment « l’un des plus impor­­tants contri­­bu­­teurs aux risques systé­­miques du système bancaire mondial », c’est aussi un agent conta­­gieux, à cause des lourdes retom­­bées qui touche­­raient d’autres créan­­ciers et assu­­reurs. Toute défaillance de la Deutsche Bank serait une nouvelle terrible pour tout le monde, estime le FMI.

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Des nuages noirs planent au-dessus de la Deutsche Bank
Crédits : Bloom­­berg

Étant donné la fragi­­lité de la Deutsche Bank, le scan­­dale du trading miroir n’au­­rait pas pu tomber à plus mauvais moment. Cryan a promis de résoudre la crise russe d’ici la fin de l’an­­née, et la banque a récem­­ment mis de côté un milliard de dollars pour couvrir ses frais juri­­diques. Cela pour­­rait ne pas être assez. L’an­­née dernière, la Deutsche Bank a écopé d’une amende rela­­ti­­ve­­ment basse de 258 millions de dollars pour avoir contourné les sanc­­tions contre l’Iran, le Soudan et d’autres pays. En 2014, pour­­tant, BNP Pari­­bas s’était acquitté de près de neuf milliards de dollars pour apai­­ser les régu­­la­­teurs après avoir violé ces sanc­­tions. Les tran­­sac­­tions miroir pour­­raient encou­­rir une lourde amende de la part des régu­­la­­teurs améri­­cains, qui voient d’un très mauvais œil les acti­­vi­­tés ressem­­blant à du blan­­chi­­ment d’argent. Une amende aussi impor­­tante que celle impo­­sée à BNP Pari­­bas pour­­rait deman­­der à la Deutsche Bank de rassem­­bler des fonds pour survivre. Un sauve­­tage du gouver­­ne­­ment alle­­mand pour­­rait s’avé­­rer néces­­saire. Un défi­­cit de capi­­tal de la plus grande banque alle­­mande pour­­rait provoquer une crise finan­­cière dans toute l’Eu­­rope. Le choc infligé à l’éco­­no­­mie mondiale serait profond.

Le site web de la Deutsche Bank comporte un énoncé de valeurs. Le docu­­ment a été écrit en 2013, quand la Deutsche Bank a créé un nouveau code éthique pour « faire des affaires dans la plus grande inté­­grité ». Au regard du scan­­dale des tran­­sac­­tions miroir, cette section du texte ressort tout parti­­cu­­liè­­re­­ment : « Nous permet­­tons le succès de nos clients en cher­­chant constam­­ment des solu­­tions adap­­tées à leurs problèmes. Nous ferons tout ce qui est juste, pas unique­­ment ce qui est permis. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Deutsche Bank’s 10 billion $ scan­­dal », paru dans le New Yorker.

Couver­­ture : Le siège de la Deutsche Bank à Franc­­fort. (DR)


L’AVENIR DE L’ITALIE REPOSE-T-IL SUR LE SAUVETAGE DE LA PLUS VIEILLE BANQUE DU MONDE

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Monte dei Paschi est la plus vieille insti­­tu­­tion finan­­cière du monde. Elle fait face à une crise sans précé­dent qui pour­­rait avoir des réper­­cus­­sions terribles.

I. Une vieille insti­­tu­­tion

La Banca Monte dei Paschi di Siena (ou « Crédit des Paschi de Sienne ») est à première vue l’ar­­ché­­type d’une bonne insti­­tu­­tion finan­­cière, locale et non-exploi­­tante. Il s’agit de la plus vieille banque du monde, dont le siège est situé dans le palazzo médié­­val d’une des plus belles villes d’Ita­­lie. Elle fut fondée en 1472 afin de pouvoir accor­­der des prêts non-usuraires aux pauvres « méri­­toires ». Force est de consta­­ter que peu de choses ont changé à Monte dei Paschi. Mais si la troi­­sième plus grande banque d’Ita­­lie sert de fonda­­tion à quoi que ce soit aujourd’­­hui, c’est à une crise finan­­cière. Une crise qui pour­­rait déci­­der de l’ave­­nir poli­­tique non seule­­ment de l’Ita­­lie, mais aussi de l’Union euro­­péenne toute entière.

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L’en­­trée de la banque, à Sienne
Crédits : Ales­­sia Pier­­do­­me­­nico

Au cours des dix dernières années, Monte dei Paschi a néces­­sité trois reca­­pi­­ta­­li­­sa­­tions, pour une augmen­­ta­­tion totale de capi­­tal de 16 milliards d’eu­­ros. Cette somme colos­­sale prove­­nait  d’in­­ves­­tis­­seurs du secteur privé – surtout des banques italiennes – mais pas du gouver­­ne­­ment. Vendredi 29 juillet 2016, les Italiens ont appris que Monte dei Paschi était la seule banque à avoir échoué à la plupart des tests de résis­­tance auxquels ont été soumises les insti­­tu­­tions finan­­cières euro­­péennes. La ques­­tion est de savoir ce que le gouver­­ne­­ment italien va déci­­der de faire à présent, à Rome et à Bruxelles. Il n’est pas nouveau pour les crises bancaires italiennes d’être autant le fruit d’une tension écono­­mique géné­­rale que d’une trans­­for­­ma­­tion poli­­tique fonda­­men­­tale. En 1893, la chute du prix de l’im­­mo­­bi­­lier condui­­sit à la révé­­la­­tion de la fraude qui gangre­­nait la Banca Romana, l’une des banques émet­­trices du pays. Sa faillite entraîna la chute du gouver­­ne­­ment de centre gauche de l’époque et à un rema­­nie­­ment de la poli­­tique italienne. Certains craignent qu’une crise bancaire au XXIe siècle puisse avoir un effet analogue et mettre à bas le gouver­­ne­­ment de centre gauche de Matteo Renzi. Un tel scéna­­rio lais­­se­­rait place à une constel­­la­­tion poli­­tique nouvelle : le parti d’op­­po­­si­­tion du Mouve­­ment 5 étoiles, qui a remporté deux victoires de taille aux dernières élec­­tions muni­­ci­­pales à Rome et à Turin, forme­­rait un gouver­­ne­­ment dont l’am­­bi­­tion première serait de prépa­­rer la sortie de l’euro.

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